A ce propos d’obéissance, et dont il vient bien à la femme qui est

obéissant à son mary, puis-je traire un exemple qui fut jà pieçà

translaté par maistre François Pétrac[213] qui à Romme fut couronné

poëte, lequel histoire dit ainsi:

Aux confines de Pimont en Lombardie, ainsi comme au pié de la montaigne

qui devise France et Ytalie, qui est appellée ou païs Mont Vésée[214],

a une contrée longue et lée, qui est habitée de chasteaulx et villes

et aournée de bois, de prés, de rivières, de vignes, de foings et

de terres labourables: et celle terre est appellée la terre de

Saluces laquelle d’ancienneté seignourist les contrées voisines, et

d’ancienneté a esté gouvernée jusques aujourd’uy par aucuns nobles et

puissans princes appellés marquis de Saluces, desquels l’un des plus

nobles et plus puissans fut appellé Gautier auquel tous les autres de

celle région, comme barons, chevaliers, escuiers, bourgois, marchans

et laboureurs obéissoient. Icelluy Gautier marquis de Saluces estoit

bel de corps, fort et légier, noble de sang, riche d’avoir et de

grant seignourie, plein de toutes bonnes meurs et parfaitement garni

de précieux dons de nature. Un vice estoit en lui, car il amoit fort

solitude et n’acontoit[215] riens au temps à venir, ne en nulle manière

ne vouloit pour lui mariage. Toute sa joye et plaisance estoit en

rivières, en bois, en chiens et en oyseaulx, et peu s’entremettoit

du gouvernement de sa seignourie; pour laquelle chose ses barons le

mouvoient et admonestoient de marier, et son peuple estoit en très

grant tristesse et par espécial de ce qu’il ne vouloit entendre à

mariage. Une journée s’assemblèrent en grant nombre, et les plus

souffisans vindrent à lui et par la bouche de l’un luy dirent telles

paroles: O tu, marquis nostre seigneur, l’amour que nous avons en

toy nous donne hardement de parler féablement. Comme il soit ainsi

que toy et toutes les choses qui sont en toy nous plaisent et ont

tousjours pleu, et nous réputons bieneureux d’avoir tel seigneur, une

chose défault en toy, laquelle se tu la nous veulx octroier, nous nous

réputons estre mieulx fortunés que tous nos voisins: c’est assavoir

qu’il te plaise encliner ton courage au lien de mariage, et que ta

liberté passée soit un peu réfrénée et mise au droit des mariés. Tu

scez, Sire, que les jours passent en volant sans jamais retourner.

Et combien que tu soies de jeune aage, toutesvoies de jour en jour

t’assault la mort et s’approche, laquelle n’espargne à nul aage, et de

ce nul n’a privilège. Il les convient tous morir, mais l’en ne scet

quant, ne comment, ne le jour, ne la fin. Tes hommes doncques qui tes

commandemens jamais ne refuseroient, te prient très humblement qu’ils

aient liberté de querre pour toy une dame de convenable lignée, noble

de sang, belle de corps, de bonté et de sens aournée, laquelle il te

plaira à prendre par mariage, et par laquelle nous espérons avoir de

toy lignée et seigneur venant de toy à successeur. Sire, fay ceste

grâce à tes loyaulx subjects, afin que, se de ta haulte et noble

personne avenoit aucune chose, et que tu t’en alasses de ce siècle, ce

ne fust mie sans hoir et successeur, et que tes subjects tristes et

dolans ne demourassent mie sans seigneur.

Ces paroles finées, le marquis meu de pitié et d’amour envers ses

subjects leur respondi moult doulcement et dist: Mes amis, vous me

contraignez à ce qui en mon courage ne peut oncquesmais estre; car

je me délitoie en liberté et en franchise de voulenté laquelle est

peu trouvée en mariage, ce scevent bien ceulx qui l’ont esprouvé.

Toutesvoies, pour vostre amour, je me soubsmets à vostre voulenté. Vray

est que mariage est une chose doubteuse, et maintes fois les enfans

ne ressemblent pas au père. Toutesfois s’aucun bien vient au père, il

ne doit mie pour ce dire qu’il luy soit deu de droit, mais vient de

Dieu de lassus; à lui je recommande le sort de mon mariage, espérant

en sa doulce bonté qu’il me octroie telle avecques laquelle je puisse

vivre en paix et en repos expédient à mon salut. Je vous octroye de

prendre femme, mes amis, et le vous promects; mais je la vueil moy

mesmes eslire et choisir, et de vous je vueil une chose que vous me

promectez et gardez: c’est asseurément que celle que je prendray par

mon élection, quelle qu’elle soit, fille de Prince des Rommains, femme

de poste[216], ou autre, vous la doiez amer entièrement et honnourer,

et qu’il n’y ait aucun de vous qui après l’élection du mariage doie

estre d’elle mal content, ne contre elle groncier ne murmurer.

Lors tous les barons et subjects du marquis furent liés de ce qu’ils

avoient ce qu’ils demandoient, de laquelle chose ils avoient esté

maintes fois désespérés. A une voix remercièrent le marquis leur

seigneur et promirent de bon cuer la révérence et obéissance qu’il leur

avoit demandé. Grant joie fut ou palais de Saluces, et par le marquis

fut le jour assigné de ses nopces auquel il devoit prendre femme, et

commanda faire un grant appareil, trop plus grant que par autre marquis

n’avoit autresfois esté fait, et que les parens et amis, voisins, et

les dames du païs ensement[217], fussent semoncés à la dicte journée;

laquelle chose fut solemnéement acomplie, et entretant que l’appareil

se faisoit, le marquis de Saluces comme il avoit acoustumé aloit en son

déduit chacier et vouler[218].

Assez près du chastel de Saluces avoit une petite villette en laquelle

demouroient un peu de laboureurs, par laquelle villette le marquis

passoit souventesfois, et entre les dessusdis laboureurs avoit

un vieil homme et povre qui ne se povoit aidier et estoit appellé

Jehannicola. A cellui povre homme estoit demourée une fille appellée

Grisilidis, assez belle de corps, mais trop plus belle de vie et

de bonnes meurs: nourrie avoit esté de petite vie, comme du labour

de son père; oncques à sa congnoissance n’estoient venues viandes

délicieuses ne choses délicatives. Un courage vertueux plein de toute

meurté en son pis virginal doulcement habitoit; la vieillesse de son

père, en très grant humilité, doulcement supportoit et soustenoit,

et icelluy nourrissoit; et un peu de brebis que son père avoit,

diligemment gardoit et avecques icelles aux champs sa quenoille filoit

continuelment. Et quant Grisilidis au vespre revenoit et ramenoit ses

bestes à l’hostel de son père, elle les affouragoit, et appareilloit

à son père et à elle les viandes que Dieu leur donnoit. Et briefment

toutes les curialités et services qu’elle povoit faire à son père

doulcement faisoit.

Le marquis assez informé par commune renommée de la vertu et grant

bonté d’icelle Grisilidis, en alant à son déduit souventesfois la

regardoit, et en son cuer la belle manière d’icelle et sa grant vertu

fichoit et atachoit. Et en la fin détermina en son cuer que Grisilidis

seroit eslevée par lui à estre sa femme marquise de Saluces, et que

autre n’aroit, et fist admonester ses barons de venir à ses nopces au

jour qui estoit déterminé. Icellui jour approucha, et les barons non

sachans de la fille que le marquis avoit advisé de prendre, furent

moult esbahis. Toutesvoies, savoient-ils bien que le marquis avoit

et faisoit appareiller riches robes, ceintures, fermaulx, anneaulx

et joiaulx à la forme d’une pucelle qui de corps ressembloit à

Grisilidis. Or advint que le jour des nopces fut venu, et que tout

le palais de Saluces fut peuplé grandement de barons, de chevaliers,

de dames et de damoiselles, de bourgois et d’autres gens, mais nulle

nouvelle n’estoit de l’espousée leur seigneur, laquelle chose n’estoit

pas sans grant merveille; et qui plus est, l’eure s’approuchoit du

disner, et tous les officiers estoient prets chascun de faire son

office. Lors le marquis de Saluces, ainsi comme s’il voulsist aler

encontre son espousée, se parti de son palais, et les chevaliers et

dames à grans routes[219], ménestrels et héraulx suivoient.

Mais la pucelle Grisilidis de tout ce riens ne savoit, car ce matin

mesmes elle appareilloit, nettoioit et ordonnoit l’hostel de son père

pour aler avecques les autres pucelles voisines veoir l’espousée de

leur seigneur. A celle heure que le marquis approuchoit, Grisilidis

apportoit sur sa teste une cruche pleine d’eaue à l’hostel de son père,

et le marquis à celle heure, ainsi acompaignié comme il estoit, appella

la pucelle par son nom et lui demanda où son père estoit. Grisilidis

mist sa cruche à terre et à genoulx, humblement, à grant révérence,

respondi: Monseigneur, il est à l’hostel.--Va à luy, dist le marquis,

et luy di qu’il viengne parler à moy. Et elle y ala. Et donc le povre

homme Jehannicola yssi de son hostel. Le marquis le tira par la main

et le traït à part et puis secrètement lui dist: Jehannicola, je sçay

assez que tu m’as amé tousjours et aimes encores, et ce qui me plaist

à toy doit plaire. Je vueil de toy une chose: c’est assavoir que tu

me donnes ta fille pour espouse.--Le povre homme n’osa dire mot, et

un petit après respondit à genoulx, moult humblement: Monseigneur,

je ne doy vouloir aucune chose ou non vouloir fors ce qui te plaist,

car tu es mon seigneur. Le marquis lui dist lors: Entre en ta maison

tout seul, toy et ta fille, car je lui vueil demander aucune chose.

Le marquis entra en la maison du povre homme Jehannicola comme dit

est, et tout le peuple demoura dehors forment esmerveillié; et la

pucelle se mist emprès son père, paoureuse, honteuse et vergongneuse

de la soudaine survenue de son seigneur et de sa grant et noble

compaignie, car elle n’avoit pas apris de veoir souvent un tel hoste

en leur maison. Le marquis adreça ses paroles à elle et si lui dist:

Grisilidis, à ton père et à moy plaist que tu soies m’espouse, et je

pense bien que tu ne me refuseras pas, mais je t’ay à demander une

chose devant ton père; c’est assavoir que ou cas que je te prendray à

femme, laquelle chose sera de présent, je vueil savoir se tu voudras

encliner ton couraige entièrement à toute ma voulenté, en telle manière

que je puisse faire de toy et de ce qui touchera à toy, à ma volenté,

sans résonance ne contredit par toy, en fait ne en dit, en signe ne en

pensée. Lors Grisilidis, non sans merveille de si grant fait esbahie,

respondi: Monseigneur, je congnoy bien que je ne suis pas digne, non

tant seulement de estre appellée t’espouse, mais d’estre appellée ton

ancelle; mais s’il te plaist et fortune le me présente, jamais je ne

sauray faire chose, ne ne feray, ne ne penseray, que je puisse sentir

qui soit encontre ta voulenté, ne tu ne feras jamais riens envers moy

que je contredie.--Il souffist, dit le marquis qui prist la pucelle par

la main et la mena hors de la maison ou milieu de ses barons et de son

peuple et dist ainsi: Mes amis véez cy ma femme, vostre dame, ceste

amez, doubtez et honnourez, et se vous m’amez, ceste très chièrement

amez. Et à ce que Grisilidis n’apportast avecques soy aucunes reliques

de la vile fortune de povreté, le marquis commanda que par les dames et

matrones la pucelle fust despouilliée toute nue, dès les piés jusques à

la teste, et tantost revestue de riches draps et paremens de nopces.

On veist lors les dames embesongnées: les unes la vestoient, et les

autres la chaussoient, et les autres la ceignoient: les autres lui

mettoient les fermaulx et cousoient sur ly les perles et pierres

précieuses: les autres pignoient leur dame et appareilloient son chief

et lui mettoient une riche couronne par dessus qu’elle n’avoit pas

apris, et ce n’estoit pas merveille s’elle estoit esbahie. Qui veist

lors une povre vierge tainte du soleil et ainsi maigre de povreté si

noblement parée et si richement couronnée et soudainement transformée

par telle manière que à peine le peuple la recongnoissoit, bien se

povoit-on de ce merveillier.

Lors les barons prindrent leur dame et à grant joie la menèrent à

l’église, et là le marquis lui mist l’annel ou doy et l’espousa selon

l’ordonnance de saincte Eglise et usage du païs. Et acompli le divin

office, la dame Grisilidis fut assise sur un blanc destrier et de tous

acompaigniée et menée au palais qui retentissoit de toutes manières

d’instrumens. Et furent les nopces célébrées, et icellui jour fut

trespassé en très grant joie et consolation du marquis et de tous

ses amis et subjects. Et fut la dame avecques son seigneur et mary

tellement inspirée de sens et de beau maintien, de la divine grâce

resplendist icelle povre dame Grisilidis en telle manière, que chascun

disoit que non tant seulement en la maison d’un pastour ou laboureur,

mais en palais royal ou impérial elle avoit esté enseignée et nourrie.

Et fut tant amée, chérie et honnourée de tous ceulx qui de s’enfance la

congnoissoient que à peine povoient croire que elle fust fille du povre

homme Jehannicola.

La belle estoit de si belle vie et bonne et de si doulces paroles que

le courage de toutes personnes elle attrayoit à elle amer, et non

pas tant seulement les subjects du marquis et les voisins, mais des

provinces d’environ; et les barons et dames pour sa bonne renommée la

venoient visiter, et tous se partirent de lui joyeux et consolés. Et

ainsi le marquis et Grisilidis vivoient joyeusement ou palais en paix

et en repos, à la grâce de Dieu, et dehors à la grâce des hommes, et

s’esmerveilloient plusieurs comment si grant vertu estoit repousée en

personne nourrie en si grant povreté; et oultre plus icelle marquise

s’entremettoit sagement et diligemment du gouvernement et de ce qui

appartenoit aux dames, et aux commandemens et en la présence de son

seigneur, de la chose publique sagement et diligemment s’entremettoit.

Mais quant le cas li offroit des débas et discors des nobles, par ses

doulces paroles, par si bon jugement et si bonne équité les appaisoit,

que tous à une voix disoient que pour le salut de la chose publique

ceste dame leur avoit esté envoiée par provision célestielle.

Un peu de temps après, la marquise Grisilidis fut ençainte et puis

se délivra d’une belle fille, dont le marquis et tous ceux du pays,

combien qu’ils amassent mieulx qu’elle eust eu un fils, toutesfois

ils en eurent grant joye et furent réconfortés. Passé le temps, les

jours passèrent que la fille du marquis fut sevrée. Lors le marquis qui

tant amoit s’espouse pour les grans vertus qu’il véoit tous les jours

croistre en elle, pensa de elle esprouver et de la fort tempter. Il

entra en sa chambre monstrant face troublée et ainsi comme couroucié

lui dist ces paroles: O tu, Grisilidis, combien que tu soies à présent

eslevée en ceste plaisant fortune, je pense bien que tu n’as pas oublié

ton estat du temps passé, et comment et en quelle manière tu entras en

cestui palais; tu y as esté bien honnourée, et es encores de moy chérie

et amée; mais il n’est pas ainsi du courage de mes vassaulx comme tu

cuides, et par espécial depuis que tu eus lignée. Car ils ont grant

desdaing d’estre subjects à dame yssue de petis parens et de basse

lignée, et à moy qui désire, comme sire, avoir paix avecques eux, me

convient obtempérer aux jugemens et consentir[220] d’aucuns et pas aux

miens, et faire de ta fille telle chose que nulle ne me pourroit estre

plus douloureuse au cuer, laquelle chose je ne vueil pas faire que

tu ne le saches. Si vueil que à ce faire tu t’acordes et prestes ta

franche voulenté et ayes patience de ce qui se fera, et telle patience

que tu me promis au commencement de nostre mariage.

Finées les paroles du marquis qui le cuer de la marquise naturelment

devoient transpercier, icelle marquise, sans muer couleur ne monstrer

signe de tristesse, à son seigneur humblement respondi: Tu es mon

seigneur, et moy et ceste petite fille sommes tiennes: de tes choses

fay ce qu’il te plaist! Nulle chose ne te peut plaire qui aussi ne

doie plaire à moy, et ce ay-je si fichié au millieu de mon cuer que

par l’espace d’aucun temps, ne pour mort, il ne sera effacé, et toutes

autres choses se pourroient faire avant que j’eusse mué mon courage.

Le marquis lors, oiant la responce de s’espouse, voiant sa constance

et son humilité, eust en son cuer grant joye laquelle il dissimula, et

comme triste et doloureux se parti de s’espouse.

Aucuns jours après ce trespassés, le marquis appella un sien subject

loyal et secret ouquel il se fioit plainement, et tout ce qu’il avoit

ordonné estre fait de sa fille le commist au sergent, et l’envoia à

la marquise. Le sergent vint devant sa dame et sagement dist telles

paroles: Madame, je te prie que tu me vueilles pardonner et que tu ne

vueilles imputer à moy ce dont je suis contraint de faire. Tu es sage

dame et scez bien quelle chose est d’estre soubs les seigneurs ausquels

nulles fois, ne par force, ne par engin, l’en ne peut résister. Madame,

je suis contraint à prendre ceste fille et acomplir ce qui m’est

commandé. Lors la marquise en son cuer remembrant des paroles que son

seigneur lui avoit dictes, par les paroles du sergent entendi bien

et souspeçonna que sa fille devoit mourir. Elle print en elle cuer

vertueux et se reconforta, vainquant nature, pour sa promesse et soy

acquictier et à son seigneur obéissance païer. Et sans soupirer, ne

autre douleur monstrer en elle, prist sa fille et longuement la regarda

et doulcement la baisa et si empraint sur elle le signe de la croix;

si la bailla au sergent et luy dist ainsi: Tout ce que monseigneur t’a

commandé pense de faire et acomplir entièrement; mais je te vueil prier

que le tendre corps de ceste pucelle ne soit mengié des oiseaulx ou

des bestes sauvages, se le contraire ne t’est commandé.

Le sergent se parti de la marquise, emportant sa fille, et secrètement

vint au marquis et lui monstra sa fille, en faisant relation de

ce qu’il avoit trouvé la marquise femme de grant courage et sans

contradition obéissant à lui. Le marquis considéra la grant vertu de sa

femme et regarda sa fille et à lui prist une paternelle compassion, et

la rigueur de son propos il ne voult pas muer, mais commanda au sergent

ouquel il se fioit qu’il envelopast sa fille ainsi qu’il appartenoit à

l’aise d’elle, et la mist en un panier sur une mule souef portant[221],

et sans nulle demeure la portast secrètement à Boulongne la Grasse à sa

seur germaine qui estoit femme du conte de Péruse, et dist à sa dicte

seur que, sur l’amour qu’elle avoit à luy, elle la feist nourrir et

endoctriner en toutes bonnes meurs, et que si secrètement fust nourrie

que son mary le conte ne personne vivant ne le peust jamais savoir.

Lequel sergent tantost et de nuit se parti et porta la fille à

Boulongne la Grasse et fist son messaige bien diligemment, ainsi comme

il lui estoit commandé. Et la contesse receut sa niepce à très grant

joie et fist très sagement tout ce que le marquis son frère luy avoit

mandé.

Passée paciemment ceste tempeste trespersant les entrailles de

Grisilidis laquelle fermement et en son cuer tenoit que sa fille fust

morte et occise, le marquis comme ès temps passés se traïst devers

s’espouse sans lui dire mot de sa fille, et souvent regardoit la face

de la marquise, sa manière et sa contenance, pour appercevoir et

esprouver soubtillement s’il pourroit veoir en son espouse aucun signe

de douleur, mais nulle mutation de courage ne peut en lui comprendre

ne veoir, mais pareille liesse et pareil service, une mesme amour, un

mesme courage; pareille comme devant estoit tousjours la dame envers

son seigneur, nulle tristesse ne démonstroit, nulle mention ne faisoit

de sa fille, ne en présence du marquis, ne en son absence.

Et ainsi passèrent quatre ans ensemble le marquis et la marquise en

grant amour et menant vie amoureuse et paisible. Et au chief de quatre

ans, la marquise Grisilidis eust un fils de merveilleuse beauté, dont

le marquis eust parfaite joie et ses amis et ses subjects et tous

ceulx du païs. Quant l’enfant fut sevré de sa nourrice et il ot deux

ans, croissant en grant beaulté, le marquis lors resmeu de nouvel de

sa merveilleuse et périlleuse espreuve, vint à la marquise et lui dit:

Tu scez et oys jà pieçà comment mon peuple estoit très mal content

de nostre mariage, et par espécial depuis qu’ils virent que en toy

avoit fécondité et portoies enfans. Toutesvoies oncquesmais ne furent

si mal contens mes barons et mon peuple comme ils sont à présent par

espécial, pour ce que tu as enfanté un enfant masle, et dient souvent,

et à mes oreilles ay oy leur murmuracion, disans en remposnes: faisons

Gautier mourir, et le bon homme Jehannicola sera nostre seigneur, et

si noble pays à tel seigneur sera subject! Telles sentences chascun

jour machinent; pour lesquelles paroles et doubtes, je qui désire vivre

en paix avec mes subjects, et néantmoins pour la très grant doubte de

mon corps, suis contraint et esmeu de faire et ordonner de cestui

enfant comme je feis de sa seur, laquelle chose je te dis afin que une

soudaine douleur ne doie perturber ton cuer.

O quelles douloureuses admiracions peut avoit ceste dame en son cuer,

en recordant la vilaine mort de sa fille, et que de son seul fils de

l’aage de deux ans la mort pareille estoit déterminée! Qui est cellui,

je ne dy pas femmes qui de leurs natures sont tendres et à leurs enfans

amoureuses, mais le plus fort homme de courage qui se pourroit trouver,

qui de son seul fils telle sentence peust dissimuler? Entendez-cy,

roynes, princesses et marquises et toutes autres femmes, que la dame

à son seigneur respondi et y prenez exemple. Monseigneur, dit-elle,

je t’ay autresfois dit et encores je le répète, que nulle chose je ne

vueil, ne ne desvueil fors ce que je sçay qu’il te plaist. De moy et

des enfans tu es seigneur! En tes choses doncques use de ton droit sans

demander mon consentement. Quant je entray premièrement en ton palais,

à l’entrée je me dévestis de mes povres robes et de ma propre voulenté

et affection et vestis les tiennes, pour laquelle cause tout ce que

tu veulx je vueil. Certainement s’il estoit possible que je feusse

enformée de tes pensées et vouloirs avant que tu les deisses, quelles

qu’elles feussent je les acompliroie à mon povoir, car il n’est chose

en ce monde, ne parens, ne amis, ne ma propre vie, qui à vostre amour

se puisse comparer.

Le marquis de Saluces oyant la response de sa femme, et en son cuer

merveillant et pensant si grant vertu et constance non pareille et la

vraie amour qu’elle avoit à luy, ne respondi riens, mais ainsi comme

s’il fust troublé de ce que faire se devoit de son fils, s’en ala la

chière basse, et assez tost après, ainsi comme autresfois avoit fait,

envoia un sergent loyal secrètement à la marquise. Lequel sergent après

maintes excusations et démonstrant doulcement qu’il estoit nécessaire à

lui de obéir à son seigneur, très humblement et piteusement demandoit

pardon à sa dame se autresfois il lui avoit fait chose qui lui

despleust, et se encores luy convenoit faire, qu’elle luy pardonnast

sa grant cruaulté, et demanda l’enfant. La dame, sans arrest et sans

nul signe de douleur, prist son beau fils entre ses bras et sans gecter

larmes ne soupirs longuement le regarda, et comme elle avoit fait de

sa fille, elle le signa du signe de la croix et le béneist en baisant

doulcement et le bailla au sergent en disant: Tien, mon amy, fais ce

qui t’est commandé, d’une chose[222] comme autresfois, ainçois je te

prie, se faire se peut, que les tendres membres de cestui enfant tu

vueilles garder de la vexation et dévoration des oyseaulx et des bestes

sauvaiges.

Le sergent print l’enfant et porta secrètement à son seigneur et lui

raconta tout ce qu’il avoit oy de sa dame, dont le marquis trop plus

que devant se merveilla du grant et constant courage de sa femme, et

s’il n’eust bien congneu la grant amour qu’elle avoit à ses enfans,

il peust penser que tel courage ne procédoit pas d’umanité, mais de

cruaulté bestiale, et veoit bien clèrement que icelle espouse n’amoit

riens soubs le ciel par dessus son mary.

Le marquis envoia son fils à Boulongne secrètement à sa seur, par la

manière qu’il avoit fait sa fille. Et sa seur la contesse de Péruse,

selon la voulenté son frère le marquis, nourrist sa fille et le fils

si sagement que onques l’on ne peust savoir de qui lesdis enfans

estoient, jusques à tant que le marquis l’ordonna comme cy après

apperra.

Bien peust au marquis de Saluces ainsi crueulx et très rigoreux mary

souffire la preuve non pareille qu’il avoit faicte de sa femme sans

luy plus essaïer ne donner autre torment. Mais ils sont aucuns qui en

fait de souspeçon, quant ils ont commencé, ne scevent prendre fin ne

appaisier leur courage.

Le ménagier de Paris (v. 1 & 2) · 第 11 / 54 段