avec Râma: quelle gloire sera-ce donc pour toi d'y périr avec ton
armée?
«Tu n'aimes pas, Démon aux dix visages, parce qu'il met un obstacle
devant ton projet, tu n'aimes pas ce langage, que m'inspire l'amour de
ton bien; car les hommes, que la mort a déjà rendus semblables aux
âmes des trépassés, ne sont plus capables de recevoir les présents
qui viennent de leurs amis.
«Tue-moi! ce sera un mal pour moi seul, mais un bien pour toi, si
ma mort peut rompre entièrement ce funeste dessein. Quand tu m'auras
tué d'un coup malheureux, va-t'en vers tes Rakshasas et retourne
dans ton palais, sans que tu aies aventuré ton pied dans une faute à
l'égard de Râma. Je t'ai déjà parlé plus d'une fois, mais, _trop_
ami des combats, tu ne reçois pas encore mes paroles: que dois-je
faire?... Hélas! je ferai, âme insensée que je suis, je ferai ce
que tu veux!
«Pour sûr, la mort est déjà près de toi, monarque des
Rakshasas!... Mais un roi n'a des yeux que pour voir seulement la
chose qu'il désire; possible ou non!»
Quand le Démon Râvana entendit Mârîtcha dire: «Je ferai _ce que
tu veux_,» il se mit à rire et lui tint joyeux ce langage: «Eût-il
une force égale à celle d'Indra même, que pourra-t-il faire ce
Kakoutsthide, qui a perdu son royaume, qui a perdu ses richesses, que
ses amis ont abandonné et qui est relégué dans une forêt?
«Comment ta grandeur peut-elle craindre au moment où je lui signifie
mes ordres, moi qui ai vaincu et réduit les trois mondes sous ma
puissance?
«Tu es habile dans l'art des prestiges, tu es plein de force et
d'intelligence, ta _forme empruntée de gazelle_ est taillée pour
la course: quand tu auras fasciné la Vidéhaine, sois prompt à
disparaître. Mes ordres accomplis et les deux Raghouides égarés
dans les bois, reviens aussitôt vers moi, s'il te plaît, nous irons
de compagnie à la ville. Satisfaits d'avoir conquis Sîtâ lestement
et trompé ses deux compagnons, nous marcherons alors en pleine
sécurité et l'âme enivrée de notre succès.»
Mârîtcha, tombé dans le plus grand des périls et persuadé qu'il
y trouverait sa mort, consterné, tremblant, pâle d'effroi et l'âme
troublée par la crainte, Mârîtcha, voyant Râvana déterminé:
«Marchons!» dit-il au roi des noctivagues Démons, après qu'il
eut soupiré mainte fois. Cette parole comble de joie le monarque des
Rakshasas, qui l'embrasse étroitement et lui tient ce langage:
«On reconnaît ta grande âme dans ce mot, que tu dis là comme de
toi-même: te voilà donc revenu, Mârîtcha, à ta propre nature.
Monte promptement avec moi dans ce char aux ornements d'or et doué
lui-même d'un mouvement spontané.» Ils arrivèrent à la forêt
Dandaka, et le roi des Rakshasas bientôt aperçut avec Mârîtcha
l'ermitage du _pieux_ Raghouide. Ils descendent alors du char
magnifique, et Râvana tient ce langage à Mârîtcha, en prenant sa
main: «Voici l'ermitage de Râma, qui se montre au loin, environné
de bananiers: exécutons sans tarder, mon ami, l'affaire qui nous
amène ici.» Celui-ci, à ces mots de Râvana, déploie toute sa
promptitude, rejette au même instant ses formes de Rakshasa et
devient, objet ravissant pour toutes les créatures, une gazelle d'or
variée de cent mouchetures d'argent, parée de lotus, brillants comme
le soleil, de lapis-lazuli et d'émeraudes. Quatre cornes faites d'or,
autour desquelles s'enroulaient des perles, armaient son joli front.
Le Démon, changé en gazelle, alla et vint devant la porte de Râma.
Ce malheureux, arrivé au terme de sa vie, roulait au même temps ces
pensées en lui-même:
«Un être, qui veut le bonheur de son maître ou qui désire le ciel,
doit exécuter sans balancer ce qu'on lui commande, possible ou non:
il n'est ici nul doute. Placé entre la force épouvantable de Râma
et l'ordre terrible de mon seigneur, mon devoir est ici de préférer
l'obéissance à ma vie même.»
Mârîtcha, qui avait conçu une idée si généreuse et fait _sans
réserve_ le sacrifice de lui-même, arriva, charmant les âmes, mais
la pensée de la mort occupant son esprit, dans le voisinage de Râma
et de Sîtâ.
* * * * *
À la vue de cette gazelle, _errante_ au milieu du bois,
resplendissante du vif éclat de l'or, parée _de fleurs_, aux flancs
variés d'or et d'argent, au front décoré de jolies cornes d'or,
aux membres ornés par toutes les sortes de gemmes, toute brillante de
lumière et charmante à voir, avec des oreilles où se mariaient les
couleurs des perles et du lapis-lazuli, avec un poil, une peau, un
corps d'une exquise finesse, la noble Sîtâ fut saisie d'admiration.
La fille du roi Djanaka, Sîtâ au corps séduisant, tout
émerveillée de cette gazelle aux poils d'or, aux cornes embellies de
perles et de corail, avec une langue rouge comme le soleil, avec
une splendeur pareille à la route étincelante des constellations,
adressa à son époux ces paroles, avant lesquelles sa bouche mit pour
exorde un sourire:
«Vois, Kakoutsthide, cette gazelle toute faite d'or, aux membres
admirablement ornés de pierreries, être merveilleux, que son caprice
amène ici de lui-même! Certes! fils de Kakoutstha, ce n'est pas à
tort que tout le monde aime la forêt Dandaka, si l'on y trouve de ces
gazelles d'or!
«De cette gazelle, mon noble époux, que j'aimerais à m'asseoir
doucement sur la peau étalée dans ma couche et brillante comme l'or!
J'exprime là un atroce désir, malséant à la nature des femmes;
mais cet animal ravit mon âme jusqu'à l'envie de posséder son corps
_si charmant_.»
À ces mots de son épouse bien-aimée, Râma, ce _noble_ taureau
_du troupeau_ des hommes, dit alors, tout rempli de joie, au fils de
Soumitrâ: «Vois, Lakshmana, le désir que cette gazelle fit naître
à ma Vidéhaine: la beauté supérieure de son pelage est cause,
vraiment! que bientôt cette bête aura cessé d'être. Fils du
monarque des hommes, il te faut rester sans négligence auprès de
cette fille des rois jusqu'à ce que j'aie abattu cette gazelle
avec une de mes flèches. Après que je l'aurai tuée et que j'aurai
enlevé sa peau, je reviendrai, Lakshmana, d'un pied hâté; mais,
toi, ne bouge pas, que je ne sois de retour ici!
Voyant cette gazelle d'une splendeur égale à celle de l'Antilope
céleste[24], Lakshmana, plein de soupçon, ayant roulé plus d'une
fois cette pensée en lui-même, tint ce langage à son frère:
«Héros, voilà cette forme prestigieuse dont se revêt souvent un
Démon appelé Mârîtcha, comme jadis il nous fut raconté par de
saints anachorètes, semblables au feu. Beaucoup de rois, armés
d'arcs et montés sur des chars qui s'en allaient joyeux à la chasse
furent tués dans le bois par ce Rakshasa, métamorphosé en gazelle.
[Note 24: La tête d'Orion, appelée MRIGAçIRAS, _tête de
gazelle_, qui est la forme de cette constellation dans la sphère
indienne.]
«Il n'y a point de gazelle d'or! D'où vient donc ici dans le
monde cette association _contre nature_ de l'or et de la gazelle?
Réfléchis bien à cela. Cet animal aux cornes de perle et de corail,
lui, dont les yeux sont des pierres précieuses, n'est pas une vraie
gazelle: c'est, à mon sentiment, une gazelle créée par la magie:
c'est un Rakshasa, caché sous une forme de gazelle.»
À ces paroles du Kakoutsthide, Sîtâ, pleine de joie et l'âme
fascinée par cette métamorphose enchanteresse, interrompit Lakshmana
et dit avec son candide sourire: «Mon noble époux, elle me ravit le
coeur! amène ici, guerrier aux longs bras, cette gazelle charmante;
elle servira ici pour notre amusement. Ici, dans notre lieu
d'ermitage, circulent mêlés ensemble de nombreuses gazelles, jolies
à voir, des vaches grognantes et des singes cynocéphales. Mais je
n'ai jamais vu, Râma, une bête, qui fût semblable à cet animal,
ni rien qui fût, pour la douceur, la vivacité et la splendeur,
comparable à celui-ci, le plus admirable des quadrupèdes.
«Si elle se laisse prendre vivante par tes mains, cette jolie bête,
elle fera naître ici l'admiration de ta grandeur à chaque instant,
comme un être merveilleux. Et, quand, un jour, le temps de notre exil
dans les bois révolu, nous aurons été rétablis sur le trône, elle
servira encore, cette gazelle, d'ornement au sein même du gynoecée.
Mais, s'il arrive que ce quadrupède, le plus merveilleux des animaux
à quatre pieds, ne se laisse pas saisir tout vivant, sa peau du moins
nous prêtera un brillant _tapis_. J'ai bien envie de m'asseoir dans
mon humble siége d'herbes sur la peau, telle que l'or, de cet animal,
abattu _sous ta flèche_.»
Elle dit; et le beau Râma, à l'ouïe de ces paroles et à la vue de
cette gazelle merveilleuse, adresse, fasciné lui-même, ces mots à
Lakshmana: «Si la gazelle que je vois maintenant, fils de Soumitrâ,
est une création de la magie, j'emploierai tous les moyens pour
la tuer, car elle est fortement l'objet de mes désirs. Ni dans les
bosquets charmants du Nandana, ni dans les bocages du Tchaîtraratha,
il est impossible de voir une gazelle qui ait une beauté égale à
la beauté de cette gazelle: combien moins, fils de Soumitrâ, n'en
pourrait-on voir sur la terre!
«Cette gazelle ressemble à de l'or épuré: on dirait que ses pieds
sont de corail: des étoiles d'argent sont peintes _sur l'or de son
pelage_ et deux lunes demi-pleines s'argentent sur ses flancs.
En effet, de qui ne séduirait-elle point l'âme par sa beauté
nonpareille, cette gazelle au corps infiniment gracieux, au visage de
nacre et de perle?
«Mais, si la gazelle que voici est la même qui a tué, comme tu me
dis, Lakshmana, des chasseurs venus l'arc en main dans ces bois; si
elle est ce magicien qui rôde sous une forme de gazelle dans les
forêts et qui a massacré des fils de roi et des rois vigoureux,
c'est encore à mon bras que sa mort est due, pour venger la mort
donnée par elle à tant de princes qui vinrent exercer dans la chasse
leur arc sans pareil!
«Je tuerai, moi! cette reine des gazelles, on n'en peut douter; mais
toi, héros, veille ici d'un oeil sans négligence sur la princesse de
Mithila. Il ne faut pas que tu bouges d'ici jusqu'à mon retour en ces
lieux; car les Démons s'ingénient dans le bois à se travestir en
mille formes!»
Aussitôt que le rejeton et l'amour de Raghou eut fait ces
recommandations à Lakshmana, il courut du côté où se trouvait la
gazelle, bien résolu à lui donner la mort. Son arc orné et
courbé en croissant à sa main, deux grands carquois liés _sur les
épaules_, une épée à poignée d'or à son flanc et sa cuirasse
attachée sur la poitrine, il poursuivit la gazelle dans la forêt.
Mârîtcha courait dans le bois avec la rapidité du vent ou même
de la pensée, mais Râma suivait sa course d'assez près. Le Démon,
agité par la peur de Râma, disparaissait tout à coup dans la
forêt Dandaka; l'instant d'après, il se montrait de nouveau; et le
Raghouide plein de vitesse allait toujours, se disant: «La voici!
elle s'approche!»
Un moment, on voit la gazelle; un moment, on ne la voit plus: elle
passe d'un pied que hâte la peur du trait, alléchant par ce manége
le plus grand des Raghouides. Tantôt elle est visible, tantôt elle
est perdue; tantôt elle court épouvantée tantôt, elle s'arrête;
tantôt elle se dérobe aux yeux, tantôt elle sort de sa cachette
avec rapidité. Mârîtcha, plongé dans une profonde terreur, allait
donc ainsi par toute la forêt.
Dans un moment où Râma vit cette gazelle, création de la magie,
marcher et courir devant lui, il banda son arc avec colère; mais à
peine eût-elle vu le Raghouide s'élancer vers elle, son arc à la
main, qu'elle disparut soudain et s'éclipsa plusieurs fois pour se
laisser voir autant de fois sous les yeux du chasseur. Tantôt elle se
montrait dans son voisinage, tantôt elle apparaissait, éloignée par
une longue distance.
Par ce jeu de se découvrir et de se cacher, elle entraîna le
Raghouide assez loin. Voyant courir ou cessant de voir dans la grande
forêt cette gazelle, visible un moment, l'autre moment invisible dans
toutes les régions du bois, comme le disque de la lune, qui paraît
et disparaît sous les nuages déchirés dans un ciel d'automne, le
Kakoutsthide, son arc à la main et se disant à lui-même: «Elle
vient!... Je la vois!... Elle disparaît encore!» parcourut çà et
là toutes les parties du bois immense.
Enfin le Daçarathide, qu'elle trompait à chaque instant, arrivé
sous la voûte ombreuse d'un lieu tapissé d'herbes nouvelles,
s'arrêta dans cet endroit même. Là, de nouveau, se montra non loin
sa gazelle, environnée d'autres gazelles, immobiles, debout près
d'elle et qui la regardaient avec les yeux tout grands ouverts de
la peur. À sa vue, bien résolu de la tuer, ce héros à l'immense
vigueur, ayant bandé son arc solide, encoche la meilleure de ces
flèches.
Soudain, visant la gazelle, Râma tire sa corde jusqu'au bord de
son oreille, ouvre le poing et lâche ce trait acéré, brûlant,
enflammé, que Brahma lui-même avait travaillé de ses mains; et
le dard habitué à donner la mort aux ennemis fendit le coeur de
Mârîtcha. Frappé dans ses articulations par ce trait incomparable,
l'animal bondit à la hauteur d'une paume et tomba mourant sous la
flèche. Mais, le prestige une fois brisé par la sagette, il parut
ce qu'il était, un Rakshasa aux dents longues et saillantes, orné
de toutes parures avec une guirlande de fleurs, un collier d'or et des
bracelets admirables. Abattu par ce dard sur la terre, Mârîtcha de
pousser un cri épouvantable; et la pensée de servir encore une
fois son maître ne l'abandonna point en mourant. Il prit alors, cet
artisan de fourberies, une voix tout à fait semblable à celle de
Râma: «Hâ! Lakshmana!» exclama-t-il;... «Sauve-moi!» cria-t-il
encore dans la grande forêt.
À cet instant même arrivé de sa mort, voici quelle fut sa pensée:
«Si, à l'ouïe de cette voix, Sîtâ, remplie d'angoisse par l'amour
de son mari, pouvait d'une âme éperdue envoyer ici Lakshmana!... Il
serait facile à Râvana d'enlever cette princesse, abandonnée par
Lakshmana!»
Mârîtcha, quittant sa forme _empruntée_ de gazelle et reprenant sa
forme _naturelle_ de Rakshasa, ne montra plus, en sortant de la vie,
qu'un corps gigantesque étendu sur la terre. À la vue de ce monstre,
d'un aspect épouvantable, la pensée du Raghouide se tourna vers
Sîtâ, et ses cheveux se hérissèrent d'effroi. Dès qu'il vit ces
horribles formes de Rakshasa mises à découvert par la mort de ce
cruel Démon, Râma se hâta de revenir aussitôt, l'âme troublée,
par le même chemin qu'il était venu.
* * * * *
À peine eut-elle ouï ce cri de détresse, qui ressemblait à la
voix de son époux, que Sîtâ dit à Lakshmana: «Va et sache ce
que devient le noble fils de Raghou; car et mon coeur et ma vie me
semblent prêts à me quitter, depuis que j'ai entendu ce long cri de
Râma, qui appelle au secours dans le plus grand des périls. Cours
vite défendre ton frère, qui a besoin de secours et qui est tombé
sous la puissance des Rakshasas, comme un taureau sous la griffe des
lions!»
À ces paroles, où la nature de la femme avait mêlé son
exagération, Lakshmana répondit ces mots à Sîtâ, les paupières
toutes grandes ouvertes par la peur: «Il est impossible à mes yeux
que mon frère soit vaincu par les trois mondes, les Asouras et tous
les Dieux, Indra même à leur tête... Le Rakshasa ne peut faire de
mal à mon frère dans le plus petit même de ses doigts: pourquoi
donc, reine, ce trouble qui t'émeut?»
Quoi qu'elle eût dit, Lakshmana ne sortit point, obéissant à
l'ordre qu'il avait reçu là de son frère. Alors la fille du roi
Djanaka, Sîtâ de lui adresser avec colère ces paroles: «Tu n'as
d'un ami que l'apparence, Lakshmana; tu n'es pas vraiment l'ami de
Râma, toi, qui ne cours pas tendre une main à ton frère tombé dans
une telle situation! Tu veux donc, Lakshmana, que Râma périsse à
cause de moi, puisque tu fermes ton oreille aux paroles sorties de ma
bouche! Il est impossible que je vive un seul instant même, si mon
époux m'est enlevé: fais donc, héros, ce que je dis, et défends
ton frère sans tarder. Dans ce moment où sa vie est en péril, que
feras-tu ici pour moi, qui n'ai pas même une heure à vivre, si tu ne
cours aider l'_infortuné_ Raghouide?»
À la Vidéhaine, qui parlait ainsi, noyée de larmes et de chagrin,
Lakshmana de répondre en ces termes: «Reine et femme charmante,
dit-il à Sîtâ, pantelante comme une gazelle, ni parmi les hommes et
les Dieux, les oiseaux et les serpents, ni parmi les Gandharvas ou
les Kinnaras, les Rakshasas ou les Piçâtchas, ni même parmi les
terribles Dânavas, on ne trouve personne en puissance de se mesurer
avec Râma, comme un des enfants de Manou ne peut lutter avec le grand
Indra. Il est impossible que Râma périsse dans un combat: il ne
sied pas que tu parles de cette manière: quant à moi, je ne puis
te laisser dans ce lieu solitaire sans Râma. On t'a mise entre mes
mains, Vidéhaine, comme un précieux dépôt; tu me fus confiée par
le magnanime Râma, dévoué à la vérité: je ne puis t'abandonner
ici. Ces cris entrecoupés, que tu as entendus, ne viennent point de
sa voix... Râma, dans une position malheureuse, ne laissera jamais
échapper un mot qu'on puisse reprocher à son _courage_!»
À ces mots, les yeux enflammés, de colère, la Vidéhaine répondit
en ces termes amers au discours si convenable de Lakshmana:
«Ah! vil, cruel, honte de ta race, homme aux projets déplorables,
tu espères sans doute que tu m'auras pour amante, puisque tu parles
ainsi! Mais il n'est pas étonnant, Lakshmana, que le crime soit chez
des hommes tes pareils, qui sont toujours des rivaux _secrets_ et des
ennemis cachés!»
Après qu'elle eut de cette manière invectivé Lakshmana, cette femme
semblable à une fille des Dieux, Sîtâ, versant des larmes, se mit
à battre des mains sa poitrine. À ces mots amers et terribles, que
Sîtâ lui avait jetés, Lakshmana, joignant ses deux paumes en coupe
et les sens émus, lui répliqua en ces termes: «Je ne puis t'opposer
une réponse; ta grandeur est une divinité pour moi: d'ailleurs,
Mithilienne, ce n'est pas une chose extraordinaire que de trouver une
parole injuste dans la bouche des femmes.
«Honte à toi! péris donc, _si tu veux_, toi, à qui ta mauvaise
nature de femme inspire de tels soupçons à mon égard, quand je me
tiens dans l'ordre même de mon auguste frère!»
Mais à peine Lakshmana eut-il jeté ce discours mordant à Sîtâ,
qu'il en ressentit une vive douleur, il reprit donc la parole et lui
dit ces mots, que précédait un geste caressant: «Eh bien! je m'en
vais où est le Kakoutsthide: que le bonheur se tienne auprès de toi,
femme au charmant visage! Puissent toutes les Divinités de ces
bois te protéger, dame aux grands yeux! Car les présages qui se
manifestent à mes regards n'inspirent que de l'effroi. Puissé-je à
mon retour ici te voir avec Râma!»
À ce langage de Lakshmana, la fille du roi Djanaka, toute baignée
de larmes, lui répondit en ces termes: «Si je me vois privée de mon
Râma, je me noierai dans la Godâvarî, Lakshmana, ou je me pendrai,
ou j'abandonnerai mon corps dans un précipice! Ou j'entrerai dans un
bûcher allumé de flammes ardentes! Mais je ne toucherai jamais de
mon pied même un autre homme que Râma!» Quand Sîtâ eut dit ces
mots à Lakshmana, elle se répandit en pleurs et se remit, bourrelée
de chagrin, à battre des mains sa poitrine.
Alors, voyant ses larmes et la douleur étalée dans toutes les formes
de sa personne, le fils de Soumitrâ essaya de consoler cette dame
aux grands yeux, mais Sîtâ ne répondit pas même un seul mot à ce
frère de son époux.
* * * * *
Le juste Lakshmana, l'esprit agité d'une grande peur, était parti
après un dernier regard jeté sur la Mithilienne et marchait, pour
ainsi dire, malgré lui. L'auguste Démon aux dix visages saisit
aussitôt l'occasion favorable et se présenta devant la belle
Vidéhaine sous la forme empruntée d'un anachorète mendiant. Il
s'avança vers cette jeune et tendre femme, abandonnée par les deux
frères, comme le voile d'une nuit obscure envahit la dernière lueur
du jour en l'absence du soleil et de la lune. Alors, voyant cette
beauté incomparable délaissée dans ce lieu solitaire, le monstre
aux dix têtes, monarque de tous les Rakshasas, se mit à rouler cette
pensée dans son esprit en démence:
«Voilà bien le moment pour moi d'aborder cette femme au charmant
visage, pendant que son époux et Lakshmana même ne sont pas auprès
d'elle!»
Quand Râvana eut songé à profiter aussitôt de l'occasion qui
s'offrait à lui, ce démon à dix faces se présenta devant la chaste
Vidéhaine sous la métamorphose d'un brahmane mendiant. Il était
couvert d'une panne jaune et déliée; il portait ses cheveux
rattachés en aigrette, une ombrelle et des sandales, un paquet lié
sur l'épaule gauche, une aiguière d'argile à sa main avec un triple
bâton.
À l'aspect de ce monstre épouvantable par ses oeuvres et par sa
vigueur, les oiseaux et tous les êtres animés, les arbres, qui
végétaient dans le Djanasthâna et même les diverses plantes nées
pour grimper et saisir un appui, tout resta immobile et le vent
retint même son haleine. Aussitôt qu'elle vit s'arrêter le roi
des Rakshasas, venu d'une course impétueuse, la rivière Godâvarî
d'enchaîner soudain son onde _glacée d'épouvante_. On vit courir
_ou s'envoler_ çà et là, effarouchés par ce Démon, tous les
volatiles et tous les quadrupèdes, qui se trouvaient dans la
Pantchavatî et la forêt de pénitence ou dans le voisinage du
Djanasthâna.
Le monstre, guettant l'occasion que lui donnait cette absence de
Râma, s'avança, caché dans sa métamorphose en religieux mendiant,
vers Sîtâ, qui pleurait son époux: il aborda sous des formes qui
ne lui convenaient aucunement cette âme pure incarnée dans une forme
assortie.
Il s'arrêta, fixant les yeux sur l'épouse de Râma aux lèvres
_de corail_, aux dents brillantes, au visage rayonnant comme une
pleine-lune; mais alors, délaissée par son époux et Lakshmana,
noyée dans le chagrin et les pleurs, assise dans sa maison de
feuillage et plongée dans la tristesse de ses pensées, elle
ressemblait à la nuit privée de son astre et couverte d'une profonde
obscurité.
À chaque membre qu'il voyait de la belle Vidéhaine, il ne pouvait
en détacher son regard, absorbé dans la contemplation d'un charme
fascinant le coeur et les yeux. Percé d'une flèche de l'amour,
le Démon nocturne à l'âme corrompue s'avança en récitant les
prières du Véda vers la Mithilienne au torse vêtu de soie jaune,
aux grands yeux de nymphéas épanouis. Râvana s'étendit dans un
long discours à cette femme, le corps tout resplendissant comme une
statue d'or; elle, au-dessus de qui nulle beauté n'existait dans
les trois mondes et qu'on aurait pu dire Çrî même sans lotus à
la main. Le monarque des Rakshasas adressa donc ses flatteries à la
princesse aux membres tout rayonnants: