J’ay esté ferme en discorde et en contencion, qui est la quarte branche

d’orgueil. Car se je commençasse à soustenir aucune chose ou le fait

d’aucune personne, pour soustenir son bien ou pour destruire un autre,

où je me mectoie en grant peine de la défendre ou confondre, feust

droit ou tort, j’ay en injuriant autruy raconté aucune fois aucunes

choses mensongières et les ay affermées estre vraies pour faire à

aucunes gens leur gré et leur faire plaisir; j’ay par despit esmeu

aucunes fois aucunes personnes à ire, à courroux et à discorde dont

moult de maulx venoient aucunes fois depuis; et d’autres ay-je fait

jurer, parjurer et fait mentir, et par les discordes que j’ay mues et

les mensongières paroles que j’ay dictes estre vraies et affermées et

fait jurer et affermer, j’en ay plusieurs personnes moult scandalisées

et courroucées par ma désordonnance. Quant je me suis aucune fois

confessé, en ma confession je me suis excusé et mectoie mon excusation

premièrement, et après coulouroie en ma faveur la cause de mon péchié,

ou je mectoie ma deffaulte sur une autre personne et disoie qu’elle

avoit fait la faulte de laquelle j’estoie le plus coulpable, ne je

ne m’encusoie pas, ains disoie: _tel me le fist faire et je ne m’en

donnoie garde_, et en celle manière disoie-je pour moy excuser de mes

péchiés lesquels me sembloient trop griefs, et oultre je laissoie

et taisoie les grans et orribles péchiés, et encores des petis et

des légiers que je disoie ne disoie-je mie les circonstances qui

estoient appartenans à iceulx péchiés, si comme les personnes, le

temps et le lieu, etc. J’ay longuement demouré en mon péchié et par

longue demeure je suis cheue ès autres mortels péchiés. A l’un de mes

confesseurs[133], et à l’autre qui par aventure me plaisoit mieulx, je

disoie les autres plus grans péchiés en intencion d’estre de luy moins

corrigié et avoir maindre pénitence pour la familiarité que j’avoie

avec luy ou qu’il povoit avoir en moy. J’ay désiré vaine gloire en

quérant les honneurs et estre pareil aux plus grans ès vestemens, ès

autres choses aussi, et ay eu gloire d’estre des haultes personnes

honnoré, d’avoir leur grâce, estre haultement saluée et que honneur et

grant révérence me fust portée pour ma beauté, pour ma richesse, pour

ma noblesse, pour mon lignaige, pour estre joliement acesmée[134], pour

moult bien chanter, dancer et doulcement rire, jouer et parler. J’ay

voulu et souffert estre la plus honnorée partout: j’ai esté preste

à oïr divers instrumens et mélodies, enchantemens, as parties[135]

et autres plusieurs jeux qui sont gouliardois[136], désordonnés et

lesquels n’estoient pas de Dieu ne de raison, car je rioie et me tenoie

moult orgueilleusement et en grant esbatement. J’ay voulu avoir et

user de vengence et avoir punicion de ceulx que j’ay seulement pensé

qu’ils m’avoient voulu mal ou mal fait et en ay voulu avoir haultement

et estroitement mon désir acompli, feust tort ou droit, sans les

espargner, ne avoir d’eulx aucune mercy, et ce, chier père, ay-je fait

par mon orgueil et m’en repens; si vous en requier pardon et pénitence.

Après s’ensuit le péchié d’envie, lequel descent d’orgueil. En envie

a cinq branches. C’est assavoir: haine, machinacion, murmuracion,

détraction et estre lié[137] du mal d’autruy et courroucié du bien

d’autruy. Envie est née du péchié d’orgueil, car quant une personne

est orgueilleuse elle ne veult avoir nul pareil semblable à lui, ains

a envie se aucun autre est le plus hault ou aussi hault que lui en

aucune chose, ou en aucuns biens, ou grâces, ou en sciences, ou qu’elle

vaille mieulx que lui, et pour ce elle l’a en grant haine et la het et

s’efforce tousjours de impétrer[138] la louenge et le bien d’autruy

par sa parole et par son blasme: et c’est la première branche d’envie.

La seconde branche d’envie si est machinacion: c’est à dire quant une

personne porte mauvaises paroles d’aucunes personnes par envie et

recorde mal de l’une personne à l’autre par mauvaises acoustumances en

apetissant le bien d’autruy et en accroissant le mal.

La tierce branche est murmuracion: c’est à dire que le cuer murmure de

ce que plus grant maistre de lui lui commande, ou que on ne lui dit ou

de ce que on ne lui fait pas ainsi comme aux autres, ou elle n’en ose

parler.

La quarte branche d’envie si est détraction: c’est à dire quant une

personne dit mal et parle en derrière et dit ce qu’il scet de lui et ce

qu’il ne scet pas, et qu’il contreuve et pense comment il pourra dire

chose par quoy il pourra nuire et grever celluy de qui il parle, et

quant il oit mal dire de cellui, il aide à son povoir de le accroistre

et exaulcer, et de ce parle moult griefment quant il voit son point,

pour ce qu’il scet qu’il ne le peut en nulle manière plus dommagier et

scet qu’il ne lui peut restituer sa bonne renommée qu’il luy oste, et

ainsi lui mesmes se met à mort.

La quinte branche si est d’avoir joie du mal d’autruy ou de son

empeschement et destruire à son povoir le bien quand il scet qu’il doit

venir à autruy, et de ce bien il est triste et dolent. Et de toutes

ces choses tu dois dire en ta confession: Sire, en toutes ces choses

que j’ay cy devant nommées j’ay moult grandement péchié; car, de mon

cuer je l’ay pensé, et de mon mauvais couraige je l’ay fait, et de ma

faulse bouche je l’ay dit et semé partout où j’ai peu, et se je ay bien

dit de lui ou d’un autre, je l’ay dit faintement et par faintise, et

toutesvoies m’en suis-je mocqué; voire et de ceulx de qui je deusse le

bien et l’onneur garder et le peusse bien avoir fait se je voulsisse,

je l’ay trestourné et converti à mal; et, quant je véoie qui mal en

disoit je me mectoie et aloie avec, et me consentoie au mal dire et

affermer à mon povoir du cuer, de la bouche et du corps. Et tout, chier

père, ay-je fait par mon envie et m’en repens, si vous en requier

pardon.

Après envie vient le péchié d’ire qui descent d’envie. Ou péchié d’ire

a cinq branches, c’est assavoir: haine, contencion, présumpcion,

indignacion et juracion. Haine est quant aucune personne ne puet mectre

autruy en sa subjection ou qu’elle ne puet commander et suppéditer

cellui qu’elle vouldroit bien comme plus grant de lui et en vouldroit

avoir la seignourie et la subjection, elle en est dolente et courroucée

et en a le cuer enflé. C’est la première branche d’ire. La seconde

branche d’ire si est quant en parlant la personne a le cuer enflé à

mal faire et dire et quant elle parle laidement et désordonnéement

par ire contre aucun autre. La tierce branche de ire si est quant

par parler meslées et batailles viennent et dissencions, et lors

la personne doit penser se aucuns de son costé ou d’autre ont esté

grevés de chevance ou de corps par ses paroles; car en ce cas seroit

la personne cause de tout le mal qui seroit advenu. La quarte branche

de ire si est quant par ton ire tu as esmeu Dieu par jurer. La quinte

branche de ire si est quant par ton ire tu as esmeu et fait esmouvoir

les autres à courroux, et de ce tu te dois confesser ainsi: Sire, j’ay

le nom de Dieu parjuré par mon ire, et de Dieu mauvaisement parlé et

de la benoite vierge Marie sa doulce mère et de tous les Sains de

paradis; j’ay eu indignacion contre autres personnes, et par mon ire

leur ay véé[139] ma parole; monseigneur mon père et madame ma mère ay

par mon ire courrouciés et despiteusement à eulx parlé et par ire les

ay mal regardés et désiré la fin de leurs jours; aux povres ay moult

despiteusement parlé et par mon ire les ay appellé truans. Sire, j’ay

par mon ire esmeu plusieurs à jurer moult vilainement et de moult

vilains sermens; mes serviteurs et moult d’autres ay-je fait esmouvoir

à courroux et les ay esmeus à mal faire. Et ay moult de fois pensé à

moy vengier de ceulx que je hayoie et voulentiers les meisse à mal

quant je les avoie à contrecuer se je peusse. Grant pièce et long temps

ay-je esté en haine, dont je me repens, et pour ce, chier père, je vous

en requier pardon et pénitence.

Après si est le péchié de paresse qui est le quart péchié mortel duquel

si naist et descent oysiveté qui est lait blasme et laide tache en

personne qui vueille estre bonne. Car il est dit en l’Euvangille que au

jour du jugement toute personne oyseuse aura à rendre compte du temps

qu’elle aura perdu par son oysiveté. Or est grant merveille quelle

défense les oyseux auront, quant devant Dieu ils seront accusés. En un

autre lieu en L’Euvangille il est dit que la vie du corps oyseux est

ennemi mortel à l’âme et monseigneur saint Jérosme dit ceste auctorité:

fay toujours aucune chose afin que l’ennemy ne te treuve oyseux; car il

est coustumier de ceulx qui sont oyseux mectre en ses euvres et en ses

besongnes. Et monseigneur saint Augustin dit ou livre de l’Euvre des

moines que nulle personne puissant de labourer ne doit estre oyseux.

Ce seroit trop longue chose de réciter les dis de tous les saiges

hommes qui blasment oysiveté et paresse.

Le péchié de paresse a six branches. La première branche si est

négligence, la seconde rancune, la tierce charnalité, la quarte vanité

en cuer, la quinte branche désespéracion, la sixiesme est présumpcion.

Négligence c’est quand l’en aime et craint si peu Dieu et en souvient

si peu que parce que on n’en tient ainsi comme nul compte, l’en ne fait

nul bien pour lui ne pour son amour, et de ce faire est-l’en paresseux

et négligent et l’en n’est mie paresseux de quérir son plaisir et ses

aises. Certes c’est grant péchié que d’estre paresseux de bien faire.

Car il est trouvé en l’Escripture que se une personne n’avoit onques

péchié, ne jamais ne péchast, et elle ne feist aucun bien mais laissast

ainsi passer le temps, elle pourroit aller en enfer; et ceste première

branche de négligence naist de paresse.

La seconde branche si est quant une personne a rancune en son cuer

contre un autre, et pour la mauvaise voulenté qu’elle a à luy,

s’applique à vengence et en ce s’endort et crout[140], et en délaisse à

faire ses pénitences, ses aumosnes et autres biens. Car tousjours ceste

personne rancuneuse pense à grever celluy qu’elle het, et de jour et

de nuit y met toute sa pensée; ainsi délaisse à faire le bien qu’elle

doit, et c’est la seconde branche qui est en paresse.

La tierce branche de paresse si est charnalité. Charnalité si est quant

l’en quiert le désir de la char, comme dormir en bons lits, reposer

longuement, gésir grandes matinées, et au matin quant l’en est bien

aise en son lit et l’en oit sonner la messe, l’en n’en tient compte et

se tourne-l’en de l’autre costé pour rendormir, et telles gens lâches

et vaines ont plus chier perdre quatre messes que une sueur ou un

somme; et c’est la tierce branche de paresse.

La quarte branche de paresse si est vanité: c’est à dire quant une

personne scet bien qu’elle est en péchié et elle est de si vain cuer

qu’elle ne se peut ou ne vuelt ou ne daigne retourner à Dieu par

confession et par dévocion, ains pense et promet tousjours à lui-mesme

de amender sa vie de jour en autre, et si ne se corrige point, ains est

paresseux et négligent de soi retourner et ainsi ne lui chault de faire

aucun bien et les commandemens de Dieu, si comme bonne personne le doit

faire et garder; et c’est la quarte branche de paresse.

La quinte branche si est désespéracion; c’est une manière de péchié que

Dieu het moult et quiconques est pris en ce péchié il est dampné si

comme Judas qui en désespérance se pendit, car il cuidoit tant avoir

fourfait envers Dieu que jamais ne peust impétrer de lui miséricorde,

et quiconques meurt en ce péchié et n’a point d’espérance de la

miséricorde de Dieu il pèche contre le Saint Esperit et contre la bonté

de Dieu; et pour ce en nulle manière on ne doit cheoir en ce péchié

de désespérance ne y demourer. Car se tu chiez et fais un très grand

péchié comme d’ardre maisons et ardre les biens de saincte église par

force qui est sacrilége, tu fais pis que tous les sept péchiés mortels,

mais encores dis-je que la miséricorde de Dieu est plus grande à

pardonner. Toutesvoies, se tu te veulx confesser et faire pénitence et

à Dieu retourner, voire se tu avoies fait plus de maulx que langue ne

pourroit dire, ne cuidier, ne cuer penser, si trouveroies-tu en lui

miséricorde; et c’est la quinte branche de paresse.

La sixiesme branche si est présumpcion: c’est quant une personne est

si oultrecuidiée et si orgueilleuse qu’elle croit que pour péchié

qu’elle eust fait, ne pourroit faire, elle ne pourroit estre dampnée;

et telles gens sont d’opinion telle qu’ils dient que Dieu ne les a

pas fais pour estre dampnés. Et ils doivent savoir que Dieu ne seroit

pas juste s’il donnoit paradis aussi bien à ceulx qui ne l’aroient

point desservi que à ceulx qui l’aroient desservi. Ce ne seroit pas

justement jugié que autant en emportast l’un que l’autre, car s’il

estoit ainsi, l’en ne feroit jamais bien, puisque autel guerdon auroit

cellui qui ne serviroit point Nostre Seigneur, comme cellui qui le

serviroit. Certes ceulx qui ainsi le croient pechent contre la bonne

justice de Dieu, contre sa bénignité et sa doulceur. Car combien qu’il

soit plain de miséricorde, si comme j’ay dit devant, si est-il juste

justicier, et chacun si est fait pour servir icelluy créateur et pour

faire sa voulenté, et ainsi peut-l’en avoir et desservir le royaume de

paradis et autrement non, car qui de son service faire est négligent et

paresseux, il peche. Et pour ce, tu qui es paresseux te dois confesser

des branches de paresse et dire ainsi. Sire, j’ay aussi erré en toutes

les branches de paresse; par ma négligence ou service de Dieu ay esté

lent, paresseux et négligent en la foy et curieusement pensé de l’aise

de ma charongne, et ce que j’ay ouy de l’Escripture je ne l’ay pas

retenu ne mis à oeuvre par ma paresse. Après, je n’ay pas rendu grâce

à Dieu, si comme je deusse, des biens espirituels et temporels qu’il

ma donnés et envoiés, et oultre je n’ay pas servi Dieu si comme je

deusse, selon les grâces et les vertus qu’il m’a données. Je n’ay pas

dit ne fait les biens que je peusse avoir dit ou fait et ay esté lent

et paresseux ou service de Nostre Seigneur et ay servi et ay esté

curieux ou service mondain, et aussi j’ay plus servi à moi et à ma char

et y ay mis plus grant entente que ou service de mon doulx créateur.

J’ay esté moult oyseux longuement, dont moult de maulx et mauvaises

pensées et cogitacions me sont venues.

Après tu dois dire en toi confessant que quant on chantoit la messe,

ou aucune heure, ou quant tu estoies en dévocion, ou en disant tes

heures, tu estoies en vaine cogitacion et mauvaises pensées lesquelles

ne te povoient proufiter, ains te nuisoient à ton sauvement. Et pour

ce tu dois dire ainsi: Sire, et quand je apercevoie ces choses, je

ne retournoie pas à Dieu ne me rapaisoie à lui si comme je deusse.

Et oultre, Sire, quant l’en disoit et faisoit le service de Dieu je

jengloie et disoie paroles oyseuses et de telles qui n’appartenoient

pas de parler à l’église. Sire, j’ay dormi en l’église quant les autres

prioient Dieu. Sire, aucune fois je ne me suis pas confessé quant ma

conscience me remordoit et ramentevoit mon mal, et mesmement quant

j’avois lieu et espace et temps convenable je ne me disposoie pas à

ce, ains disoie en mon couraige, par ma paresse, tu le feras bien

une autre fois ou une autre sepmaine, ou une autre journée, et par

telles attentes et négligences je oublioie moult de péchiés; après

par négligence et par paresse ay-je oublié à faire mes pénitences

enjointes. Je n’ay pas monstré bon exemple à mes gens. Car par ma

très déshonneste conversacion à qui ils prenoient garde pour ce que

j’estoie leur souverain, je les mectoie en cause de péchier. Sire, et

quand j’ay ouy mes gens jurer vilainement, je ne les ay pas reprins ne

corrigiés, ains les ay escoutés et l’ay laissié passer par ma paresse.

Après, Sire, quant je venoie à confesse je ne m’estoie point par avant

advisée de mes péchiés que je devoie dire, ne n’y avoie point pensé;

ains quant je me départoie de ma confession je me trouvoie plus plaine

de péchiés que devant et de plus grans, et n’avoie point de diligence

de retourner à mon confesseur, ains passoie ainsi le temps; et tout ce

me faisoit paresse en quoy j’ay demouré et m’y suis tenu dont je me

repens; et pour ce, chier père, je vous en requier pardon et pénitence.

Après le péchié de paresse est avarice. Avarice est soi estroitement

tenir, escharcement despendre, avec volenté désordonnée et ardeur de

acquérir les biens de ce monde à tort ou à droit, ne peut chaloir

comment, et toutesvoies la raison de la personne scet bien se l’en fait

ou bien ou mal. Certes avarice a moult d’escoliers, comme exécuteurs de

testamens qui enrichissent et retiennent les biens des mors qui telle

amour leur monstrèrent à leur fin qu’ils les esleurent comme les plus

espéciaulx pour avoir la cure du remède de leur salut, et après leur

mort ils mordent en leur char comme tirans et s’engraissent de leur

sang et de leur substance: tels gens sont escoliers d’avarice. Aussi

en sont mauvais seigneurs qui par grosses amendes tolent la substance

de leurs povres subjets; hosteliers et marchans qui vendent leurs

choses oultre le juste pris et ont faulx pois et faulses mesures; faulx

plaideurs qui par plait et par barat font dégaster aux gens simples le

leur et les tourmentent ès cours des grans seigneurs tellement et si

longuement qu’ils ont d’eulx leur désir comment qu’il soit. Avarice,

comme dit est, est née de paresse; quant une personne est paresseuse et

négligente de faire ou ouvrer ce qui est de nécessité pour son corps

soustenir et ce qui lui est proufitable et par icelle paresse il laisse

et pert à acquérir sa substance, pour refournir sa faculté[141] lui

vient convoitise de rapine et voulenté de retenir l’autruy injustement

et sans raison. Se tu es riche et puissant et tu as assez et largement

et te doubtes que ton avoir ne te doie faillir et pour ce tu ne donnes

quant il est temps et nécessité aux povres, ou quant tu ne rens ce que

tu as de l’autruy, soit par emprunt ou autrement, mauvaisement acquis,

tu peches en avarice.

Avarice a sept branches: la première si est larrecin, la seconde

rapine, la tierce fraude, la quarte décepcion, la quinte usure, la

sixiesme hazart et la septiesme simonie.

Larrecin est quant une personne injustement et de nuit prent aucune

chose sans le sceu et contre la voulenté de cellui à qui la chose est;

et c’est la première branche d’avarice.

La seconde branche d’avarice si est rapine; c’est quant une personne

ravit aucune chose de l’autruy, et quant il l’a, il ne la veult rendre

ou envoier à cellui à qui elle doit estre, ains par avarice le retient

et recelle pour ce qu’elle lui plaist, et s’il l’oït demander par

aventure, si ne la veult-il enseignier, ains la recelle et la muce que

nul ne la puisse trouver.

La tierce branche d’avarice si est fraude: c’est quant une personne,

par décepcion, par barat ou frauduleusement en l’achat ou vente d’une

chose dit mensonges à la personne de qui elle veult acheter ou vendre,

en lui faisant faulx entendre et que la chose vaille mieulx ou plus

qu’elle ne fait.

La quarte branche d’avarice si est décepcion: c’est à dire quant une

personne monstre par dehors à aucun chose de belle apparence et le mal

n’appert mie et il le laisse et ne le dit mie et dit et afferme et jure

que la chose est bonne et vraie, et il scet bien qu’il n’est pas ainsi.

Et ainsi font faulx marchans qui mectent le plus bel et le meilleur

dessus et le pire dessoubs et jurent que tout est bon et loyal, et

ainsi est décepcion, car ils déçoivent les gens et font faulx seremens.

La quinte branche d’avarice si est usure: c’est à dire quant une

personne preste son argent pour en avoir plus grant somme pour la

longue tenue, ou vent son blé ou son vin plus chier par ce qu’il donne

long terme, et ainsi de toutes autres marchandises desquelles je me

passe quant à présent, car c’est moult longue chose que de usure et

moult mauvaise.

La sixiesme branche d’avarice si est le hazart: si est quant on joue

aux dés pour gaigner l’argent d’autruy et y a moult de barat, de

convoitise, d’avarice et de décepcion, si comme faulsement compter et

d’argent prester pour gaigner, comme prester douze deniers pour treize;

et en tels jeux sont fais moult de seremens et de mauvais comme de

jurer Dieu et Nostre Dame et tous les Sains de paradis, et sont fais et

dis moult de maulx: pour ce s’en doit-l’en garder.

La septiesme branche d’avarice si est simonie: c’est à dire quant les

sacremens de sainte église sont vendus ou achetés ou les prébendes

des églises, et tels péchiés viennent de clercs et de religieux et

viennent aussi de mal païer les dismes et de pénitences mal faictes et

mal garder les commandemens de sainte église et de mal distribuer ce

qui doit estre donné pour Dieu.

Le Déable fait six commandemens à l’avaricieux: le premier, que il

garde très bien le sien; le second, qu’il ne le preste sans acquest,

ne n’en face bien devant sa mort; le tiers, qu’il mengeusse tout seul,

ne ne face courtoisie ne aumosne; le quart, qu’il restraigne sa mesnie

de boire et de mengier; le quint, qu’il ne face miectes ne relief; le

sixiesme, qu’il entende diligemment à acquérir pour ses hoirs.

De toutes ces choses de quoi ta conscience te juge tu t’en dois

confesser, et de tout ce dont tu te sens coulpable et qui regarde le

péchié d’avarice, et dire l’un après l’autre par l’ordonnance que

dessus, et à la fin, dois dire: Sire, chier père, de tout ce que je

vous ay dit que j’ay péchié ou péchié d’avarice, je m’en repens très

grandement et vous en requier pardon et pénitence.

Après le péchié d’avarice vient le péchié de gloutonnie qui est

parti en deux manières: l’une est quant l’en prent des viandes trop

habondamment, et l’autre de parler gouliardeusement et oultrageusement.

Le péchié de trop boire et de trop mengier est le plaisir au Déable.

On treuve en l’Euvangille que Dieu donna povoir au Déable d’entrer ou

ventre des pourceaulx pour leur gloutonnie et le Déable y entra et les

mena en la mer et les fist noïer; ainsi entre-il ou corps des gloutons

qui mainent vie déshonneste, et les boute en la mer d’enfer. Dieu

commande à jeuner, et la gloute dit: _Je mengeray_. Dieu commande à

aler au moustier et matin lever, et la gloute dit: _Il me fault dormir;

je fus hier yvre. Le moustier n’est pas lièvre, il me attendra bien._

Quant elle est à quelque peine levée, savez-vous quelles sont ses

heures? Ses matines sont: _Ha! de quoi burons-nous? Y a-il rien d’hier

soir?_ Après dit ses laudes ainsi: _Ha! nous beumes hier bon vin!_

Après dit ses oroisons ainsi: _La teste me deult; je ne seray mais

aise jusques j’aye beu_. Certes telle gloutonnie met femme à honte,

car elle en devient ribaude, gouliarde et larronnesse. La taverne si

est le moustier au Déable où ses disciples vont pour le servir et où

il fait ses miracles[142]; car quant les personnes y vont, ils vont

drois et bien parlans, saiges et bien atrempés et advisés, et quant ils

reviennent ils ne se pevent soustenir et ne pevent parler: ils sont

tous fols et tous enragiés et reviennent jurant, battant et desmentant

l’un l’autre.

L’autre partie du péchié de la bouche est folement parler en moult

de manières, dire paroles oyseuses, vantance, louenge, parjuremens,

contens, murmuracion, rébellion, blasmes. Tu ne auras jà dicte si

petite parole dont il ne te conviengne rendre compte devant Dieu.

Hélas! que tu en dis à prime[143] dont il ne te souvient à tierce.

Parlers oyseux sont comme les bates du molin qui ne se pevent taire;

les venteres et les pestrins ne parlent que de soy.

Ce péchié de gloutonnie qui, comme dit est, est parti en deux parties,

a cinq branches. La première branche si est quant une personne mengue

avant qu’elle ne doit, c’est à dire trop matin, ou avant qu’elle ait

dit ses heures, ou avant qu’elle ait esté au moustier et qu’elle ait oy

la parole de Dieu et ses commandemens; car créature doit avoir sens et

discrécion qu’elle ne doit pas mengier avant l’eure de tierce, se ce

n’est pour cause de maladie ou de foiblesse ou pour aucune nécessité

qui à ce le contraigne.

La seconde branche de gloutonnie si est quant une personne mengue plus

souvent qu’elle ne doit et sans nécessité. Car, si comme l’Escripture

dit: Mengier une fois le jour est vie d’ange, et mengier deux fois le

jour est vie humaine, et trois fois ou quatre ou plusieurs est vie de

beste et non pas de créature humaine.

La tierce branche de gloutonnie si est quant une personne boit et

mengue tant le jour qu’il luy en est de pis, par quoy elle est yvre et

prent une maladie dont il lui convient aler couchier au lit et est très

griefve.

La quarte branche de gloutonnie si est quant une personne mengue si

gloutement d’une viande qu’elle ne la mache point, ains l’engloutit

ainsi comme toute entière et plus tost qu’elle ne doit, si comme dit

l’Escripture de Esaü qui fut le premier né de tous ses frères qui se

hasta si de mengier que peu s’en failli qu’il ne se estrangla.

La quinte branche de gloutonnie si est quant une personne quiert viande

délicieuse tant soit chière[144], et se peut bien faire à moins et

soy restraindre pour plus aidier à un povre ou à deux ou à plusieurs.

Et c’est un péchié de quoy nous trouvons en l’Euvangille du mauvais

riche qui estoit vestu de pourpre, lequel riche mengeoit chascun jour

si largement des viandes et nul bien n’en vouloit faire au povre

ladre, et de luy trouvons qu’il fut dampné pour ce qu’il vesquit trop

délicieusement et n’en donna point pour Dieu si comme il devoit. Et

de ces choses cy devant dictes tu te dois ainsi confesser: Sire, de

toutes ces choses et de moult d’autres manifestement et souventes fois

j’ay péchié et fait moult d’autres péchier et fait par ma cause faire à

autres. J’ay maintes fois beu sans soif, par quoy mon corps en estoit

péris et pis ordonné et mal disposé, et par ce j’estoie abandonnée à

parler plus largement et plus désordonnéement et faisoie les autres

péchier qui prenoient par moy et avec moy plus largement des biens

qu’ils ne faisoient se je ne feusse; de viandes aussy ay-je mengié

sans faim et sans nécessité et maintes fois que je m’en peusse bien

passer à moins, et tant en prenoie que mon corps en estoit aucunes fois

grevé et nature en estoit en moy plus endormie, plus foible et plus

lasche à bien faire et à bien ouir, et tout ce venoit par le péchié de

gloutonnie ou quel j’ay péchié comme j’ay dit, et pour ce, chier père,

je m’en repens et vous en demande pardon et pénitence.

Après est le péchié de luxure qui est né de gloutonnie, car quant la

meschant personne a bien beu et mengié et plus qu’elle ne doit, les

membres qui sont voisins et près du ventre sont esmeus à ce péchié

et eschauffés, et puis viennent désordonnées pensées et cogitacions

mauvaises, et puis du penser vient-on au fait. Et ce péchié de luxure

si a six branches.

Le ménagier de Paris (v. 1 & 2) · 第 7 / 54 段