Chère seur, pour ce que vous estant en l’aage de quinze ans et

la sepmaine que vous et moy feusmes espousés, me priastes que je

espargnasse à vostre jeunesse et à vostre petit et ygnorant service

jusques à ce que vous eussiez plus veu et apris; à laquelle appresure

vous me promectiez de entendre songneusement et mectre toute vostre

cure et diligence pour ma paix et amour garder, si comme vous disiez

bien saigement par plus sage conseil, ce croy-je bien, que le vostre,

en moy priant humblement en nostre lit, comme en suis recors, que pour

l’amour de Dieu je ne vous voulsisse mie laidement corrigier devant

la gent estrange ne devant nostre gent aussy, mais vous corrigasse

chascune nuit ou de jour en jour en nostre chambre et vous ramentéusse

les descontenances ou simplesses de la journée ou journées passées et

vous chastiasse se il me plaisoit, et lors vous ne fauldriez point à

vous amender selon ma doctrine et correction et feriez tout vostre

povoir selon ma voulenté, si comme vous disiez. Si ay tenu à grant

bien et vous loe et sçay bon gré de ce que vous m’en avez dit et m’en

est depuis souventes fois souvenu. Et sachez sur ce, chère seur,

que tout quanques je sçay que vous aiez fait puis que nous fusmes

mariés jusques cy et tout quanques vous ferez en bonne intention m’a

esté et est bon et me plaist et m’a bien pleu et plaira. Car vostre

jeunesse vous excuse d’estre bien saige et vous excusera encores en

toutes choses que vous ferez en intention de faire bien et sans mon

desplaisir. Et sachiez que je ne pren pas desplaisir, mais plaisir,

en ce que vous aurez à labourer rosiers, à garder violettes, faire

chappeaulx, et aussi en vostre dancer et en vostre chanter et vueil

bien que le continuez entre nos amis et nos pareilz et n’est que bien

et onnesteté de ainsi passer l’aage de vostre adolescence féminine,

toutesvoies sans désirer ne vous offrir à repairier en festes ne dances

de trop grans seigneurs, car ce ne vous est mie convenable, ne afférant

à vostre estat, ne au mien. Et quant au service que vous dictes que

vous me feriez voulentiers plus grant que vous ne faictes se vous le

sceussiez faire et que je le vous apreigne, sachez, chère seur, qu’il

me souffist bien que vous me faciez au tel service comme vos bonnes

voisines font à leurs mariz qui sont pareilz à nous et de nostre estat

et comme vos parentes font à leurs mariz de pareil estat que nous

sommes. Si vous en conseillez privéement à elles et après leur conseil

si en faictes ou plus ou moins selon vostre vouloir. Car je ne suis

point si oultrecuidé à ce que je sens de vous et de vostre bien que

ce que vous en ferez ne me souffise assez et de tous autres services

aussi, mais que il n’y ait barat, mesprisement ou desdaing, mais de ce

vous gaittiez. Car jasoit-ce, belle seur, que je congnoisse bien que

vous soiez de greigneur lignaige que je ne suis, toutesvoies ce ne vous

garantiroit mie, car, par Dieu, les femmes de vostre lignaige sont si

bonnes que sans moy et par elles mesmes seriez-vous asprement corrigée

se elles le savoient par moi ou autrement; mais en vous ne fais-je

point de doubte; je suis tout asseuré de vostre bien. Et toutesvoies,

jasoit-ce, comme j’ay dit, que à moy ne appartiengne fors un petit de

service, si vouldroie-je bien que vous sceussiez du bien et de l’onneur

et de service à grant planté et foison et plus que à moy n’appartient,

ou pour servir autre mary se vous l’avez après moy, ou pour donner

plus grant doctrine à vos filles, amies ou autres, se il vous plaist

et en ont besoing. Et tant plus saurez, tant plus d’onneur y aurez et

plus loés en seront vos parens et moy aussi et autres entour qui vous

aurez esté nourrie. Et pour vostre onneur et amour, et non mie pour

moy servir, (car à moy ne convient mie service fors le commun, encores

sur le moins) ayant piteuse et charitable compassion de vous qui

n’avez, de long temps a, père ne mère, ne icy aucunes de vos parentes

près de vous, ne à qui de vos privées nécessités vous puissiez avoir

conseil ne recours fors à moy seul pour qui vous avez esté traicte de

vostre parenté et du païs de vostre nativité, ay pensé plusieurs fois

et intervalles se je peusse ou sceusse trouver de moy mesmes aucune

généralle introduction légière pour vous aprendre et par laquelle,

sans moy donner telle charge comme dessus est dit, par vous mesmes

vous peussiez introduire parmy vostre paine et labour. Et à la fin me

semble que se vostre affection y est telle comme vous m’avez monstré le

semblant par vos bonnes paroles, il se peut acomplir en ceste manière,

c’est assavoir que une leçon générale vous sera par moy escripte, et à

vous baillée sur trois distinctions contenans dix-neuf[105] articles

principalment.

LA PREMIÈRE DISTINCTION.

La première distinction d’icelles trois est nécessaire pour acquérir

l’amour de Dieu et la salvacion de vostre âme et aussi nécessaire pour

acquérir l’amour de vostre mary et donner à vous en ce monde la paix

que l’en doit avoir en mariaige. Et pour ce que ces deux choses, c’est

assavoir la salvacion de l’âme et la paix du mary, sont les deux choses

plus principalment nécessaires qui soient, pour ce sont-elles mises cy

premièrement. Et contient icelle première distinction neuf articles.

Le premier article parle de saluer et regracier Nostre Seigneur et sa

benoite mère à vostre esveillier et à vostre lever et de vous atourner

convenablement.

Le second article est de vous accompaigner convenablement, aler à

l’église, eslire place, vous saigement contenir, oïr messe et vous

confesser.

Le tiers article est que vous amez Dieu et sa benoite mère et

continuellement les servez et vous mectez et tenez en leur grâce.

Le quart article est que vous gardez continence et vivez chastement à

l’exemple Susanne, Lucresse et autres.

Le quint article que vous soiez amoureuse de vostre mary (soit moy ou

autre) à l’exemple de Sarre, Rébecque, Rachel.

Le sixiesme article que vous soiez à lui humble et obéissant à

l’exemple de Grisilidis, de celle qui ne voult rescourre son mary de

noyer, et la mère Dieu qui respondit _fiat_, etc., de Lucifer, du

puys, du bailly de Tournay, des religieux et des mariés, de madame

d’Andresel, de Chaumont, de la Romaine.

Le septiesme que vous soiez curieuse et songneuse de sa personne.

Le huitiesme que vous soiez taisant pour celer ses secrets à l’exemple

de Papire, de celle qui pont huit eufz, de celle de Venise, de celle

qui revint de Saint Jaques et de l’advocat.

Le neuviesme et derrenier article est que se vostre mary s’essoie

de foloyer ou foloye, que sans rigueur mais doulcement, saigement

et humblement vous l’en retrayez comme Mellibée et dame Jehanne la

Quintine.

LA SECONDE DISTINCTION.

La seconde distinction est nécessaire pour le prouffit du mesnage

acroistre, acquérir amis et sauver le sien; pour secourir soy et aider

contre les males fortunes de la vieillesse à venir, et contient six

articles.

Le premier article est que vous aiez soing de vostre mesnaige,

diligence et persévérance et regard au labour: mectez peine à y prendre

plaisir et je feray ainsi d’autre part afin d’advenir au chastel dont

il est parlé.

Le second article est que au moins vous prenez vostre esbatement et

vous sachiez aucun peu congnoistre en curtilliage et jardinaige, enter

en la saison et garder roses l’iver.

Le tiers article est que vous sachiez choisir varlets, portefais,

aides ou autres fortes gens pour faire les dures besongnes qui d’eure

en autre se pevent achever et aussi laboureurs, etc. Et en oultre

cousturiers, cordouaniers, boulengiers, pasticiers, etc. Et par

espécial varlets et chambrières d’ostel embesongner à grains tribler

et remuer, robes nectier, éventer et essorer, commander à vos gens de

penser des brebis, des chevaulx: garder et garir vins.

Le quart article est que vous, comme souverain maistre de vostre

hostel, sachiez ordonner disners, soupers, mès et assietes, congnoistre

le fait du bouchier, du poullaillier et savoir congnoistre les espices.

Le quint article que vous sachiez commander, ordonner, deviser et faire

faire toutes manières de potaiges, civés, saulses et toutes autres

viandes; idem pour malades.

LA TROISIÈME DISTINCTION.

La troisiesme distinction est de jeux et esbatemens aucunement plaisans

pour avoir contenance et manière de parler et tenir compaignie à gens

et contient trois articles.

Le premier article est tout de demandes d’esbatemens qui par le sort

des dez, par rocs et par roys sont avérées et respondues par estrange

manière.

Le deuxiesme article est de savoir nourrir et faire voler l’esprivier.

Le tiers article est d’aucunes autres demandes qui regardent compte et

nombre et sont subtilz à trouver ou à deviner[106].

[Illustration]

LE MÉNAGIER DE PARIS.

PREMIÈRE DISTINCTION.

ARTICLE PREMIER.

Le commencement et premier article de la première distinction parle de

adourer et du lever; lequel vostre lever doit estre entendu matin. Et

matin, en l’entendement que l’en peut prendre selon la matière dont

nous avons à traictier, est dit de matines. Car ainsi comme entre nous

gens ruraulx disons le jour depuis l’aube du jour jusques à la nuit, ou

du soleil levant jusques à soleil couchant, les clercs qui prennent

plus subtillement dient que c’est le jour artificiel; mais le jour

naturel qui tousjours a vint quatre heures se commence à mienuit et

fine à la mienuit ensuivant. Et pour ce que j’ay dit que matin est dit

de matines, je l’entens avoir dit pour ce que adonc sonnent les matines

pour faire relever les religieux pour dire matines et loenges à Dieu,

et non mie pour ce que je vueille dire que vous, belle seur, ne les

femmes qui sont mariées, vous doiez lever à celle heure. Mais je le

vueille bien avoir dit pour ce que se à ycelle heure vous oez sonner

matines vous louez adont et saluez Nostre Seigneur d’aucun salut,

prière ou oroison avant ce que vous vous rendormez; car à ce propos

sont cy après propres oroisons ou prières. Car, soit à celle heure de

matin ou au matin du jour, j’ay cy escript deux oroisons pour vous

à dire à Nostre Seigneur, et deux autres à Nostre Dame propres pour

esveiller ou lever. Et premier s’ensuit celle de mienuit par laquelle,

en ycelle disant, vous regraciez Nostre Seigneur de ce que de sa grâce

il vous a donné venir jusques à celle heure. Et direz ainsi:

Gracias ago tibi, Domine, etc.

C’est à dire en françois: Beau sire Dieu tout puissant qui es un seul

en Trinité, qui estois, es et seras en toutes choses Dieu benoist par

les siècles, je te rens grâce de ce que tu m’as daigné trespasser

dès le commencement de ceste nuit jusques aux heures matinaulx, et

maintenant je te requiers que tu me daignes, par ta sainte miséricorde,

ce jour trespasser sans peschié, tellement que au vespre je te puisse

comme à mon Dieu et à mon Seigneur regracier, adourer et donner salut.

Item s’ensuit l’autre oroison à Nostre Seigneur en disant:

Domine, sancte pater, etc.

C’est à dire en françois: Beau sire Dieu tout puissant et père

pardurable qui m’as donné parvenir au commencement de ceste journée par

ta saincte vertu, garde moy d’encourir en aucun péril, si que je ne

puisse décliner à aucun mortel péchié, et que par ton doulx atrempement

ma pensée soit adrécée à ta saincte justice et voulenté faire.

Item s’ensuit les deux oroisons à Nostre Dame, et premièrement:

Sancta Maria, mater Domini, etc.

C’est à dire en françois: Marie, sainte mère de Nostre Seigneur

Jhesu-Crist, ès mains de ton benoit filz et de toy commandé-je huy et

tout temps mon âme, mon corps et mon sens. Sire, garde moy de tous

vices, de tous péchiés et de toute temptacion d’ennemy et me délivre

de tous périlz. Sire doulx Jhesu-Crist, aide moy et me donne santé

d’âme et de corps, donne moy voulenté de bien faire, en ce siècle

vivre justement et bien persévérer. Octroie moy rémission de tous mes

péchiés. Sire, sauve moy en veillant, garde moy en dormant afin que je

dorme en paix et veille en toy en la gloire de paradis.

Item s’ensuit l’autre oroison à Nostre Dame qui est toute en françois:

O très certaine espérance, dame deffenderesse de tous ceulx qui s’y

attendent! Glorieuse vierge Marie, je te prie maintenant, que en icelle

heure que mes yeulx seront si aggravés de l’obscureté de la mort que

je ne pourray veoir la clarté de ce siècle, ne me pourray mouvoir la

langue pour toy prier ne pour toy appeller et que mon chiétif cuer qui

est si foible tremblera pour la paour des ennemis d’enfer et sera si

angoisseusement esbahis que tous les membres de mon corps defondront en

sueur pour la peine de l’angoisse de la mort, lors, dame très doulce et

très piteuse, me daignes regarder en pitié et moy aidier à voir avec

toy la compaignie des anges et aussi la chevalerie de paradis, et que

les ennemis troublés et espoventés de ton secours ne puissent avoir

aucun regart, présumpcion ou souspeçon de mal à l’encontre de moy,

ne aucune espérance ou puissance de moy traire ou mettre hors de ta

compaignie. Mais, très débonnaire dame, te plaise lors à souvenir de

la prière que je te fais orendroit, et reçoy m’âme en ta benoite foy,

en ta garde et en ta deffense, et la présente à ton glorieux filz pour

estre vestue de la robe de gloire et accompaignée à la joieuse feste

des anges et de tous les sains. O dame des anges! O porte de paradis!

O dame des patriarches, des prophètes, des apostres, des martirs, des

confesseurs, des vierges et de tous les sains et sainctes! O estoille

de matin plus resplendissant que le soleil et plus blanche que la noif!

Je joing mes mains et eslieve mes yeulx et fléchis mes genoulz devant

toy! Dame très débonnaire, pour icelle joie que tu eus quant ta sainte

âme se parti de ton corps sans doubte et sans paour et fut portée

présens les anges et archanges et en chantant présentée à ton glorieux

filz et receue et hébergée en la joie pardurable, je te prie que tu

me secoures et me viengnes au devant en icelle heure qui tant fait à

doubter. Quant la mort me sera si près, dame, soies à m’âme confort

et refuge et entens curieusement à la garder, si que les ennemis très

crueux d’enfer qui tant sont horribles à veoir ne me puissent mettre

au devant les péchiés que j’ay fais, mais iceulx soient premièrement à

ta prière à moy pardonnés et effaciés par ton benoit enfant, et soit

mon âme par toy, très doulce dame, présentée à ton benoit fils et à

ta prière mise à la possession du repos pardurable et de la joie qui

jamais ne fauldra! Amen.

Ces oroisons povez-vous dire à matines, ou à vostre esveillier du

matin, ou à l’un et à l’autre, en vous levant et vestant, et après

vostre vestir, tout est bien, et que ce soit à jeun et avant toute

autre besongne. Mais pour ce que j’ay dit en vous vestant, je vueil

en cest endroit un petit parler de vestemens. Sur quoy, chère

seur, sachiez que se vous voulez ouvrer de mon conseil, vous aurez

grant regard et grant advis aux facultés et puissances de vous et

de moy selon l’estat de vos parens et des miens entour qui vous

aurez à fréquenter et repairier chascun jour. Gardez que vous soiez

honnestement vestue, sans induire nouvelles devises et sans trop ou pou

de bouban. Et avant que vous partiez de vostre chambre ou ostel aiez

paravant avisé que le colet de vostre chemise, de vostre blanchet ou

de vostre coste ou surcot[107] ne saillent l’un sur l’autre, comme il

est d’aucunes yvrongnes, foles ou non sachans qui ne tiennent compte de

leur honneur ne de l’onnesteté de leur estat ne de leurs maris, et vont

les yeulx ouvers, la teste espoventablement levée comme un lyon, leurs

cheveulx saillans hors de leurs coiffes, et les colez de leurs chemises

et cottes l’un sur l’autre et marchent hommassement et se maintiennent

laidement devant la gent sans en avoir honte. Et quant l’en leur en

parle, elles s’excusent sur diligence et humilité et dient qu’ils

sont si diligens, labourieuses et si humaines qu’elles ne tiennent

compte d’elles, mais elles mentent: elles tiennent bien si grant

compte d’elles que s’elles estoient en une compaignie d’onneur, elles

ne vouldroient mie estre moins servies que les sages leurs pareilles

en lignaige, ne avoir moins des salutacions, des inclinacions, des

réverences et du hault parler que les autres, mais plus, et si n’en

sont pas dignes quant elles ne scevent garder l’onnesteté de l’estat,

non mie seulement d’elles, mais au moins de leurs maris et de leur

lignaige à qui elles font vergongne. Gardez donc, belle seur, que vos

cheveulx, vostre coiffe, vostre cueuvrechief et vostre chapperon[108]

et le surplus de vos atours soient bien arengéement et simplement

ordenés et telement que aucuns de ceulx qui vous verront ne s’en

puissent rire ne moquer, mais doit-l’en faire de vous exemple de bon

arroy, de simplesse et de honnesteté à toutes les autres; et ce vous

doit souffire quant à ce premier article.

LE SECOND ARTICLE.

Le second article dit que à l’aler en ville ou au moustier vous

accompaigniez convenablement selon vostre estat et par espécial avec

preudes femmes et fuiez compaignie souspeçonneuse et jamais femme

souspeçonneuse ne approchiez, ne ne souffrez en vostre compaignie; et

en alant ayant la teste droite, les paupières basses et arrestées et

la veue droit devant vous quatre toises et bas à terre, sans regarder

ou espandre vostre regard à homme ne à femme qui soit à destre ou à

senestre, ne regarder hault, ne vostre regard changer en divers lieux

muablement, ne rire, ne arrester à parler à aucun sur les rues. Et

se vous estes venue à l’église, eslisez un lieu secret et solitaire

devant un bel autel ou bel ymaige, et illec prenez place et vous y

arrestez sans changer divers lieux, ne aler çà ne là[109], et aiez la

teste droite et les bolièvres tousjours mouvans en disant oroisons ou

prières. Aiez aussi continuellement vostre regart sur vostre livre ou

au visaige de l’imaige sans regarder homme ne femme, peinture ne autre

chose, et sans papelardie ou fiction, ayez le cuer au ciel et aourez

de tout vostre cuer; et en faisant ainsi oyez messe chascun jour et

vous confessez souvent; et s’ainsi le faites et persévérez, honneur

vous sourdra et tout bien vous vendra. Et ce que dit est dessus doit

souffire quant à ce commencement, car les bonnes preudes femmes entour

qui vous repairerez, les bons exemples que vous prendrez à elles tant

par leurs fais comme par leur doctrine, les bons vieulz prestres saiges

et preudomes à qui vous vous confesserez et le bon sens naturel que

Dieu vous a donné vous attraira et donra le remenant quant à ce second

article.

LE TIERS ARTICLE.

Le tiers article dit que vous devez amer Dieu et vous tenir en sa

grâce. Sur quoy je vous conseille que incontinent et toutes oeuvres

laissées, vous vous désistez de boire ou mangier à nuit ou vespre, se

très petit non, et vous ostez de toutes pensées terriennes et mondaines

et vous mettez et tenez alant et venant en un lieu secret, solitaire

et loing de gens et ne pensez à riens fors à demain bien matin oïr

vostre messe, et après ce rendre compte à vostre confesseur de tous vos

péchiés par bonne, meure et attrempée confession. Et pour ce que ces

deux choses d’oïr messe et de confession sont aucunement différans,

nous parlerons premièrement de la messe et secondement de la confession.

Et quant est de la messe, chère seur, sachiez que la messe a plusieurs

dignités en drois estas ou degrés dont il nous convient parler et vous

esclarcir. Et premièrement, après ce que le prestre est revestu et

dit son _Confiteor_ et mis en bon estat, il commence sa messe: et ce

appelle-l’en _l’Introite_ de la messe; c’est le commencement ou entrée

de la messe, ouquel endroit doit lors chascun homs et chascune femme

refraindre ses pensées endroit lui et qu’il ne pense à chose mondaine

qu’il ait oncques mais veue ne oye, car quant li homs ou la femme est

au moustier pour oïr le service divin, son cuer ne doit mie estre en

sa maison ne ès champs, ne ès autres choses mondaines et si ne doit

mie penser ès choses temporelles, mais à Dieu proprement, seulement

et nuement, et à lui prier dévotement. Après _l’Introïte_ chantée ou

dicte, l’en dit par neuf fois: _Kirie eleison, Christe eleison_, en

signifiance qu’il y a en paradis neuf paires d’anges que l’en dit

_gérarchies_, et de chascune paire ou gérarchie viennent à celle messe

une quantité et non mie toute l’ordre, mais de chascune une partie. Si

doit chascun prier à ces sains anges qu’ils prient pour lui à Nostre

Seigneur, en disant: O vous, sains anges, qui descendez de la gloire

au Sauveur, pour lui ministrer et servir en terre, priez lui qu’il nous

pardonne nos péchiés et nous envoie sa grâce.

Après, dit-on _Gloria in excelsis Deo_; lors doit-on louer doulcement

Nostre Seigneur en disant: Très doulx Dieu, glorieux et honnourés

soiez-vous, loés soiez-vous, benoit soiez-vous, adourés soiez-vous,

etc. Après dit-on les oroisons des Sains et de Nostre Dame. Si doit-on

prier à la très doulce mère Dieu et aux Sains qu’ils prient pour

nous, en disant: Très glorieuse mère Dieu qui estes moienne entre

vostre doulz fils et les pécheurs repentans, priez pour moy à vostre

enfant, et vous, benois Sains de qui on fait mémoire, aidiez moy et

priez avec la dame des anges que Dieu par sa grâce me pardoint mes

forfais et enlumine mon cuer de sa grâce. Après ce, dit-on l’_Épitre_

qui est ainsi comme donner remembrance que un messaige vient qui

apporte lettres faisans mencion que le sire de tout le monde viendra

prouchainement. Après ce chante-l’en le _grée_[110] ou l’_alléluye_

ou le _traict_ en karesme et dit-on la _séquence_: c’est démonstrance

que ce sont les ménestriers qui viennent devant et monstrent que le

Seigneur est jà sur le chemin, et qui cornent pour resjoïr les cuers de

ceulx qui attendent et ont espérance en la venue du souverain Seigneur.

Après lit-on l’_Euvangille_; c’est adonc la plus vraie et prouchaine

messaigerie: car ce sont les bannières, les pannons et l’estendart qui

monstrent certainement que adoncques le Seigneur est près, et lors

se doit chascun taire et soy tenir droit, mettre s’entente à oïr et

retenir ce que l’Euvangille dit, car ce sont les propres paroles que

Nostre Seigneur dist de sa bouche et lesquelles paroles nous enseignent

à vivre, se nous voulons estre de la mesnie à icellui souverain

Seigneur. Et pour ce doit estre chascun curieux et ententif à oïr

icelles paroles de l’Euvangille et à icelles retenir. Après fait-on

l’offrande en laquelle on doit offrir en la main du prestre aucune

chose en signifiance que l’en offre son cuer à Dieu, en disant: Sainte

Trinité, recevez mon cuer que je vous offre: si le faites riche de

vostre grâce. Et en ce disant doit-l’en bailler son offrande. Après ce,

quant le prestre se retourne de l’autel il dit que l’en prie pour lui:

si en doit-l’en diligemment prier, car il entre en nos besongnes et

fait oroisons pour nous.

Après ce, dit le prestre: _Per omnia secula seculorum_: Et puis:

_Sursum corda_. C’est à dire: levez vos cuers à Dieu. Et le clerc et

les autres respondent: _Habemus ad Dominum_: nous les avons à Nostre

Seigneur. Dont doit-l’en appareillier et avoir son oeil au prestre.

Après ce, chante-l’en la louenge des anges, c’est assavoir: _Sanctus,

sanctus, sanctus_. Dont descendent les anges pour appareillier,

avironner et garder la table sur laquelle Dieu descendra et par

son seul regard repaistra ses amis et adonc entend-l’en à veoir

sa venue et se doit-l’en appareillier ainsi comme bons amoureux

subgiez s’appareillent quant le Roy entre en sa cité, et le doit-l’en

amoureusement et en grant joie de cuer regarder et recevoir, et en le

regardant regracier sa venue et luy donner louenges et salus, et en

pensée et à basse voix lui faire ses requestes pour obtenir rémissions

et pardons des meffais passés; car il vient çà bas pour trois choses:

l’une, pour tout pardonner, se nous en sommes dignes; la deuxiesme pour

nous donner sa grâce, se nous le savons requérir; la tierce pour nous

retraire du chemin d’enfer.

Après est la _Paternostre_ qui nous enseigne que nous le devons

appeller père et lui prier qu’il nous pardonne nos meffais ainsi comme

nous pardonnons à nos malfaiteurs les leurs, et aussi lui prions qu’il

ne nous laisse point péchier ne estre temptés, mais nous délivre de

mal; _amen_. Après on dit _Agnus Dei_ par trois fois et prie-l’en à

Dieu qu’il ait mercy de nous et qu’il nous donne paix; qui peut estre

entendu paix entre le corps et l’âme, que le corps soit obéissant à

l’âme: ou paix entre nous et nos adversaires; et pour ce prent-l’en

la paix. Après chante-l’en le _post-communion_ et alors on doit dire

et déprier Nostre Seigneur qu’il ne se vueille mie retraire de nous,

ne nous laissier comme orphelins et sans père. Après dit-l’en les

derrenières oroisons et adonc se doit-on retraire et recommander à

la benoite vierge Marie et à elle requerre qu’elle vueille déprier

son benoit chier enfant qu’il vueille demourer avec nous. Et quant

tout est dit et achevé et le prestre dévestu, adonc doit-l’en icellui

Seigneur remercier de ce qu’il nous a donné sens et entendement d’avoir

oy sa benoite messe et veu son benoit sacrement qui donne remembrance

de sa benoite nativité et de sa benoite passion et de sa benoite

résurrection, et luy requérir qu’en persévérant au surplus, il nous

doint vraye et parfaicte rémission. Et adoncques, chère seur, vous

mettez toute seule, les yeux enclins à la terre, le cuer au ciel,

pensez de tout vostre cuer très ententivement et cordialment à tous

vos péchiés pour vous en deschargier et délivrer à celle heure. Mais

pour vous adviser dès maintenant comment ce sera fait adonc, je vous en

traicteray un petit selon se que j’en sçay et croy.

Le ménagier de Paris (v. 1 & 2) · 第 5 / 54 段