La première impression qu’on éprouve en lisant _le Viandier_ est

l’étonnement de voir presque tous les mets assaisonnés de quantité

d’épices et d’herbes aromatiques. Une pareille complication

d’assaisonnemens, si opposée à la simplicité primitive de la nourriture

naturelle de l’homme, est-elle contemporaine de l’établissement des

monarchies modernes, ou faut-il la faire remonter au moins à ces

époques malheureuses où les Romains poussoient le luxe et la recherche

de leurs tables jusqu’aux raffinemens décrits par Pétrone? La réponse

à cette question n’est pas douteuse si l’ouvrage curieux qui porte le

nom d’Apicius Cœlius a été en effet écrit peu d’années après le règne

d’Héliogabale, comme le savant Lister me paroît l’avoir établi dans la

dissertation placée en tête de son édition de cet ouvrage[51]. S’il

en est ainsi, nous devons croire que la cuisine du moyen âge est la

même que celle de l’empire romain. Les Francs l’auront trouvée en

usage dans les Gaules devenues romaines de mœurs et d’habitudes, et

ils l’auront adoptée comme ils adoptèrent tant d’autres coutumes de

cette population soumise par eux, mais dans laquelle ils ne formoient

qu’une foible minorité. Si Lister eût connu l’ouvrage de Taillevent ou

la partie culinaire du _Ménagier_, il ne se seroit pas demandé comment

la cuisine moderne (celle qu’il voyoit de son temps) étoit devenue

si différente de l’antique, si simple en comparaison de celle-ci, et

surtout il n’auroit pas conclu qu’elle avoit été ainsi simplifiée

par suite de l’invasion des barbares qui auroient importé leurs

habitudes domestiques dans les pays conquis par eux. Taillevent et _le

Ménagier_ offrent tant de similitudes avec le traité d’Apicius en ce

qui concerne l’emploi des épices, qu’on pourrait croire l’_Apicius_

écrit au moyen âge, si des recettes de plats inconnus à nos ancêtres et

indiqués (non décrits) dans d’autres auteurs anciens, si les noms des

inventeurs de certains mets, qu’un faussaire n’eût pu, à l’époque où

remontent les manuscrits d’Apicius, appliquer avec sagacité, si enfin

l’opinion unanime des savans éditeurs de ce livre ne sembloient établir

suffisamment son antiquité.

L’usage immodéré des épices s’est prolongé jusqu’au règne de Henri

IV, sans que le système de la cuisine françoise ait beaucoup

varié[52]; c’est du moins ce qu’on peut conclure de la réimpression

de Taillevent en 1602, d’où il résulte qu’alors ses recettes étoient

encore employées. Mais la simplicité paroît s’être introduite dans

la préparation des alimens sous le règne de Louis XIII[53]. Entre

le Taillevent réimprimé en 1602, et le _Cuisinier françois_ de

François Pierre dit la Varenne[54], imprimé en 1651, il n’y a aucune

analogie[55]. Cette profonde modification ne peut-elle être attribuée

en partie à la baisse du prix des épices, amenée par la multiplication

des relations commerciales? Pour beaucoup d’hommes, le plus grand

plaisir de la possession est d’avoir ce que les autres désirent

inutilement. Quand les épices ont pu paroître sur toutes les tables, et

quand leur emploi n’a plus été une preuve de luxe et de richesse, on a

peut-être cessé de les estimer autant, et leur usage a été de plus en

plus restreint.

Outre l’intérêt général que la partie culinaire du _Ménagier_ a de

commun avec l’Apicius et le Taillevent, cette partie présente en outre,

sur l’ordre et le service des repas, des détails bien curieux, propres

à éclaircir divers passages de nos historiens et aussi de quelques

ouvrages littéraires[56]. Ces détails ont manqué à Legrand d’Aussy qui,

faute de les connoître, a donné peu de renseignemens sur cette partie

importante du sujet qu’il traitoit. On peut suppléer à cette omission

et se figurer le cérémonial et l’ordre d’un grand repas en examinant

et rapprochant entre eux certains passages de l’article IV (p. 114 et

suiv.).

L’auteur nous apprend d’abord que les différentes provisions

nécessaires à l’alimentation, confiées habituellement à la surveillance

des _écuyers de cuisine_, étoient choisies, marchandées et payées

par un ou plusieurs de ces officiers assistés des _queux_ ou

cuisiniers[57]. Les mets préparés par les queux étoient, en attendant

le moment du service, posés par les aides des écuyers sur un dressoir

placé dans la cuisine. C’est de là qu’ils étoient portés sur les tables.

Représentons-nous maintenant une vaste salle tendue de tapisseries ou

d’autres étoffes brillantes. Les tables sont recouvertes de nappes

à franges, jonchées d’herbes (odoriférantes?); une d’entre elles,

dite _grande table_, est destinée aux personnes les plus notables.

Les convives sont conduits à leurs places par deux maîtres d’hôtel

qui leur apportent à laver[58]. La grande table est garnie par un

maître d’hôtel, de salières d’argent, de gobelets couverts dorés pour

les plus grands personnages, de cuillers et de quartes[59] d’argent.

Les convives mangent (au moins certains mets) sur des tranchoirs

ou grandes tartines de gros pain[60] jetés ensuite dans des vases

dits _couloueres_[61]. Pour les autres tables, le sel est placé dans

des morceaux de pain[62] creusés à cet effet par des officiers dits

_porte-chappes_[63]. Dans la salle est un dressoir garni de vaisselle

et de différentes espèces de vins; deux écuyers placés auprès de ce

dressoir donnent aux convives des cuillers propres, leur versent le

vin qu’ils demandent, et retirent de la table la vaisselle salie;

deux autres écuyers font porter les vins au dressoir de salle: un

valet placé sous leurs ordres est uniquement occupé à tirer le vin

des tonneaux[64]. Les plats formant trois, quatre, cinq ou même six

services dits mets[65] ou assiettes, sont apportés par des valets et

deux écuyers _des plus honnêtes_. (Dans certains repas de noces, le

marié marchoit devant,[66] avec eux.) Les plats sont posés sur les

tables par un _asséeur_[67] assisté de deux serviteurs. Ces derniers

enlèvent les restes et les remettent aux écuyers de cuisine qui doivent

les mettre à part et les conserver. Après les mets ou assiettes, les

tables sont couvertes de nouvelles nappes, et l’entremets est alors

apporté. Ce service, le plus brillant du repas[68], se compose de plats

sucrés, de gelées de couleur avec armoiries, etc., puis d’un cigne, de

paons ou de faisans revêtus de leurs plumes, ayant le bec et les pattes

dorés, et placés au milieu de la table sur une sorte d’estrade[69]. A

l’entremets qui ne figure pas dans tous les menus, et à son défaut,

au dernier mets ou service, succède la _desserte_ (compotes, fruits,

_dessert_[70]); _l’issue_[71] ou sortie de table, composée le plus

souvent d’ypocras et d’une sorte d’oublie dite _mestier_, ou, en été,

l’ypocras étant hors de saison à cause de sa force, de pommes, de

fromages, et quelquefois encore d’autres pâtisseries et sucreries[72].

Le _boute-hors_ (vin et épices) termine le repas; on se lave les

mains, on dit les grâces, puis on passe dans la _chambre de parement_

ou salon. Les domestiques succèdent alors aux maîtres et dînent après

eux. On apporte ensuite aux convives du vin et les _épices de chambre_

(dragées, sucre rosat, écorces d’oranges confites, etc. V. p. 122, 265

et 274), et chacun se retire alors chez lui.

Il existe encore dans cette partie du _Ménagier de Paris_ un passage

dont l’importance seroit bien grande si l’on pouvoit être assuré

de son exactitude. Je veux parler du commencement de l’article

IV, dans lequel se trouve le relevé statistique de la consommation

de Paris. Selon l’auteur, cette consommation, en y comprenant les

animaux tués pour les maisons du roi et des princes, s’élevoit à

l’époque où il écrivoit à 30,316 bœufs; 188,552 moutons; 30,794 porcs,

et 19,604 veaux[73]. Ce passage sembleroit pouvoir fournir un nouvel

élément propre à déterminer le chiffre de la population parisienne à

la fin du XIVe siècle, mais les renseignemens donnés en cet endroit

du _Ménagier_ sont-ils exacts? Je ne m’arrêterai pas à une première

difficulté, celle que je remarque au sujet du nombre des bouchers de

la grande boucherie que l’auteur fixe à dix-neuf. Quoiqu’un boucher

pût tenir et tînt quelquefois, mais assez rarement, plusieurs étaux,

il me paroît difficile que les 32 étaux de la grande boucherie fussent

tenus par 19 bouchers seulement. Mais, en outre, est-il croyable que la

boucherie de Saint-Germain, composée de 19 étaux (13 bouchers, suivant

l’auteur), ne fournît par semaine à la consommation de Paris que 6

bœufs, 2 veaux et 18 porcs de plus que la boucherie du Temple, composée

de deux étaux seulement? On peut concevoir que l’auteur ne nomme

pas la boucherie de Saint-Benoît, destinée peut-être exclusivement

au chapitre[74]; mais comment ne cite-t-il pas celle de Saint-Éloi,

établie en 1358, et qui approvisionnant le riche quartier Saint-Paul,

devoit nécessairement avoir un important débit? Comment a-t-il négligé

celle de Saint-Marcel, ou s’il l’a confondue à dessein avec celle de

Sainte-Geneviève, pourquoi n’en prévient-il pas le lecteur[75]? Comment

enfin, est-il en désaccord avec lui-même, à deux lignes de distance,

sur la consommation du duc de Berry[76]? (_douze_ puis _seize_ bœufs,

80 puis 160 moutons). Cette variation est d’autant plus surprenante

qu’un doute, puis une vérification annoncés par l’auteur font compter

le lecteur sur des chiffres exacts et certains.

Je crois que les observations précédentes sont des présomptions graves

contre la fidélité de ces renseignemens statistiques[77], mais il est

encore des difficultés d’un autre genre qui s’opposeroient à ce qu’ils

pussent être consultés sûrement pour la fixation du chiffre de la

population parisienne. Il est certain qu’à la fin du xive siècle

l’abstinence de viande aux jours maigres étoit plus généralement et

plus strictement observée qu’aux époques où la population de Paris

nous est connue, et qui pourroient servir de termes de comparaison.

Nous ignorons si les bœufs amenés alors à Paris étoient plus ou

moins pesans qu’aujourd’hui; nous ignorons en outre combien de

livres de viande pouvoit consommer annuellement chaque habitant de

Paris, car la consommation individuelle augmente ou diminue d’une

manière très-sensible en raison inverse du prix des denrées[78],

et le chiffre actuel de cette consommation, fort inférieur à celui

qu’elle atteignoit en 1789, ne sauroit servir de base pour la fin

du XIVe siècle[79]. Enfin l’extrait d’un arrêt du

Parlement (t. II, p. 82 dans la note), dans lequel il

est dit que Guillaume de Saint-Yon vendoit vers 1380 dans trois étaux

pour 200 livres parisis de viande par semaine est loin de concorder

avec les calculs de l’auteur, et réduiroit de beaucoup le nombre des

animaux abattus par semaine à la grande boucherie, même en tenant

compte du produit de la vente des peaux, du suif, etc.

La partie culinaire du _Ménagier_ termine l’ouvrage dans les trois

manuscrits qui nous sont connus. Cependant l’auteur avoit annoncé dans

son prologue une troisième et dernière distinction devant contenir: 1º

des demandes d’ébatement répondues par le sort des dés, par _rocs_ et

par _rois_[80]; 2º un traité de la chasse à l’épervier; 3º des demandes

subtiles à trouver ou à deviner, et fondées sur l’arithmétique. De ces

trois articles nous n’avons que celui qui est relatif à la chasse,

encore est-il placé dans la seconde distinction, à la fin de l’article

III et après le traité des chevaux. Il semble étonnant que l’auteur qui

dans tout son livre suit avec une exactitude scrupuleuse la division

qu’il a annoncée dans son prologue, l’ait négligée aussi complétement

pour cet article. Est-ce donc à lui qu’il faut attribuer cette sorte de

transposition? Cet article est-il le seul de la troisième distinction

qu’il ait écrit? Les événemens ou la mort ont pu l’interrompre dans

son travail et l’empêcher d’écrire les deux autres articles de la

IIIe distinction, et le traité de la chasse ainsi isolé a pu être

placé par les personnes qui recueillirent le _Ménagier_ après le

traité des chevaux auquel il se lioit assez naturellement. Il seroit

encore possible que l’auteur eût renoncé, depuis qu’il avoit écrit son

prologue, à traiter les deux autres articles comme moins utiles à son

but, et qu’il eût lui-même interverti l’ordre annoncé, ou enfin que ces

deux articles, terminés par lui comme le deuxième, eussent été perdus;

j’avoue que ces deux dernières hypothèses me paroissent moins probables

que la première. J’ai cru, à tout hasard, devoir suivre dans cette

édition l’ordre annoncé dans le prologue, et j’ai renvoyé à la fin du

livre cet article unique de la troisième distinction.

Il est certain que les deux autres articles, relatifs à des sujets

plus intimes et peu connus jusqu’ici, auroient été plus curieux pour

nous que le traité de la chasse, mais on comprend que l’auteur ait

pu s’occuper de préférence de ce dernier sujet. A l’époque où il

écrivoit, la chasse à l’épervier (et même celle au faucon, quoique

plus dispendieuse), n’exigeant pas la quantité d’hommes et de chevaux

nécessaires à la vénerie, étoit un des divertissemens favoris de la

société moyenne[81] et passoit pour être particulièrement convenable

aux femmes. Cette chasse se faisoit souvent par une nombreuse société

de chasseurs et de chasseresses rangés en ligne, et jouissant avec

orgueil des succès de leurs oiseaux. L’auteur du _Roi Modus_ qui

écrivoit vers 1360 parle à deux reprises avec enthousiasme des plaisirs

que procuroit cette chasse. _C’est un déduit_, dit-il, _que chascun

puet faire de soy avecques dames et damoiselles.... et doit avoir la

dame aucun qui lui puisse baillier son esprevier quand il aura prins

l’aloé ou la pertrix.... Dieux! comme c’est beau déduit, c’est plaisant

déduit que de veoir prendre une aloé à l’estourse à bon esprevier!_[82]

Gaces de La Bugne, premier chapelain des rois Philippe de Valois, Jean

II, Charles V et Charles VI, que j’ai eu plus d’une fois occasion de

citer dans ce livre[83], après avoir déterminé le train nécessaire à

un _épreveteur_, l’engage à chercher un bon pays et des compagnons,

car il auroit été regrettable, selon lui, de chasser seul. Il lui

fait donc trouver belle et bonne compagnie de chevaliers et d’écuyers

_qui n’ont pas à sommes deniers_ (qui ne sont pas très-riches), de

dames et de damoiselles, et lui fait faire avec eux une chasse dont le

détail a beaucoup de rapports avec certains endroits de cet article du

_Ménagier_. Il regarde ce divertissement comme bien plus convenable

pour les femmes que la vénerie. «Le déduit de chiens, s’écrie-t-il,

peut-il donner de tels plaisirs aux dames qu’aussitôt on ne médise

d’elles? Une grande dame qui voudroit conserver sa réputation ne

piqueroit pas des éperons au travers des bois, des buissons et des

haies, et n’iroit pas avec plaisir tuer cerfs, loups ou sangliers. Aux

hommes appartiennent tels faits![84]»

Au reste, à cette époque où la distinction des rangs très-marquée

dans la législation et aussi, en général, dans les alliances de

familles, l’étoit peut-être moins que de nos jours dans les relations

de la vie privée, la chasse à l’épervier n’étoit pas la seule usitée

par les bourgeois. La chasse à l’oiseau en général, fauconnerie ou

autourserie, étoit une des occasions qui réunissoient le plus souvent

des personnes de conditions différentes. Gaces de La Bugne en donne

un exemple intéressant. Il raconte fort agréablement comment des gens

qu’il appelle _de moyen état_, mais parmi lesquels il se compte lui,

chapelain du roi, ainsi que des chevaliers (il y avoit en outre des

chanoines, des écuyers ou simples gentilshommes et des bourgeois),

firent ensemble une partie de chasse à l’oiseau qui dura une semaine.

Ils avoient vingt oiseaux et voloient tous les jours au moins jusqu’à

midi. Alors ils venoient dîner ensemble à une hôtellerie, et le repas

se passoit joyeusement, sans médire du prochain et sans convoiter les

richesses d’autrui. Après dîner, la chasse recommençoit jusqu’au souper

qui étoit plantureusement servi[85].

L’auteur du _Ménagier_ avoit sans doute sur la convenance et l’agrément

de la chasse à l’épervier la même opinion que Gaces de La Bugne,

et c’est là ce qui l’aura déterminé à parler avec détail de cette

chasse. Son traité est très-complet et au moins égal en mérite à la

partie du _Modus et Ratio_ relative au même sujet. Il ne me paroît pas

s’être servi[86] de ce dernier livre, trop répandu cependant à la fin

du XVIe siècle pour qu’il ne l’ait pas rencontré.

Cependant les deux ouvrages étant presque contemporains et traitant

le même sujet, plusieurs passages du _Modus_ m’ont été utiles pour

éclaircir ou compléter cette partie du _Ménagier_. J’ai aussi mis

à contribution, dans ce double but, les autres anciens ouvrages de

fauconnerie, pensant que cet article, à cause de l’obscurité d’un art

aujourd’hui si peu connu[87], demandoit à être éclairci avec plus de

détail que les autres.

* * * * *

Quand on a lu le _Ménagier de Paris_, on se demande comment un pareil

ouvrage a pu rester quatre cent cinquante ans sans avoir été connu, ou

plutôt sans avoir été cité. Quant à moi, l’existence de ce précieux

monument historique m’a été révélée seulement par la vente des livres

de M. Huzard[88]. Un manuscrit sur papier du _Ménagier_ figuroit au nº

662 de la première partie du catalogue de cette remarquable collection.

L’examen rapide que j’en fis à l’exposition me fit pressentir le mérite

du livre, et me donna un vif désir d’en devenir possesseur. Le volume

m’ayant été adjugé, je me convainquis en le lisant de l’utilité qu’il

y avoit à le publier. Je crus, à cet effet, nécessaire de rechercher

s’il en existoit d’autres manuscrits. Je n’en trouvai de mentionnés

que sur les catalogues des ducs de Bourgogne, publiés par M. Barrois

dans sa _Bibliothèque protypographique_[89]. Les catalogues des

Bibliothèques du Roi et de l’Arsenal ne portent aucune indication du

_Ménagier_: je pensai donc que l’un des manuscrits de Bourgogne, sinon

les deux, pouvoit se trouver à la Bibliothèque royale de Bruxelles,

et je demandai à M. le baron de Reiffenberg, auteur de tant de

savantes publications historiques et associé étranger de la Société

des Bibliophiles françois, de vouloir bien m’éclairer sur ce point.

Sa réponse, par suite de diverses circonstances, ne m’étant parvenue

qu’après plusieurs mois, je crus pendant quelque temps qu’il falloit

renoncer à l’espoir de découvrir un autre manuscrit du _Ménagier_, et

quoique le mien présentât d’assez notables défectuosités, la Société

des Bibliophiles décida sur ma proposition, dans sa séance du 14 mai

1845, qu’elle donneroit une édition de ce livre, et me chargea de

préparer cette édition sur mon manuscrit, le seul que nous pussions

alors nous procurer. Mais quelques jours plus tard un de mes amis,

connu par quantité de savans travaux historiques, me communiqua un

manuscrit sur vélin du _Ménagier_, contenant 173 feuillets in-folio,

paroissant écrit dans la première moitié du XVe siècle et orné au

commencement d’une miniature reproduite dans cette édition[90]. Je

reconnus bientôt que ce volume, qui ne porte pas les armoiries des

ducs de Bourgogne étoit cependant, sans aucun doute, le premier des

deux portés aux inventaires de 1467 et 1487, et indiqué sous les nos

836 et 1758 de la _Bibliothèque protypographique_[91], et qu’il avoit

certainement servi de modèle au copiste du mien. Ce manuscrit, le plus

ancien des trois que j’ai eus à ma disposition, est désigné dans le

cours de mon travail sous le nom de Ms. A.

Peu de temps après, M. le baron de Reiffenberg m’écrivoit de son

côté qu’un des manuscrits des ducs de Bourgogne existoit en effet à

Bruxelles, et m’envoyoit en même temps un exemplaire de _l’Annuaire

de la Bibliothèque royale de Belgique pour 1843_[92], dans lequel

se trouve, p. 33, un excellent article de lui sur cet exemplaire

du _Ménagier de Paris_. La Société des Bibliophiles fit alors des

démarches actives pour obtenir la communication de ce précieux volume

que M. de Theux, ministre de l’intérieur de Belgique, voulut bien lui

accorder, sous la garantie de M. le marquis de Rumigny, ambassadeur de

France à Bruxelles.

Ce manuscrit sur vélin, que j’ai désigné sous la lettre B, paroît

postérieur de quelques années au précédent. Le premier feuillet est

orné d’un C initial en or et en couleur, au centre duquel on voit,

comme dans la miniature du Ms. A, l’auteur donnant ses instructions

à sa femme. Ce feuillet est entouré de trois côtés (en tête, au fond

et en queue) d’une bordure d’arabesques en or et en couleur dans

laquelle se trouve au bas de la page l’écusson de Philippe dit le

Bon ou de Charles le Téméraire, ducs de Bourgogne. Il contient 193

feuillets de format in-folio. La description donnée du second manuscrit

de Bourgogne dans les inventaires de 1467 et 1487 établit que le

manuscrit de Bruxelles est le même que celui porté aux nos 1202 et

1759 de la _Bibliothèque protypographique_. Il a été fait avec soin

par un écrivain intelligent mais peut-être trop disposé à corriger les

endroits qui lui sembloient défectueux; plusieurs corrections ont en

outre été faites après coup. Il n’a pas été copié sur le manuscrit A

et en reproduit un autre: il fournit en effet trop de variantes pour

qu’on puisse les attribuer seulement au copiste. Il a probablement

été exécuté pour Philippe le Bon, mais le Ms. A qui ne porte pas

d’armoiries a pu appartenir à d’autres propriétaires avant d’entrer

dans la bibliothèque de Bruges.

L’auteur du _Ménagier_ étoit trop connu du duc de Berry[93] pour avoir

appartenu au parti bourguignon à Paris, et pour qu’on suppose qu’un

des manuscrits de Bourgogne soit la copie de quelque autre plus ancien

offert par l’auteur au duc Philippe le Hardi ou à son fils Jean sans

Peur. Un semblable hommage auroit plutôt été fait au duc de Berry, mais

on ne voit pas figurer _le Ménagier_ sur l’inventaire des livres et

autres objets mobiliers de ce prince dressé après son décès. On peut

raisonnablement croire qu’un exemplaire de cet ouvrage aura été trouvé

chez un de ces bourgeois riches et considérés qui perdirent la vie ou

au moins leurs biens lors de l’entrée des Bourguignons à Paris en 1418,

et qu’il aura été apporté alors au duc de Bourgogne par un de ses agens

ou partisans.

* * * * *

J’ai dit plus haut que le manuscrit de M. Huzard, qui m’appartient

aujourd’hui et que j’ai désigné sous la lettre C, avoit été copié sur

le Ms. A. Outre la conformité presque parfaite des deux textes, j’en

ai une preuve bien manifeste. Il existe et il existoit évidemment

dans le Ms. A avant qu’il eût été revêtu de sa reliure actuelle, une

transposition de deux feuillets par suite de laquelle le traité de

l’épervier et le passage relatif aux boucheries de Paris se trouvent

mêlés l’un à l’autre et se coupent réciproquement. L’écrivain du Ms. C

a copié ce qu’il avoit sous les yeux, sans voir quelle étoit la cause

du désordre de son texte, et le même mélange existe dans sa copie,

mais sans transposition, c’est-à-dire que le sens est interrompu au

milieu de deux pages et non entre la fin d’un verso et le commencement

d’un recto, comme dans le Ms. A. Pour rendre ce désordre un peu moins

choquant, il a ajouté dans un endroit deux mots qui ne me semblent

cependant pas atteindre ce résultat. Cet écrivain, évidemment Flamand,

a en outre laissé dans sa copie de nombreuses traces du dialecte qu’il

parloit, écrivant souvent _commenche_ pour _commence_, _cousant_ pour

_couchant_, _franchois_ pour _françois_, _cheulx_ pour _ceulx_, etc. On

peut aussi lui reprocher d’avoir oublié quelques membres de phrases; il

a cependant fait au texte cinq ou six corrections assez heureuses et

tout à fait nécessaires au sens.

Le ménagier de Paris (v. 1 & 2) · 第 2 / 54 段