obéissant à son mary, puis-je traire un exemple qui fut jà pieçà
translaté par maistre François Pétrac[213] qui à Romme fut couronné
poëte, lequel histoire dit ainsi:
Aux confines de Pimont en Lombardie, ainsi comme au pié de la montaigne
qui devise France et Ytalie, qui est appellée ou païs Mont Vésée[214],
a une contrée longue et lée, qui est habitée de chasteaulx et villes
et aournée de bois, de prés, de rivières, de vignes, de foings et
de terres labourables: et celle terre est appellée la terre de
Saluces laquelle d’ancienneté seignourist les contrées voisines, et
d’ancienneté a esté gouvernée jusques aujourd’uy par aucuns nobles et
puissans princes appellés marquis de Saluces, desquels l’un des plus
nobles et plus puissans fut appellé Gautier auquel tous les autres de
celle région, comme barons, chevaliers, escuiers, bourgois, marchans
et laboureurs obéissoient. Icelluy Gautier marquis de Saluces estoit
bel de corps, fort et légier, noble de sang, riche d’avoir et de
grant seignourie, plein de toutes bonnes meurs et parfaitement garni
de précieux dons de nature. Un vice estoit en lui, car il amoit fort
solitude et n’acontoit[215] riens au temps à venir, ne en nulle manière
ne vouloit pour lui mariage. Toute sa joye et plaisance estoit en
rivières, en bois, en chiens et en oyseaulx, et peu s’entremettoit
du gouvernement de sa seignourie; pour laquelle chose ses barons le
mouvoient et admonestoient de marier, et son peuple estoit en très
grant tristesse et par espécial de ce qu’il ne vouloit entendre à
mariage. Une journée s’assemblèrent en grant nombre, et les plus
souffisans vindrent à lui et par la bouche de l’un luy dirent telles
paroles: O tu, marquis nostre seigneur, l’amour que nous avons en
toy nous donne hardement de parler féablement. Comme il soit ainsi
que toy et toutes les choses qui sont en toy nous plaisent et ont
tousjours pleu, et nous réputons bieneureux d’avoir tel seigneur, une
chose défault en toy, laquelle se tu la nous veulx octroier, nous nous
réputons estre mieulx fortunés que tous nos voisins: c’est assavoir
qu’il te plaise encliner ton courage au lien de mariage, et que ta
liberté passée soit un peu réfrénée et mise au droit des mariés. Tu
scez, Sire, que les jours passent en volant sans jamais retourner.
Et combien que tu soies de jeune aage, toutesvoies de jour en jour
t’assault la mort et s’approche, laquelle n’espargne à nul aage, et de
ce nul n’a privilège. Il les convient tous morir, mais l’en ne scet
quant, ne comment, ne le jour, ne la fin. Tes hommes doncques qui tes
commandemens jamais ne refuseroient, te prient très humblement qu’ils
aient liberté de querre pour toy une dame de convenable lignée, noble
de sang, belle de corps, de bonté et de sens aournée, laquelle il te
plaira à prendre par mariage, et par laquelle nous espérons avoir de
toy lignée et seigneur venant de toy à successeur. Sire, fay ceste
grâce à tes loyaulx subjects, afin que, se de ta haulte et noble
personne avenoit aucune chose, et que tu t’en alasses de ce siècle, ce
ne fust mie sans hoir et successeur, et que tes subjects tristes et
dolans ne demourassent mie sans seigneur.
Ces paroles finées, le marquis meu de pitié et d’amour envers ses
subjects leur respondi moult doulcement et dist: Mes amis, vous me
contraignez à ce qui en mon courage ne peut oncquesmais estre; car
je me délitoie en liberté et en franchise de voulenté laquelle est
peu trouvée en mariage, ce scevent bien ceulx qui l’ont esprouvé.
Toutesvoies, pour vostre amour, je me soubsmets à vostre voulenté. Vray
est que mariage est une chose doubteuse, et maintes fois les enfans
ne ressemblent pas au père. Toutesfois s’aucun bien vient au père, il
ne doit mie pour ce dire qu’il luy soit deu de droit, mais vient de
Dieu de lassus; à lui je recommande le sort de mon mariage, espérant
en sa doulce bonté qu’il me octroie telle avecques laquelle je puisse
vivre en paix et en repos expédient à mon salut. Je vous octroye de
prendre femme, mes amis, et le vous promects; mais je la vueil moy
mesmes eslire et choisir, et de vous je vueil une chose que vous me
promectez et gardez: c’est asseurément que celle que je prendray par
mon élection, quelle qu’elle soit, fille de Prince des Rommains, femme
de poste[216], ou autre, vous la doiez amer entièrement et honnourer,
et qu’il n’y ait aucun de vous qui après l’élection du mariage doie
estre d’elle mal content, ne contre elle groncier ne murmurer.
Lors tous les barons et subjects du marquis furent liés de ce qu’ils
avoient ce qu’ils demandoient, de laquelle chose ils avoient esté
maintes fois désespérés. A une voix remercièrent le marquis leur
seigneur et promirent de bon cuer la révérence et obéissance qu’il leur
avoit demandé. Grant joie fut ou palais de Saluces, et par le marquis
fut le jour assigné de ses nopces auquel il devoit prendre femme, et
commanda faire un grant appareil, trop plus grant que par autre marquis
n’avoit autresfois esté fait, et que les parens et amis, voisins, et
les dames du païs ensement[217], fussent semoncés à la dicte journée;
laquelle chose fut solemnéement acomplie, et entretant que l’appareil
se faisoit, le marquis de Saluces comme il avoit acoustumé aloit en son
déduit chacier et vouler[218].
Assez près du chastel de Saluces avoit une petite villette en laquelle
demouroient un peu de laboureurs, par laquelle villette le marquis
passoit souventesfois, et entre les dessusdis laboureurs avoit
un vieil homme et povre qui ne se povoit aidier et estoit appellé
Jehannicola. A cellui povre homme estoit demourée une fille appellée
Grisilidis, assez belle de corps, mais trop plus belle de vie et
de bonnes meurs: nourrie avoit esté de petite vie, comme du labour
de son père; oncques à sa congnoissance n’estoient venues viandes
délicieuses ne choses délicatives. Un courage vertueux plein de toute
meurté en son pis virginal doulcement habitoit; la vieillesse de son
père, en très grant humilité, doulcement supportoit et soustenoit,
et icelluy nourrissoit; et un peu de brebis que son père avoit,
diligemment gardoit et avecques icelles aux champs sa quenoille filoit
continuelment. Et quant Grisilidis au vespre revenoit et ramenoit ses
bestes à l’hostel de son père, elle les affouragoit, et appareilloit
à son père et à elle les viandes que Dieu leur donnoit. Et briefment
toutes les curialités et services qu’elle povoit faire à son père
doulcement faisoit.
Le marquis assez informé par commune renommée de la vertu et grant
bonté d’icelle Grisilidis, en alant à son déduit souventesfois la
regardoit, et en son cuer la belle manière d’icelle et sa grant vertu
fichoit et atachoit. Et en la fin détermina en son cuer que Grisilidis
seroit eslevée par lui à estre sa femme marquise de Saluces, et que
autre n’aroit, et fist admonester ses barons de venir à ses nopces au
jour qui estoit déterminé. Icellui jour approucha, et les barons non
sachans de la fille que le marquis avoit advisé de prendre, furent
moult esbahis. Toutesvoies, savoient-ils bien que le marquis avoit
et faisoit appareiller riches robes, ceintures, fermaulx, anneaulx
et joiaulx à la forme d’une pucelle qui de corps ressembloit à
Grisilidis. Or advint que le jour des nopces fut venu, et que tout
le palais de Saluces fut peuplé grandement de barons, de chevaliers,
de dames et de damoiselles, de bourgois et d’autres gens, mais nulle
nouvelle n’estoit de l’espousée leur seigneur, laquelle chose n’estoit
pas sans grant merveille; et qui plus est, l’eure s’approuchoit du
disner, et tous les officiers estoient prets chascun de faire son
office. Lors le marquis de Saluces, ainsi comme s’il voulsist aler
encontre son espousée, se parti de son palais, et les chevaliers et
dames à grans routes[219], ménestrels et héraulx suivoient.
Mais la pucelle Grisilidis de tout ce riens ne savoit, car ce matin
mesmes elle appareilloit, nettoioit et ordonnoit l’hostel de son père
pour aler avecques les autres pucelles voisines veoir l’espousée de
leur seigneur. A celle heure que le marquis approuchoit, Grisilidis
apportoit sur sa teste une cruche pleine d’eaue à l’hostel de son père,
et le marquis à celle heure, ainsi acompaignié comme il estoit, appella
la pucelle par son nom et lui demanda où son père estoit. Grisilidis
mist sa cruche à terre et à genoulx, humblement, à grant révérence,
respondi: Monseigneur, il est à l’hostel.--Va à luy, dist le marquis,
et luy di qu’il viengne parler à moy. Et elle y ala. Et donc le povre
homme Jehannicola yssi de son hostel. Le marquis le tira par la main
et le traït à part et puis secrètement lui dist: Jehannicola, je sçay
assez que tu m’as amé tousjours et aimes encores, et ce qui me plaist
à toy doit plaire. Je vueil de toy une chose: c’est assavoir que tu
me donnes ta fille pour espouse.--Le povre homme n’osa dire mot, et
un petit après respondit à genoulx, moult humblement: Monseigneur,
je ne doy vouloir aucune chose ou non vouloir fors ce qui te plaist,
car tu es mon seigneur. Le marquis lui dist lors: Entre en ta maison
tout seul, toy et ta fille, car je lui vueil demander aucune chose.
Le marquis entra en la maison du povre homme Jehannicola comme dit
est, et tout le peuple demoura dehors forment esmerveillié; et la
pucelle se mist emprès son père, paoureuse, honteuse et vergongneuse
de la soudaine survenue de son seigneur et de sa grant et noble
compaignie, car elle n’avoit pas apris de veoir souvent un tel hoste
en leur maison. Le marquis adreça ses paroles à elle et si lui dist:
Grisilidis, à ton père et à moy plaist que tu soies m’espouse, et je
pense bien que tu ne me refuseras pas, mais je t’ay à demander une
chose devant ton père; c’est assavoir que ou cas que je te prendray à
femme, laquelle chose sera de présent, je vueil savoir se tu voudras
encliner ton couraige entièrement à toute ma voulenté, en telle manière
que je puisse faire de toy et de ce qui touchera à toy, à ma volenté,
sans résonance ne contredit par toy, en fait ne en dit, en signe ne en
pensée. Lors Grisilidis, non sans merveille de si grant fait esbahie,
respondi: Monseigneur, je congnoy bien que je ne suis pas digne, non
tant seulement de estre appellée t’espouse, mais d’estre appellée ton
ancelle; mais s’il te plaist et fortune le me présente, jamais je ne
sauray faire chose, ne ne feray, ne ne penseray, que je puisse sentir
qui soit encontre ta voulenté, ne tu ne feras jamais riens envers moy
que je contredie.--Il souffist, dit le marquis qui prist la pucelle par
la main et la mena hors de la maison ou milieu de ses barons et de son
peuple et dist ainsi: Mes amis véez cy ma femme, vostre dame, ceste
amez, doubtez et honnourez, et se vous m’amez, ceste très chièrement
amez. Et à ce que Grisilidis n’apportast avecques soy aucunes reliques
de la vile fortune de povreté, le marquis commanda que par les dames et
matrones la pucelle fust despouilliée toute nue, dès les piés jusques à
la teste, et tantost revestue de riches draps et paremens de nopces.
On veist lors les dames embesongnées: les unes la vestoient, et les
autres la chaussoient, et les autres la ceignoient: les autres lui
mettoient les fermaulx et cousoient sur ly les perles et pierres
précieuses: les autres pignoient leur dame et appareilloient son chief
et lui mettoient une riche couronne par dessus qu’elle n’avoit pas
apris, et ce n’estoit pas merveille s’elle estoit esbahie. Qui veist
lors une povre vierge tainte du soleil et ainsi maigre de povreté si
noblement parée et si richement couronnée et soudainement transformée
par telle manière que à peine le peuple la recongnoissoit, bien se
povoit-on de ce merveillier.
Lors les barons prindrent leur dame et à grant joie la menèrent à
l’église, et là le marquis lui mist l’annel ou doy et l’espousa selon
l’ordonnance de saincte Eglise et usage du païs. Et acompli le divin
office, la dame Grisilidis fut assise sur un blanc destrier et de tous
acompaigniée et menée au palais qui retentissoit de toutes manières
d’instrumens. Et furent les nopces célébrées, et icellui jour fut
trespassé en très grant joie et consolation du marquis et de tous
ses amis et subjects. Et fut la dame avecques son seigneur et mary
tellement inspirée de sens et de beau maintien, de la divine grâce
resplendist icelle povre dame Grisilidis en telle manière, que chascun
disoit que non tant seulement en la maison d’un pastour ou laboureur,
mais en palais royal ou impérial elle avoit esté enseignée et nourrie.
Et fut tant amée, chérie et honnourée de tous ceulx qui de s’enfance la
congnoissoient que à peine povoient croire que elle fust fille du povre
homme Jehannicola.
La belle estoit de si belle vie et bonne et de si doulces paroles que
le courage de toutes personnes elle attrayoit à elle amer, et non
pas tant seulement les subjects du marquis et les voisins, mais des
provinces d’environ; et les barons et dames pour sa bonne renommée la
venoient visiter, et tous se partirent de lui joyeux et consolés. Et
ainsi le marquis et Grisilidis vivoient joyeusement ou palais en paix
et en repos, à la grâce de Dieu, et dehors à la grâce des hommes, et
s’esmerveilloient plusieurs comment si grant vertu estoit repousée en
personne nourrie en si grant povreté; et oultre plus icelle marquise
s’entremettoit sagement et diligemment du gouvernement et de ce qui
appartenoit aux dames, et aux commandemens et en la présence de son
seigneur, de la chose publique sagement et diligemment s’entremettoit.
Mais quant le cas li offroit des débas et discors des nobles, par ses
doulces paroles, par si bon jugement et si bonne équité les appaisoit,
que tous à une voix disoient que pour le salut de la chose publique
ceste dame leur avoit esté envoiée par provision célestielle.
Un peu de temps après, la marquise Grisilidis fut ençainte et puis
se délivra d’une belle fille, dont le marquis et tous ceux du pays,
combien qu’ils amassent mieulx qu’elle eust eu un fils, toutesfois
ils en eurent grant joye et furent réconfortés. Passé le temps, les
jours passèrent que la fille du marquis fut sevrée. Lors le marquis qui
tant amoit s’espouse pour les grans vertus qu’il véoit tous les jours
croistre en elle, pensa de elle esprouver et de la fort tempter. Il
entra en sa chambre monstrant face troublée et ainsi comme couroucié
lui dist ces paroles: O tu, Grisilidis, combien que tu soies à présent
eslevée en ceste plaisant fortune, je pense bien que tu n’as pas oublié
ton estat du temps passé, et comment et en quelle manière tu entras en
cestui palais; tu y as esté bien honnourée, et es encores de moy chérie
et amée; mais il n’est pas ainsi du courage de mes vassaulx comme tu
cuides, et par espécial depuis que tu eus lignée. Car ils ont grant
desdaing d’estre subjects à dame yssue de petis parens et de basse
lignée, et à moy qui désire, comme sire, avoir paix avecques eux, me
convient obtempérer aux jugemens et consentir[220] d’aucuns et pas aux
miens, et faire de ta fille telle chose que nulle ne me pourroit estre
plus douloureuse au cuer, laquelle chose je ne vueil pas faire que
tu ne le saches. Si vueil que à ce faire tu t’acordes et prestes ta
franche voulenté et ayes patience de ce qui se fera, et telle patience
que tu me promis au commencement de nostre mariage.
Finées les paroles du marquis qui le cuer de la marquise naturelment
devoient transpercier, icelle marquise, sans muer couleur ne monstrer
signe de tristesse, à son seigneur humblement respondi: Tu es mon
seigneur, et moy et ceste petite fille sommes tiennes: de tes choses
fay ce qu’il te plaist! Nulle chose ne te peut plaire qui aussi ne
doie plaire à moy, et ce ay-je si fichié au millieu de mon cuer que
par l’espace d’aucun temps, ne pour mort, il ne sera effacé, et toutes
autres choses se pourroient faire avant que j’eusse mué mon courage.
Le marquis lors, oiant la responce de s’espouse, voiant sa constance
et son humilité, eust en son cuer grant joye laquelle il dissimula, et
comme triste et doloureux se parti de s’espouse.
Aucuns jours après ce trespassés, le marquis appella un sien subject
loyal et secret ouquel il se fioit plainement, et tout ce qu’il avoit
ordonné estre fait de sa fille le commist au sergent, et l’envoia à
la marquise. Le sergent vint devant sa dame et sagement dist telles
paroles: Madame, je te prie que tu me vueilles pardonner et que tu ne
vueilles imputer à moy ce dont je suis contraint de faire. Tu es sage
dame et scez bien quelle chose est d’estre soubs les seigneurs ausquels
nulles fois, ne par force, ne par engin, l’en ne peut résister. Madame,
je suis contraint à prendre ceste fille et acomplir ce qui m’est
commandé. Lors la marquise en son cuer remembrant des paroles que son
seigneur lui avoit dictes, par les paroles du sergent entendi bien
et souspeçonna que sa fille devoit mourir. Elle print en elle cuer
vertueux et se reconforta, vainquant nature, pour sa promesse et soy
acquictier et à son seigneur obéissance païer. Et sans soupirer, ne
autre douleur monstrer en elle, prist sa fille et longuement la regarda
et doulcement la baisa et si empraint sur elle le signe de la croix;
si la bailla au sergent et luy dist ainsi: Tout ce que monseigneur t’a
commandé pense de faire et acomplir entièrement; mais je te vueil prier
que le tendre corps de ceste pucelle ne soit mengié des oiseaulx ou
des bestes sauvages, se le contraire ne t’est commandé.
Le sergent se parti de la marquise, emportant sa fille, et secrètement
vint au marquis et lui monstra sa fille, en faisant relation de
ce qu’il avoit trouvé la marquise femme de grant courage et sans
contradition obéissant à lui. Le marquis considéra la grant vertu de sa
femme et regarda sa fille et à lui prist une paternelle compassion, et
la rigueur de son propos il ne voult pas muer, mais commanda au sergent
ouquel il se fioit qu’il envelopast sa fille ainsi qu’il appartenoit à
l’aise d’elle, et la mist en un panier sur une mule souef portant[221],
et sans nulle demeure la portast secrètement à Boulongne la Grasse à sa
seur germaine qui estoit femme du conte de Péruse, et dist à sa dicte
seur que, sur l’amour qu’elle avoit à luy, elle la feist nourrir et
endoctriner en toutes bonnes meurs, et que si secrètement fust nourrie
que son mary le conte ne personne vivant ne le peust jamais savoir.
Lequel sergent tantost et de nuit se parti et porta la fille à
Boulongne la Grasse et fist son messaige bien diligemment, ainsi comme
il lui estoit commandé. Et la contesse receut sa niepce à très grant
joie et fist très sagement tout ce que le marquis son frère luy avoit
mandé.
Passée paciemment ceste tempeste trespersant les entrailles de
Grisilidis laquelle fermement et en son cuer tenoit que sa fille fust
morte et occise, le marquis comme ès temps passés se traïst devers
s’espouse sans lui dire mot de sa fille, et souvent regardoit la face
de la marquise, sa manière et sa contenance, pour appercevoir et
esprouver soubtillement s’il pourroit veoir en son espouse aucun signe
de douleur, mais nulle mutation de courage ne peut en lui comprendre
ne veoir, mais pareille liesse et pareil service, une mesme amour, un
mesme courage; pareille comme devant estoit tousjours la dame envers
son seigneur, nulle tristesse ne démonstroit, nulle mention ne faisoit
de sa fille, ne en présence du marquis, ne en son absence.
Et ainsi passèrent quatre ans ensemble le marquis et la marquise en
grant amour et menant vie amoureuse et paisible. Et au chief de quatre
ans, la marquise Grisilidis eust un fils de merveilleuse beauté, dont
le marquis eust parfaite joie et ses amis et ses subjects et tous
ceulx du païs. Quant l’enfant fut sevré de sa nourrice et il ot deux
ans, croissant en grant beaulté, le marquis lors resmeu de nouvel de
sa merveilleuse et périlleuse espreuve, vint à la marquise et lui dit:
Tu scez et oys jà pieçà comment mon peuple estoit très mal content
de nostre mariage, et par espécial depuis qu’ils virent que en toy
avoit fécondité et portoies enfans. Toutesvoies oncquesmais ne furent
si mal contens mes barons et mon peuple comme ils sont à présent par
espécial, pour ce que tu as enfanté un enfant masle, et dient souvent,
et à mes oreilles ay oy leur murmuracion, disans en remposnes: faisons
Gautier mourir, et le bon homme Jehannicola sera nostre seigneur, et
si noble pays à tel seigneur sera subject! Telles sentences chascun
jour machinent; pour lesquelles paroles et doubtes, je qui désire vivre
en paix avec mes subjects, et néantmoins pour la très grant doubte de
mon corps, suis contraint et esmeu de faire et ordonner de cestui
enfant comme je feis de sa seur, laquelle chose je te dis afin que une
soudaine douleur ne doie perturber ton cuer.
O quelles douloureuses admiracions peut avoit ceste dame en son cuer,
en recordant la vilaine mort de sa fille, et que de son seul fils de
l’aage de deux ans la mort pareille estoit déterminée! Qui est cellui,
je ne dy pas femmes qui de leurs natures sont tendres et à leurs enfans
amoureuses, mais le plus fort homme de courage qui se pourroit trouver,
qui de son seul fils telle sentence peust dissimuler? Entendez-cy,
roynes, princesses et marquises et toutes autres femmes, que la dame
à son seigneur respondi et y prenez exemple. Monseigneur, dit-elle,
je t’ay autresfois dit et encores je le répète, que nulle chose je ne
vueil, ne ne desvueil fors ce que je sçay qu’il te plaist. De moy et
des enfans tu es seigneur! En tes choses doncques use de ton droit sans
demander mon consentement. Quant je entray premièrement en ton palais,
à l’entrée je me dévestis de mes povres robes et de ma propre voulenté
et affection et vestis les tiennes, pour laquelle cause tout ce que
tu veulx je vueil. Certainement s’il estoit possible que je feusse
enformée de tes pensées et vouloirs avant que tu les deisses, quelles
qu’elles feussent je les acompliroie à mon povoir, car il n’est chose
en ce monde, ne parens, ne amis, ne ma propre vie, qui à vostre amour
se puisse comparer.
Le marquis de Saluces oyant la response de sa femme, et en son cuer
merveillant et pensant si grant vertu et constance non pareille et la
vraie amour qu’elle avoit à luy, ne respondi riens, mais ainsi comme
s’il fust troublé de ce que faire se devoit de son fils, s’en ala la
chière basse, et assez tost après, ainsi comme autresfois avoit fait,
envoia un sergent loyal secrètement à la marquise. Lequel sergent après
maintes excusations et démonstrant doulcement qu’il estoit nécessaire à
lui de obéir à son seigneur, très humblement et piteusement demandoit
pardon à sa dame se autresfois il lui avoit fait chose qui lui
despleust, et se encores luy convenoit faire, qu’elle luy pardonnast
sa grant cruaulté, et demanda l’enfant. La dame, sans arrest et sans
nul signe de douleur, prist son beau fils entre ses bras et sans gecter
larmes ne soupirs longuement le regarda, et comme elle avoit fait de
sa fille, elle le signa du signe de la croix et le béneist en baisant
doulcement et le bailla au sergent en disant: Tien, mon amy, fais ce
qui t’est commandé, d’une chose[222] comme autresfois, ainçois je te
prie, se faire se peut, que les tendres membres de cestui enfant tu
vueilles garder de la vexation et dévoration des oyseaulx et des bestes
sauvaiges.
Le sergent print l’enfant et porta secrètement à son seigneur et lui
raconta tout ce qu’il avoit oy de sa dame, dont le marquis trop plus
que devant se merveilla du grant et constant courage de sa femme, et
s’il n’eust bien congneu la grant amour qu’elle avoit à ses enfans,
il peust penser que tel courage ne procédoit pas d’umanité, mais de
cruaulté bestiale, et veoit bien clèrement que icelle espouse n’amoit
riens soubs le ciel par dessus son mary.
Le marquis envoia son fils à Boulongne secrètement à sa seur, par la
manière qu’il avoit fait sa fille. Et sa seur la contesse de Péruse,
selon la voulenté son frère le marquis, nourrist sa fille et le fils
si sagement que onques l’on ne peust savoir de qui lesdis enfans
estoient, jusques à tant que le marquis l’ordonna comme cy après
apperra.
Bien peust au marquis de Saluces ainsi crueulx et très rigoreux mary
souffire la preuve non pareille qu’il avoit faicte de sa femme sans
luy plus essaïer ne donner autre torment. Mais ils sont aucuns qui en
fait de souspeçon, quant ils ont commencé, ne scevent prendre fin ne
appaisier leur courage.