«Ce roi des oiseaux mérite de ma reconnaissance le même culte et

les mêmes honneurs que Daçaratha, le fortuné monarque d'illustre

mémoire. Apporte du bois, Lakshmana; j'en vais extraire le feu; je

veux rendre les devoirs funèbres à cet Indra des oiseaux, qui reçut

la mort à cause de moi.» À ces mots, Râma, le devoir incarné, mit

Djatâyou sur la pile de bois allumé et réduisit en cendres le

roi des vautours: puis il se plongea dans l'onde avec le fils

de Soumitrâ, et les deux frères à l'instant de célébrer la

cérémonie de l'eau funéraire à l'intention de l'oiseau mort.

Ensuite, le héros illustre abattit un cerf; il coupa ses chairs

en morceaux et les abandonna aux oiseaux, dans un lieu de la forêt

tapissé de frais gazons. Enfin il prononça lui-même sur le volatile

défunt, pour son entrée dans le Paradis, ces mêmes prières que les

brahmes ont coutume de réciter sur un homme trépassé. Cela fait,

les deux fils du plus noble des hommes descendent à la rivière

Godâvarî, et présentent de nouveau l'onde funèbre aux mânes

du roi des vautours. Honoré de ces pieuses obsèques par ce _royal

anachorète_, semblable à un grand rishi, l'âme du monarque emplumé

qui avait affronté une entreprise si glorieuse, mais si difficile,

et reçu la mort en combattant, parvint à la voie sainte, suprême et

fortunée.

Le lendemain, ils se lèvent à l'aube naissante et vaquent ensemble

aux prières du jour. Ce devoir accompli, les deux héros à la grande

force abandonnent le Djanasthâna désert et tournent leurs pas à

la recherche de Sîtâ vers la plage occidentale. De là, ces deux

Ikshwâkides, armés d'arcs, de flèches et d'épées, arrivent devant

un chemin non battu. Ils virent une immense forêt, impraticable,

hérissée de hautes montagnes et toute couverte de maintes lianes,

d'arbrisseaux et d'arbres.

Or, Lakshmana au coeur pur et vertueux, au langage de vérité, à la

grande splendeur, dit ces mots, les mains jointes, à son frère, de

qui l'âme était pleine de tristesse:

«Je sens mon bras qui tremble fortement; le trouble agite mon coeur:

je vois, guerrier aux longs bras, des prodiges qui nous sont tous

contraires. Des augures se montrent avec des formes sinistres: assieds

ton âme, héros, sur une base inébranlable, car ces présages nous

annoncent un combat à soutenir dans l'instant même.»

Dans ce moment s'offrit à leurs yeux un torse énorme, de la couleur

des sombres nuages, hideux, bien effrayant à voir, difforme, sans

cou, sans tête, et couvert de soies piquantes, avec une bouche armée

de longues dents au milieu du ventre. D'une élévation colossale, ce

tronc égalait pour la hauteur une grande montagne et résonnait avec

le fracas des nuées, où bondit le tonnerre. Il n'avait qu'un oeil

très-fauve, long, vaste, large, immense, placé dans la poitrine, et

dont la vue embrassait une distance infinie. Détruisant tout et

d'une force _sans mesure_, il dévorait les ours farouches et les

plus grands éléphants: jetant çà et là ses deux bras horribles

et longs d'un yodjana, il empoignait dans ses mains les divers

quadrupèdes ou volatiles.

À peine les deux frères avaient-ils parcouru l'intervalle d'une

lieue seulement, qu'ils furent saisis par ce colosse aux longs bras.

Embrassés fortement par le monstre que tourmentait la faim, les deux

héros, entraînés vers le _tronc difforme_, virent alors ses bras

semblables à des massues ou pareils aux trompes des plus grands

éléphants; ses bras, couverts de poils aigus avec des mains armées

d'ongles secs, longs, horribles comme des serpents à cinq têtes.

Portant leurs arcs, leurs épées et leurs flèches, nos deux

guerriers, entraînés malgré eux par ses bras et tirés déjà près

de sa bouche, eurent grande peine à s'arrêter sur les bords.

Il ne put néanmoins, en dépit de ses bras, jeter dans sa gueule

ces deux héroïques frères, Râma et Lakshmana, qui résistaient

de toute leur force. Alors ce Dânava redoutable, Kabandha aux longs

bras, dit à ce couple de frères, armés d'arcs et de flèches: «Qui

êtes-vous, _guerriers_ aux épaules de taureaux, qui portez des arcs

et de grandes épées; vous, qui êtes venus dans ces bois horribles

et vous êtes approchés de moi pour être ma pâture? Dites-moi et

quel est votre but, et quelle raison vous amène ici, et pourquoi,

venus dans ma région, où la faim me tourmente, vous deux,

restez-vous là?»

À ces mots du cruel Kabandha, l'aîné des Raghouides, le visage

glacé _d'épouvante_, dit à son frère: «Nous sommes tombés d'une

infortune dans un plus grand malheur; désastre épouvantable et sûr,

où nous perdrons la vie sans avoir eu même le bonheur de recouvrer

ma bien-aimée!»

Tandis qu'il parlait ainsi, l'auguste fils du roi Daçaratha, ce

héros fameux, au courage inébranlable, à la vigueur infaillible,

jetant les yeux sur Lakshmana, de qui tout l'extérieur annonçait la

fermeté d'âme, conçut aussitôt la pensée de couper les bras du

colosse.

Aussitôt ces deux Raghouides, qui savaient le prix du temps et du

lieu, dégainent leurs cimeterres et tranchent les deux membres à

l'endroit où ils s'emboîtaient aux épaules. Râma, qui se trouvait

à droite, coupa de son épée le bras droit et le sépara de

l'épaule, tandis que le héros Lakshmana vivement abattit le bras

gauche. Le grand Asoura au corps de géant tomba, ses deux bras

coupés, remplissant de ses cris, comme un nuage orageux, la terre,

le ciel et tous les points cardinaux. Ensuite, inondé de sang, mais

joyeux à la vue de ses bras coupés, le Démon interroge ainsi les

deux héros: «Qui êtes-vous?»

À la question de ce torse mutilé, Lakshmana, aux signes heureux,

à la vigueur immense, répondit en ces termes: «Ce guerrier-ci est

l'héritier d'Ikshwâkou; sa renommée est grande; il se nomme Râma:

sache que moi, je suis Lakshmana, son frère puîné. Tandis que ce

héros, égal aux Dieux pour la puissance, habitait dans la forêt

déserte, un Rakshasa lui a ravi son épouse, et Râma vient ici la

chercher. Mais toi, qui es-tu? Ou pourquoi demeures-tu en ces bois,

tronc épouvantable par tes jambes tronquées et ta bouche enflammée

au milieu du ventre?»

Plein d'une joie suprême à ces mots de Lakshmana, car il se

rappelait alors ce qu'Indra jadis lui avait dit, Kabandha fit cette

réponse: «Héros, soyez tous deux les bienvenus! c'est ma bonne

fortune qui vous amena dans ces lieux! c'est ma bonne fortune qui vous

inspira de me trancher ces deux bras, semblables à des massues!

«Dévoré par la faim, dans ma vertu éteinte, je ne faisais grâce

à rien de ce qui passait à ma portée, gazelle ou buffle, ours et

tigre, éléphant ou homme! Mais aujourd'hui que j'ai vu, dans le

profond chagrin où j'étais plongé; aujourd'hui que j'ai vu, dans le

malheur où j'étais enchaîné, les deux héros de Raghou, il n'est

pas au monde un être plus heureux que moi!

«Jadis, j'étais sur la terre séduisant par ma beauté et semblable

même à l'Amour; une faute commise un jour me fit tomber dans ces

formes-ci tout à fait contraires. C'est le venin d'une malédiction

qui a changé mes attraits en cette difformité hideuse, repoussante,

qui inspire la terreur à tous les êtres et telle enfin _que vous

voyez_.

«Ma beauté fut célèbre dans les trois mondes, elle était au

delà de toute imagination, comme si tous les charmes, partagés entre

Çoukra, la lune, le soleil et Vrihaspati étaient réunis dans une

seule personne. Je suis un Dânava, mon nom est Danou, je suis le

fils moyen de Lakshmî, _déesse de la beauté_: apprends que c'est la

colère d'Indra qui m'a revêtu de ces formes hideuses.

«Une terrible pénitence me rendit agréable au père des créatures:

il m'accorda une longue vie en récompense, et ce don remplit mon âme

_d'un vain orgueil_. «Maintenant qu'une longue vie m'est donnée,

pensai-je, qu'est-ce qu'Indra peut me faire?» et là-dessus je

défiai Indra même au combat. Mais son bras, déchaînant sur moi sa

foudre aux cent noeuds, fit rentrer dans mon corps et ma tête et mes

jambes. Je le conjurai en vain _de me donner la mort_, il ne voulut

pas m'envoyer au noir séjour d'Yama: «Non! dit-il, que la parole de

Brahma subsiste dans sa vérité!»

«Alors, devenu ce que tu vois, rejeté hors de ma beauté, avec ma

splendeur éteinte, je dis au roi des Immortels, en réunissant les

paumes de mes deux mains à _l'endroit où n'était plus_ mon front:

«Transformé par la foudre, les jambes tronquées et ma bouche

rentrée dans mon corps avec ma tête, comment puis-je sans manger

vivre encore une très-longue vie?» À ces mots, le roi des Immortels

me donna ces bras longs d'un yodjana et me fit au milieu du ventre

cette bouche munie de ses dents acérées. Grâces à mes longs bras,

j'entraîne à moi de tous côtés dans la grande forêt éléphants,

tigres, ours, gazelles, et je fais d'eux ma pâture. Indra me dit

alors: «Tu iras au ciel, quand Râma et Lakshmana t'auront coupé les

deux bras dans un combat.»

«Tu es Râma, je n'en puis douter, car nul autre que toi ne pouvait

me donner la mort, suivant les paroles que m'a dites l'habitant du

ciel. Je veux me lier de société avec vous, hommes éminents, et

jurer à vos grandeurs une _éternelle_ amitié, en prenant le feu

même à témoin.»

Quand Danou eut achevé ces mots, le vertueux Raghouide lui tint ce

langage en présence de Lakshmana: «Sîtâ est mon illustre épouse:

Râvana me l'a ravie, sans rencontrer d'obstacle, car mon frère et

moi nous étions sortis du Djanasthâna. Je connais le nom seulement

de ce Rakshasa, mais nous ne savons ni quelle est sa forme, ni quelle

est sa demeure, ni quelle est sa puissance.

«Parle-nous de Sîtâ, de son ravisseur et du lieu où mon épouse

fut emmenée: fais-nous ce plaisir infiniment agréable, si tu en sais

quelque chose dans la vérité. Il te sied d'agir ainsi par compassion

pour nous, errants, malheureux, accablés de chagrins et voués

nous-mêmes au secours des _opprimés_.»

À ces mots de Râma composés de syllabes attendrissantes, Danou,

habile à manier la parole, fit cette réponse au fils éloquent

de Raghou: «Je n'ai plus ma science céleste; je ne connais pas

ta Mithilienne; mais je pourrai t'indiquer un être qui doit la

connaître, quand, de ce corps brûlé sur le bûcher, je serai passé

dans mon ancienne forme.

«Tandis que le soleil marche encore avec son char fatigué,

creuse-moi une fosse, Râma, et brûle-moi suivant les rites.»

À ces mots, les deux héros à la grande force, Râma et Lakshmana,

élèvent sur la montagne un lit de gazons, y portent Kabandha sur

leurs épaules, font sortir le feu du bois frotté contre le bois,

déposent le tronc inanimé dans une fosse et se mettent à construire

le bûcher par-dessus.

Alors, avec de grands tisons allumés, Lakshmana mit le feu de tous

côtés à la pile de bois, et le bûcher flamboya entièrement. Le

feu consuma lentement ce grand corps de Kabandha, pareil à une masse

de beurre clarifié, et la moelle en fut cuite dans les os.

Soudain, secouant les cendres du bûcher, s'envola rapidement au sein

des cieux le beau Danou, joyeux, paré de tous ses membres, regardant,

_comme un Dieu_, sans cligner ses paupières et portant sur des habits

sans tache une guirlande de fleurs cueillies sur l'arbre céleste

Santâna. Autour de lui flottait sa robe lumineuse, immaculée; et,

tout radieux, illuminant de sa vive splendeur tous les points du ciel,

il se tenait dans les airs sur un char attelé de cygnes, ravissant

l'âme et les yeux.

_L'être fortuné_ qui marchait dans les cieux _et qui naguère

était_ Kabandha: «Apprends, fils de Raghou, dit-il à Râma, qui

doit un jour te rendre Sîtâ. Près d'ici est une rivière nommée

Pampâ, dans son voisinage est un lac; ensuite, une montagne appelée

Rishyamoûka: dans ses forêts habite Sougrîva, personnage à la

grande vigueur, qui peut changer de forme à sa fantaisie. Va le

trouver: il est digne de tes hommages et mérite que tu l'honores d'un

pradakshina.

«Heureusement pour toi, Râma, ce vertueux singe, nommé Sougrîva,

fut renversé du trône par son frère en courroux, Bâli, fils du

soleil. Depuis lors, ce héros magnanime, accompagné de quatre

singes fidèles, habite la haute montagne Rishyamoûka, que la Pampâ

embellit de sa fraîche lisière. Va sur-le-champ, fils de Raghou, et

ne tarde pas à faire de lui ton ami: avec lui pour allié, je vois

ton entreprise bientôt couronnée du succès. Lève-toi, homme pieux;

mets-toi en route à l'instant et va, tandis que le _flambeau du_

soleil est allumé, t'aboucher avec le monarque reconnaissant des

singes.»

«Que la félicité t'accompagne! adieu!» disent les deux Raghouides

au glorieux Kabandha, qui planait dans le sein des airs. «Et vous

aussi, allez, répondit le Dânava, pour le succès de l'affaire

_où vous êtes engagés_.» Ainsi congédiés, les deux rejetons de

Kakoutstha rendent leurs hommages à Danou et partent bien contents.

* * * * *

Hâtés par le désir de voir Sougrîva, les deux voyageurs traversent

des lieux couverts de montagnes, dont les arbres étaient chargés de

fruits doux comme le miel. Après une station d'une seule nuit sur

le dos _gazonné_ des montagnes, ces héros continuent leur voyage le

premier jour dès l'aube naissante.

Enfin, quand ils eurent mesuré une longue route, ornée de bois

variés, les deux Raghouides s'approchèrent du rivage occidental de

la Pampâ.

Sous l'éventail d'un frais zéphir au souffle caressant, Râma joyeux

sentit avec le Soumitride se dissiper toute sa fatigue, au spectacle

de ces arbres, les rameaux chargés de fleurs et de fruits, les

voûtes retentissantes du concert des kokilas; à la vue de cette

terre aux surfaces tapissées d'herbes nouvelles, douces, fraîches

et bleu-foncé, à l'aspect de cette Pampâ, bien ravissante et comme

enflammée par des lotus brillants à l'égal du soleil dans son

enfance _du matin_. En contemplant cette rivière limpide, fortunée,

charmante à voir, ces deux héros à l'immense vigueur furent

enivrés d'une joie aussi vive que Mitra et même Varouna, ce jour

où sous leurs yeux ils virent le grand fleuve du Gange sortir de la

création à la voix des rishis.

* * * * *

La vue de ces deux magnanimes héros jetait dans une extrême

inquiétude Sougrîva et ceux qui suivaient sa fortune. L'esprit

assiégé de _mille_ pensées, le roi des singes résolut de quitter

la montagne. Observant que ces deux héros paraissaient d'une vigueur

immense et porter des arcs formidables, il ne pouvait calmer son âme;

et, le coeur assailli d'anxiété, il regardait autour de lui tous les

points de l'espace.

Le prince des quadrumanes ne pouvait rester en place un seul

instant. Il se mit à réfléchir; et, plein de trouble, dit à ses

conseillers: «Voici deux espions, que Bâli même envoie dans cette

forêt impénétrable sous la forme empruntée de ces deux hommes, qui

viennent ici, vêtus d'habits faits d'écorce!»

Les optimates singes passent aussitôt de leur cime dans une autre

cime de la montagne.

Quand Sougrîva eut sauté de sommet en sommet, rapide comme le

vent ou les ailes de Garouda, il s'arrêta enfin sur la crête

septentrionale du Malaya, où ses hommes des bois vinrent se rallier

à lui sur les pics inaccessibles de cette grande montagne; et leur

marche effrayait alors chats-pards, antilopes et tigres. Réfugiés

sur la haute montagne, les conseillers de Sougrîva s'approchent du

roi des singes et se tiennent devant lui, joignant leurs paumes en

coupe à la hauteur du front. Ensuite, le sage Hanoûmat tient ce

langage plein de sens au monarque tout ému, en défiance contre

une scélératesse de Bâli: «Pourquoi, l'esprit troublé, cours-tu

ainsi, roi des singes? Je ne vois point ici ton cruel frère

aîné, cet artisan de crimes, le farouche Bâli, qui t'inspire une

continuelle inquiétude.»

À ces paroles du singe Hanoûmat, Sougrîva lui répondit alors en

ces paroles d'une grande beauté: «Au coeur de qui n'entrerait pas

la crainte, à la vue de ces deux archers aux grands yeux, aux longs

bras, au courage héroïque, à la vigueur immense? C'est Bâli, je

le crains, Bâli même, qui expédie vers nous ces deux hommes

formidables. Les rois ont beaucoup d'amis: ils aiment à frapper leurs

ennemis; un être de condition vulgaire ne peut bien les connaître:

mais toi, singe, quoique tu ne sois pas un roi, tu peux néanmoins

pénétrer le secret de ces deux hommes à leur marche, à leurs

gestes, à leur mine, à leurs discours, à certaine altération même

dans leurs voix. Observe attentivement si leur âme est ou bonne ou

méchante, en gagnant leur confiance, en les comblant d'éloges, en

redoublant pour eux de gestes affectueux. Demande, noble singe, à ces

deux hommes, doués pleinement de beauté, quelle chose ils désirent

ici.»

Hanoûmat eut à peine entendu ces grandes paroles de Sougrîva, qu'il

s'élança de la montagne, où les racines des arbres puisaient leur

nourriture, et se porta d'un saut jusqu'au lieu où marchaient les

deux Raghouides.

Le noble singe, qui possédait la force de la vérité, ce messager

à la grande vigueur dépouilla ses formes de singe; il revêtit les

apparences d'un religieux mendiant, et, commençant par les

flatter suivant l'étiquette, il adressa aux deux héros ce langage

_insinuant_: «Pénitents aux voeux parfaits, vous qui ressemblez

au roi des Immortels, comment, anachorètes des bois, vos grandeurs

sont-elles venues dans cette contrée où vos pas jettent l'épouvante

parmi les troupes des gazelles et les autres habitants des forêts;

vous, ascètes, de qui les yeux contemplent de tous côtés les arbres

nés sur les rives de la Pampa, et qui n'êtes pas _en ce moment_

le moins bel ornement de cette rivière aux ondes fraîches? Qui

êtes-vous donc, vous, qui, remplis de force, êtes revêtus d'un

valkala; vous, héros à la couleur d'or, qui, avec le regard du lion,

ressemblez encore au lion par une vigueur sans mesure et tenez à vos

longs bras des arcs pareils à l'arc même d'Indra?

«Vous, qui possédez la beauté, la richesse des formes et la

splendeur, vous, les plus magnanimes des hommes, qui ressemblez

aux plus magnifiques éléphants, et de qui la démarche fière me

rappelle ces nobles animaux dans l'ivresse de rut?

«Cette reine des montagnes rayonne de votre lumière! Comment

êtes-vous arrivés dans cette contrée, vous, qui méritez un empire

et me semblez être des Immortels? Vous, qui avez des yeux comme les

pétales du lotus; vous au front de qui vos cheveux en djatâ forment

un diadème; vous, de qui l'un est le portrait vivant de l'autre, et

qui paraissez venir du monde des grands Dieux?

«Quand je vous parle ainsi, pourquoi ne me regardez-vous pas? Et

pourquoi ne me parlez-vous pas, à moi, que le désir de vous parler

a conduit auprès de vous? Un roi du peuple singe, âme héroïque

et juste, nommé Sougrîva, erre affligé dans le monde, fuyant les

violences de son frère. Je suis un conseiller de ce monarque; le

Vent, sachez-le, est mon père; j'ai la faculté d'aller en quelque

lieu qu'il me plaise; je prends à mon gré toutes les apparences;

j'ai changé tout à l'heure mes formes naturelles sous l'extérieur

d'un religieux mendiant, et je viens du Malaya, conduit par l'envie de

servir les intérêts de Sougrîva.»

Ensuite Râma, s'étant recueilli dans sa pensée un moment, dit

à son frère: «C'est le ministre de Sougrîva, magnanime roi des

singes. Réponds, Soumitride, en paroles flatteuses à son envoyé,

qui est venu me trouver ici, qui sait parler, à qui la vérité est

connue et de qui la bouche est l'organe de la vérité.»

Il dit: Hanoûmat entendit avec joie ce langage de Râma, et sa

pensée lui peignit en ce moment Sougrîva, l'âme troublée de

chagrin. Le singe alors de raconter, et le nom, et la forme, et l'exil

de son maître _sur le mont Rishyamoûka_, et de porter enfin toute

l'histoire de son roi à la connaissance de Râma, dans une assez

longue extension.

À ces mots, Lakshmana, que Râma invite à répondre: «Il

fut, dit-il au magnanime fils de Mâroute, il fut un roi, nommé

Daçaratha, plein de constance, ami du devoir, et de qui ce héros

appelé Râma est le fils premier né, de haute renommée, dévoué au

devoir, tempéré, doux, trouvant son bonheur dans le bien de tous les

êtres, secourable à ceux qui ont besoin de secours, accomplissant

ici les ordres de son père. En effet, ce Raghouide à l'éclatante

splendeur fut renversé du trône et banni dans les bois par son père

asservi à la vérité: je l'accompagnai; et Sîtâ, son épouse aux

grands yeux, le suivit elle-même dans l'exil, comme la lumière à la

fin du jour suit, _dans l'autre hémisphère_, le soleil aux clartés

flamboyantes. Plongé dans une vaste mer de chagrins, quoiqu'il fût

digne du bonheur, le grand monarque, père de ce héros et l'essence

même du bien pour l'univers entier, s'en est allé dans le Paradis.

«Apprends, singe, que Lakshmana est mon nom; que je suis le frère

de Râma, venu avant moi dans la condition humaine, et que ses vertus

m'attachent à son service. Dans le temps que ce prince à la vive

splendeur habitait, dépouillé de sa couronne et banni, dans les bois

_déserts_, un Rakshasa mit la fraude en jeu pour lui dérober

son épouse. Mais il ne connaît pas le Démon ravisseur de sa

bien-aimée. Il est un fils de Lakshmî, nommé Danou, et tombé dans

la condition des Rakshasas par l'effet d'une malédiction.

Suivant lui, Sougrîva, le roi des singes, peut nous donner ce

renseignement.»

Hanoûmat, se tenant face à face de Lakshmana, répondit comme il

suit: «Les hommes, doués d'intelligence, secourables aux créatures,

qui ont dompté la colère, qui ont vaincu les organes des sens, qui

sont tels que vous êtes, _méritent de_ gouverner la terre.»

Il dit; et, quand il eut d'une voix douce prononcé gracieusement ces

mots: «Allons, reprit-il, où m'attend le singe Sougrîva. En guerre

déclarée avec son frère, en butte aux vexations répétées de

Bâli et renversé du trône, _comme toi_, ce prince, qui s'est vu

aussi ravir son épouse, tremble _sans cesse_ au milieu des bois.

Accompagné de nous, Sougrîva, compatissant aux peines de Râma,

_ne peut manquer de_ s'associer à vous dans la recherche de la

Vidéhaine.»

Alors ce noble singe à la couleur d'or bruni, Hanoûmat, à la

science bien étendue, reprit ses formes naturelles et dit tout

joyeux: «Monte, ô le meilleur des rois, monte sur mon dos avec ton

frère Lakshmana; et viens, dompteur des ennemis, viens promptement

voir Sougrîva.» À ces mots, le fils du Vent, Hanoûmat au grand

corps s'en alla, portant les deux héros, où Sougrîva se tenait

_dans l'attente_.

* * * * *

Arrivé du mont Rishyamoûka aux cimes du Malaya, Hanoûmat fit

connaître les deux vaillants guerriers au magnanime Sougrîva:

«Voici le sage Râma aux longs bras, le fils du roi Daçaratha, qui

vient se réfugier sous ta protection avec son frère Lakshmana.

«Né dans la famille d'Ikshwâkou, il reçut un jour, de son

magnanime père, enchaîné par la vérité, l'injonction de s'en

aller vivre au milieu des forêts. Là, tandis qu'il habitait dans

les bois, accomplissant les ordres paternels, un Rakshasa lui a ravi

Sîtâ, son épouse, avec le secours de la magie. Dans son infortune,

ce Râma, que sa force n'a trompé jamais et de qui le devoir est

comme l'âme, vient chercher avec Lakshmana, son frère, un appui à

ton côté.»

Le roi des singes prit soudain la forme humaine, et, revêtu d'un

extérieur admirable, tint ce langage à Râma: «Ta grandeur est

façonnée au devoir, elle est pleine de vaillance, elle est amie du

bien: c'est avec raison que le fils du Vent attribue à ta grandeur

ces belles qualités. Aussi l'honneur même que j'ai maintenant de

vous recevoir est-il une riche acquisition pour moi, ô le meilleur

des êtres qui ont reçu la voix en partage. Si tu veux, sans dédain

pour ma nature de singe, t'unir d'amitié avec moi; si tu désires mon

alliance, je tends mon bras vers toi, serre ma main dans la tienne, et

lions entre nous un attachement solide.»

Dès qu'il eut ouï ces mois prononcés par Sougrîva, aussitôt Râma

de serrer la main du singe dans sa main; celui-ci prit à son tour

la main de Râma dans la sienne; puis, enflammé d'amour et d'amitié

pour son hôte, d'embrasser l'Ikshwâkide étroitement. Voyant ainsi

formée cette union, objet de leurs mutuels désirs, Hanoûmat fit

naître le feu, suivant les rites, en frottant le bois contre le

bois. Il orna le feu allumé avec une parure de fleurs, et, joyeux, il

déposa entre les nouveaux alliés ce brasier à la flamme excitée.

Ensuite ces deux princes, qui s'étaient liés d'amitié, Râma et

Sougrîva, de célébrer un pradakshina autour du feu allumé, et, se

regardant l'un l'autre d'une âme joyeuse, le Raghouide et le singe ne

pouvaient s'en rassasier les yeux.

Alors Sougrîva, de qui l'âme était fixée dans une seule pensée,

Sougrîva à la grande splendeur tint ce langage au fils du roi

Daçaratha, à ce Râma, de qui la science tenait embrassées toutes

choses.

Le Râmâyana - tome premier Poème sanscrit de Valmiky · 第 23 / 26 段