cherchant à plaire et timide, tu brilles ici d'un vif éclat, comme
un bocage en fleurs! Qui es-tu, ô toi, que ta robe de soie jaune
fait ressembler au calice d'une fleur dorée, et que cette guirlande
portée de lotus rouges et de nymphéas bleus rend si charmante à
voir? Es-tu la Pudeur,... la Gloire,... la Félicité,... la Splendeur
ou Lakshmî? Qui d'elles es-tu, femme au gracieux visage? Es-tu
l'Existence elle-même,... ou la Volupté aux libres allures? Que tu
as les dents blanches, polies, égales, bien enchâssées, femme à
la taille ravissante! Tes gracieux sourcils sont bien disposés, ma
belle, pour l'ornement des yeux. Tes joues, dignes de ta bouche, sont
fermes, bien potelées, assorties au reste du visage: elles ont un
brillant coloris, une exquise fraîcheur, une coupe élégante,
et rien n'est plus joli à voir, femme _chérie_ à la figure
enchanteresse. Tes oreilles charmantes, revêtues d'un or épuré,
mais ornées davantage par leur beauté naturelle, ont une courbe
dessinée suivant les _plus justes_ proportions. Tes mains bien faites
sont azurées comme les pétales du lotus: ta taille est en harmonie
avec tes autres charmes, femme à l'enivrant sourire. Tes pieds,
qui, réunis maintenant, se font ornement l'un à l'autre, sont d'une
beauté céleste: les plantes ont une délicatesse enfantine, et les
doigts une fraîcheur adolescente. D'une splendeur égale aux riches
couleurs du lotus, ils _ne_ sont _ni moins_ beaux _ni moins_ gracieux
dans leur marche: des étoiles de jais entre les angles rouges de tes
grands yeux nagent dans leur émail pur. Beauté de chevelure, taille
qu'on pourrait cacher dans ses deux mains! _Non!_ Je n'ai jamais vu
sur la face de la terre une femme, une Kinnarî, une Yakshî, une
Gandharvî, ni même une Déesse qui fût égale à toi pour la
beauté!
«Ce lieu est le repaire des Rakshasas féroces, qui rôdent çà et
là suivant leurs caprices. Les jardins aimables des cités aux palais
magnifiques, les belles ondes tapissées de lotus, les divins bocages
mêmes, comme le Nandana et les autres bosquets célestes, méritent
seuls d'être habités par toi. La plus noble des guirlandes, le plus
noble des vêtements, la plus noble des perles et le plus noble des
époux sont, à mon avis, les seuls dignes de toi, femme charmante aux
yeux noirs. Dame illustre, née pour jouir de tous les plaisirs de la
vie, il ne sied pas que tu habites, privée de tous plaisirs et même
dans la souffrance au milieu d'un bois désert, où tu n'as pour lit
que la terre, où tu n'as pour aliments que des racines et des fruits
sauvages.
«Qui es-tu, femme au candide sourire? Une fille des Roudras ou des
Maroutes: Es-tu née d'un Vasou? car tu me sembles une Divinité, ô
toi à la taille enchanteresse! Qui es-tu, jeune beauté, entre ces
Déesses? N'es-tu pas une Gandharvî, éminente dame? N'es-tu point
une Apsarâ, femme à la taille svelte? Mais ici ne viennent jamais
ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les hommes; ce lieu est la demeure
des Rakshasas: comment donc es-tu venue ici!»
Tandis que le méchant Râvana lui parlait ainsi, la fille du roi
Djanaka, sans confiance, s'éloignait de lui çà et là, pleine de
peur et de soupçons. Enfin cette femme à la taille charmante,
aux formes distinguées, revint à la confiance, et, se disant à
soi-même: «C'est un brahme!» elle répondit au Démon Râvana,
caché sous l'extérieur d'un religieux mendiant, l'honora et lui
offrit tout ce qui sert à l'accueil d'un hôte. D'abord, elle
apporta de l'eau; elle invita ensuite le _faux brahmane_ à manger des
aliments que l'on trouve dans les bois, et dit au scélérat caché
sous une enveloppe amie: «La collation est prête!» Quand il se vit
alors invité par Sîtâ avec un langage _franc et_ sans réticences,
le Démon, ferme dans sa résolution d'enlever par la violence cette
fille des rois, se crut déjà parvenu au comble de ses voeux.
Ensuite la noble Vidéhaine, songeant aux questions emmiellées que
Râvana lui avait adressées, y répondit en ces termes: «Je suis la
fille du magnanime Djanaka, roi de Mithila: le nom de ta servante est
Sîtâ; son mari est le sage Râma. J'ai habité une année entière
le palais de mon époux, jouissant avec lui des voluptés humaines
dans l'abondance de toutes les choses désirables. Ce temps écoulé,
le monarque, après en avoir délibéré avec ses ministres, jugea
convenable de sacrer mon époux comme associé à sa couronne. Tandis
qu'on préparait le sacre pour l'aîné des Raghouides, une reine
ambitieuse au coeur vil, nommée Kêkéyî, surprit le roi, mon
beau-père, et, tout d'abord, lui demanda l'exil de mon époux comme
une grâce destinée à payer des services que jadis elle avait rendus
au vieux monarque.
«Je ne dormirai, je ne boirai, je ne mangerai pas, _disait-elle, que
je ne l'aie obtenue_: si Râma est sacré, ce sera la fin de ma vie!
Donne sa vérité à la grâce que tu m'as jadis accordée, seigneur,
dans la guerre des Asouras contre les Dieux. Que cette même
cérémonie soit destinée à sacrer _mon fils_ Bharata; que Râma
s'en aille aujourd'hui même dans l'horrible forêt, et qu'il y reste
quatorze années ermite, vêtu avec une peau d'antilope noire et un
habit d'écorce! Que le fils de Kâauçalyâ parte donc à l'instant
pour les bois, et que l'on sacre Bharata!
«À ces mots de Kêkéyî, le monarque au grand char, mon beau-père,
la conjura avec des paroles conformes au devoir; mais elle ne voulut
pas écouter ses prières. Mon époux est un homme plein d'héroïsme,
pur, vertueux, sincère dans son langage, et qui, trouvant son
bonheur dans celui de toutes les créatures, mérite ce nom de
Râma, célèbre dans l'univers. Le monarque à la grande vigueur,
Daçaratha, son père, ne voulut pas le sacrer de lui-même pour faire
une chose agréable à Kêkéyî.
«Quand mon époux vint trouver son père à l'heure du sacre,
Kêkéyî dit à Râma, inébranlable dans ses résolutions:
«Écoute, prince de Raghou, ce qui m'a été promis par ton père:
«Je donne à Bharata, sans que personne y puisse rien prétendre,
_m'a-t-il dit_, le trône de mes ancêtres. Il est donc nécessaire,
fils de Kakoutstha, que tu ailles habiter la forêt neuf ans auxquels
seront ajoutées cinq années: ainsi, pars et sauve du mensonge la
parole de ton père.»
«Mon époux, ferme en ce qu'il a promis, obéit à sa voix et lui
répondit: «_Je le ferai!_» en présence de son père. Râma est
toujours prêt à donner, jamais à recevoir; il ne sortira point
de sa bouche une parole qui ne soit la vérité: telle est, _saint_
brahme, la sûreté de sa promesse, qu'il n'est rien au-dessus d'elle.
Un frère de Râma, né d'une autre mère et nommé Lakshmana, homme
éminent et plein de courage, se fit le compagnon de son exil. Aux
remontrances pleines de sens que fit celui-ci contre l'engagement de
son frère: «Mon âme se plaît dans la vérité!» lui répondit
ce Raghouide à la vive splendeur. Ce frère judicieux, à la grande
vigueur et fidèle à son devoir, Lakshmana suivit avec moi, son arc
à la main, Râma, qui s'en allait _dans le bois de son exil_.
«Ainsi, une _seule_ parole de Kêkéyî nous a bannis tous les trois
du royaume, et nous errons pleins de constance, ô le plus vertueux
des brahmes, dans la forêt profonde. Nous habitons ces bois tout
remplis de bêtes féroces: rassure-toi cependant; il t'est possible
d'habiter ici. Mon époux va bientôt revenir, m'apportant les plus
beaux fruits de la forêt... Dis-moi donc, _en attendant_, dis-moi
quel est ton nom, ta famille et ta race, suivant la vérité. Pourquoi
vas-tu seul ainsi dans la forêt Dandaka? Je ne doute pas, saint
ermite, que Râma ne t'accueille avec honneur. Mon époux aime la
conversation et se plaît dans la compagnie des ascètes.»
À ces mots de Sîtâ, la _charmante_ épouse de Râma, le vigoureux
Démon, blessé par une flèche de l'Amour, lui répondit en ces
termes: «Écoute qui je suis, de quel sang je suis né; et, quand tu
le sauras, n'oublie pas de me rendre l'honneur qui m'est dû.
C'est pour venir ici te voir que j'ai emprunté cette heureuse
métamorphose, moi, par qui furent mis en déroute et les hommes et
les Immortels avec le roi même des Immortels. Je suis celui qu'on
appelle Râvana, le fléau de tous les mondes; celui sous les ordres
de qui, femme ravissante, Khara gouverne ici le Dandaka. Je suis le
frère et même l'ennemi de Kouvéra, dame aux brillantes couleurs;
je suis un héros, le propre fils du magnanime Viçravas. Poulastya
était le fils de Brahma, et moi, femme, je suis le petit-fils
de Poulastya. J'ai reçu de l'Être existant par lui-même un don
_incomparable_, celui de prendre à mon gré toutes les formes et
de marcher aussi vite que la pensée. Ma force est renommée dans le
monde: on m'appelle aussi Daçagrîva[25]; mais le nom de Râvana est
_encore plus_ célèbre, femme au candide sourire, et je le dois à la
nature de mes oeuvres[26].
[Note 25: C'est-à-dire _Decem habens colla_.]
[Note 26: _Râvana_ veut dire _qui fait pleurer_.]
«Sois donc la première de mes épouses, auguste Mithilienne, sois à
la tête de toutes ces femmes, mes nombreuses épouses, au plus haut
rang elles-mêmes de la beauté. Ma ville capitale est nommée Lankâ,
la plus belle des îles de la mer; elle est située sur le front d'une
montagne et l'Océan se répand à l'entour. Elle est ornée de hauts
pitons faits d'or épuré, elle est ceinte de fossés profondément
creusés, elle porte _comme_ une aigrette de palais et de belles
terrasses. Non moins célèbre dans les trois mondes qu'Amarâvatî,
la cité d'Indra, c'est la capitale des Rakshasas, de qui le teint
imite la couleur des sombres nuages.
«C'est une île céleste, ouvrage de Viçvakarma, et large de trente
yodjanas. Là, tu pourras te promener avec moi, Sîtâ, dans ses
riants bocages; et tu n'auras plus aucun désir, noble dame, de
_revenir jamais_ habiter ces bois.»
À ces mots de Râvana, la charmante fille du roi Djanaka répondit
avec colère au Démon, sans priser davantage ses discours: «Je serai
fidèle à mon époux, semblable à Mahéndra, ce Râma, qu'il est
aussi impossible d'ébranler qu'une grande montagne et d'agiter que le
vaste Océan! Je serai fidèle à Râma, cet héroïque fils de roi,
à l'immense vigueur, à la gloire étendue, qui a vaincu en lui-même
ses organes des sens et de qui le visage ressemble au disque plein de
l'astre des nuits! Ton désir, bien difficile à satisfaire, de t'unir
à moi est celui du chacal, qui voudrait s'unir à la tigresse: il est
aussi impossible que je sois touchée par toi, qu'il est impossible de
toucher les rayons du soleil!
«Ô toi, qui veux enlever de force à Râma son épouse chérie,
c'est comme si tu voulais arracher à la gueule d'un lion, ennemi
des gazelles, la chair qu'il dévore plein de vigueur, impétueux, en
fureur même!
«La différence qu'il y a dans les bois du chacal au lion; la
différence qu'il y a du faible ruisseau à l'Océan: c'est la
différence qui existe de toi à mon noble époux!
«Tant qu'il sera debout, son arc et ses flèches dans sa main,
ce vaillant Râma, de qui la puissance est égale à celle de la
divinité aux mille yeux, tu ne pourras, si tu m'enlèves, oui! tu ne
pourras même digérer ta conquête, comme une mouche ne peut avaler
la foudre!»
C'est ainsi qu'à ce langage impur du noctivague Démon répondit
cette femme à l'âme pure; mais Sîtâ, vivement émue, tremblait en
lui jetant ces paroles, comme un bananier superbe qu'un éléphant a
brisé.
Le monarque des Rakshasas, quittant la forme de mendiant, revint à sa
forme naturelle avec son long cou et son corps de géant. À l'instant
ce noctivague Démon, frère puîné de Kouvéra, dépouillant ses
placides apparences de religieux mendiant, rentra dans la _hideuse_
réalité de son extérieur, semblable à celui de la Mort. Il avait
un grand corps, de grands bras, une large poitrine, les dents du lion,
les épaules du taureau, les yeux rouges, le corps bigarré et les
cheveux enflammés.
Le rôdeur impur des nuits jeta ces mots à Sîtâ, parée de joyaux
resplendissants, ornée des boucles noires de ses beaux cheveux, mais
qui avait comme perdu le sentiment: «Femme, si tu ne veux pas de moi
pour époux sous ma forme naturelle, j'emploierai la violence même
pour te soumettre à ma volonté! Puisque la vigueur de Râma, qui
t'a mise en oubli, te fait ainsi te glorifier devant moi, c'est que
tu n'as jamais entendu parler, je pense, de ma force sans égale! Me
tenant au sein des airs, je pourrais enlever la terre à la force
de mes bras; je pourrais même tarir l'Océan _comme une coupe_:
je pourrais tuer la Mort, si elle combattait avec moi! Je pourrais
offusquer le soleil de mes flèches aiguës; je pourrais fendre
même la surface de la terre! Vois donc, insensée, que je suis _ton_
maître, que je prends à mon gré toutes les formes, et donne à qui
je veux les biens que l'on désire!»
Quand il eut ainsi parlé, Râvana, cette âme corrompue, égaré par
l'amour, osa prendre Sîtâ, comme Bouddha[27] saisit dans les cieux
la brillante Rohinî[28].
[Note 27-28: La planète de Mercure et le 4e astérisme lunaire.]
Elle, baignée de larmes et pleine de colère: «Méchant, dit
alors Sîtâ, tu mourras immolé par la vigueur du magnanime Râma!
Insensé, tu exhaleras bientôt avec les tiens, ô le plus vil des
Rakshasas, ton dernier soupir!»
À ces mots de la belle Vidéhaine, la fureur du cruel Démon enflamma
d'un éclat fulgurant ses dix faces pareilles aux sombres nuages.
Râvana irrité brûlait, pour ainsi dire, la tremblante Vidéhaine
avec ses regards flamboyants comme le feu sous des sourcils
contractés et bien épouvantables à voir. De sa main gauche, il prit
la belle Sîtâ par les cheveux; de sa main droite, il empoigna les
deux cuisses de la princesse aux yeux de lotus. Aussitôt qu'elle se
vit dans les bras du vigoureux Démon, Sîtâ de jeter ces cris: «À
moi, cher époux!... Pourquoi, héros, ne me défends-tu pas!... À
moi Lakshmana!»
À l'aspect du monstre aux longues dents acérées, à l'immense
vigueur et semblable au sommet d'une montagne, toutes les Divinités
du bois, saisies de crainte, s'enfuirent tremblantes çà et là. Une
fois que le robuste Démon, tourmenté par l'amour, eut enveloppé
de ses bras cette femme, les amours de Râma, il s'élança dans
les cieux avec elle malgré sa résistance, comme Garouda, d'un vol
rapide, emporte dans les airs l'épouse du roi des serpents.
Au même instant apparut de nouveau le char de Râvana, ouvrage de la
magie, vaste, céleste, au bruit éclatant, aux membres d'or, attelé
de ses ânes _merveilleux_. Le ravisseur, menaçant la Vidéhaine avec
une voix forte et des paroles brutales, la prit alors dans son sein et
la plaça dans son char: c'était l'époque de l'année où la nuit
et le jour se partagent le cercle diurne en deux parties égales, le
quantième du mois où la lune remplit de lumière toute la moitié de
son disque, et l'heure du jour où le soleil arrive à la moitié de
sa carrière.
Le Démon ravit l'épouse d'autrui comme un çoûdra qui dérobe
l'audition des Védas. Enlevée par ce monstre, la sage Mithilienne
appelait, bourrelée de chagrin: «À moi, criait-elle, mon époux!»
mais son mari errait au loin dans les bois _et ne pouvait l'entendre_.
* * * * *
En ce moment, sur le plateau d'une montagne, dans la forêt aux
retraites diverses, dormait, le dos tourné au soleil enflammé, le
monarque des oiseaux, _Djatâyou_, à la grande splendeur, au grand
courage, à la grande force. Le roi des oiseaux entendit cette plainte
comme le son d'une voix apportée dans un rêve, et cette lamentation,
entrée dans le canal de ses oreilles, vint frapper violemment son
coeur, comme la chute du tonnerre. Réveillé en sursaut par sa
_vieille_ amitié pour le roi Daçaratha, il entendit le bruit d'un
char qui roulait avec un son pareil au fracas des nuages.
Il jette ses regards dans les cieux, il observe l'un après l'autre
tous les points cardinaux de l'espace étendu, il voit Râvana et la
Djanakide poussant des cris. Voyant ce Rakshasa enlever la bru de
feu son ami, le roi des oiseaux, pénétré d'une bouillante colère,
s'élança dans les airs d'un rapide essor. Là, ce puissant volatile,
tout flamboyant de colère, se tint alors devant le Rakshasa et se mit
à planer sur la route de son char:
«Démon aux dix têtes, dit-il, je suis le roi des vautours; mon nom
est Djatâyou à la grande vigueur; je me tiens ferme dans l'antique
devoir et je marche avec la vérité. Toi, monarque à la force
immense, tu es le plus élevé dans la race des Rakshasas et tu as
maintes fois vaincu les dieux en bataille. Je ne suis plus qu'un
oiseau vieux, affaibli dans sa vigueur; mais tu vas connaître dans un
combat, petit-fils de Poulastya, ce qui me reste encore de vaillance,
et tu n'en sortiras point vivant!
«Comment un roi fidèle à son devoir peut-il souiller une femme
qui n'est pas la sienne! C'est aux rois surtout qu'il appartient de
protéger les femmes d'autrui. Reviens de cette pensée, être vil,
d'outrager la femme d'un autre, si tu ne veux que je te pousse à bas
de ton char magnifique comme un fruit que l'on secoue de sa branche!
«Esprit mobile avec un naturel méchant, comment se fait-il qu'on
t'ait donné l'empire, ô le plus vil des Rakshasas, comme on
donnerait au pécheur un siége dans le paradis? Quand Râma, cette
âme juste et sans péché ne t'a offensé, ni dans ta ville, ni
dans ton royaume, pourquoi donc, toi, lui fais-tu cette offense? Pour
venger Çoûrpanakhâ, si Khara est venu dans le Djanasthâna et
si vaincu il y trouva la mort, est-ce là un crime dont Râma soit
coupable? Quand il y vint aussi quatorze milliers de Rakshasas pour
tuer Râma et Lakshmana, si le bras du Raghouide leur fit mordre à
tous la poussière, dis, et que ta parole soit l'expression de la
vérité, est-ce encore une faute qu'il faille reprocher à ce
noble maître du monde? Est-ce un motif pour te hâter d'enlever son
épouse?
«Lâche promptement l'_auguste_ Vidéhaine, ou je vais te consumer de
mon regard épouvantable, _destructeur_, incendiaire, comme Vritra fut
consumé par le tonnerre de Mahéndra! Ne vois-tu pas que tu as lié
au bout de ta robe un serpent à la dent venimeuse? Ne vois-tu pas que
la mort a passé déjà son lacet autour de ton cou? Insensé, il ne
faut pas entrer dans une condition où l'on trouverait sa mort; et
l'homme ne doit pas accepter une perle même, si elle peut un jour
amener sa ruine!
«Il y a soixante mille ans que je suis né, Râvana, et que je
gouverne avec justice le royaume de mon père et de mon aïeul. Je
suis vieux, et toi, héros, tu es jeune, monté sur un char, une
cuirasse devant ta poitrine, un arc à ton poing; mais aujourd'hui,
ravisseur de la Vidéhaine, tu ne saurais m'échapper sain et sauf!»
À ces mots, prononcés avec tant de justesse par le vautour
Djatâyou, les vingt yeux du Rakshasa irrité brillèrent menaçants
et pareils au feu. Avec des regards enflammés de colère, _agitant_
ses pendeloques d'or épuré, le monarque des Rakshasas s'élança
furieux sur le roi des oiseaux.
Voici donc l'oiseau, frappant et de son bec et de ses ailes, ayant
pour troisième arme ses pattes crochues, et Râvana à la grande
force, qui luttent _sans peur_ l'un contre l'autre.
Le Démon fit pleuvoir sur le roi des vautours ses flots
épouvantables de traits, de javelots, de flèches en fer aux pointes
aiguës, aux barbes alternées. Le monarque des oiseaux, enveloppé
dans ces réseaux de flèches, reçut dans le combat _sans bouger_ ces
dards coup sur coup de Râvana; mais ensuite, enflammé de colère,
déployant son immense envergure telle qu'une montagne, il s'abattit
sur le dos de son ennemi et le déchira avec ses fortes serres.
Djatâyou, à la grande force, le souverain des oiseaux, ouvrit de
sanglantes blessures dans le corps du guerrier avec ses pattes armées
d'ongles tranchants; mais Râvana, débordant de colère, ce monstre
aux dix visages, perça le volatile à son tour avec ses flèches
empennées d'or et semblables au tonnerre même. Néanmoins, sans
penser ni aux dards que lui décochait Râvana, ni même à ses
blessures, le roi des oiseaux fondit sur lui tout à coup.
Le volatile aux grandes serres s'éleva dans les cieux, et, dressant
les deux ailes sur la tête _de son ennemi_, il en battit avec une
fureur acharnée le front du Rakshasa. Puis, soudain l'oiseau-roi de
briser dans ses pattes l'arc avec la flèche de son rival; et, quand
il eut rompu cet arc décoré de perles et de joyaux, arme divine et
pareille au feu, le volatile à la grande splendeur s'esquiva d'un
agile essor.
Le monarque ailé revint battre à coups redoublés son diadème
céleste, d'or massif, embelli par toutes les sortes de pierres fines:
le vigoureux oiseau, plein de fureur, lui jeta sa couronne à bas sur
les plaines de l'air, et la tiare en tombant éclaira comme le disque
du soleil. Il frappa même les ânes aux visages de vampires, aux
caparaçons d'or, et, les traînant çà et là dans sa fougue, le
héros emplumé les eut bientôt séparés de la vie. Il brisa le
grand char aux ais variés d'or et de pierreries, aux roues et
au timon parsemés d'ornements, cette voiture, qui marchait d'un
mouvement spontané et répandait une vaste épouvante. Il renversa
le cocher, et, quand il eut bientôt déchiré son corps d'une serre
pareille au crochet aigu qui sert à conduire les éléphants, il jeta
son cadavre hors du véhicule fracassé.
Aussitôt que Râvana se vit avec son arc rompu, son char brisé, son
attelage tué, son cocher sans vie, il prit la Vidéhaine dans ses
bras et s'élança d'un bond sur la terre. À la vue de Râvana
descendu sur la terre et veuf de son char brisé, tous les êtres
d'applaudir à l'envi le roi des vautours: «Bien! bien!» lui
crièrent-ils.
Quand il eut exécuté ce lourd travail, Djatâyou, sur qui pesait
le poids de la vieillesse, en ressentit de la fatigue: Râvana
l'observait, et, quand il vit le prince des oiseaux déjà las par
l'effet de son grand âge, il reprit la Vidéhaine, et joyeux il
s'élança de nouveau dans les airs. Le monarque des vautours,
Djatâyou prit aussitôt son essor dans les cieux, et, suivant le
Démon, qui serrait la fille du roi Djânaka contre son flanc, il tint
ce langage au ravisseur:
«Méchant, scélérat, artisan de cruautés, depuis que, poussé au
vol par ton âme rapace, tes mains ont ravi Sîtâ, tu es comme une
victime consacrée déjà pour l'autel! Le héros tue son ennemi et le
dépouille, ou, percé de flèches, il reste lui-même sans vie sur le
champ de bataille; mais le héros ne foule jamais la route où marche
le voleur! Combats, si tu es un héros! Arrête un instant, Râvana,
et tu vas te coucher mort sur la terre, comme ton frère le vaillant
Khara! Plus d'une fois, tu as vaincu dans la guerre les Dieux et les
Dânavas; mais le fils du roi Daçaratha, ce beau Râma, qui n'a point
oublié ses exercices de kshatrya, tout vêtu qu'il est ici avec un
habit d'écorce, t'aura bientôt fait mordre la poussière!»
À ces mots du roi des oiseaux, l'orgueilleux monarque des Rakshasas
lui répondit en ces termes, les yeux rouges de colère: «Tu nous as
fait voir autant qu'il faut ton amitié pour le roi Daçaratha; ce
que tu devais à Râma est largement acquitté: ne te fatigue pas
davantage!»
À ces paroles _fières_, le plus éminent des oiseaux lui répondit
sans émotion: «Montre-moi donc ici tout ce que tu as de force, de
vigueur, de puissance et ton _plus grand_ courage: cruel, tu ne t'en
iras pas vivant! Ravisseur des épouses d'autrui, âme impatiente,
vendue au mensonge, amie de la cruauté, tu brûleras dans
l'épouvantable Naraka sur le feu de ton action!»
À peine Djatâyou eut-il achevé ces belles paroles, que le robuste
volatile se précipita avec impétuosité sur le dos même du
Rakshasa. Il déchira tout l'entre-deux des épaules du monstre aux
dix têtes avec ses ongles perçants et semblables aux aiguillons du
cornac. Le bec et les serres de l'oiseau couvraient de blessures et
mettaient le noctivague en morceaux. Saisi par les ongles acérés,
le Démon s'agitait de tous les côtés, comme un éléphant se remue
_avec impatience_, quand le conducteur est monté dessus _et lui fait
sentir sa pointe_. Avec ses griffes, le roi des oiseaux lui sillonna
tout le dos; avec ses griffes et les blessures de son bec tranchant,
Djatâyou laboura le cou entièrement. Avec les armes que lui
donnaient son bec, ses pattes crochues et ses _grandes_ ailes, il
arracha les rudes cheveux du monstre et lui fit sentir la douleur dans
tous les yeux de ses dix têtes.
Enfin, le noctivague prit la Vidéhaine à son flanc gauche et se mit
lestement à frapper de sa main droite le volatile avec fureur. De son
côté, enflammé de colère, Djatâyou, blessant à coups redoublés
avec les serres, le bec et les ailes, fit passer Râvana dans cette
guerre à la couleur éclatante d'un açoka en fleurs. Mais le
vigoureux Daçagrîva furieux, s'armant de ses poings et de ses pieds,
abandonne la Vidéhaine et fait pleuvoir une grêle de coups sur le
roi des vautours.
Ce nouveau combat entre ces deux athlètes d'une force prodigieuse, ne
dura qu'un instant. En effet, Râvana, _dégagé_, leva son épée, il
perça le flanc, il coupa les deux pieds, il trancha les deux ailes de
l'oiseau, qui luttait si vaillamment pour la cause de Râma. Ses
ailes abattues par le Rakshasa aux féroces exploits, le vautour tomba
rapidement sur la terre, n'ayant plus qu'un souffle de vie.
Quand elle vit l'oiseau gisant sur le sol et baigné de sang, la
Vidéhaine, _profondément_ affligée, courut à lui comme elle eût
fait pour son époux. Le roi de Lankâ contemplait ce vautour à
l'âme généreuse, la poitrine toute blanche, le reste du corps
semblable aux sombres nuages, abattu maintenant sur la terre, où
Djatâyou se débattait misérablement. Alors Sîtâ étreignit
dans ses bras l'oiseau gisant sur la face de la terre et vaincu
par l'épée de Râvana, en même temps que la plaintive Djanakide
mouillait de pleurs son visage brillant comme l'astre des nuits.
«Le voilà donc gisant inanimé sur la terre, disait-elle, celui
même qui eût dit à Râma que je vis encore, et que, tombée dans
une telle infortune, je suis encore vertueuse: ah! cette heure sera
aussi l'heure de ma mort! Râma, certainement! ne sait pas quel grand
malheur a fondu sur nous; et, tandis qu'il erre, son arc bandé à la
main, le Kakoutsthide ignore sans doute quel monstre vint ici!»