Chère seur, veulliez de par moy sur ce savoir que quiconques soit

homme ou femme qui vueille à droit ses péchiés confesser au sauvement

de l’âme de lui ou d’elle, il doit savoir que trois choses lui sont

nécessaires; c’est assavoir, contriction, confession et satisfacion;

et doit-il ou elle savoir que contriction requiert douleur de cuer en

grans gémissemens et repentances et convient que en grant contriction

et très humblement le pécheur requière pardon et mercy et déprie

très affectueusement nostre créateur et souverain Seigneur qu’il lui

vueille pardonner ce en quoy il l’a peu courroucier et offendre. Et

sache le pécheur que sans contriction sa prière ne vault riens, puis

qu’il ait sa pensée et son cuer ailleurs. Et, chère seur, vous en povez

prendre exemple par un à qui l’en promist donner un cheval pour dire

une _paternostre_, mais qu’il ne pensast autre part, et en disant la

_paternostre_, il se pensa se cellui qui lui donnoit le cheval lui

laisseroit la selle, et ainsi le maleureux perdit tout. Ainsi est-il

de celui qui déprie Nostre Seigneur et ne pense point à sa prière ne à

cellui qu’il déprie, et si a jà, par aventure, fait telle chose dont il

a desservi à estre pendu au gibet d’enfer et si s’endort en ce péchié

et n’en tient compte, et s’il estoit jugié en ce chétif monde par un

petit prévost à estre pendu au gibet de fust ou de pierre, ou à paier

une grosse amende qui est moins, et il cuidoit reschapper pour avoir

contriction, pour plourer et pour prier le prévost ou juge, comment

il le prieroit de bon cuer, en grans pleurs, en gémissemens et grans

contrictions de cuer sans penser autre part, et il ne peut mie plourer

ne prier du cuer le grant seigneur, son souverain et son créateur qui

des haultes fenestres de sa pourvéance où il est lassus voit toute

l’affection du cuer d’icellui pécheur! Et si scet bien le pécheur que

icellui Seigneur est si piteux et si miséricors que pour très petite

prière, mais qu’elle fust de cuer contrict et repentant, il aroit

tout pardonné; voire mesmes se la sentence estoit jà donnée contre le

pécheur, et fust ores icellui pécheur condempné à mort, or puet icellui

souverain tout rappeller et quicter, et il n’est prévost ne juge par

deçà qui pour plourer ne pour prière que le condempné sceust faire,

peust rappeller le jugement qu’il auroit fait contre lui. Or regardez

doncques, belle seur, quelle comparoison est cy! Et encores est-ce pis,

car quant un homs est condempné à mort par le souverain juge, puis

qu’il ne rappelle sa sentence, c’est à entendre que la peine de sa

mort est perpétuelle et pardurable, et quant il est condempné par un

prévost, la peine de sa mort ne dure que un moment; dont, belle seur,

n’est-il point de comparoison ne entre la puissance des juges, ne entre

la peine des jugemens. Et pour ce vault-il mieulx, belle seur, plourer

et avoir contriction et adrécier sa prière à cellui qui a puissance

souveraine et absolue que à cellui qui n’a puissance fors que ordonnée

et sur certaine forme qu’il ne peut passer. Car icellui juge souverain

est cellui qui à la fin nous examinera et jugera. Et adonc, belle seur,

quel compte lui rendrons-nous des biens de fortune et de nature qu’il

nous a bailliés en garde et nous avons tout folement despendu et mis à

nostre usaige et à nostre délit, sans en avoir riens baillié ne aumosné

à lui ne aux souffreteux honteux et paciens qui pour l’amour et ou nom

de lui nous en ont demandé? Se en ce cas il nous argue de larrecin, que

nous l’avons en ce desrobé, que respondrons-nous? Item de nostre âme

sa fille qu’il nous bailla saine et nette, sans tache et sans ordure,

laquelle nous avons empoisonnée par les buvraiges du péché mortel, se

il nous argue de murtre, en disant que nous avons tué sa fille que il

nous avoit baillié en garde, quelle deffence arons-nous? Item de nostre

cuer, nostre corps qui est le chastel dont il nous avoit baillié la

garde et nous l’avons livré à son ennemy, c’est le Déable d’enfer,

quelle excusacion arons-nous? Certes, belle seur, je ne voy mie que,

se la benoite vierge Marie sa mère ne nous sequeurt comme advocate,

que par le bon jugement d’icelui souverain juge nous ne soions pugnis

et enchaînés au gibet d’enfer pardurablement comme larrons, comme

murtriers et comme traictres, se les chaudes larmes de la contriction

de nostre cuer ne chassent l’ennemy hors de nous en nostre présente

vie; mais ce se puet ainsi légièrement faire comme l’eaue chaude chasse

le chien de la cuisine.

Après la contriction vient la confession qui a six condicions, ou

elle ne vault riens. La première condicion de confession est que

la confession soit faicte sagement: c’est à dire sagement en deux

manières, qui est à entendre que le pécheur ou pécheresse eslise

confesseur saige et preudomme. Et donc le pécheur doit avoir exemple

et regart à ce que toute créature malade convoite sa santé, et pour sa

santé recouvrer et avoir, désire plus à trouver le meilleur phisicien

que le moins bon. Et doit icellui pécheur avoir regard que, puis que

créature doit désirer la santé du corps qui est estour lourgable[111]

et trespassable, par plus forte raison doit-il curer[112] de la noble

âme qui est ordonnée à recevoir le bien perpétuel ou le mal pardurable.

Et pour ce doit eslire très bon, très saige et très excellent phisicien

pour recouvrer tantost la santé de l’âme qui est bléciée et malade,

car s’il en prent un à l’aventure qui ne lui sache donner le remède de

sa garison, il s’ensuit mort. Et vous le véez par exemple, car quant

un aveugle maine l’autre, ce n’est pas de merveille se ils chéent tous

deux en une fosse; dont doit le pécheur ou pécheresse faire pourvéance

d’un très saige et très clervoyant conseillier qui de tous ses péchiés

lui sache donner remède et conseil et qui sache discerner entre l’un

péchié et l’autre pour remède donner et que icellui confesseur ait

toute sa pensée et son entente à oyr et concevoir ce que le pécheur

lui dira, et aussi qu’il ait puissance d’absoldre. Et lors doit

icellui pécheur estre avisé et avoir pensé par avant longuement et

ententivement à tous ses péchiés, comme j’ay devant dit, pour savoir

les tous dire et compter par ordre, et par membres et par poins les

deviser à son confesseur et conseillier, et doit avoir douleur au cuer

de ce qu’il fist le péchié et grant paour de la vengence de Nostre

Seigneur, grant honte et grant repentence d’iceulx péchiés et avoir

ferme espérance et voulenté certaine de soy amender et de jamais au

péchié non retourner, mais les haïr comme venin, et avoir désir de

voulentiers recevoir pour sa garison et santé recouvrer et faire

joyeusement la pénitence que le confesseur lui vouldra enchargier.

La seconde condicion de confession est que si tost que l’en est cheu

en péchié l’en s’en doit hastivement et tost confesser. Car tu ne scez

quant Dieu te touldra la parole et la santé, et pour ce est-il bon que

on s’en confesse souvent. Les truans le preuvent assez qui de jour en

jour et de heure en heure monstrent leurs plaies aux bonnes gens pour

avoir nouvelle aumosne; les bléciés monstrent de jour en jour leurs

navreures aux mires pour avoir chascun jour hastif et nouveau remède

de garison; aussi doit le pécheur tantost monstrer et descouvrir son

péchié pour avoir nouveau remède et plus plénière miséricorde.

La tierce condicion de confession est que on se doit du tout

entièrement confesser et tout descouvrir à une fois et convient

monstrer et ouvrir au mire toute la plaie; il convient tout dire en

très grant humilité et repentence et n’en riens oublier ne laissier

derrière, et quelque gros morcel qui y soit, il convient qu’il passe

oultre le neu de la gorge. Et se l’orgueilleux cuer du pécheur ne le

veult endurer, face le signe de la croix devant sa bouche afin que

l’ennemy qui lui estoupe les conduis de la parolle s’en aille; et

adonc le pécheur se contraigne à dire l’ort péchié qui tue son âme,

car s’il atent plus, il l’oubliera par son attente, et ainsi ne s’en

confessera jamais et par ce demourra en tel péril que pour cause de ce

péchié où il sera demouré et dont il ne luy aura souvenu il ne fera

jamais bien qui ne lui soit estaint vers Dieu, s’il n’y met sa grâce.

Regardez doncques quel pardon il pourra jamais impétrer par jeûnes, par

aumosnes, ne par travail de pèlerinaiges qu’il face, quand il n’est

confès entièrement? Regardez comment il qui n’est vray confès, comment

osera-il recevoir son créateur, et s’il ne le reçoit, comment il se

déçoit et en quel péril il se met? Par aventure il cele à celle fois

icellui péchié cuidant s’en confesser une autre fois bien brief, et

il ne regarde mie qu’il est en la puissance de Dieu de lui tollir la

parole quant il lui plaira, ou de le faire morir soudainement quant il

vouldra. Ores s’ainsi est, il sera dampné par sa négligence et au jour

du jugement il ne sara sur ce que respondre.

La quarte condicion de confession est que l’en se doit ordonnéement

confesser et dire ses péchiés par ordre et selon ce que la théologie

les met, et doivent estre mis l’un après l’autre sans trehoigner[113]

ne entreveschier[114], ne mettre le derrière devant, sans riens polir

ne farder, sans lui deffendre et sans autruy accuser. Et doit le

pécheur dire la condicion du péchié, comment il le pensa, quelle fut la

cause et le mouvement de son penser, comment depuis il a pourchacié,

fait, dit, ou fait faire, le temps, le lieu, pourquoy et comment il le

fist: se le péchié qu’il fist est selon nature ou s’il est fait contre

nature, s’il le fist sachamment ou ygnorament, et doit icellui pécheur

dire tout ce qui par icellui, les circonstances et dépendances peut

grever son âme.

La quinte condicion est que on doit confesser tous ses péchiés à une

fois, et à un confesseur et non pas à plusieurs confesseurs. L’en ne

doit pas partir ses péchiés en deux parties pour dire l’une partie à

un confesseur et l’autre partie à un autre, car la confession ainsi

malicieusement faite ne seroit pas valable, mais seriez plus grant

pécheur en tant comme vous mectriez paine de enginier vostre confesseur

qui représente la personne de Nostre Seigneur Jhesu-Crist.

La sixiesme condicion est que on se doit confesser dévotement, et

très humblement avoir les yeulx vers la terre en signe de honte et

de vergongne que l’en a de son péchié, et la pensée et le regart du

cuer au ciel, car vous devez penser que vous parlez à Dieu et devez

adrécier vostre cuer et vos parolles à lui, et à lui requérir pardon et

miséricorde. Car c’est cellui qui voit tout le parfont de la voulenté

de vostre cuer, ne le prestre n’y a fors que l’oreille.

Or avez-vous oy, chère seur, comment on se doit confesser; mais sachiez

qu’il y a cinq choses qui empeschent confession; c’est assavoir: honte

de confesser le péchié, mauvaise paour de faire grant pénitance,

espérance de longuement vivre, et despérance de ce que l’en a si grant

plaisir au péchié qu’on ne s’en puet partir ne repentir, et se pense-on

que pour riens se confesseroit-on pour tantost rencheoir; et de ce

c’est la mort.

Après la confession vient satisfacion que on doit faire selon

l’arbitrage et le conseil du sage confesseur, qui se fait en trois

manières; c’est assavoir en jeûne, en aumosne ou en oroison selon ce

que vous orrez cy après.

Je avoie ci-devant dit que à vous confesser vous estoient nécessaires

trois choses: c’est assavoir contriction, confession et satisfaction,

ores vous ay-je monstré et enseigné de mon povoir qu’est contricion,

et en après qu’est confession et comment elle se doit faire, et vous

ay un petit touchié des cinq choses qui l’empeschent moult, auxquelles

vous aurez regart et en aurez souvenance s’il vous plaist, quant temps

et lieu sera; et au derrain vous ay monstré qu’est satisfacion. Or

vous monstreray-je pour prendre vostre advis[115] en quoy vous povez

avoir péchié; et prendrons premièrement les noms et les condicions

des sept péchiés mortels qui sont telement mauvais que auques[116]

tous les péchiés qui sont s’en dépendent, et les appelle-l’en mortels

pour la mort à quoy l’âme est traicte quant l’ennemi peut le cuer

embesongnier à l’ouvraige d’iceulx. Et aussi, pour vous d’ores-en-avant

contregarder d’iceulx péchiés, vous monstreray et enseigneray les noms

et la puissance des sept vertus qui sont contraires aux sept péchiés

dessusdis et sont propres médicine et remède contre iceulx péchiés

quant le péchié est jà advenu, et si contraires à iceulx péchiés que

tantost que la vertu vient, le péchié s’enfuit du tout.

Et premièrement s’ensuivent les noms des vices desquels vous vous povez

confesser se vous y avez erré, et les noms des vertus sont après, pour

icelles vertus continuer par vous d’ores-en-avant:

Orgueil est le péchié, la vertu contraire est Humilité.

Envie est le péchié, la vertu contraire est Amitié.

Ire est le péchié, la vertu contraire est Débonnaireté.

Paresse est le péchié, la vertu contraire est Diligence.

Avarice est le péchié, la vertu contraire est Largesse.

Gloutonnie est le péchié, la vertu contraire est Sobriété.

Luxure est le péchié, la vertu contraire est Chasteté[117].

Or avez-vous oy cydessus les noms des sept péchiés mortels et aussi des

sept vertus qui donnent remède, or orrez-vous la condicion d’iceulx

péchiés de l’un après l’autre et premièrement des sept péchiés, et à la

fin d’iceulx trouverez les vertus qui aux péchiés sont contraires et

les condicions d’icelles vertus.

Orgueil est la racine et commencement de tous autres péchiés. Le péchié

d’orgueil a cinq branches. C’est assavoir: inobédience, jactence,

ypocrisie, discorde et singularité.

Inobédience est la première branche, et par celle la personne pert

Dieu et laisse ses commandemens et en désobéissant à Dieu elle fait la

voulenté de la char, et acomplist ce que son cuer désire contre Dieu et

contre raison; et tout ce vient d’orgueil.

La seconde branche qui vient d’orgueil est jactence; c’est quant la

personne est haulsée et eslevée par orgueil ou des biens ou des maulx

qu’elle a fais ou fait ou pourroit faire. Mais bien et mal, ces deux

choses ne viennent pas de nous. Car le bien que créature fait vient

de Dieu qui est bon et de sa grâce, et le mal vient de la mauvaise

condicion de créature et de sa mauvaise nature, pour ce que elle se

trait à la condicion de l’ennemy qui est mauvais. Et certes quant

personne fait bien, pour ce qu’il vient de la bonne pourvéance de Dieu

qui est bon, il en doit avoir l’onneur et la gloire, et la personne

faisant bien en doit avoir le prouffit; et du mal nous devons haïr

l’ennemy qui nous attrait et maine à ce par orgueil.

La tierce branche qui vient d’orgueil est ypocrisie; ypocrisie est

quant la personne fait semblant par dehors qu’elle est pleine de vertus

par dedens et qu’elle fait et dit plus de biens qu’elle ne fait. Et

quant elle voit que l’en cuide qu’elle soit bonne, elle y prent grant

plaisir et vaine gloire. Vaine gloire est le denier au Déable dont il

achète toutes les belles denrées en la foire de ce monde et les denrées

sont les biens que Dieu a donné à homme et à femme, c’est assavoir

les biens de nature, les biens de fortune et les biens de grâce. Les

biens de nature viennent du corps et sont beauté, bonté, bon langaige,

bon sens pour entendre, bon engin pour retenir. Les biens de fortune

sont richesses, haultesses, honneurs et prospérités; et les biens de

grâce sont vertus et bonnes oeuvres. Tous ces biens vend l’orgueilleux

au Déable pour le faulx denier de vaine gloire. Tous ces biens abat

le vent de vaine gloire. Et dois savoir que en ces biens de grâce qui

sont vertus et bonnes oeuvres, comme dit est, est l’omme ou femme par

le Déable tempté en trois manières. L’une quant la créature s’esjoïst

des biens qu’elle fait; l’autre quant la créature aime à estre loée

de ses oeuvres, et la tierce quant la créature fait les biens en

intencion d’avoir le los et d’estre tenu pour preudomme. Et teles

personnes ypocrites ressemblent l’ort fumier lait et puant que l’en

cuevre de drap d’or et de soie pour ressembler estre plus honnoré et

mieulx prisié. Ainsi se cuevrent tels ypocrites qui mettent la bonne

couverture dehors en intencion d’acquérir amis pour avoir plus grant

bien ou plus grant office qu’ils n’ont et dont ils ne sont dignes, et

tel bien que autruy posside qui plus en est digne que eulx. Et de ce

advient souvent qu’ils désirent et pourchassent la mort de cellui qui

tient l’office à quoy ils béent et ainsi deviennent mauvais murtriers.

Quant il advient qu’ils vivent longuement en telle espérance et n’en

pevent venir à chief, ains meurent en celle folle bée[118] où ils

frisent[119] et ardent tous en tel convoiteux espoir, ils chéent tout

droit ou font de la paelle[120] ou le Déable fait les fritures d’enfer.

Ainsi leur bienfait est perdu et ne leur vault pour ce qu’ils le font

en male intencion. Hélas! faulse monnoie dont vient ceste[121] Et ceste

troisième branche d’ipocrisie vient d’orgueil.

La quarte branche qui vient d’orgueil si est discorde ou contencion.

C’est à dire quant une personne ne se veult acorder au fait et au dit

des autres personnes et si veult que ce qu’il dit ou fait soit tenu

pour ferme et vray, soit voir[122] ou mensonge, et ce que autre et plus

sage de luy dira soit de nulle value; et tout ce fait vient d’orgueil.

La quinte branche qui vient d’orgueil si est singularité; c’est à

dire quant la personne fait ou dit ce que nul autre ne saroit dire

ou faire et veult surmonter et estre singulier en dis et en fais

excellentement en tout, dont il se fait haïr et pour ce dit-l’en que

orgueilleux ne sera jà sans plait[123], et non est-il. Et tout ce vient

d’orgueil, c’est assavoir inobédience, jactence, ypocrisie, discorde,

et singularité.

Le pécheur ou pécheresse doit commencer sa confession en ceste manière:

Sire qui estes vicaire et lieutenant de Dieu, je me confesse à Dieu

le tout puissant et à la benoite vierge Marie et à tous les Sains de

paradis, et à vous, chier père, de tous mes péchiés lesquels j’ay fais

en moult de manières. Premièrement d’orgueil: j’ay esté orgueilleux ou

orgueilleuse et ay eu vaine gloire de ma beauté, de ma force, de ma

louenge, de mon excellent aournement, et de l’abilité de mes membres

et en ay donné matière et exemple de péchier à moult de hommes et de

femmes qui me regardoient si orgueilleusement et quant je véoie que on

me regardoit je considéroie la puissance que mes successeurs auroient

en leur temps, et aussi ma puissance, ma richesse, mon estat, mes amis

et mon lignaige, et comme il me sembloit que nul ne povoit à moy de

toutes ces choses que j’ay cy devant dictes[124], et par ce péchié

d’orgueil je suis cheu ou cheue ès branches[125].

La première branche d’orgueil si est inobédience; car par orgueil

j’ay désobéy à Dieu et ne luy ay pas porté honneur ne révérence comme

à mon créateur qui m’a fait ou faicte et ma donné les biens de grâce

de nature et de fortune dont j’ay méserré[126] et mal usé et les ay

mis et despendus en mauvais usaiges comme en vanités et honneurs du

monde, sans lui recongnoistre ou mercier, ne pour luy aux povres riens

donner, ains les ay eu en desdaing et en despit et pour ce qu’ils me

sembloient tous deffigurés et tous puans je ne les laissoie aprouchier

de moy, ains me tournoie de l’autre part, afin que je ne les véisse.

Je n’ay pas porté honneur ne révérence à mes amis qui sont de mon sang

et de ma char, espécialment à mes père et mère et les prédécesseurs

dont je suis venu, à mes frères et seurs naturels, à mon mary et autres

bienfaicteurs et souverains, ne à mes autres frères et seurs d’Ève

et d’Adam, car je n’ay nul autre prisié fors moy tant seulement. Et

quant on m’a voulu monstrer mon bien et corrigier de mon mal quant je

l’ay eu fait, je ne l’ay voulu souffrir, ains ay eu en indignacion et

en despit ceulx qui m’ont ce monstré et leur ay esté pire après et

plus fel que devant, et leur en ay mis sus blasme et vilenie grande en

derrière d’eulx; j’ay sur eulx parlé vilainement, et tout ce m’est venu

d’orgueil et de sa branche de inobédience.

Par jactence, qui est la seconde branche d’orgueil, j’ay diligemment

escouté le maldire d’autruy et si l’ay creu et voulentiers raconté

ou plus vilain entendement[127]. Et aucune fois, pour vengence ou

pour mal, ay-je dit sur autruy ce dont je ne sçavoie riens. Je me

suis eslevé ou eslevée et vanté de mes maulx que j’avoie fais et dis

et y prenoie grant gloire. Et se on disoit aucune chose de moy qui

appartenist à sens, à bon los, ou beauté et on le deist en ma présence

et à mon ouie et que ce ne fust à moy, je ne me excusoie pas, qu’il ne

feust en moy, ains me taisoie pour moy accorder et m’y délictoie et

prenoie grant plaisance. Je me suis eslevé ou eslevée et ay eu orgueil

des grans despens que j’ay aucune fois fais et des grans oultraiges et

superfluités, comme de viandes grandes et oultrageuses, comme à donner

grans mengiers et belles chambres, assembler grans compaignies, donner

joyaulx aux dames et aux seigneurs et à leurs officiers ou ménestriers

pour estre alosé[128] d’eulx et pour dire de moy que je fusse noble et

vaillant et large; certes de povres créatures ne me chaloit-il[129]

rien. Certes, Sire, j’ay affermé aucunes choses estre vrayes de quoy je

n’estoie mie certain et ce faisoie-je pour plaire aux gens présens qui

devant moy estoient et en parloient et tout ce ay-je fait par jactence.

Par ypocrisie, je me suis faint le saint home ou sainte femme et

monstré grant semblant de l’estre et mis grant peine de en acquérir le

nom devant les gens, et toutesvoies ne me suis-je point tenu de péchier

et d’en faire assez quant j’ay veu que je l’ay peu faire couvertement

et en repostaille[130], et certes aussy ay-je fait du bien aux povres

et des pénitences devant les gens plus pour en avoir leur nom[131] et

leur louenge que pour la grâce de Dieu. Et aussi par plusieurs fois

monstroie-je par dehors d’estre en voulenté de tel bien faire dont mon

cuer n’avoit voulenté, et ce faisoie-je pour avoir le nom du peuple,

jasoit-ce que je sceusse bien que c’estoit fait au desplaisir de mon

créateur. Et aussi me suis-je offert à moult de gens de faire telle

chose pour eulx dont je n’avoie nul talent ne nul corage, et oultre je

tenoie[132] de moy mesmes moult de biens qui n’y estoient mie, et se

aucun peu en y avoit, il ne me souvenoit ne me vouloit souvenir qu’il

venist de Dieu, si comme j’ay dit devant, ne à Dieu n’en savoie-je nul

gré; et tout ce faisoie-je par ypocrisie avec grant orgueil.

Le ménagier de Paris (v. 1 & 2) · 第 6 / 54 段