«Écoute, ô le plus éminent des Raghouides, écoute ma parole

véridique: dépose ta douleur, guerrier aux longs bras! Je te le

jure, ami, par la vérité! je sais à la ressemblance des situations

_qui enleva ton épouse_: car c'est ta Mithilienne, sans doute, que

j'ai vue; c'est elle qu'un Rakshasa cruel emportait, criant d'une

manière lamentable: «Râma!... Lakshmana!... Râma! Râma!» et se

débattant sur le sein du monstre comme l'épouse du roi des serpents

_dans les serres de Garouda_. Elle me vit elle-même sur un plateau de

montagne, où j'étais moi cinquième _avec ces quatre singes_; elle

nous jeta rapidement alors son vêtement supérieur et ses brillants

joyaux. Ces objets recueillis par nous sont ici, fils de Raghou: je

vais te les apporter; veuille bien les reconnaître.»

«Apporte-les vite, répondit le Daçarathide à ces nouvelles

agréables, que Sougrîva lui racontait: ami, pourquoi différer?»

Hâté par l'envie de faire une chose qui plût à son hôte,

Sougrîva d'entrer à ces mots de Râma dans une caverne inaccessible

de la montagne.

Là, il prit la robe et les bijoux éclatants, _revint_, les mit sous

les yeux du héros et lui dit: «Regarde!»

À peine le Raghouide eut-il reconnu dans ces objets le vêtement et

les joyaux de Sîtâ que ses yeux se remplirent de larmes: «Hélas!

s'écria-t-il; hélas, bien-aimée Djanakide!» et, toute sa fermeté

l'abandonnant, il tomba sur la terre. Plusieurs fois, avec désespoir,

il porta ces parures à son coeur; plusieurs fois il poussa de longs

soupirs, comme les sifflements d'un reptile en colère.

«Sougrîva, dis-moi! Vers quels lieux as-tu vu se diriger le féroce

Démon, ravisseur de ma bien-aimée, non moins chère que ma vie? Où

habite ce Rakshasa, qui m'a frappé d'une si grande infortune, lui,

pour l'offense duquel j'exterminerai tous les Rakshasas?»

Le roi des singes alors serra le Raghouide avec amour dans ses bras,

et, vivement affligé, ses mains jointes, il tint ce langage à

l'époux de Sîtâ, qui fondait en larmes:

«Je ne connais pas du tout ni l'habitation de ce méchant, ni

la puissance, ni la bravoure, ni la race de ce vil Démon. Secoue

néanmoins ton chagrin, dompteur invincible des ennemis; car je te

promets que j'emploierai mes efforts à te rendre la noble Djanakide.

«Loin de toi ce trouble d'esprit, où je te vois tombé! souviens-toi

de cette fermeté, qui est la vertu des natures énergiques. Certes,

une telle légèreté d'âme ne sied pas à tes pareils. Moi aussi,

j'ai senti cette grande infortune que fait naître dans un coeur le

rapt d'une épouse; mais je ne me désole pas, comme tu fais, et je

n'abandonne pas ma fermeté.

«Médite cette maxime dans ta pensée: «Un esprit ferme ne souffre

pas que rien abatte sa _constance_; mais l'homme qui laisse toujours

le souffle du trouble agiter son âme est un insensé. Il est malgré

lui submergé dans le chagrin, comme un vaisseau battu par le vent.»

«Le chagrin tue la force: ne veuille donc plus t'abandonner à cette

douleur! Je ne prétends point ici, Râma, t'enseigner ce qui est

bon, car c'est un don que tu as reçu de ta nature. Mais écoute mes

paroles, venues d'un coeur ami et cesse de gémir.»

Ainsi consolé doucement par Sougrîva, l'auguste Kakoutsthide essuya

son visage baigné de larmes avec l'extrémité de son vêtement; et,

replacé dans sa nature même par ces bonnes paroles, il embrassa

le roi des singes et lui tint ce discours: «Toute chose digne

et convenable que doit faire un ami tendre et bon, tu l'as faite,

Sougrîva. Un ami tel que toi est un trésor bien rare surtout dans ce

temps-ci. Il te faut employer tes efforts à la recherche de ma chère

Mithilienne et du cruel Démon à l'âme méchante qui a nom Râvana.

Trace-moi en toute confiance quelle marche je dois suivre; et que mon

bonheur naisse de toi comme les moissons naissent d'une heureuse pluie

dans une terre féconde.»

Joyeux de son langage, Sougrîva le quadrumane lui répondit comme il

suit en présence de Lakshmana: «Les Dieux veulent sans doute verser

de toute manière les faveurs sur moi, puisqu'ils m'ont amené dans ta

grandeur un ami digne et plein de vertus. Certes! aujourd'hui que ta

grandeur est mon alliée, je pourrais, secondé par ton héroïsme,

conquérir même l'empire des Dieux: à plus forte raison puis-je,

ami, reconquérir avec toi mon royaume! De mes parents et de mes amis,

c'est moi que la fortune a le mieux partagé, héros à la grande

force, puisqu'elle a joint nos mains dans une alliance où nous avons

pris le feu à témoin.»

Ensuite, le roi des quadrumanes, voyant Râma debout avec le vigoureux

Lakshmana, fit tomber de tous les côtés ses regards curieux dans la

forêt, et, non loin, il aperçut un shorée robuste avec un peu de

fleurs, mais riche de feuilles et paré d'abeilles voltigeantes. Il en

cassa une branche touffue de fleurs et de feuilles, l'étendit sur la

terre et s'assit dessus avec l'aîné des Raghouides. Quand Hanoûmat

les vit assis tous deux, _il s'approcha_ d'un sandal, rompit une

branche de cet arbre, en joncha la terre et fit asseoir Lakshmana.

Alors, d'une voix douce, Sougrîva joyeux prononce affectueusement

ces paroles, dont sa tendresse émue lui fait bégayer quelque peu les

syllabes: «Les persécutions me forcent, Râma, d'errer çà et là

dans cette terre... Après que mon frère m'eut enlevé mon épouse,

je suis venu chercher un asile dans les _bois du_ Rishyamoûka; mais,

redoutant le vigoureux Bâli, en guerre déclarée avec lui, en butte

à ses vexations, mon âme tremble sans cesse au milieu des forêts.

Veuille bien me protéger, fils de Raghou; moi, qui n'ai pas de

protecteur, infortuné, que tourmente la crainte de Bâli, terreur du

monde entier!»

À ces mots, le resplendissant Kakoutsthide, qui savait le devoir et

chérissait le devoir, lui répondit en souriant: «Comme j'ai reconnu

dans ta grandeur un ami capable de me prêter son aide, je donnerai

aujourd'hui même la mort au ravisseur de ton épouse.»

«Commence par écouter, répondit Sougrîva, quel est le courage,

l'énergie, la vigueur, la fermeté de Bâli, et décide ensuite ce

qui est opportun. Avant que le soleil ne soit levé, Bâli, secouant

déjà la torpeur _du sommeil_, s'en va de la mer occidentale

à l'Océan oriental, et de l'Océan méridional à la mer

septentrionale. Dans sa vigueur extrême, il empoigne les sommets et

les grandes cimes des montagnes, les jette dans les cieux rapidement

et les rempaume dans sa main. Pense donc à le tuer par un seul coup

de flèche; autrement, nous aurons allumé la colère de Bâli, et

nous subirons nous-mêmes, Kakoutsthide, cette mort, que nous lui

destinons.»

Lakshmana répondit en souriant à ces paroles de Sougrîva: «Tous

les oiseaux, les serpents, les hommes, les Yakshas et les Daîtyas,

réunis aux Dieux mêmes, ne pourraient tenir en bataille contre lui,

son arc à la main! Mais quelle action lui faudrait-il faire ici pour

te persuader qu'il est capable de tuer Bâli?»

«Autrefois Bâli transperça d'une flèche trois palmiers d'un seul

coup dans les sept que voici, répondit le singe à Lakshmana: _eh

bien_! que Râma les perce tous à la fois d'une seule flèche et je

crois à l'instant qu'il peut tuer Bâli!»

À ces mots, Râma de répondre en ces termes à Sougrîva:

«Je veux connaître dans la vérité quelle fut la cause de ton

infortune; car je ne puis, ô toi, qui donnes l'honneur, balancer

le fort avec le faible, ni arrêter comme il faut toutes mes

résolutions, sans connaître bien l'origine de cette inimitié qui

vous divise à tel point.»

À ces paroles du magnanime Kakoutsthide, le roi des singes se mit

d'un visage riant à raconter au frère aîné de Lakshmana toutes les

circonstances de cette rivalité fraternelle:

«Bâli, comme on appelle ce farouche immolateur des ennemis, Bâli

est mon frère aîné. Il fut toujours en grand honneur devant mon

père et dans mon estime. Quand notre père fut allé se reposer _dans

la tombe_: «Bâli, se dirent les ministres, est son fils aîné. Il

fut donc sacré, d'un consentement universel, monarque et seigneur des

peuples singes; et moi, tandis qu'il gouvernait ce vaste empire de

mon père et de mes aïeux, je lui fus toujours et dans toutes les

affaires un serviteur obéissant.

«Doundoubhi avait un frère aîné, Asoura d'une grande force

appelé Mâyâvi: entre celui-ci et mon frère une femme, qu'ils se

disputaient, alluma, comme on sait, une terrible inimitié. Un jour,

à cette heure de la nuit où chacun dort, le Démon vint à la porte

de la caverne Kishkindhyâ. Il se mit à rugir dans une violente

colère et défia Bâli au combat. Mon frère entendit au milieu des

ténèbres ce rugissement d'un bruit épouvantable; et, tombé sous le

pouvoir de la colère, il s'élança hors de la gueule ouverte de sa

caverne, malgré tous les efforts de ses femmes et de moi-même pour

empêcher qu'il ne franchît le seuil. Il nous repoussa tous, et, sans

balancer, il sortit, poussé par son courroux, aiguillonné par sa

fureur; et moi sur-le-champ de hâter ma course derrière le monarque

des singes, sans autre pensée que celle de mon amitié pour lui.

«Aussitôt qu'il me vit paraître non loin de mon frère, le Démon

s'enfuit rapidement, saisi de terreur; mais nous de courir plus vite

encore sur les traces du fuyard tout tremblant. La lune vint en se

levant éclairer nos pas dans la route. Sur ces entrefaites, l'Asoura

fuyant aperçoit dans la terre une caverne profonde cachée par de

hauts graminées; il s'y précipite soudain; tandis que nous, en

approchant, les grandes herbes nous enveloppent _et nous dérobent sa

vue_. Quand il vit son ennemi déjà réfugié dans la caverne, Bâli,

transporté de colère, me parla en ces termes, les sens tout émus:

«Reste ici, toi, Sougrîva! et garde sans négligence cette porte de

l'antre aux abords très-difficiles, jusqu'au moment où, mon rival

tué, je sorte d'ici!»

«À peine mon frère eut donné cet ordre, que je tâchai par tous

mes efforts d'arrêter sa résolution; _ce fut en vain_, il s'engagea

malgré moi dans cette caverne. Une année complète s'écoula

entièrement depuis son entrée, et je restai devant la porte en

faction tout le temps que dura cette révolution du soleil; mais, ne

l'ayant pas vu sortir, mon amitié pour mon frère me jeta dans une

terrible inquiétude. Je craignais qu'il n'eût péri victime d'une

trahison.

«Enfin, après ce long espace de temps écoulé, je vis, à n'en pas

douter, je vis sortir de cette catacombe un fleuve de sang écumeux;

et _tout_ mon coeur en fut troublé. En même temps il vint du milieu

de la caverne à mes oreilles un grand bruit de rugissements, jetés

par des Asouras et mêlés aux cris d'un combattant qui se voit tué

dans une bataille. Alors moi je crus à de tels indices que mon frère

avait succombé, et je pris enfin le parti de m'en aller. Je revins,

assailli par le chagrin, à la caverne Kishkindhyâ, mais après que

j'eus comblé avec des rochers _l'entrée de_ cet antre _fatal_ et

versé, mon ami, d'une âme déchirée par la douleur, une libation

d'eau funèbre en l'honneur de mon frère.

«En vain j'employai mes efforts à cacher la catastrophe, elle

parvint aux oreilles des ministres, et tous alors de me sacrer dans ce

trône _vacant_. Mais, tandis que je gouvernais l'empire avec justice,

Bâli revint, fils de Raghou, après qu'il eut tué son terrible

ennemi. Quand il me vit, le front investi du sacre, une _soudaine_

colère enflamma ses yeux, il frappa de mort tous mes conseillers

et m'adressa des paroles outrageantes. Sans doute, fils de Raghou,

j'avais la force de réprimer ce méchant; mais, enchaîné par le

respect, je n'en eus pas même la pensée. Je caressai, je flattai

avec adresse, je comblai mon frère des bénédictions les plus

respectueuses, en observant les règles de l'étiquette. Mais ce fut

en vain que j'honorai Bâli de tels hommages, son âme ulcérée les

repoussa tous.

«Alors ce monarque des singes convoqua l'assemblée des sujets et

m'infligea, au milieu de mes amis, ce discours bien terrible: «Vous

savez comment le puissant Asoura Mâyâvi, toujours altéré de

batailles et plein d'un immense orgueil, vint une nuit me défier

au combat. À peine eus-je entendu ses rugissements furieux, je

m'élançai hors de la gueule ouverte de ma caverne; et cet ennemi,

que j'ai là sous la figure de mon frère, me suivit d'un pied rapide.

Quand le Démon aux grandes forces me vit marcher dans la nuit,

accompagné d'un second, alors, saisi d'un tremblement extrême, il

se mit à courir, sans tourner les yeux derrière lui. Et moi, voyant

l'Asoura fuir si lestement sur la terre: «Arrête! lui criai-je

furieux avec Sougrîva; arrête!»

«Après qu'il eut couru seulement douze yodjanas, fouetté par la

crainte, il se déroba sous la terre au fond d'une caverne. Aussitôt

que je vis l'ennemi, qui m'avait toujours fait du mal, entrer dans ce

lieu souterrain, je dis alors, moi, qui avais des vues innocentes, à

cet ignoble frère, qui avait, lui! des vues perfides: «Mon dessein

n'est pas de m'en retourner à la ville sans avoir tué mon rival:

attends-moi donc à la porte de cette caverne.»

«Persuadé qu'il assurait mes derrières, je m'engageai dans cette

grande caverne, et j'y passai toute une année à chercher la porte

_d'une catacombe intérieure_.

«Enfin, je vis cet Asoura, de qui l'arrogance avait semé tant

d'alarmes, et je tuai sur-le-champ mon ennemi avec toute sa famille.

Cet antre fut alors inondé par un fleuve de sang, vomi de sa bouche;

et, râlant sur le sein de la terre, il exhala son âme dans un cri

de désespoir. Après que j'eus tué Mâyâvi, mon rival, si cher à

Doundoubhi, je revins sur mes pas et je vis fermé l'orifice de la

caverne. J'appelai Sougrîva mainte et mainte fois; puis, n'ayant

reçu de lui nulle réponse, la colère me saisit; je brisai à coups

de pied redoublés ma prison, et, sorti de cette manière, je revins

chez moi _sain et sauf_, comme j'en étais parti. Il m'avait donc

enfermé là ce cruel, à qui la soif de ma couronne fit oublier

l'amitié qu'il devait à son frère!»

«Sur ces mots, le singe Bâli me réduit au seul vêtement, _que m'a

donné la nature_, et me chasse de sa cour sans ménagement. Voilà,

fils de Raghou, la cause des persécutions répétées qu'il m'a fait

subir. Privé de mon épouse et dépouillé de mes honneurs, je suis

maintenant comme un oiseau, à qui furent coupées ses deux ailes.

«Résolu à me donner la mort, il sortit sur le seuil de sa caverne

et me fit trembler, en levant sur ma _tête_ un arbre épouvantable.

Je m'enfuis sous la crainte du coup et je parcourus toute la terre,

fils de Raghou, avec les montagnes, qui la remplissent, et les

mers, qui la revêtent de leur _humide_ manteau. Enfin, j'arrivai au

Rishyamoûka, et, comme une _puissante_ cause oblige cet invincible

Bâli à laisser toujours un intervalle entre ce mont et lui, je

choisis pour mon habitation cette reine des montagnes.

«Je t'ai raconté, noble Raghouide, tout ce qui m'attira cette

mortelle inimitié: vois! j'étais innocent et je n'avais pas mérité

le malheur qui tomba sur moi. Daigne, héroïque enfant de Raghou,

daigne me regarder avec bienveillance, moi, qui traîne ici,

tourmenté par la crainte, une vie misérable, et dompter enfin ce

farouche Bâli.»

À ces mots, le fléau des ennemis, ce radieux enfant de Raghou, se

mit à ranimer le courage de Sougrîva: «Mes dards, que tu vois,

ces flèches aiguës, qui ne sont jamais vaines, Sougrîva, et qui

brillent à l'égal du soleil, je les enverrai se plonger dans le

cruel Bâli. _Oui_! Bâli, cette âme corrompue, le corrupteur des

bonnes moeurs, n'a plus de temps à vivre que celui où mes yeux

n'auront pas encore pu voir ce ravisseur de ton épouse.»

Il prit alors son arc céleste, resplendissant à l'égal de l'arc

même du _puissant_ Indra; il encocha une flèche, et, visant les sept

palmiers, déchaîna contre eux ce _merveilleux projectile_. Le

trait paré d'or, envoyé de sa main vigoureuse, transperça tous les

palmiers, fendit la montagne elle-même et pénétra jusqu'au sein

des enfers. Ensuite, la flèche remonta spontanée sous la forme d'un

cygne; et, brillante d'une lumière infinie, elle revint _d'où elle

était partie_ et rentra d'elle-même au carquois de son maître.

Quand il vit les sept palmiers traversés d'outre en outre par

la flèche impétueuse de Râma, le roi des singes tomba dans une

admiration sans égale. À la vue de cette prouesse incomparable,

Sougrîva joyeux porta les deux paumes de ses mains réunies au front

et se mit à glorifier le noble Raghouide:

«Comme le soleil est le premier des êtres lumineux, comme

l'Himâlaya est la première des montagnes, comme le grand Océan est

la première des vastes mers: ainsi toi, Râma, tu es le premier des

hommes pour la vigueur. Ni le Dieu, qui put immoler Vritra, ni celui

de la mort, ni l'Asoura, ni le Dispensateur des richesses, qui est

l'auguste roi de tous les Yakshas, ni Varouna, ses chaînes à la

main, ni le Vent, ni le Feu même n'est égal à toi!

«Quel _être_ mâle est capable de résister à celui, de qui la main

put transpercer à la fois d'une seule flèche ces grands palmiers et

cette montagne elle-même, hantée par les Dânavas? Maintenant mon

chagrin est dissipé; maintenant mon _coeur_ est inondé par la joie;

maintenant je vois déjà étendu mort sur un champ de bataille ce

Bâli, toujours ivre de combats!»

À ces mots, le héros à la grande science, Râma d'embrasser le

_noble_ singe à la parole agréable et de lui répondre en ces

termes, approuvés de Lakshmana: «Viens avec moi, Sougrîva; je vais

à la caverne Kishkindhyâ, où règne Bâli: arrivé là, défie au

combat cet ennemi, qui a _dépouillé_ les formes du frère!» Sur les

paroles de Râma, l'exterminateur des ennemis: «Je te suis,» reprit

avec joie Sougrîva; et tous deux alors ils s'avancent d'un pied

hâté. Ils parviennent d'un pas léger à la Kishkindhyâ, lieu

masqué par les djungles épais, et se cachent derrière les arbres

dans la forêt impénétrable. L'aîné des Raghouides y tient alors

ce langage à Sougrîva: «Appelle ton frère au combat, force Bâli

à sortir hors de la bouche de sa caverne, et je lui donnerai la mort

avec une flèche brillante comme la foudre.» À peine le Kakoutsthide

à la vigueur sans mesure eut-il articulé ces paroles, qu'une

grande et profonde symphonie ruissela du ciel en sons agréables. Une

guirlande céleste, au tissu d'or, embelli de mille pierres fines,

tomba du firmament sur la tête de Sougrîva; et, dans sa chute du

ciel vers la terre, cette guirlande d'or, ouvrage d'un Immortel,

resplendit au sein des airs comme une guirlande ravissante qu'on

aurait tissée avec des éclairs. Dans une pensée d'amour, un

habitant des cieux, le soleil même, son père, avait, d'une main

soigneuse, tressé pour lui ce beau feston égal à celui de Bâli.

* * * * *

Quand le vigoureux Bâli entendit les rugissements épouvantables de

son frère, sa colère s'enflamma soudain, et furieux sortit de

sa caverne, comme le soleil, qui sort du milieu des nuages. Alors,

s'éleva entre ces deux rivaux un combat d'un assourdissant tumulte:

telle, dans les champs du ciel, une terrible et grande bataille entre

les deux planètes Angâraka et Bouddha[30].

[Note 30: Mars et Mercure.]

Ils se frappaient l'un l'autre dans cet _horrible_ duel avec leurs

paumes semblables à des foudres, avec leurs poings durs comme

les diamants, avec des arbres, avec les crêtes elles-mêmes des

montagnes!

En ce moment Râma prit son arc et regarda les combattants; mais ses

yeux les virent tous deux égaux par le corps, semblables exactement

l'un à l'autre, et pareils celui-ci à celui-là pour la vaillance et

la force: il reconnut alors qu'on ne pouvait distinguer le premier

du second, comme il en est pour les deux beaux Açwins. _Dans cette

parfaite ressemblance_, le vaillant Raghouide ne pouvait discerner

Sougrîva, ni Bâli: aussi ne voulut-il pas encore lancer une flèche

_au milieu du combat_.

Sur ces entrefaites, rompu sous la main de Bâli et voyant ce _qu'il

s'imaginait une_ trahison du Raghouide, _son allié_, Sougrîva se mit

à courir vers le Rishyamoûka. Épuisé, baigné de sang, accablé de

coups, frappé avec fureur, il se réfugia dans la grande forêt.

À peine le resplendissant Bâli eût-il vu que son ennemi s'était

dérobé dans ces bois, il fit volte-face, chassé par la crainte

d'une malédiction, _jadis fulminée contre lui_, et s'en retourna en

disant: «Tu m'as échappé!»

Le noble Raghouide, accompagné de son frère et des ministres, s'en

vint lui-même trouver Sougrîva dans cette retraite; et, quand le

singe infortuné vit Râma en sa présence avec Lakshmana et ses

conseillers, il tint ce langage, baissant la tête et plein de

honte: «Après que tu m'as fait admirer ta force et que tu m'as dit:

«Provoque Bâli au combat!» pourquoi donc as-tu mis ta promesse en

oubli et m'as-tu laissé battre ainsi par mon ennemi?

«Si tu voulais, le ciel détourne ce malheur! si tu voulais que

Bâli me donnât la mort dans ce combat, quel besoin avais-je de _ton_

amitié pour m'aider à recouvrer mon royaume, puisque j'allais cesser

de vivre?»

Le Raghouide entendit sans colère sortir de sa bouche ces paroles

affligées et beaucoup d'autres semblables: «Dépose ton chagrin,

Sougrîva! lui dit-il. Écoute maintenant la cause, roi des singes,

qui me retint de lancer ma flèche.

«Toi, Sougrîva et Bâli, vous êtes l'un à l'autre semblables par

la guirlande, le vêtement, la démarche et la taille. Cri, lustre,

station, marche, regard ou parole, il n'est rien qui vous distingue à

mes sens avec certitude. Aussi, roi des singes, troublé par une telle

ressemblance de formes, je n'ai point alors décoché ma flèche:

«Qui m'assure ici, me disais-je, que je ne vais pas tuer mon ami?»

«Veuille donc bien attacher sur ton corps un signe qui soit comme un

drapeau, et par lequel je puisse te reconnaître une fois engagé dans

ce combat de l'un contre l'autre.

«Tresse-nous, Lakshmana, une guirlande avec une branche de boswellia

parée de ses fleurs, et mets-la au cou du magnanime Sougrîva.»

«Héros, dit le singe, tu m'as promis naguère que ta _flèche_ lui

porterait la mort: tâche que ta promesse, comme une liane en fleurs,

ne tarde point à nous donner son fruit!»

«Maintenant que mes yeux, répondit l'époux de Sîtâ, peuvent te

distinguer à cette guirlande, roi des singes, va en pleine confiance,

ami, et défie une seconde fois Bâli au combat.»

* * * * *

Bâli, entré dans le sérail de ses femmes, entendit avec colère ce

nouveau défi de Sougrîva, son frère. À ce fracas épouvantable,

que le robuste singe apportait à ses oreilles une seconde fois, sa

figure se rembrunit tout à coup, comme le soleil obscurci dans une

éclipse.

Faisant grincer les dents longues de sa bouche et la fureur teignant

son poil d'une couleur plus rouge encore, sa face brillait avec ses

yeux tout grands ouverts, comme un lac aux lotus _épanouis_. Le roi

des simiens sortit avec impétuosité et la marche de ses pieds fit

trembler, pour ainsi dire, toute la terre. Mais Târâ aussitôt

embrassa, pleine d'effroi, son royal époux, qui s'élançait ainsi

hors de la caverne béante, et lui tint ce langage: «Allons, héros!

abandonne cette colère, de même que, le matin, au sortir de la

couche, tu rejettes une guirlande froissée!

«Ton frère est déjà venu, bouillant de colère, et t'a défié au

combat: tu es sorti; il a succombé dans cette lutte sous ta vigueur

et s'est enfui, chassé par la crainte. Ce défi, qu'il rapporte ici,

fait naître en moi des soupçons, surtout à la pensée qu'il s'est

déjà vu tout à l'heure abattu et tué même, _pour ainsi dire_,

sous ta main.

«Une telle arrogance dans ce vaincu, qui rugit, tant de résolution,

ce tonnerre de sa voix, tout cela n'est point d'une légère

importance.

«J'ai ouï dire avant ce jour que Sougrîva s'est lié par une

fraternité d'armes avec le sage Râma, de qui la vaillance est

éprouvée et de qui la flèche ne manque jamais le but.

«Râma est le poison qui tue l'affliction des affligés; c'est un

arbre, sous les branches duquel habitent les hommes de bien: il est

sur la terre un vase de gloire et de hautes perfections.

«Qu'Angada, _notre fils_, s'en aille, emportant avec lui tous les

joyaux qui sont ici dans ton palais: qu'il offre _de ta part_ ces

richesses à Râma et signe un traité de paix avec ce héros d'une

splendeur égale aux clartés du feu à la fin d'un youga. Ou bien

abandonnons cette caverne et sauvons-nous dans une solitude des bois.

Car, de concert avec Sougrîva, le Daçarathide va s'étudier à

nous enfermer dans un insurmontable danger. Avant que n'arrivent

les infortunes, sache donc employer les moyens qui doivent les

prévenir.»

Le Râmâyana - tome premier Poème sanscrit de Valmiky · 第 24 / 26 段