Après que sa compagne au visage radieux, comme la reine des étoiles,

eut parlé de cette manière, Bâli railla ses craintes et lui

répondit en ces termes: «Comment puis-je dans cette colère, qu'il

fit naître en moi, comment puis-je endurer, mon amie, les cris d'un

ennemi qui vient rugir _à ma porte_ avec une telle arrogance, et qui

n'est après tout que le voleur _de ma couronne_? Pour des héros,

qui ne reculent jamais dans les combats et qui n'ont pas un front

accoutumé à l'injure, tolérer une offense, ma chérie, est plus

difficile que la mort!

«Ce noble fils de Raghou ne doit pas t'inspirer de la crainte à mon

égard: s'il a de la reconnaissance et s'il connaît le devoir, il

ne peut commettre une mauvaise action. Quitte donc ce souci! je vais

sortir, combattre avec Sougrîva et lui arracher son arrogance, mais

je ne veux pas lui ôter la vie.

«Va-t'en! Je reviendrai, je t'en fais le serment sur ma vie et

ma _prochaine_ victoire; _oui_! je reviendrai, moi qui te parle,

aussitôt que j'aurai vaincu mon frère dans ce combat.»

Târâ embrasse alors Bâli, de qui la vue était _bien_ chère à ses

yeux; _toute_ en pleurs et tremblante, elle décrit à pas lents un

pradakshina autour de son époux. Après qu'elle eut, suivant les

rites, invoqué le succès pour l'expédition du singe auquel son

_coeur_ désirait la victoire, cette reine à la taille charmante de

rentrer suivie des femmes dans son gynoecée; et, quand Târâ eut

regagné avec elles ses appartements, Bâli sortit, poussant une

respiration aiguë, comme les sifflements d'un boa.

Quand le vigoureux quadrumane vit, tout fier de l'appui qu'il trouvait

en Râma, son rival impatient lui-même de combattre, déjà posté en

attitude de bataille et la cuirasse bien attachée sur la poitrine,

il raffermit solidement la sienne avant de se risquer dans cette

périlleuse aventure; et, délirant de fureur, les yeux tout rouges de

colère, il jeta ces mots à Sougrîva:

«Scélérat insensé, quelle hâte, Sougrîva, te fait courir une

seconde fois à la mort? Vois mon poing fermé, que je lève pour

la mort et qui, déchargé sur ton front, va briser ta vie!» À ces

mots, il frappa du poing son rival en pleine poitrine.

Néanmoins, Sougrîva sans crainte arrache aidé de sa vigueur _et

lève_ un grand arbre, qu'il abat sur le sein de Bâli, comme la

foudre tombe sur une haute montagne. La chute de cette masse étourdit

_un moment_ son ennemi, qui s'était approché de nouveau pour

le combat: accablé sous la pesanteur du coup, Bâli chancelle et

vacille.

_Cependant_ Râma voyait Bâli rompre la fierté de Sougrîva et lui

abattre même sa vigueur; il en fut irrité d'une furieuse colère.

Il encoche soudain une flèche, qui semblait un serpent de flamme et

l'envoie frapper au coeur Bâli à la grande force, à la guirlande

tissue d'or. Le sein percé du trait, celui-ci tombe, les sens

troublés et la route de sa vie brisée: «Ah! s'écrie-t-il, je suis

mort!» Alors, comme un éléphant plongé dans un marais fangeux,

Bâli, d'une voix triste et le gosier obstrué par des pleurs, dit

ces mots à Râma, qu'il voyait debout près de lui: «Quelle gloire

espères-tu de cette mort, que tu m'as portée dans un instant où

je n'avais pas les yeux tournés de ton côté? car tu m'as frappé

_lâchement_ caché et tandis que ce duel absorbait toute mon

attention!»

Après la chute de ce héros, le monarque des singes, _on vit_ la

face de la terre s'obscurcir, comme le ciel quand la lune est plongée

_dans les nuages_. Mais ni la vie, ni la force, ni le courage, ni la

beauté n'avaient déserté le corps de ce magnanime, étendu sur la

terre. En effet, sa guirlande céleste, qu'un Dieu avait tissue d'or,

était _comme_ attentive elle-même à soutenir dans sa fin la vie de

ce quadrumane, le plus noble des singes.

* * * * *

La nouvelle, que Râma d'une flèche, envoyée par sa main, avait

renversé Bâli mortellement frappé, était déjà parvenue à

l'oreille de Târâ, son épouse. À peine eut-elle appris cette

mort si horrible de son mari, qu'elle sortit, versant des larmes,

précipitant son pas, accompagnée de son fils, hors de cette caverne

de la montagne. Elle vit les singes tremblants fuir d'une course

légère comme des gazelles _épouvantées_, quand _un chasseur a_

tué la reine du troupeau et dispersé toute la bande: «Singes, leur

dit-elle, pourquoi donc, abandonnant ce monarque des singes, de

qui vous êtes les officiers, courez-vous en pelotons épars et

tremblants?»

À ces questions prononcées d'une voix lamentable, les singes d'une

âme tout émue répondent à l'épouse du roi ces paroles opportunes:

«Fille de Jîva, retourne chez toi et défends ton fils Angada!

La mort sous la forme de Râma emporte _l'âme de_ Bâli, qu'elle a

tué!»

Alors, voyant son mari immolé sur le champ de bataille, elle

s'approcha de lui tout émue et s'assit avec son fils sur la terre.

Elle prit ce corps dans ses bras, comme s'il fût endormi: «Hélas!

mon époux!» s'écria-t-elle; puis, embrassant le cadavre étendu sur

la face de la terre, elle se mit à pousser des cris. «Ah! fit-elle,

héros aux longs bras! je suis morte aujourd'hui, que tu m'as rendue

veuve! Si tu m'avais écoutée, tu n'aurais pas éprouvé ce malheur!

Ne t'en ai-je pas averti bien des fois? Lève-toi, ô le plus vaillant

des singes! Pourquoi restes-tu couché là sur la dure? Ne me vois-tu

pas, tourmentée par la douleur, étendue sur la terre avec ton fils?

Rassure-moi dans ce moment comme tu fis tout à l'heure; rassure-moi

avec ton fils, moi, désespérée, à qui ta mort enlève son

protecteur!»

Devant le spectacle de son époux étendu par terre, le sein percé de

ce dard que l'arc de Râma lui avait décoché, Târâ se dépouilla

de toute pitié pour son corps, et, levant ses deux bras, cette

femme aux bras charmants se broya de coups elle-même. «Hâ!

s'écria-t-elle, je suis morte!» puis elle tomba sur la face de la

terre et s'y roula comme une gazelle qu'un avide chasseur a blessée

mortellement. Ceux qui formaient la cour du _magnifique_ Bâli et les

dames simiennes de son intérieur, tous alors de s'élancer avec des

cris de pygargue hors de la bouche de sa caverne.

Bâli, respirant à peine, traîna de tous les côtés ses regards

affaiblis et vit près de lui Sougrîva, son jeune frère. À la vue

du roi des singes, qui remportait sur lui cette victoire, il adressa

la parole d'une voix nette à Sougrîva et lui tint affectueusement ce

langage: «Sougrîva, ne veuille pas que je m'en aille, tourmenté

par cette défaillance de l'âme, où tu me vois, _noble_ singe, et

chargé d'une faute, moi, que l'expiation a lavé de ses péchés.

Sans doute le Destin avait décidé que la concorde n'existerait pas

entre nous: l'amitié est naturelle à des frères; mais pour nous le

Destin arrangea les choses d'une autre manière.

«Saisis-toi du sceptre aujourd'hui et règne sur les hommes des bois;

car, sache-le, je pars à l'instant même pour l'empire d'Yama. Dans

une telle situation, héros, veuille bien faire exactement ce que je

vais dire, chose importante et qui retient ici ma vie. Vois, étendu

sur la terre cet enfant plein de sagesse, élevé au sein des plaisirs

et qui mérite le bonheur, mais de qui la face est baignée de larmes,

Angada, mon fils, qui m'est plus cher que la vie. Défends-le de tous

les côtés, comme s'il était pour toi-même un fils né de ta propre

chair, lui que je laisse au monde sans protecteur!

«Pare-toi donc, Sougrîva, de cette guirlande, présent du ciel et

tissue d'or. Quand j'aurai cessé de vivre, l'opulente félicité qui

réside en elle se répandra sur toi!»

Il dit, et, dès qu'il eut parlé de cette manière à Sougrîva,

Bâli à la haute renommée, courbant la tête, s'adressa, les mains

jointes, à Râma, et tint ce langage pour lui recommander son fils:

«Le prolétaire qui, dès son commencement, a toujours vécu dans

une maigre condition, n'est point, à _bien dire_, misérable, fils de

Raghou; mais ce nom de misérable convient plus justement à l'homme

de haute naissance précipité dans l'affliction et dans l'infortune.

Né dans une famille opulente, Râma, et qui peut combler de ses

largesses tous les voeux, Angada, quand j'aurai vécu, Angada sera

donc misérable! Voilà ce qui fait ma douleur, à moi qui ne verrai

plus ce visage bien-aimé de mon enfant chéri, comme l'âme du

pécheur n'entrevoit jamais le Paradis. Tué par ta main dans ce

combat, je vais donc mourir, héroïque fils du plus éminent des

hommes, sans avoir pu me rassasier entièrement de voir mon fils

Angada! Fléau des ennemis, toi, qui es la voie où marchent et

l'asile où se réfugient toutes les créatures, accueille avec bonté

Angada, mon fils, aux bracelets d'or.»

Quand il eut transmis sa guirlande à son frère et baisé Angada sur

le front, Bâli, préparé saintement pour entrer dans la condition

des âmes, dit ces mots avec amour _au jeune quadrumane_:

«Ménage les temps et les lieux, endure avec patience ce qui plaît

ou déplaît, supporte également la douleur et le plaisir; sois, mon

fils, un sujet docile pour Sougrîva. Si tu l'honores, il saura bien

te payer de retour comme moi, qui t'ai choyé toujours depuis ton

enfance. Fais-toi des amis, ni trop, ni trop peu, car la solitude,

mon ami, est un grand mal: sache donc garder le milieu entre les deux

extrêmes.»

Il n'avait pas encore achevé de parler sous l'oppression violente du

trait _acéré_ que ses yeux se roulent affreusement dans leur orbite,

ses dents s'entre-choquent avec une force à les briser, et le mourant

exhale enfin sa vie dans un dernier soupir. Alors, toute plongée dans

un océan de chagrin, Târâ, les yeux fixés sur la face _glacée_

de son cher époux, retomba dans la poussière, tenant Bâli embrassé

comme une liane roulée autour d'un grand arbre.

Quand l'_aîné des_ Raghouides, l'exterminateur des ennemis, vit

que Bâli avait exhalé son dernier soupir, il tint à Sougrîva ce

discours modeste: «L'homme ne se laisse point ainsi enchaîner par

le chagrin, il s'élance vers une condition meilleure. Que Târâ s'en

aille avec son fils habiter maintenant chez toi. Tu as répandu ces

larmes, qui viennent à la suite d'une violente douleur: _c'est assez!

car_, passé la mort, il ne reste plus rien à faire. La nécessité

est la cause universelle, la nécessité embrasse le monde, la

nécessité est la cause qui agit dans la séparation de tous les

êtres. Néanmoins, que l'homme ne perde jamais de vue, dans les

évolutions de ce Destin, le bien, sur lequel on doit toujours fixer

les yeux, car le Destin même embrasse dans sa marche le devoir,

l'utile et l'agréable.

«Bâli est rentré au sein de la nature; il a reçu dans cette mort

donnée le fruit _amer_ de son oeuvre: que l'on célèbre maintenant

les funérailles du roi des singes, comblé de tous les dons

funèbres. Son âme fut chassée du corps, parce qu'il a commis

l'injustice et qu'il en a recueilli ce fruit; mais, comme il est

rentré dans le devoir, _à la fin de sa vie_, le Paradis lui fut

donné pour sa récompense. Nous avons accordé ce qu'il faut à la

douleur: accomplissons maintenant ce qu'il est à propos de faire»

Les yeux troublés de larmes, Târâ et les autres dames singes,

parentes du mort, suivent, poussant des cris, le _cercueil du_ roi des

simiens.

Au bruit des pleurs et des sanglots que ces femmes quadrumanes

versaient au milieu du bois, on eût dit que les forêts et les

montagnes pleuraient elles-mêmes de tous les côtés.

Les amis en bien grand nombre de Bâli construisent un bûcher

dans une île solitaire, que la rivière, descendue de la montagne,

environnait de ses ondes; et, _l'ouvrage terminé_, les principaux

des singes, qui portaient la bière sur leurs épaules, s'approchent,

déposent le cercueil et se tiennent à l'écart, l'âme plongée dans

le recueillement.

Ensuite Târâ, à la vue de son époux couché dans ce lit d'une

bière, leva dans son sein la tête de son époux et gémit ces mots

dans une profonde affliction: «Ô toi, à qui tes fils étaient si

chers, tu n'aimes donc plus celui-ci, qui se nomme Angada? Pourquoi le

regardes-tu avec cet air stupéfait, lui, _ton enfant_, accablé sous

le poids du chagrin?

«Ton visage semble encore me sourire au sein même de la mort: je le

vois, tel que si tu étais vivant, pareil au jeune soleil du matin!»

Alors, aidé par Sougrîva, Angada, pleurant et redoublant ses cris,

fit monter sur le bûcher ce corps de son père. Il appliqua le feu

à la pile de bois, conformément aux rubriques, et, tous les sens

troublés, il décrivit un pradakshina autour de son père, qui s'en

allait pour un long voyage. Enfin, quand les singes ont honoré

Bâli suivant les rites, ils descendent faire la cérémonie de l'eau

funèbre dans la Pampâ aux ondes fraîches et limpides. Ce devoir

accompli, ils sortent de la rivière et viennent tous avec leurs

habits mouillés revoir l'aîné des Raghouides et Lakshmana à la

grande vigueur.

* * * * *

Ensuite le sage Hanoûmat, brillant à l'égal du soleil adolescent et

le corps tel qu'une montagne, adresse, les mains jointes, ce discours

au guerrier issu de Raghou: «Grâce à toi, fléau des ennemis,

Sougrîva monte sur le trône de son père et de son aïeul: il a

conquis, grâce à toi, ce vaste empire des singes bien difficile

à conquérir. Qu'il entre, congédié par toi, dans cette ville,

et qu'il y règle avec ses amis les affaires de toutes les sortes!

Bientôt, consacré par le bain, son âme reconnaissante va t'honorer

avec ses présents de pierreries diverses, de simples recueillis

en tout pays et de parfums célestes. Daigne entrer dans cette

merveilleuse caverne de la montagne; fais alliance avec mon seigneur,

et que ta vue répande la joie parmi les singes.»

À ces mots d'Hanoûmat, Râma le Daçarathide, habile à manier la

parole et plein de sens, lui répondit en ces termes: «Je n'entrerai

pas, bel Hanoûmat, ni dans une ville, ni dans un village, avant que

je n'aie accompli mes quatorze années: c'est l'ordre de mon père.

Entrez, vous! et hâtez-vous de faire ce qui demande une exécution

immédiate. Ami, que le sacre, donné suivant les rites, inaugure

Sougrîva sur le trône!» Quand il eut parlé de cette manière au

singe Hanoûmat, Râma dit à Sougrîva: «Ô roi, fais sacrer Angada,

que voici devant tes yeux, comme le roi de la jeunesse.

«Ce mois de Çrâvana, plongé dans la pluie, est le premier des

mois pluvieux: nous voici entrés, mon ami, dans les quatre mois de

la saison des pluies. Ce temps ne convient pas au rassemblement d'une

armée: entre dans cette ville; moi tenant domptés mes organes des

sens, j'habiterai là sur la montagne. Voici, dans le sein du mont

_Rishyamoûka_, une caverne délicieuse, vaste, protégée contre le

souffle du vent: c'est là que j'habiterai, mon ami, toute la

saison des pluies avec le fils de Soumitrâ. Mais, quand tu auras vu

s'écouler Kârttikî, mois charmant, aux ondes redevenues limpides,

aux moissons de lotus et de nymphéas, déploie alors, déploie, ami,

tes soins pour la mort de Râvana. C'est donc là, _souviens-t'en_!

ce qui reste bien convenu entre nous. Va dans cette ville florissante;

puis, une fois sacré dans ton royaume, fais-y la joie de tes amis.»

Il dit: à ce congé que lui donnait Râma, le nouveau monarque des

singes pénétra dans cette aimable cité, le coeur joyeux et tous

ses chagrins dissipés. Là, devant le roi qui entre, des milliers de

quadrumanes s'inclinent, transportés d'allégresse, et l'environnent

de tous les côtés.

Tout le _peuple des_ sujets, la tête prosternée jusqu'à terre,

salue, plein de respect, le nouveau roi des singes, en lui criant:

«Victoire! victoire!» Sougrîva les invite à se relever et, les

ayant honorés suivant l'étiquette, il entre dans le voluptueux

sérail de son frère.

En sortant du gynoecée, il fut sacré par les plus nobles des singes

à la grande taille de la manière que les Immortels avaient sacré le

Dieu aux mille regards.

* * * * *

Le sommeil n'approchait pas de la couche où Râma était allé se

reposer durant les nuits noyé dans les pleurs et le chagrin, il n'y

avait que le souci dont il reçût la visite.

Tandis que ce magnanime habitait ainsi dans la grande montagne,

sa pensée toute remplie de son épouse ravie, la saison acheva de

répandre ses pluies; et la retraite des nuages, qui promenaient

sur leurs chars une pesante charge d'eaux, annonça le retour de

l'automne.

* * * * *

Quand le fils du Vent, Hanoûmat, qui n'avait pas une âme indécise

et qui savait distinguer le moment des affaires, vit Sougrîva

empêché par l'amour de marcher avec ardeur sur le chemin de son

devoir; Hanoûmat s'inclina devant Sougrîva, et, flattant ce monarque

des singes avec des paroles affectueuses et douces, il tint au roi,

qui savait goûter les qualités d'un discours, ce langage utile,

vrai, convenable, et tout assaisonné de bienveillance et d'amour:

«Ô roi tu as personnifié en toi-même l'empire, la gloire céleste

et la fortune de ta race; tu as gagné l'amour des sujets, tu as

comblé d'honneur tes parents. Ta majesté a consumé tes ennemis,

dont il ne reste plus que le nom; mais une chose est à faire, c'est

de secourir tes amis: que ta grandeur veuille donc y penser.

«Héros, plein de courage dans les batailles et qui domptes les

ennemis, tu laisses passer l'occasion pour l'affaire de Râma, ton

ami; _tu oublies que le moment est venu_ pour aller à la recherche de

sa Vidéhaine. Tu perds le temps, et néanmoins on ne le voit pas te

presser, malgré son impatience: cet homme sage et qui sait le devoir,

s'incline, ô mon roi, sous ta volonté. Rends-lui service avant qu'il

ne réclame de toi le retour du plaisir qu'il t'a fait le premier:

veuille donc rassembler, roi des singes, les plus vaillants de tes

guerriers. Car les héros simiens à la grande vigueur ont des routes

difficiles à parcourir: ainsi, ne laisse pas un trop long temps

s'écouler sans leur envoyer tes ordres.»

À peine Sougrîva eut-il entendu ces paroles sages et dites à

propos, que, maître de lui-même et plein de coeur, il prit aussitôt

sa résolution et donna cet ordre au singe Nîla, toujours le pied

levé: «Réunis tous mes guerriers à tous les points du ciel: fais

en sorte que mes armées entières et les chefs entièrement des

troupeaux simiens, et les grands capitaines de mes troupes, et les

défenseurs des frontières, à l'âme décidée, à la course rapide,

se rendent tous dessous les drapeaux sans défaillance de coeur.

Aussitôt le rassemblement opéré, que ta grandeur elle-même passe

la revue des armées. Tout singe qui, après cinq nuits écoulées, ne

sera point arrivé en ma présence, je lui ferai tomber le châtiment

sur la vie: telle est ma sentence!»

* * * * *

Dès que le ciel fut débarrassé de ses nuages et l'automne arrivé,

Râma, qui avait passé toute la saison des pluies sous l'oppression

du chagrin que lui causait l'amour, songeant alors qu'il avait perdu

la fille du roi Djanaka, et que Sougrîva, retenu par la volupté,

laissait échapper le temps favorable, s'évanouit sous la violence

de sa douleur. Ensuite, revenu après un instant à la connaissance

de lui-même, le Kakoutsthide se recueillit dans ses réflexions un

moment, et dit ces paroles à Lakshmana pour conduire son affaire au

succès:

«Les rois altiers, magnanimes, ambitieux de conquérir la terre et

qui sont engagés dans une guerre l'un avec l'autre, ne manquent pas

la saison du rassemblement des armées. C'est la première chose dont

s'occupent les princes qui désirent la victoire; et cependant je ne

vois ni Sougrîva, ni rien qui annonce une levée de cette nature. Ces

quatre mois de la saison pluvieuse, bel ami, ont passé lents comme un

siècle pour moi, consumé par l'amour et qui ne peux voir ma Sîtâ!

«Va donc! entre dans la caverne de Kishkindhyâ et répète ces

paroles de moi au stupide roi des singes, endormi au sein de ses

grossières voluptés: «Tu diffères le moment d'accomplir ce traité

fait entre nous et toi, nous, qui sommes venus réclamer ton secours

dont nous avons besoin, et qui avons commencé par te prêter notre

aide. Celui qui détruit l'espérance que sa promesse avait inspirée

est un homme vil dans le monde; mais celui qui reconnaît la parole,

soit bonne, soit mauvaise, tombée de sa bouche, et qui dit: «C'est

la vérité!» est dans le monde un homme supérieur.

«Aujourd'hui, puissant roi, que la saison est ainsi disposée, pense

donc vite au salut de ma Vidéhaine, afin que le temps ne s'écoule

pas stérilement.

«Ou bien désires-tu voir, bandé par moi dans un combat _avec toi_,

la forme de mon arc au dos plaqué d'or et semblable à un faisceau

d'éclairs? Veux-tu entendre, pareil au fracas du tonnerre, le bruit

épouvantable de ma corde vibrante, quand je la tire d'une main

irritée au milieu de la guerre? Certes! il n'est pas fermé le chemin

par où Bâli mort s'en est allé! Sougrîva, tiens-toi ferme dans le

traité! Ne suis pas la route de Bâli! J'ai terrassé d'une flèche

Bâli seul; mais, si tu sors de la vérité, j'immolerai ta famille

avec toi!»

Lakshmana, ce prince fortuné, au corps semé de signes heureux,

se dirigea donc _lestement_ vers la cité des singes. Bientôt il

aperçut la ville du roi des simiens, pleine de singes à la grande

vigueur, hauts comme des montagnes, _les yeux_ attentifs _au signe du

maître_. Effrayés par sa vue, tous ces quadrumanes, semblables à

des éléphants, saisissent alors par centaines, ceux-ci des crêtes

de montagnes, ceux-là de grands et vieux arbres. Quand Lakshmana les

vit tous empoigner ces armes, il en fut encore plus irrité, comme le

feu sur lequel on a jeté l'offrande de beurre purifié.

Leurs chefs entrent dans le palais de Sougrîva; ils annoncent aux

ministres que Lakshmana vient, bouillant de colère.

Lakshmana vit alors toute cette Kishkindhyâ, que Bâli seule naguère

suffisait à défendre, occupée en ce moment de tous les côtés par

des singes, qui tenaient des arbres à leurs mains. Alors tous les

simiens, rangés en bataille devant le jardin public de la ville,

sortirent de l'espace vide entre les remparts et le fossé. Une fois

arrivés près de Lakshmana, ces guerriers aux formes telles que

les grands nuages, à la voix semblable au tonnerre de la foudre,

poussèrent à l'envi le rugissement des lions.

Aussitôt Sougrîva, que cette vaste clameur et la _voix de_ Târâ

avaient tiré du sommeil, entra dans la salle du conseil pour

délibérer avec ses ministres.

Le plus éminent des conseillers, _Hanoûmat_, le fils du Vent,

commence par se concilier la faveur de Sougrîva et lui tient ce

langage, comme Vrihaspati lui-même s'adresse au roi des Immortels:

«Râma et Lakshmana, ces deux frères à la grande vigueur et

dévoués à la vérité, t'ont prêté jadis leurs secours et

c'est d'eux que tes mains ont reçu le royaume. Un seul de ces deux,

Lakshmana se tient à la porte, son arc à la main, et les singes

tremblants ont jeté ce cri d'épouvante à sa vue. Lakshmana, qui

sait manier les rênes de la parole, vient ici, monté, suivant

l'ordre de Râma, sur le char de sa résolution.»

À ces mots d'Hanoûmat: «Il en est ainsi!» dit Angada, saisi

de tristesse; et, là-dessus, il ajoute ces paroles à son père

_adoptif_: «Admets-le devant toi, ou bien arrête-le dans sa marche;

fais ce que tu penses convenable; il est certain que Lakshmana vient

ici d'un air furieux; mais nous ignorons tous quelle peut être la

cause de sa colère.»

Sougrîva, courbant un peu la tête, réfléchit un instant; et quand

il eut pesé le fort avec le faible des paroles qu'Hanoûmat et ses

autres ministres venaient ainsi de lui adresser, le monarque, expert

à manier le discours, tint ce langage à tous ses conseillers, d'une

grande habileté dans les délibérations: «Je ne trouve en moi nulle

faute, soit en parole, soit en action, pour m'expliquer cette

colère, qui pousse vers nous Lakshmana, ce frère du noble Raghouide.

Peut-être mes ennemis jaloux, et qui guettent sans cesse une

occasion, auront-ils fait tomber dans les oreilles de Râma les

insinuations d'une faute dont je suis innocent.

«L'amitié est facile à gagner de toutes les manières; mais elle

est difficile à conserver: un rien suffit à briser l'affection par

suite de l'inconstance des esprits. Je suis donc infiniment inquiet

au sujet du magnanime Râma, parce qu'il me fut impossible jusqu'ici

d'acquitter avec le mien cet éminent service, que j'ai reçu de sa

_faveur_.»

À ces mots du monarque, Hanoûmat lui fit cette réponse au milieu de

ses ministres quadrumanes:

Le Râmâyana - tome premier Poème sanscrit de Valmiky · 第 25 / 26 段