La première si est quant un homme pense à une femme ou la femme à

l’homme, et la personne a en celle pensée grant plaisance et s’y

délicte grandement et y demeure longuement, et par longue demeure la

char s’esmeut à délectation; non pourtant elle ne pécheroit point

pour le premier esmouvement qui vient soudainement, se la personne

contraignoit son couraige à y obvier et remédier, mais quant la

personne n’y résiste ne contrarie si tost qu’elle devroit ou pouroit,

ne elle n’a pas en voulenté ne en pensée de tourner son couraige

autre part, ne de y résister, ains s’y délicte et demeure, elle peche

mortelment.

La seconde branche de luxure si est quant la personne se consent à

faire le péchié, et si ne demeure pas en lui, et fait tout son povoir

et quiert le temps et heure et le lieu où elle le pourra faire, et lors

elle ne le puet faire ne accomplir, et non pourquant[145] il lui plaist

moult en son cuer. Combien que charnellement elle ne fait pas le fait,

Dieu dit, et l’Escripture: Ce que tu veulx faire et tu ne peus est

réputé pour fait. Et en autre lieu dit l’Escripture: La voulenté sera

réputée pour fait advenu, soit bien ou mal. Et ceste seconde branche

et aussi la première sont appellées _luxure de cuer_. Car il est deux

espèces de luxure: c’est assavoir, luxure de fait et luxure de cuer. Et

sont les devant dictes; et luxure de corps est quant le fait y est.

La tierce branche de luxure si est quant une personne n’a point de

femme espousée ou femme n’a point espousé d’homme et l’un peche avec

l’autre, comme d’avoir à faire à femme qui n’est en rien liée, ne à

homme qui n’est point lié; lors est le péchié appellé fornication.

La quarte branche de luxure si est quant une personne a femme espousée,

ou femme a homme espousé, et ils brisent leurs fois que ils doivent et

ont promis à garder l’un à l’autre et l’un et l’autre pechent, et qui

pis est, pevent faire faulx héritiers qui succéderoient; et tel péchié

est appellé avoultire.

La quinte branche de luxure si est quant homme ou femme a affaire

charnelment à sa cousine ou qu’elle soit de son lignaige, soit loing

ou près, ou à sa mère, ou à celle qui est du lignaige de sa femme, ou

la femme a affaire à celluy du lignaige de son mary; et à femme de

religion benoite ou non, ou en vigille de festes, en temps de jeûnes

ou de festes, ou le jour que on doit garder, que homme marié ne doit

pas aler à sa propre femme ne à autre, car ce seroit moult grief péchié

lequel Dieu deffent en la loy; ou quant un homme est avec sa femme ou

avec autres contre droit et autrement que honnestement, et ainsi comme

raison l’enseigne en mariaige. Car tout homme peut moult grandement et

en moult de manières péchier avec sa femme espousée. Et, pour ce, dit

Ysaac en l’Escripture que qui est désordonnéement avec sa femme, c’est

à dire pour la convoitise de la char, ou pour son seul délit, sans

espérance de engendrer lignée, ou en lieu saint, que c’est péchié de

fornication, et pour ce estrangla le Déable les sept maris de Sarra.

La sixiesme branche de luxure si est un péchié qui est contre

nature, comme soy corrumpre par sodomie, duquel péchié nous lisons

en l’Escripture que pour cellui péchié Dieu en print telle vengence

que cinq citez en Sodome et en Gomorre furent destruites et arses par

pluie de feu et de souffre puant, duquel péchié il n’est pas bon

tenir longues parolles pour l’orreur d’icellui péchié, car le Déable

mesmes qui pourchasse icellui péchié en a honte quant on l’a fait. Et

aussi quant une personne se corrompt par lui tout seul en veillant,

et scet bien que c’est contre nature, ou déshonnestement en faisant

atouchemens mauvais par quoy personne soit esmeue et en aucunes autres

manières qui ne sont honnestes à dire, fors en confession. Car chascun

scet bonnement et doit savoir que quant ils font tels péchiés, leurs

cuers et leurs pensées leur dient bien que c’est contre Dieu et contre

nature. Et pour ce, de toutes ces choses la créature pécheresse doit

ses péchiés humblement dire à son confesseur et demander pardon et

dire: J’ay péchié en ces péchiés et en grant jour de festes et en

vigilles et peut-estre ès vigilles de Nostre Dame, ès festes, ou en

karesme, ou en lieu saint comme au moustier, et doit dire une fois ou

deux ou plusieurs et ès quels il peche plus que ès autres. Et à la fin,

doit dire: Chier père, j’ay mespris et péchié comme j’ay dit ou péchié

de luxure, et vraiement je m’en repens: si vous en requier pardon et

pénitence.

* * * * *

Cy après s’ensuivent les noms et les condicions des sept vertus par

lesquelles vertus l’en se puet garder de mortelment péchier, et

premièrement:

Humilité est contre orgueil; car ainsi comme orgueil naist de mauvais

cuer orgueilleux et despit, et fait despire, perdre et mectre à mort

le corps et l’âme, aussi humilité naist de cuer piteux et fait en ce

siècle honnourer le corps, et l’âme mectre en joie pardurable, et pour

ce est humilité comparée à la vierge Marie. Ainsi comme orgueil est

comparé à folie, en mal respondre, en forcenerie, en peu souffrir,

desloyaulté ou foiblesse de bien faire, voulenté ou pensée de mal

jugier par arrogance contre autruy et plusieurs autres mauvaises

branches que tu peus avoir oy cy dessus sur le péchié d’orgueil, ainsi

attrempance pour tout bien escouter, force de cuer de tout doulcement

souffrir, justice pour tout le plaisir de Dieu acomplir sans mal faire

à autruy, ne à ses fais, véés cy quatre pensées par quoy humilité

entre et demeure au corps d’omme et deffent que orgueil ne s’y mecte.

Premièrement, tu dois penser la vilité et l’ordure dont tu es engendré

en péchié. Secondement, comment tu fus en si grant povreté sans âme

jusques à tant que Dieu par sa grâce te resveilla. Tiercement, comment

tu fus en si grant peine nourris et comment tu mourras, ne scez

l’heure. Quartement, pense souvent quelle joye et quel bien tu auras de

bien faire et quelle peine et quel dommaige tu auras de mal faire. Car

de bien faire tu aras en ce siècle louenge et honneur, et après la mort

joie perpétuelle sans tristesse, richesse sans povreté et santé sans

langueur; pour mal faire à quoy tu mes grant peine et te couste moult à

faire, tu seras en ce siècle mesprisié, en l’autre auras tristesse et

peine périlleuse sans joie, povreté sans confort, maladie sans garison.

Pense comment tu dois d’ores à jà[146] morir, ne scez quant, ne où

l’âme ira: voy comment la nuit et le jour se gaste le temps, et garde

comment tu as ton temps oublié, dont il conviendra que de chascune

heure tu rendes compte d’ores à jà; regarde comment tu as le temps

gasté en moult de vils péchiés et de mauvais; regarde que tu n’as fait

nul bien, et se par aventure tu en as fait aucun, si l’as-tu fait en

péchié mortel et ne te prouffite ne te prouffitera néant.

Amitié est contre le péchié d’envie: car ainsi comme le péchié envenime

et art le cuer de l’envieux, si comme tu as oy dessus, ainsi la sainte

vertu d’amitié qui est le don du Saint Esperit fait le cuer humble et

doubteux; et pour ce l’appelle-on: _don de paour_. La vertu d’amitié

est une doulceur, une rousée et un triacle[147] contre envie: car ainsi

comme envieux est tousjours triste et courroucié du bien d’autruy,

ainsi le bon cuer plain d’amitié est tousjours lié des biens de son

proïsme[148] et est courroucié et a compassion de ses adversaires.

La vertu d’amitié oste toute envie de cuer et fait l’omme content de

ce qu’il a. Jamais tu n’auroies envie du bien de ton bon amy se tu

l’amoies bien. La vertu d’amitié si se monstre en sept manières ainsi

comme on congnoist l’amour des membres du corps en sept manières.

Premièrement, l’un des membres contregarde l’autre qu’il ne luy

mefface: ce commandement est escript que tu ne faces à autruy ce que

tu ne vouldroies qu’il te feist. Après, l’un membre souffre l’autre

doulcement, car se l’une des mains fait mal à l’autre, elle ne se

revenchera pas: à ce appert la grant amour et débonnaireté que les

membres du corps ont l’un vers l’autre, car ils ne se courroucent de

riens que l’un face à l’autre, ne ils ne tiennent pas ne ont envie de

riens que l’autre ait ou face; l’un secourt et aide à l’autre à son

besoin sans requerre. Tous les membres aident à leur souverain, c’est

assavoir au cuer: c’est parfaicte amitié sans envie, c’est droite

obéissance et charité. Dont tu dois avoir telle pure amitié à ton

proïsme qui est ton membre, car nous sommes tous membres de Dieu, et

il est le corps. Dieu en l’Euvangille donne aux povres le ciel, et aux

amiables et débonnaires la terre: or regarde dont où seront les envieux

et les félons, fors ou tourment d’enfer?

Débonnaireté est contre ire. La saincte vertu débonnaireté ou

attrempance veult tousjours paix, équité et justice, sans faire tort à

aucun, sans nullui courroucier, ne avoir haine à aucun, ne nullui ne

het ne desprise. Ainsi comme ire est le feu qui gaste tous les biens

de la maison du cuer félon, ainsi débonnaireté est le précieux triacle

qui met partout paix et veult équité et justice. Equité a huit degrés

moult bons à compter par quoy le preudomme paisible voit les las et

les engins du Déable qui nous voit et nous ne le véons pas et nous

espreuve griefment en plus de mille manières. Le Déable est philosophe,

il scet l’estat et la manière d’omme et sa complexion et en quel vice

il est plus enclin ou par nature ou par accoustumance, et d’icelle

partie il l’assault plus fort; le colérique de ire et de discorde,

le sanguin de joliveté et de luxure, le fleumatique de gloutonnie et

de paresse, le mélencolieux d’envie et de tristesse. Pour ce se doit

chascun défendre de ceste part où il scet que son chasteau est plus

foible, pour soy combattre contre cellui vice que il voit dont il est

plus assailli. Le débonnaire mect partout paix. Paix vaint toute malice

et toute ire. Sans paix nul ne peut avoir victoire. Saint Pol dit que

avec paix toutes autres vertus courent, mais paix court le mieulx,

car elle gaigne l’espée. Toutes vertus se combattent, mais paix a la

victoire, l’onneur et la couronne: toutes servent, mais ceste emporte

le loyer. Justice est l’armeure de paix qui toutes les vaint, comme

dit est. Jasoit-ce que le chevalier soit armé de paix et justice, si

lui convient-il repentence de cuer, vraie confession de bouche et

amende souffisant, et se l’une de ces trois choses y fault, l’armeure

est faulsée et cellui qui la porte est vaincu et desconfit, et pert le

loyer de paradis.

Prouesse qui vault autant comme diligence est une sainte vertu contre

le péchié de accide[149] et de paresse: car ainsi comme le bourgois

veille pour acquérir richesses à lui et à ses enfans, le chevalier et

le noble veille pour acquerre pris et los ou monde; chascun selon son

estat en ce siècle veille pour les choses mondaines acquerre. Hélas!

qu’il y en a peu qui veillent pour acquerre les biens espirituels!

Les bons sans vaine gloire à qui le monde ennuie et qui veillent pour

venir devant Dieu sont sages de despire le monde pour les périls et

pour les peines dont il est plain: c’est une forest plaine de lyons,

une montaigne plaine de serpens et de ours, une bataille plaine

d’ennemis traistres, une valée ténébreuse plaine de pleurs, et n’y a

riens estable; nul n’y a paix de cuer ne de conscience, se il veult

croire le monde et amer. Les bons à qui le monde ennuie tendent droit

leur cuer à Dieu où ils pensent à venir et desprisent tous les biens

du monde; mais c’est si grant chose que peu y a de ceulx qui facent

ceste entreprinse[150].... de la persévérance. De ceste vertu, dit

Jhésu-Crist, toutes les autres vertus se combatent: ceste a gaigné la

victoire; toutes labeurent: mais ceste emporte le loyer au vespre.

Miséricorde ou charité est contre avarice, car miséricorde est ainsi

comme de avoir dueil et compassion du mal, de la nécessité ou de la

povreté d’autruy, et de lui aidier, conseillier et conforter à son

povoir. Ainsi comme le Déable fait ses commandemens à l’aver[151] tels

comme tu as oy, ainsi le Saint Esperit fait à celui qui a miséricorde

ou charité en lui ses commandemens qu’il desprise les biens temporels,

qu’il en face aumosnes, qu’il en veste les nus, qu’il en donne à boire

à ceulx qui ont soif, à mengier à ceulx qui ont faim, qu’il visite les

malades. Ainsi comme l’aver est fils du Déable et lui ressemble, ainsi

le charitable ressemble à Dieu son père. Ainsi comme avarice pense de

nuit et de jour à acquester et amasser à tort et à droit, ainsi charité

et miséricorde pensent à accomplir les sept œuvres de miséricorde.

Hélas! qu’il y fait bon penser et les accomplir de fait, ou de voulenté

et compassion qui faire ne le peut de fait! Car nostre grant juge les

nous reprouchera en ses grans jours, et c’est chose qui moult nous doit

mouvoir à charité que la paour de la sentence du jour du jugement où

Dieu dira aux avers: Alez-vous-en avec le Déable vostre père! et aux

charitables: Mes fils, demourez avec moy. Hélas! quant il les partira

de sa compaignie com grant douleur[152]!

Miséricorde a sept branches: la première est donner à boire et à

mengier aux povres; la seconde est de vestir les nus; la tierce est

prester aux povres quant ils en ont besoing et leur pardonner la debte;

la quarte visiter les malades; la quinte, hébergier les povres; la

sixiesme, visiter ceux qui sont en chartre de maladie; et la septiesme

ensevelir les mors. Et toutes ces choses devez-vous faire en charité

et compassion, pour l’amour de Dieu seulement et sans vaine gloire.

Vous devez faire aumosne de vostre loyal acquest liement, hastivement,

secrètement, dévotement et humblement sans despire les povres en

pensée ne en fait. Cellui fait bien qui leur donne tost quant ils lui

demandent, mais encore fait-il mieulx qui leur donne sans demander.

Sobriété est contre gloutonnie: car ainsi comme la sainte vertu de

sobriété est droite mesure contre le péchié mortel de gloutonnie,

ainsi c’est la vertu que le don de sapience donne et plante au cuer

du glouton contre oultrage. Sobriété est un arbre moult précieux, car

il garde la vie du corps et de l’âme; car par trop boire et par trop

mengier meurt-on, et par trop mal parler deult la teste et fait-on

tuer corps et âme. Par sobriété vit le corps en ce siècle longuement

en paix, et en a l’âme la vie pardurable. Ceste vertu doit-on garder

sur toutes les autres pour les biens qu’elle fait. Premièrement,

sobriété garde raison, entendement et sens, et l’omme sans sens est

beste. Cellui qui est yvre et si rempli de vin qu’il en pert raison

et entendement il cuide boire le vin et le vin le boit. Le second est

que sobriété délivre homme glouton du servaige du ventre à qui il est

serf. Saint Pol dit que moult s’avile qui pert sa franchise pour estre

serf à un seigneur, mais plus s’avile cellui qui se fait serf à son

ventre dont il ne peut yssir que ordure. Sobriété garde l’omme en sa

seignourie, car l’esperit et le sens doivent estre seigneurs du corps

et le corps doit pourveoir à l’esperit. Le glouton par son yvresse et

gloutonnie pert le sens et l’esperit, si qu’il ne scet gouverner le

corps. Le tiers est qu’elle garde bien la porte du chastel afin que

le Déable par péchié mortel n’entre ou corps de l’homme; la bouche

est la porte par où le Déable entre ou chastel pour soy combatre aux

bonnes vertus et y entre par les faulx traistres seigneurs Gloutonnie

et Male-langue qui laissent la porte de la bouche ouverte au Déable.

Ceste vertu a la seigneurie du corps, car par sobriété on maistrie le

corps si comme le cheval par le frain. Sobriété a la première bataille

de l’ost et garde les autres vertus. Le Déable tempte l’omme par la

bouche, si comme il fist Nostre Seigneur quant il lui dist qu’il feist

de pierre pain et Adam quant il lui fist mengier le fruit. Entre les

autres créatures l’omme a la bouche plus petite selon le corps; homme

a les autres membres doubles: deux oreilles et deux narines et deux

yeulx, mais il n’a que une bouche, et ce nous monstre que l’omme doit

sobrement mengier et boire et sobrement parler. Sobriété n’est autre

chose que droite mesure qui est moyenne entre trop et peu; sur toutes

choses doit avoir l’omme mesure en son cuer, et en son sens qui est

ainsi comme l’oisel qui se justice par les yeulx de sobriété[153], il

s’envole et chiet souventesfois ès las de l’oiseleur: c’est du Déable

qui souvent chasse à prendre tel oisel.

Chasteté est contre luxure, et est sainte vertu de chasteté, c’est

assavoir la conscience toute pure de mauvais pensemens, les membres

purs de tous atouchemens. Et ainsi que les créatures plaines du vil

péchié de luxure ont la conscience plaine et trouble de mauvais

pensemens, le corps et les membres ors et vils de mauvais atouchemens

et sont à Dieu lais et obscurs comme déables, ainsi les chastes ont

le cuer et la conscience clers, nets et luisans et ont clarté et

lumière de Dieu. A chastes convient, comme tu as oy, necte conscience

avoir; à avoir necte conscience convient trois choses: la première

est voulentiers oïr parler de Dieu; la seconde lui bien et souvent

confesser; la tierce avoir remembrance de la passion Jhésu-Crist et

remembrer pour quoy il mourut, et que tu mourras, que jà n’en seras

délivre; et c’est le premier degré de chasteté. Le second degré de

chasteté est que on se garde de vilainement parler, car vilaines

paroles courroussent les bonnes meurs. Le tiers degré est de bien

garder les cinq sens corporels: les yeulx de folement regarder, les

oreilles de folement escouter, les narines de soy en souefves choses

trop délicter et odourer, les mains de folement touchier, les piez de

aler en mauvais lieux; ce sont les cinq portes et les cinq fenestres

par où le Déable vient rober la chasteté du chastel de l’âme et du

chétif corps. Le quart degré est jeuner et avoir tousjours remembrance

de la mort qui te puet soudainement happer et prendre d’ores à jà, se

tu ne t’en gardes. Le quint degré est fuir mauvaise compaignie, comme

fist Joseph qui s’enfouist quant la dame le voult faire péchier. Le

sixiesme degré est d’estre embesognié de bonnes oeuvres; car quant

le Déable treuve la personne oyseuse, il la mort voulentiers en ses

besoignes. Le septiesme degré est de vraye oroison; à oroison sont

nécessaires trois choses: bonne foy, espérance d’avoir ce que on

requiert, dévocion de cuer sans penser ailleurs. Oroison sans dévocion

est messaigier sans lettres. Dieu regarde en prière cuer humble et

dévost et n’a cure de paremens, ne de haulte manière, comme font ces

foles hardies qui vont baudement, le col estendu comme cerf en lande

et regardent de travers comme cheval desréé[154].

Et atant, chère seur, vous souffise de cette matière, car le sens

naturel que Dieu vous a donné, la voulenté que vous avez d’estre dévote

et bonne vers Dieu et l’église, les prédications et sermons que vous

orrez en vostre parroisse et ailleurs, la Bible, la Légende dorée[155],

l’Apocalipse, la Vie des Pères[156] et autres plusieurs bons livres en

françois que j’ay dont vous estes maistresse pour en prendre à vostre

plaisir, vous donra et attraira parfondément le remenant au bon plaisir

de Dieu qui à ce vous vueille conduire et entalenter[157].

LE QUART ARTICLE.

Le quart article de la première distincion dit que vous devez garder

continence et vivre chastement.

Je suis certain que si ferez-vous, je n’en suis mie en doubte, mais

pour ce que je sçay que après vous et moy ce livre cherra ès mains de

nos enfans ou autres nos amis, je y mects voulentiers tout ce que je

sçay, et dy que aussi devez-vous endoctriner vos amies et par espécial

vos filles, et leur dictes, belle seur, pour tout certain que tous

biens sont reculés en fille ou femme en laquelle virginité, continence

et chasteté défaillent; ne richesse, ne beauté, ne sens, ne hault

lignaige, ne nul autre bien ne peut jamais effacer la renommée du vice

contraire, se en femme espécialment il est une seule fois commis,

voire seulement souspeçonné, et pour ce maintes preudes femmes se sont

gardées non mie seulement du fait, mais du souspeçon, espécialment

pour acquérir le nom de virginité: pour lequel nom les saintes

escriptures de monseigneur saint Augustin et de monseigneur saint

Grégoire et moult d’autres dient et tesmoingnent que les preudes femmes

qui ont esté sont et seront, de quelque estat qu’elles soient ou aient

esté, pevent estre dictes et appellées vierges. Et monseigneur saint

Pol le conferme en l’onziesme chappitre de ses épistres qu’il fait

secondement à ceulx de Corinte où il dit ainsi: _Despondi enim vos_,

etc. Je vueil, dit-il, que vous sachiez que une femme qui est espousée

à un homme, puis qu’elle vive chastement sans penser à avoir affaire

à autre homme, peut estre dicte vierge et présentée à Notre Seigneur

Jhésu-Crist. De chascune bonne preude femme Jhésu-Crist ou treiziesme

chappitre de l’euvangille de saint Mathieu en une parabole dit ainsi:

_Simile est regnum cœlorum thesauro abscondito in agro_, etc. Le règne

du ciel, dit-il, est semblable au trésor qui est repos dedans un champ

de terre, lequel trésor quant aucun homme qui laboure en fouyant le

descuevre, il le remuce; de la grant joye qu’il en a, il s’en va et

vent tout quanque il a et achète le champ. En ce chappitre mesmes dit

Nostre Seigneur ceste parabole: Le royaulme des cieulx est semblable

à l’omme marchant qui quiert bonnes pierres précieuses, et quant il

en a trouvé une bonne et précieuse, il va et vent tout quanque il a

et l’achète. Par le trésor trouvé ou champ de terre et par la pierre

précieuse nous povons entendre chascune bonne preude femme; car en

quelque estat qu’elle soit, pucelle, mariée ou vefve, elle peut estre

comparée au trésor et à la pierre précieuse; car elle est si bonne, si

pure, si necte qu’elle plaist à Dieu et l’aime comme sainte vierge en

quelque estat qu’elle soit, mariée, vefve ou pucelle. Et pour certain,

homme en quelque estat qu’il soit, noble ou non noble, ne peut avoir

meilleur trésor que de preude femme et saige. Et ce puet-on bien savoir

et prouver qui veult regarder aux fais et aux bonnes meurs et aux

bonnes oeuvres des glorieuses dames qui furent du temps de la vieille

loy, si comme Sarre, Rébecque, Lye et Rachel qui furent moulliers aux

sains patriarches Abraham, Ysaac et Jacob qui est appelé Ysraël, qui

toutes furent chastes et vesquirent chastement et virginalement.

Item, à ce propos nous trouvons escript ou treiziesme chappitre ou

livre fait de Daniel que après la transmigracion de Babilonne, c’est

à dire après ce que Jéchonias[158] le roi de Jhérusalem et le peuple

de Ysraël furent menés en prison et chétiveté[159] en Babilonne, et

que la cité de Jhérusalem fut destruite par le roy Nabugodonosor, il

ot en Babilonne un Juif preudomme et riche lequel fut nommé Joachin,

et Joachin prist une femme fille d’un autre Juif lequel ot nom

Belchias[160], et la pucelle Susanne, laquelle estoit très belle et

crémant Dieu; car son père et sa mère qui estoient justes et bonnes

gens l’avoient moult bien aprise et endoctrinée en chasteté selon la

loy Moyse. Ce Joachin, mary de Susanne, estoit moult riche et avoit un

moult bel jardin plain d’arbres portant fruis. Là venoient communément

esbatre les Juifs pour ce que le lieu estoit plus honnourable de tous

les autres; Susanne mesmes aloit souvent esbatre en ce jardin. Or

advint que deux anciens prestres d’icelle loy furent du peuple establis

juges pour un an, lesquels juges virent Susanne très belle et tant

qu’ils furent espris et alumés de fole amour. Si parlèrent ensemble

et regardèrent comment ils la pourroient décevoir, et se accordèrent

qu’ils la guetteroient ou jardin dessusdit et parleroient à elle se ils

la trouvoient seule.

Le ménagier de Paris (v. 1 & 2) · 第 8 / 54 段