«Tu mets plus de légèreté que la corneille à chercher une guerre

avec Râma: quelle gloire sera-ce donc pour toi d'y périr avec ton

armée?

«Tu n'aimes pas, Démon aux dix visages, parce qu'il met un obstacle

devant ton projet, tu n'aimes pas ce langage, que m'inspire l'amour de

ton bien; car les hommes, que la mort a déjà rendus semblables aux

âmes des trépassés, ne sont plus capables de recevoir les présents

qui viennent de leurs amis.

«Tue-moi! ce sera un mal pour moi seul, mais un bien pour toi, si

ma mort peut rompre entièrement ce funeste dessein. Quand tu m'auras

tué d'un coup malheureux, va-t'en vers tes Rakshasas et retourne

dans ton palais, sans que tu aies aventuré ton pied dans une faute à

l'égard de Râma. Je t'ai déjà parlé plus d'une fois, mais, _trop_

ami des combats, tu ne reçois pas encore mes paroles: que dois-je

faire?... Hélas! je ferai, âme insensée que je suis, je ferai ce

que tu veux!

«Pour sûr, la mort est déjà près de toi, monarque des

Rakshasas!... Mais un roi n'a des yeux que pour voir seulement la

chose qu'il désire; possible ou non!»

Quand le Démon Râvana entendit Mârîtcha dire: «Je ferai _ce que

tu veux_,» il se mit à rire et lui tint joyeux ce langage: «Eût-il

une force égale à celle d'Indra même, que pourra-t-il faire ce

Kakoutsthide, qui a perdu son royaume, qui a perdu ses richesses, que

ses amis ont abandonné et qui est relégué dans une forêt?

«Comment ta grandeur peut-elle craindre au moment où je lui signifie

mes ordres, moi qui ai vaincu et réduit les trois mondes sous ma

puissance?

«Tu es habile dans l'art des prestiges, tu es plein de force et

d'intelligence, ta _forme empruntée de gazelle_ est taillée pour

la course: quand tu auras fasciné la Vidéhaine, sois prompt à

disparaître. Mes ordres accomplis et les deux Raghouides égarés

dans les bois, reviens aussitôt vers moi, s'il te plaît, nous irons

de compagnie à la ville. Satisfaits d'avoir conquis Sîtâ lestement

et trompé ses deux compagnons, nous marcherons alors en pleine

sécurité et l'âme enivrée de notre succès.»

Mârîtcha, tombé dans le plus grand des périls et persuadé qu'il

y trouverait sa mort, consterné, tremblant, pâle d'effroi et l'âme

troublée par la crainte, Mârîtcha, voyant Râvana déterminé:

«Marchons!» dit-il au roi des noctivagues Démons, après qu'il

eut soupiré mainte fois. Cette parole comble de joie le monarque des

Rakshasas, qui l'embrasse étroitement et lui tient ce langage:

«On reconnaît ta grande âme dans ce mot, que tu dis là comme de

toi-même: te voilà donc revenu, Mârîtcha, à ta propre nature.

Monte promptement avec moi dans ce char aux ornements d'or et doué

lui-même d'un mouvement spontané.» Ils arrivèrent à la forêt

Dandaka, et le roi des Rakshasas bientôt aperçut avec Mârîtcha

l'ermitage du _pieux_ Raghouide. Ils descendent alors du char

magnifique, et Râvana tient ce langage à Mârîtcha, en prenant sa

main: «Voici l'ermitage de Râma, qui se montre au loin, environné

de bananiers: exécutons sans tarder, mon ami, l'affaire qui nous

amène ici.» Celui-ci, à ces mots de Râvana, déploie toute sa

promptitude, rejette au même instant ses formes de Rakshasa et

devient, objet ravissant pour toutes les créatures, une gazelle d'or

variée de cent mouchetures d'argent, parée de lotus, brillants comme

le soleil, de lapis-lazuli et d'émeraudes. Quatre cornes faites d'or,

autour desquelles s'enroulaient des perles, armaient son joli front.

Le Démon, changé en gazelle, alla et vint devant la porte de Râma.

Ce malheureux, arrivé au terme de sa vie, roulait au même temps ces

pensées en lui-même:

«Un être, qui veut le bonheur de son maître ou qui désire le ciel,

doit exécuter sans balancer ce qu'on lui commande, possible ou non:

il n'est ici nul doute. Placé entre la force épouvantable de Râma

et l'ordre terrible de mon seigneur, mon devoir est ici de préférer

l'obéissance à ma vie même.»

Mârîtcha, qui avait conçu une idée si généreuse et fait _sans

réserve_ le sacrifice de lui-même, arriva, charmant les âmes, mais

la pensée de la mort occupant son esprit, dans le voisinage de Râma

et de Sîtâ.

* * * * *

À la vue de cette gazelle, _errante_ au milieu du bois,

resplendissante du vif éclat de l'or, parée _de fleurs_, aux flancs

variés d'or et d'argent, au front décoré de jolies cornes d'or,

aux membres ornés par toutes les sortes de gemmes, toute brillante de

lumière et charmante à voir, avec des oreilles où se mariaient les

couleurs des perles et du lapis-lazuli, avec un poil, une peau, un

corps d'une exquise finesse, la noble Sîtâ fut saisie d'admiration.

La fille du roi Djanaka, Sîtâ au corps séduisant, tout

émerveillée de cette gazelle aux poils d'or, aux cornes embellies de

perles et de corail, avec une langue rouge comme le soleil, avec

une splendeur pareille à la route étincelante des constellations,

adressa à son époux ces paroles, avant lesquelles sa bouche mit pour

exorde un sourire:

«Vois, Kakoutsthide, cette gazelle toute faite d'or, aux membres

admirablement ornés de pierreries, être merveilleux, que son caprice

amène ici de lui-même! Certes! fils de Kakoutstha, ce n'est pas à

tort que tout le monde aime la forêt Dandaka, si l'on y trouve de ces

gazelles d'or!

«De cette gazelle, mon noble époux, que j'aimerais à m'asseoir

doucement sur la peau étalée dans ma couche et brillante comme l'or!

J'exprime là un atroce désir, malséant à la nature des femmes;

mais cet animal ravit mon âme jusqu'à l'envie de posséder son corps

_si charmant_.»

À ces mots de son épouse bien-aimée, Râma, ce _noble_ taureau

_du troupeau_ des hommes, dit alors, tout rempli de joie, au fils de

Soumitrâ: «Vois, Lakshmana, le désir que cette gazelle fit naître

à ma Vidéhaine: la beauté supérieure de son pelage est cause,

vraiment! que bientôt cette bête aura cessé d'être. Fils du

monarque des hommes, il te faut rester sans négligence auprès de

cette fille des rois jusqu'à ce que j'aie abattu cette gazelle

avec une de mes flèches. Après que je l'aurai tuée et que j'aurai

enlevé sa peau, je reviendrai, Lakshmana, d'un pied hâté; mais,

toi, ne bouge pas, que je ne sois de retour ici!

Voyant cette gazelle d'une splendeur égale à celle de l'Antilope

céleste[24], Lakshmana, plein de soupçon, ayant roulé plus d'une

fois cette pensée en lui-même, tint ce langage à son frère:

«Héros, voilà cette forme prestigieuse dont se revêt souvent un

Démon appelé Mârîtcha, comme jadis il nous fut raconté par de

saints anachorètes, semblables au feu. Beaucoup de rois, armés

d'arcs et montés sur des chars qui s'en allaient joyeux à la chasse

furent tués dans le bois par ce Rakshasa, métamorphosé en gazelle.

[Note 24: La tête d'Orion, appelée MRIGAçIRAS, _tête de

gazelle_, qui est la forme de cette constellation dans la sphère

indienne.]

«Il n'y a point de gazelle d'or! D'où vient donc ici dans le

monde cette association _contre nature_ de l'or et de la gazelle?

Réfléchis bien à cela. Cet animal aux cornes de perle et de corail,

lui, dont les yeux sont des pierres précieuses, n'est pas une vraie

gazelle: c'est, à mon sentiment, une gazelle créée par la magie:

c'est un Rakshasa, caché sous une forme de gazelle.»

À ces paroles du Kakoutsthide, Sîtâ, pleine de joie et l'âme

fascinée par cette métamorphose enchanteresse, interrompit Lakshmana

et dit avec son candide sourire: «Mon noble époux, elle me ravit le

coeur! amène ici, guerrier aux longs bras, cette gazelle charmante;

elle servira ici pour notre amusement. Ici, dans notre lieu

d'ermitage, circulent mêlés ensemble de nombreuses gazelles, jolies

à voir, des vaches grognantes et des singes cynocéphales. Mais je

n'ai jamais vu, Râma, une bête, qui fût semblable à cet animal,

ni rien qui fût, pour la douceur, la vivacité et la splendeur,

comparable à celui-ci, le plus admirable des quadrupèdes.

«Si elle se laisse prendre vivante par tes mains, cette jolie bête,

elle fera naître ici l'admiration de ta grandeur à chaque instant,

comme un être merveilleux. Et, quand, un jour, le temps de notre exil

dans les bois révolu, nous aurons été rétablis sur le trône, elle

servira encore, cette gazelle, d'ornement au sein même du gynoecée.

Mais, s'il arrive que ce quadrupède, le plus merveilleux des animaux

à quatre pieds, ne se laisse pas saisir tout vivant, sa peau du moins

nous prêtera un brillant _tapis_. J'ai bien envie de m'asseoir dans

mon humble siége d'herbes sur la peau, telle que l'or, de cet animal,

abattu _sous ta flèche_.»

Elle dit; et le beau Râma, à l'ouïe de ces paroles et à la vue de

cette gazelle merveilleuse, adresse, fasciné lui-même, ces mots à

Lakshmana: «Si la gazelle que je vois maintenant, fils de Soumitrâ,

est une création de la magie, j'emploierai tous les moyens pour

la tuer, car elle est fortement l'objet de mes désirs. Ni dans les

bosquets charmants du Nandana, ni dans les bocages du Tchaîtraratha,

il est impossible de voir une gazelle qui ait une beauté égale à

la beauté de cette gazelle: combien moins, fils de Soumitrâ, n'en

pourrait-on voir sur la terre!

«Cette gazelle ressemble à de l'or épuré: on dirait que ses pieds

sont de corail: des étoiles d'argent sont peintes _sur l'or de son

pelage_ et deux lunes demi-pleines s'argentent sur ses flancs.

En effet, de qui ne séduirait-elle point l'âme par sa beauté

nonpareille, cette gazelle au corps infiniment gracieux, au visage de

nacre et de perle?

«Mais, si la gazelle que voici est la même qui a tué, comme tu me

dis, Lakshmana, des chasseurs venus l'arc en main dans ces bois; si

elle est ce magicien qui rôde sous une forme de gazelle dans les

forêts et qui a massacré des fils de roi et des rois vigoureux,

c'est encore à mon bras que sa mort est due, pour venger la mort

donnée par elle à tant de princes qui vinrent exercer dans la chasse

leur arc sans pareil!

«Je tuerai, moi! cette reine des gazelles, on n'en peut douter; mais

toi, héros, veille ici d'un oeil sans négligence sur la princesse de

Mithila. Il ne faut pas que tu bouges d'ici jusqu'à mon retour en ces

lieux; car les Démons s'ingénient dans le bois à se travestir en

mille formes!»

Aussitôt que le rejeton et l'amour de Raghou eut fait ces

recommandations à Lakshmana, il courut du côté où se trouvait la

gazelle, bien résolu à lui donner la mort. Son arc orné et

courbé en croissant à sa main, deux grands carquois liés _sur les

épaules_, une épée à poignée d'or à son flanc et sa cuirasse

attachée sur la poitrine, il poursuivit la gazelle dans la forêt.

Mârîtcha courait dans le bois avec la rapidité du vent ou même

de la pensée, mais Râma suivait sa course d'assez près. Le Démon,

agité par la peur de Râma, disparaissait tout à coup dans la

forêt Dandaka; l'instant d'après, il se montrait de nouveau; et le

Raghouide plein de vitesse allait toujours, se disant: «La voici!

elle s'approche!»

Un moment, on voit la gazelle; un moment, on ne la voit plus: elle

passe d'un pied que hâte la peur du trait, alléchant par ce manége

le plus grand des Raghouides. Tantôt elle est visible, tantôt elle

est perdue; tantôt elle court épouvantée tantôt, elle s'arrête;

tantôt elle se dérobe aux yeux, tantôt elle sort de sa cachette

avec rapidité. Mârîtcha, plongé dans une profonde terreur, allait

donc ainsi par toute la forêt.

Dans un moment où Râma vit cette gazelle, création de la magie,

marcher et courir devant lui, il banda son arc avec colère; mais à

peine eût-elle vu le Raghouide s'élancer vers elle, son arc à la

main, qu'elle disparut soudain et s'éclipsa plusieurs fois pour se

laisser voir autant de fois sous les yeux du chasseur. Tantôt elle se

montrait dans son voisinage, tantôt elle apparaissait, éloignée par

une longue distance.

Par ce jeu de se découvrir et de se cacher, elle entraîna le

Raghouide assez loin. Voyant courir ou cessant de voir dans la grande

forêt cette gazelle, visible un moment, l'autre moment invisible dans

toutes les régions du bois, comme le disque de la lune, qui paraît

et disparaît sous les nuages déchirés dans un ciel d'automne, le

Kakoutsthide, son arc à la main et se disant à lui-même: «Elle

vient!... Je la vois!... Elle disparaît encore!» parcourut çà et

là toutes les parties du bois immense.

Enfin le Daçarathide, qu'elle trompait à chaque instant, arrivé

sous la voûte ombreuse d'un lieu tapissé d'herbes nouvelles,

s'arrêta dans cet endroit même. Là, de nouveau, se montra non loin

sa gazelle, environnée d'autres gazelles, immobiles, debout près

d'elle et qui la regardaient avec les yeux tout grands ouverts de

la peur. À sa vue, bien résolu de la tuer, ce héros à l'immense

vigueur, ayant bandé son arc solide, encoche la meilleure de ces

flèches.

Soudain, visant la gazelle, Râma tire sa corde jusqu'au bord de

son oreille, ouvre le poing et lâche ce trait acéré, brûlant,

enflammé, que Brahma lui-même avait travaillé de ses mains; et

le dard habitué à donner la mort aux ennemis fendit le coeur de

Mârîtcha. Frappé dans ses articulations par ce trait incomparable,

l'animal bondit à la hauteur d'une paume et tomba mourant sous la

flèche. Mais, le prestige une fois brisé par la sagette, il parut

ce qu'il était, un Rakshasa aux dents longues et saillantes, orné

de toutes parures avec une guirlande de fleurs, un collier d'or et des

bracelets admirables. Abattu par ce dard sur la terre, Mârîtcha de

pousser un cri épouvantable; et la pensée de servir encore une

fois son maître ne l'abandonna point en mourant. Il prit alors, cet

artisan de fourberies, une voix tout à fait semblable à celle de

Râma: «Hâ! Lakshmana!» exclama-t-il;... «Sauve-moi!» cria-t-il

encore dans la grande forêt.

À cet instant même arrivé de sa mort, voici quelle fut sa pensée:

«Si, à l'ouïe de cette voix, Sîtâ, remplie d'angoisse par l'amour

de son mari, pouvait d'une âme éperdue envoyer ici Lakshmana!... Il

serait facile à Râvana d'enlever cette princesse, abandonnée par

Lakshmana!»

Mârîtcha, quittant sa forme _empruntée_ de gazelle et reprenant sa

forme _naturelle_ de Rakshasa, ne montra plus, en sortant de la vie,

qu'un corps gigantesque étendu sur la terre. À la vue de ce monstre,

d'un aspect épouvantable, la pensée du Raghouide se tourna vers

Sîtâ, et ses cheveux se hérissèrent d'effroi. Dès qu'il vit ces

horribles formes de Rakshasa mises à découvert par la mort de ce

cruel Démon, Râma se hâta de revenir aussitôt, l'âme troublée,

par le même chemin qu'il était venu.

* * * * *

À peine eut-elle ouï ce cri de détresse, qui ressemblait à la

voix de son époux, que Sîtâ dit à Lakshmana: «Va et sache ce

que devient le noble fils de Raghou; car et mon coeur et ma vie me

semblent prêts à me quitter, depuis que j'ai entendu ce long cri de

Râma, qui appelle au secours dans le plus grand des périls. Cours

vite défendre ton frère, qui a besoin de secours et qui est tombé

sous la puissance des Rakshasas, comme un taureau sous la griffe des

lions!»

À ces paroles, où la nature de la femme avait mêlé son

exagération, Lakshmana répondit ces mots à Sîtâ, les paupières

toutes grandes ouvertes par la peur: «Il est impossible à mes yeux

que mon frère soit vaincu par les trois mondes, les Asouras et tous

les Dieux, Indra même à leur tête... Le Rakshasa ne peut faire de

mal à mon frère dans le plus petit même de ses doigts: pourquoi

donc, reine, ce trouble qui t'émeut?»

Quoi qu'elle eût dit, Lakshmana ne sortit point, obéissant à

l'ordre qu'il avait reçu là de son frère. Alors la fille du roi

Djanaka, Sîtâ de lui adresser avec colère ces paroles: «Tu n'as

d'un ami que l'apparence, Lakshmana; tu n'es pas vraiment l'ami de

Râma, toi, qui ne cours pas tendre une main à ton frère tombé dans

une telle situation! Tu veux donc, Lakshmana, que Râma périsse à

cause de moi, puisque tu fermes ton oreille aux paroles sorties de ma

bouche! Il est impossible que je vive un seul instant même, si mon

époux m'est enlevé: fais donc, héros, ce que je dis, et défends

ton frère sans tarder. Dans ce moment où sa vie est en péril, que

feras-tu ici pour moi, qui n'ai pas même une heure à vivre, si tu ne

cours aider l'_infortuné_ Raghouide?»

À la Vidéhaine, qui parlait ainsi, noyée de larmes et de chagrin,

Lakshmana de répondre en ces termes: «Reine et femme charmante,

dit-il à Sîtâ, pantelante comme une gazelle, ni parmi les hommes et

les Dieux, les oiseaux et les serpents, ni parmi les Gandharvas ou

les Kinnaras, les Rakshasas ou les Piçâtchas, ni même parmi les

terribles Dânavas, on ne trouve personne en puissance de se mesurer

avec Râma, comme un des enfants de Manou ne peut lutter avec le grand

Indra. Il est impossible que Râma périsse dans un combat: il ne

sied pas que tu parles de cette manière: quant à moi, je ne puis

te laisser dans ce lieu solitaire sans Râma. On t'a mise entre mes

mains, Vidéhaine, comme un précieux dépôt; tu me fus confiée par

le magnanime Râma, dévoué à la vérité: je ne puis t'abandonner

ici. Ces cris entrecoupés, que tu as entendus, ne viennent point de

sa voix... Râma, dans une position malheureuse, ne laissera jamais

échapper un mot qu'on puisse reprocher à son _courage_!»

À ces mots, les yeux enflammés, de colère, la Vidéhaine répondit

en ces termes amers au discours si convenable de Lakshmana:

«Ah! vil, cruel, honte de ta race, homme aux projets déplorables,

tu espères sans doute que tu m'auras pour amante, puisque tu parles

ainsi! Mais il n'est pas étonnant, Lakshmana, que le crime soit chez

des hommes tes pareils, qui sont toujours des rivaux _secrets_ et des

ennemis cachés!»

Après qu'elle eut de cette manière invectivé Lakshmana, cette femme

semblable à une fille des Dieux, Sîtâ, versant des larmes, se mit

à battre des mains sa poitrine. À ces mots amers et terribles, que

Sîtâ lui avait jetés, Lakshmana, joignant ses deux paumes en coupe

et les sens émus, lui répliqua en ces termes: «Je ne puis t'opposer

une réponse; ta grandeur est une divinité pour moi: d'ailleurs,

Mithilienne, ce n'est pas une chose extraordinaire que de trouver une

parole injuste dans la bouche des femmes.

«Honte à toi! péris donc, _si tu veux_, toi, à qui ta mauvaise

nature de femme inspire de tels soupçons à mon égard, quand je me

tiens dans l'ordre même de mon auguste frère!»

Mais à peine Lakshmana eut-il jeté ce discours mordant à Sîtâ,

qu'il en ressentit une vive douleur, il reprit donc la parole et lui

dit ces mots, que précédait un geste caressant: «Eh bien! je m'en

vais où est le Kakoutsthide: que le bonheur se tienne auprès de toi,

femme au charmant visage! Puissent toutes les Divinités de ces

bois te protéger, dame aux grands yeux! Car les présages qui se

manifestent à mes regards n'inspirent que de l'effroi. Puissé-je à

mon retour ici te voir avec Râma!»

À ce langage de Lakshmana, la fille du roi Djanaka, toute baignée

de larmes, lui répondit en ces termes: «Si je me vois privée de mon

Râma, je me noierai dans la Godâvarî, Lakshmana, ou je me pendrai,

ou j'abandonnerai mon corps dans un précipice! Ou j'entrerai dans un

bûcher allumé de flammes ardentes! Mais je ne toucherai jamais de

mon pied même un autre homme que Râma!» Quand Sîtâ eut dit ces

mots à Lakshmana, elle se répandit en pleurs et se remit, bourrelée

de chagrin, à battre des mains sa poitrine.

Alors, voyant ses larmes et la douleur étalée dans toutes les formes

de sa personne, le fils de Soumitrâ essaya de consoler cette dame

aux grands yeux, mais Sîtâ ne répondit pas même un seul mot à ce

frère de son époux.

* * * * *

Le juste Lakshmana, l'esprit agité d'une grande peur, était parti

après un dernier regard jeté sur la Mithilienne et marchait, pour

ainsi dire, malgré lui. L'auguste Démon aux dix visages saisit

aussitôt l'occasion favorable et se présenta devant la belle

Vidéhaine sous la forme empruntée d'un anachorète mendiant. Il

s'avança vers cette jeune et tendre femme, abandonnée par les deux

frères, comme le voile d'une nuit obscure envahit la dernière lueur

du jour en l'absence du soleil et de la lune. Alors, voyant cette

beauté incomparable délaissée dans ce lieu solitaire, le monstre

aux dix têtes, monarque de tous les Rakshasas, se mit à rouler cette

pensée dans son esprit en démence:

«Voilà bien le moment pour moi d'aborder cette femme au charmant

visage, pendant que son époux et Lakshmana même ne sont pas auprès

d'elle!»

Quand Râvana eut songé à profiter aussitôt de l'occasion qui

s'offrait à lui, ce démon à dix faces se présenta devant la chaste

Vidéhaine sous la métamorphose d'un brahmane mendiant. Il était

couvert d'une panne jaune et déliée; il portait ses cheveux

rattachés en aigrette, une ombrelle et des sandales, un paquet lié

sur l'épaule gauche, une aiguière d'argile à sa main avec un triple

bâton.

À l'aspect de ce monstre épouvantable par ses oeuvres et par sa

vigueur, les oiseaux et tous les êtres animés, les arbres, qui

végétaient dans le Djanasthâna et même les diverses plantes nées

pour grimper et saisir un appui, tout resta immobile et le vent

retint même son haleine. Aussitôt qu'elle vit s'arrêter le roi

des Rakshasas, venu d'une course impétueuse, la rivière Godâvarî

d'enchaîner soudain son onde _glacée d'épouvante_. On vit courir

_ou s'envoler_ çà et là, effarouchés par ce Démon, tous les

volatiles et tous les quadrupèdes, qui se trouvaient dans la

Pantchavatî et la forêt de pénitence ou dans le voisinage du

Djanasthâna.

Le monstre, guettant l'occasion que lui donnait cette absence de

Râma, s'avança, caché dans sa métamorphose en religieux mendiant,

vers Sîtâ, qui pleurait son époux: il aborda sous des formes qui

ne lui convenaient aucunement cette âme pure incarnée dans une forme

assortie.

Il s'arrêta, fixant les yeux sur l'épouse de Râma aux lèvres

_de corail_, aux dents brillantes, au visage rayonnant comme une

pleine-lune; mais alors, délaissée par son époux et Lakshmana,

noyée dans le chagrin et les pleurs, assise dans sa maison de

feuillage et plongée dans la tristesse de ses pensées, elle

ressemblait à la nuit privée de son astre et couverte d'une profonde

obscurité.

À chaque membre qu'il voyait de la belle Vidéhaine, il ne pouvait

en détacher son regard, absorbé dans la contemplation d'un charme

fascinant le coeur et les yeux. Percé d'une flèche de l'amour,

le Démon nocturne à l'âme corrompue s'avança en récitant les

prières du Véda vers la Mithilienne au torse vêtu de soie jaune,

aux grands yeux de nymphéas épanouis. Râvana s'étendit dans un

long discours à cette femme, le corps tout resplendissant comme une

statue d'or; elle, au-dessus de qui nulle beauté n'existait dans

les trois mondes et qu'on aurait pu dire Çrî même sans lotus à

la main. Le monarque des Rakshasas adressa donc ses flatteries à la

princesse aux membres tout rayonnants:

Le Râmâyana - tome premier Poème sanscrit de Valmiky · 第 20 / 26 段