Une et deux fois elle appela Râma, et _Kâauçalyâ_, sa belle-mère,

et Lakshmana lui-même: la tremblante Vidéhaine leur jetait _en vain_

ces appels redoublés. Le monarque des Rakshasas courut alors vers

sa captive, le visage pâle d'effroi, les parures et les bouquets de

fleurs en désordre. Elle s'accrochait des mains aux sommités des

arbustes, elle serrait les grands arbres dans ses bras et poussait de

sa douce voix ces cris répétés: «Sauve-moi! sauve-moi!»

Mais lui, pareil à la mort, il saisit par les cheveux _comme_ pour

trancher sa vie, cette femme consternée, à la voix expirante,

isolée de son époux dans ces bois. À la vue de cette violence

infligée à Sîtâ, la compassion et la douleur émurent tous les

grands saints, qui habitaient dans la forêt Dandaka. Devant cet

outrage fait à Sîtâ, l'espace infini du monde avec tous les êtres

animés ou non fut enveloppé d'une profonde obscurité. Quand il

vit de son regard céleste l'infortunée subir cette injure, le père

suprême de toutes les créatures prononça lui-même ces paroles dans

sa béatitude: «Le crime est consommé!»

Elle eut beau crier: «Râma! Râma!... À moi Lakshmana!» le Démon

reprit la Vidéhaine et continua sa route dans les airs. Avec ses

membres atourés de leurs bijoux d'un or épuré, avec sa robe de soie

jaune, elle brillait alors, cette fille des rois, comme l'éclair au

milieu du ciel! Sa robe jaune, que l'air soulevait par-dessus Râvana,

jetait son éclat sur le géant et lui donnait les apparences d'une

montagne, dont la cime est embrasée par le feu.

En voyant, sur le fond du ciel, sa figure immaculée se détacher

du sein de son ravisseur, on eût dit la lune, qui se lève, après

qu'elle a percé un sombre nuage.

Un pied de la _belle_ Vidéhaine laissa échapper son bracelet, qui

tomba sur la terre, éclatant comme le feu et pareil à un disque

d'éclairs.

Les bijoux de la Vidéhaine et tous ses joyaux couleur du feu

tombaient du ciel rapidement sur la terre, semblables à des étoiles

qui se détachent du firmament. Son blanc et riche fil de perles se

rompit au milieu du sein et parut dans sa chute comme le Gange, qui

se répand du ciel sur la terre. Battus par le vent, tous les arbres,

habités par les familles des oiseaux _les plus_ variés, semblaient

dire avec le bruit de leurs cimes émues: «Ne crains pas! ne crains

pas!»

Irrités contre son ravisseur, les lions, les tigres, les éléphants,

les gazelles couraient après Sîtâ dans la grande forêt et

marchaient tous _pêle-mêle_ derrière son ombre. Quand le soleil

consterné vit ce rapt de _l'auguste_ Vidéhaine, son disque pâlit et

son brillant réseau de lumière disparut.

«Il n'y a plus de justice! D'où viendra maintenant la vérité? Il

n'y a plus de rectitude! Il n'est plus de bonté!» Ainsi, partout où

Râvana emportait l'épouse de Râma, ainsi gémissaient dans le

ciel toutes les créatures, à la vue de cette violence infligée à

l'illustre Vidéhaine, qui appelait de sa voix aux syllabes douces:

«Hâ! Lakshmana!... à moi, Râma!» et qui jetait, _hélas! toujours

en vain_, des regards multipliés sur toute la surface de la terre.

* * * * *

Chemin faisant, la sage Vidéhaine, enlevée dans le sein de Râvana,

dit en pleurant, ses yeux rouges de larmes et de colère, au monarque

des Rakshasas, de qui les yeux inspiraient la terreur: «Tu montres

bien ici, roi des Rakshasas, ton courage sans pareil! Cette prouesse,

vil Démon, ne te fait-elle pas rougir, toi, qui veux m'enlever,

abusant de la force et sachant que je suis abandonnée! C'est toi qui,

voulant me ravir à mon époux, que tu n'osais affronter, oui! c'est

toi, âme corrompue, qui le fis écarter de sa chaumière avec ce

prestige d'une gazelle, ouvrage de la magie! Tu montres bien ici, roi

des Rakshasas, ton courage sans pareil! Tu m'as conquise, _vraiment_!

dans un noble combat, où ton nom fut proclamé _à haute voix_! Ce

cri, qui ressemblait à la voix de Râma, ce cri de détresse, qui

déchira mon coeur, n'était qu'un artifice de toi! Comment n'as-tu

pas de honte, vil Démon, après que tu as commis une telle action, le

rapt d'une femme en l'absence de son mari!

«Râma fut éloigné ainsi _de l'ermitage_: toi, voici que tu fuis!

alors, qu'est-il possible de faire? Attends un instant, et tu ne t'en

iras pas avec le souffle de la vie!»

C'est ainsi que le scélérat enlevait, malgré sa résistance, cette

infortunée toute pantelante, baignée de larmes, plongée dans

le chagrin, horriblement tourmentée, plusieurs fois malade et qui

exhalait des plaintes touchantes, précédées par des gémissements.

Il dirigea sa marche le front tourné vers la rivière Pampâ, mais

d'un esprit agité jusqu'à la démence. Une fois ce cours d'eau

franchi dans son vol, le roi des Rakshasas tendit vers le mont

Rishyamoûka, tenant la Mithilienne en pleurs dans ses bras! La

princesse enlevée n'aperçut nulle part un défenseur, mais elle vit

sur le sommet de la montagne cinq des principaux singes. La Djanakide

aux grands yeux, à la taille charmante, jeta au milieu des cinq

quadrumanes ses brillantes parures et son vêtement supérieur, tissu

de soie avec un éclat d'or: «S'ils allaient raconter ce fait à

Râma!» pensait-elle, ses regards attachés sur la terre et ses yeux

versant des larmes. D'un mouvement rapide, elle fit tomber au

milieu d'eux l'habillement avec les joyaux; et, dans son agitation

intérieure, le monstre aux dix têtes ne s'aperçut pas que Sîtâ

jetait aux pieds des singes tous ses bijoux, et même que cette

femme à la taille gracieuse n'avait plus ni sa divine aigrette de

pierreries ni aucune de ses parures. Les chefs des singes, tournant

vers Sîtâ les regards curieux de leurs yeux bistrés, virent alors

cette dame aux grands yeux, qui invectivait Râvana.

* * * * *

Parvenu dans sa grande cité aux larges rues bien distribuées, il

déposa enfin sa victime, comme Mâya l'Asoura déposa jadis _la

Déesse_ Mâyâ. Le monarque aux dix têtes appela des Rakshasîs

à l'aspect épouvantable et leur intima ses volontés pour la

surveillance de sa captive: «Consacrez, dit-il à ces furies, qui

toutes, debout et réunies devant lui, tenaient leurs deux paumes

rassemblées en coupe _à la hauteur du front_; consacrez sans

négligence toute votre attention à faire que personne en ces lieux,

ni homme ni femme, ne parle à cette Vidéhaine sans ma permission.

Donnez-lui tout ce qu'elle désire en parfums, fourrures,

habillements, or, pierreries ou perles; je l'accorde... _Ne l'oubliez

pas_! elle n'attache aucun prix à sa vie, celle qui dira jamais,

sciemment ou même à son insu, une parole qui soit désagréable à

_ma_ Vidéhaine!»

* * * * *

Quand le Démon eut fait entrer sa captive dans Lankâ, Brahma joyeux

tint ce langage à Çatakratou: «C'est pour le bien des trois mondes

et pour le mal des Rakshasas, dit le père des créatures au roi

des Immortels, que Râvana, l'âme cruelle, a conduit Sîtâ dans sa

ville.

«Cette dame de la plus haute noblesse, fidèle à son époux et qui a

toujours vécu dans les plaisirs, ne voyant plus son mari et consumée

de chagrins, parce qu'elle en est séparée, n'ayant plus maintenant

sous les yeux que des Rakshasas et harcelée sans cesse par les

menaces de leurs femmes: «Comment, se dira-t-elle, entrée dans

Lankâ, ville bâtie sur une île de la mer, souveraine des rivières

et des fleuves; comment Râma saura-t-il que l'on me retient ici et

que j'y marche sur la ligne de mes devoirs?»

«Roulant cette pensée en soi-même, captive, isolée dans sa

faiblesse, elle refusera toute nourriture, soutien de la vie,

et renoncera sans doute à l'existence. De nouveau, il me vient

aujourd'hui cette crainte que Sîtâ ne veuille plus supporter le

poids de sa vie. Va donc promptement, fils de Vasou, console Sîtâ,

entre chez elle et présente-lui _de ma part_ ce vase de beurre

céleste et clarifié.» À ces mots, le Dieu Indra partit,

accompagné du Sommeil, pour la ville soumise aux lois de Râvana.

_Ils arrivent_, et le saint meurtrier du _mauvais Génie_ Pâka dit

à son compagnon: «Sommeil, trouble ici les paupières des femmes

Rakshasîs!» Invité de cette manière, le Dieu qui préside au

sommeil, plein d'une joie suprême, les endormit toutes pour le

succès du roi des Immortels.

L'occasion favorable ainsi donnée, la Divinité aux mille regards

s'approcha de Sîtâ et l'auguste époux de Çatchî commença par lui

inspirer de la sécurité: «Je suis le roi des Dieux: la félicité

descende sur toi! lui dit-il; jette les yeux sur moi, femme au candide

sourire! Ton noble Raghouide, fille du roi Djanaka, jouit avec son

frère d'une bonne santé. Un jour, ce prince équitable viendra

lui-même dans cette Lankâ, soumise aux lois de Râvana. Environné

d'ours et de singes par milliers de kotis, ce _digne_ enfant de

Raghou, accompagné de son frère et suivi de son armée, t'emmènera

dans sa ville, après qu'il aura fait mordre la poussière à tous

les Rakshasas, grâce à la vigueur de son bras, et tué Râvana même

dans une bataille. _Oui_! Djanakide, vainqueur de Râvana et de son

armée, ce puissant guerrier t'emmènera de ces lieux sur le char

Poushpaka: étouffe le souci qui te ronge le coeur! Pour en assurer le

succès, je vais prêter mon aide à l'entreprise de ce roi magnanime:

ainsi ne te livre pas à la douleur, fille du roi Djanaka.

«Grâces à moi, ce héros à la grande vigueur franchira l'Océan:

c'est déjà moi, noble femme, qui ai su me procurer ici le sommeil de

tes Rakshasîs par les enchantements de la magie.

«Prends ce vase de beurre clarifié, que je te présente; mets le

temps à profit et mange, éminente Dame, cet aliment délicieux,

suprême, divin! Une fois que tu auras goûté ce mets, reine

charmante, tu ne seras plus affligée, très-vertueuse et noble

Dame, ni par la faim, ni par les maladies horribles ou même par la

pâleur.»

À ces mots, toute remplie de doute: «Comment saurai-je, lui dit

Sîtâ, que c'est bien Indra, le divin époux de Çatchî, que je

vois présent ici devant mes yeux? Si tu es vraiment le roi même des

Immortels, montre-moi sans tarder les signes auxquels on reconnaît

un Dieu et dont j'ai entendu traiter mainte fois en présence de mon

instituteur spirituel!»

À ces mots de Sîtâ, le fils de Vasou fit ce qu'elle demandait: il

se tint sans toucher la terre de ses pieds et regarda sans cligner les

yeux. Reconnaissant à ces traits qu'il était véritablement le

roi des Dieux, la Mithilienne dit alors pleine de joie: «Je te vois

maintenant de la manière que t'ont vu le roi mon beau-père et le

souverain de Mithila, mon père: tu es, divin Indra, le protecteur de

mon époux. Il vit donc heureux, mon noble Raghouide, avec son frère

sous ta céleste protection! J'en reçois la nouvelle avec bonheur,

Dieu à la force immense. Ce lait immortel et suprême, donné par

toi, je le bois, comme tu m'y invites, à l'accroissement de la

famille des Raghouides!»

Ensuite, ayant pris la coupe aux mains du grand Indra, la Mithilienne

au candide sourire l'offrit d'abord à son époux, ensuite à

Lakshmana: «Puissent longtemps vivre mon époux à la force puissante

et son frère!» Elle dit; et sur ces mots, la Vidéhaine mangea cet

aliment fortuné. Quand elle eut pris cette réfection, la Dame au

charmant visage sortit de l'épuisement où l'avait jetée la faim:

puis, Mahéndra, lui ayant raconté l'histoire des événements à

venir, s'éleva dans les airs et partit.

* * * * *

Une fois qu'il eut tué le Démon, qui savait prendre à son gré

toutes les formes, ce Mârîtcha, qui marchait devant lui sous les

apparences d'une gazelle, Râma, quittant cette partie du bois,

retourna chez lui.

Quand il songeait aux moyens avec lesquels Mârîtcha l'avait écarté

de sa chaumière; à la manière dont cette gazelle d'or, frappée de

sa flèche, avait laissé voir le Rakshasa, _qui s'était caché dans

ses formes_; au cri, que le Démon avait jeté _en expirant_: «À

moi, Lakshmana!..... Je suis mort!.....» Cette voix, _imitant la

mienne_, se disait-il plein d'angoisse, a dû procurer aux Rakshasas

cette favorable occasion qu'ils désiraient bien trouver! Daigne

le ciel garder Sîtâ délaissée dans la grande forêt; car leur

défaite dans le Djanasthâna a soulevé contre moi la haine des

Rakshasas!»

Tandis qu'il agitait ces réflexions en lui-même, le Raghouide

_inquiet_ rencontra Lakshmana accourant à sa rencontre avec une

splendeur éteinte. À ce héros triste, abattu, consterné, le visage

altéré, Râma encore plus consterné lui-même de jeter ces mots

avec tristesse et plein d'abattement. «Hâ, Lakshmana! que tu as fait

une chose blâmable de venir ici, abandonnant Sîtâ dans cette forêt

déserte, infestée par les Rakshasas! Je ne puis en douter maintenant

d'aucune manière: la fille du roi Djanaka est égorgée ou même

dévorée par les Démons, qui habitent dans ces bois. Car de

sinistres augures se montrent à nos yeux en plus grand nombre.

Puissions-nous retrouver saine et sauve notre chère Vidéhaine! En

effet, cet animal, qui m'avait séduit avec ses apparences de gazelle,

m'attira loin par des allèchements donnés à mon espérance; mais,

frappé enfin d'une flèche après une grande fatigue, il abandonna

ses formes de gazelle et ne montra plus en lui qu'un Rakshasa!»

Après qu'il eut fouillé toute sa retraite, le Raghouide, pénétré

de la plus vive douleur, interrogea le fils de Soumitrâ au milieu de

son ermitage: «Quand je t'avais donné, plein de confiance en toi,

la belle Mithilienne à titre de dépôt dans cette forêt déserte,

infestée par les Rakshasas, comment s'est-il fait que tu l'aies

abandonnée pour venir me trouver? Ton arrivée _inattendue_ vers moi,

après ce délaissement de Sîtâ, a troublé véritablement toute mon

âme en y jetant _soudain_ le soupçon d'un horrible forfait. À

peine t'eus-je aperçu de loin marchant au milieu des bois sans être

accompagné de Sîtâ, que je sentis battre mon coeur, Lakshmana,

trembler mon oeil et mon bras gauches.»

À ces mots, le Soumitride aux signes heureux, Lakshmana, tout plongé

dans la douleur et le chagrin, fit cette réponse au noble enfant de

Raghou: «Ce n'est pas de moi-même, par un acte de mon plein gré,

que je suis venu, abandonnant Sîtâ. Elle m'en a donné l'ordre

elle-même, et là-dessus je suis parti. En effet, ces mots:

«Lakshmana, sauve-moi!» ce cri, que le noble _Démon_ avait jeté au

loin à travers une vaste expansion, est tombé dans l'oreille de la

Mithilienne. À ce cri de détresse, elle, inquiète dans sa tendresse

pour son époux: «Va! cours!» m'a-t-elle dit, baignée de larmes et

palpitante de terreur. Quand elle m'eut plusieurs fois répété cet

ordre: «Pars!» alors moi, qui désirais faire ce que tu avais pour

agréable, je dis à ta Mithilienne: «Je ne vois personne qui puisse

mettre, Sîtâ, ton époux en danger.

«Rassure-toi! cette parole, à mon avis, est un prestige et non une

réalité. Comment lui, ce noble prince, qui serait le sauveur des

treize Dieux mêmes, aurait-il pu dire cette lâche et méprisable

parole: «Sauve-moi!» Pour quelle raison et par quelle bouche,

imitant la voix de mon frère, furent jetés ces mots étranglés:

«Sauve-moi, fils de Soumitrâ?» _C'est là précisément ce dont

je me défie!_ Loin de toi ce trouble, où je te vois tombée! Sois

tranquille! N'aie point d'inquiétude! Il n'existe pas dans les trois

mondes un homme qui puisse vaincre ton époux dans un combat: _oui_!

il est impossible à nul être, soit né, soit à naître, de gagner

sur lui une bataille!»

«À ces mots, ta Vidéhaine m'adressa, versant des larmes et d'une

âme égarée, ces mordantes paroles: «Ton coeur est placé en moi:

tu es d'une nature infiniment dépravée; mais, si mon époux

reçoit la mort, ne te flatte pas encore, Lakshmana, de posséder sa

femme!»--Ainsi invectivé par la Vidéhaine, je suis sorti indigné

de l'ermitage, mes yeux rouges et mes lèvres tremblantes de

colère.»

Au fils de Soumitrâ, qui tenait ce langage, Râma fit cette réponse,

l'esprit affolé d'inquiétude: «Tu as commis une faute, mon ami,

de quitter l'ermitage et de venir. Quoiqu'elle sût bien que c'est la

nécessité de réprimer les Démons qui m'oblige à me tenir ici

dans ces bois, ta grandeur n'a pas craint d'en sortir à ces paroles

irritées de la Mithilienne. Je ne suis pas content de toi: je

n'approuve pas que tu aies délaissé ma Vidéhaine, surtout à la

voix mordante d'une femme courroucée.»

À l'aspect de ce Djanasthâna, qui semblait aussi pleurer de tous

les côtés, Râma dit encore, poussant des cris et levant au ciel ses

deux bras luisants: «Si cachée derrière un arbre, Sîtâ, tu veux

rire de mon _inquiétude_, que la vive douleur, où ton absence m'a

jeté, noble Dame, suffise à ton badinage!... Sîtâ aime à jouer

avec ces faons apprivoisés de gazelle; mais tu ne vois point ici avec

eux, Lakshmana, leur maîtresse aux grands yeux!... Ces bijoux

d'or, Lakshmana, ces paillettes brisées d'or, avec cette guirlande,

répandues sur la terre, ils étaient dans la parure de ma

Vidéhaine!... Vois, fils de Soumitrâ! d'affreuses gouttes de sang,

pareilles à de l'or épuré, couvrent de tous côtés la surface de

la terre!

«Je pense, Lakshmana, que la sainte pénitente du Vidéha, déchirée

et percée de leurs dents, fut mise en pièces ou dévorée même par

ces Démons habiles à changer de formes. Vois ces traces, fils

de Soumitrâ! Elles signalent ici un combat livré à cause de ma

Vidéhaine, que deux Rakshasas _impurs_ se disputaient. Que devint,

_hélas_! entre ces deux noctivagues, qui se battaient pour elle, son

visage, dont l'éclat sans tache ressemble à l'astre des nuits?

«À qui appartient, mon ami, ce grand arc, avec des ornements d'or et

pareil à l'arc même d'Indra, que je vois tombé là et rompu sur la

terre! À qui était cette armure, qui gît non loin brisée, cuirasse

d'or aux ornements de pierreries et de lapis-lazuli, brillante comme

le soleil dans sa jeunesse _du matin_? À qui fut ce parasol zébré

de cent raies, mon ami, et rehaussé d'une céleste guirlande de

fleurs, que tu vois là jeté sur la terre, avec un sceptre cassé?

Héros, à quel maître furent tués dans le combat ces ânes aux

grands corps, aux formes épouvantables, aux plastrons d'or, aux

visages de vampires?

«Où est allée cette femme aux beaux yeux, aux belles dents, aux

paroles toujours pleines de convenance? Où est allée ma souveraine,

Lakshmana, après qu'elle m'eut abandonné sous le poids de mon

accablante douleur, comme la splendeur abandonne l'astre du jour sur

le front du couchant?»

Quand il eut fouillé ainsi de ses regards le Djanasthâna de tous

les côtés, le fils de Raghou, bien tourmenté par le chagrin, n'y

rencontra pas la fille du roi Djanaka.

Voyant que ses recherches ne lui avaient pas rendu son épouse, le

fils du roi Daçaratha, cet homme supérieur, que l'absence de Sîtâ

avait plongé dans une immense et terrible douleur, ne pouvait revenir

à la quiétude, comme un grand éléphant qui ne peut sortir du vaste

bourbier où il est entré, mais qui s'y enfonce de plus en plus.

Animés par le désir de voir Sîtâ, les deux héros visitèrent, et

les forêts, et les montagnes, et les fleuves, et les étangs. Râma,

secondé par Lakshmana, de fouiller toute la montagne avec ses bois et

ses bocages: ils sondèrent tous les deux les plateaux, les grottes et

les viviers fleuris de ce mont aux cimes nombreuses, couvert par des

centaines de métaux divers; mais ils ne purent nulle part rencontrer

celle _qu'ils cherchaient_.

Enfin, ils aperçurent, couché sur la terre, baigné de sang et ses

deux ailes coupées, l'oiseau géant Djatâyou, semblable aux cimes

d'une montagne. À la vue de ce volatile, Râma tint ce langage à son

frère: «On ne peut en douter, ma Vidéhaine fut dévorée ici par

ce _monstre_! Ce vautour est sans doute un Rakshasa qui erre dans la

forêt avec cette forme empruntée: il fait ici la sieste à son aise,

bien repu de ma Sîtâ aux grands yeux!

«Je vais le frapper d'un coup rapide avec mes flèches à la pointe

enflammée, qui volent droit au but, comme le Dieu aux mille

yeux frappe dans sa colère allumée une grande montagne avec son

tonnerre!»

À ces mots, encochant une flèche à son arc, il fondit irrité sur

le vautour, et la terre en fut comme ébranlée sous les pieds du

héros tout ému. Alors ce volatile infortuné, qui vomissait le sang

à pleine bouche: «Râma!... Râma! dit-il avec une voix plaintive au

Raghouide en courroux. Cette femme, que tu cherches comme une plante

salutaire dans la forêt, Sîtâ et ma vie, noble fils du roi des

hommes, c'est Râvana, qui les a ravies toutes les deux à la fois!

«J'ai vu, abusant de la force, Râvana enlever ta Vidéhaine,

abandonnée par toi, vaillant Raghouide, et par Lakshmana. J'ai volé

au secours de Sîtâ, mon fils, et j'ai renversé dans une bataille

Râvana sur le sol de la terre avec son char fracassé. Cet arc ici

rompu est à lui; c'est encore à lui cette ombrelle déchirée: c'est

à lui qu'appartient ce char de guerre, et c'est moi qui l'ai brisé.

Ici, j'ai livré à deux et plusieurs fois une longue, une affreuse

bataille à Râvana, et j'ai déchiré ses membres à grands coups de

mes ailes, de mon bec ou de mes serres. Mais, trop vite fatigué à

cause de ma vieillesse, Râvana m'a coupé les deux ailes; il prit ta

Vidéhaine sur le bras et s'enfuit de nouveau dans les airs.

Quand Râma eut reconnu Djatâyou dans le volatile qui racontait cette

histoire, il embrassa le monarque des vautours et se mit à pleurer

avec le fils de Soumitrâ. À la vue du malheureux oiseau, poussant

toutes sortes de gémissements, délaissé même dans ce lieu

impraticable et solitaire, Râma plein de tristesse tint alors ce

langage à Lakshmana: «Ma déchéance du trône, mon exil dans les

bois, la perte de Sîtâ et la mort de mon père: voilà tombés sur

moi des malheurs tels qu'ils pourraient incendier le feu même! Si

j'allais puiser de l'eau à la mer salée, on verrait sans doute cette

reine des rivières et des fleuves se tarir aussitôt que je viendrais

à toucher ses rives! Il n'est pas dans ce monde avec toutes ses

créatures, douées ou non du mouvement, un être plus malheureux que

moi, enveloppé dans cet immense filet d'infortunes! Cet ami de mon

père, ce roi des vautours, chargé d'années, le voilà donc gisant

sur la terre, frappé lui-même par l'adversité de mon Destin!»

Il dit, et Râma sur ces mots, lui montrant toute l'affection d'un

père, caressa de sa main avec Lakshmana le malheureux vautour.

«Djatâyou, si tu as encore la force d'articuler quelques mots,

parle-moi, s'il te plaît, de Sîtâ et des circonstances qui ont

amené ta mort à toi-même.

«Pour quelle raison Sîtâ fut-elle enlevée? Quelle offense Râvana

avait-il reçue de moi? ou dans quel lieu avait-il vu ma bien-aimée?

Quelle est la forme, quelle est la vigueur, quelles sont les prouesses

de ce Rakshasa? Où son palais est-il situé? Parle, mon ami; réponds

à mes questions.»

Ensuite, ayant tourné ses yeux vers le héros invincible, qui se

répandait en gémissements, Djatâyou, malade jusqu'à la mort et

l'âme toute contristée, se leva non sans peine, et recueillant ses

forces, dit à Râma ces mots d'une voix nette:

«Son ravisseur, c'est Râvana, le bien vigoureux monarque des

Rakshasas: il eut recours aux moyens de la grande magie, qui procède

avec les tempêtes du vent.

«Il t'a ravi Sîtâ à cette heure du jour que l'on appelle

Vinda[29], où le maître d'un objet perdu tarde peu à le retrouver;

circonstance à laquelle Râvana ne fit alors aucune attention.»

[Note 29: C'est-à-dire _la trouveuse_.]

Tandis que l'oiseau mourant parlait ainsi à Râma, il s'agitait sans

repos; le sang et la chair même sortaient à flots de sa bouche.

Enfin, promenant de tous côtés ses yeux inquiets, le vautour, dans

les convulsions extrêmes de l'agonie, dit encore ces paroles en

expirant: «Ce monarque, il règne à Lankâ dans une île de la mer,

qui est au midi; il est, sans aucun doute, le fils de Viçravas et le

frère de Kouvéra.» À ces mots, dans une crise de faiblesse, ce roi

des volatiles exhala son dernier soupir.

La tête du vautour s'affaissa par terre, il écarta ses jambes,

allongea son cou et retomba sur la face du sol.

À la vue du volatile gisant, la vie éteinte, comme une montagne

_écroulée_, Râma dans le plus amer des chagrins, dit ces mots

au fils de Soumitrâ: «Cet oiseau, qui parcourut de si nombreuses

années la forêt Dandaka et qui demeurait tranquillement ici dans le

séjour des Rakshasas; lui, de qui, plusieurs fois centenaire, la

vie atteignit une si longue durée, le voici maintenant qui gît

mortellement frappé; car il est impossible d'échapper à la mort!

Le Râmâyana - tome premier Poème sanscrit de Valmiky · 第 22 / 26 段