Le champ de bataille était vide de combattants, car le feu des

flèches de Râma les avait tous dévorés; et, tel que dans le

Niraya[21], le sang et la chair en avaient détrempé l'argile. Les

uns, percés d'une flèche, gisent privés de vie sur la terre: les

autres se lamentent; ceux-là fuient comme des insensés devant les

dards qui les poursuivent. Râma, dans cette journée, immola quatorze

milliers de Rakshasas aux exploits épouvantables; et cependant il

était seul, il était à pied, et ce n'était qu'un homme.

[Note 21: Le Tartare indien.]

Le Rakshasa nommé Triçiras, _ou le Démon aux trois têtes_, se jeta

devant le roi de l'armée défaite, Khara, qui s'avançait le

front tourné vers le vaillant Raghouide, et lui tint ce langage:

«Confie-moi ta vengeance, roi valeureux, et va-t'en d'ici

promptement: tu verras bientôt le vaillant Râma tomber sous mes

coups dans le combat. Ou je serai sa mort dans le combat, ou il

sera mon trépas dans la bataille: mets donc un frein à ton ardeur

belliqueuse et reste spectateur un instant.»

Calmé par ce langage de Triçiras, qui se précipitait de lui-même

à la mort, Khara joyeux lui répondit en ces termes: «Qu'il en

soit donc ainsi!» Ensuite le Démon plein d'allégresse, ayant reçu

congé dans le combat avec ce mot: «Va!» élève bruyamment son arc

et s'avance le front tourné en face de Râma.

Alors s'éleva sur le champ de bataille entre le Démon aux trois

têtes et le vaillant Raghouide un combat tumultueux, âpre, où

chacun désirait tuer, où le sang était versé comme de l'eau.

Ensuite Triçiras envoya trois dards aigus s'implanter dans le front

du vaillant Râma, qui, plein de courroux, jeta ces mots avec

dépit: «J'ai reçu les dards que m'a décochés le nerf de ton arc:

maintenant reste ferme devant moi, _si tu l'oses_!»

À ces mots, le héros irrité de plonger dans la poitrine de

Triçiras quatorze flèches, pareilles à des serpents. Le guerrier

plein de vigueur abattit ses coursiers avec quatre et quatre flèches

de fer, il brisa son char avec sept; il renversa le cocher sous les

coups de huit traits, il trancha d'un seul et fit voler à terre son

drapeau arboré.

À la vue d'une telle prouesse, le Rakshasa fléchit les genoux

mentalement devant son rival; mais, tirant son épée d'un mouvement

rapide, il s'élança vers lui avec impétuosité. Celui-ci, à peine

eut-il vu ce mauvais Génie sauté lestement hors de son grand char,

qu'il fendit le coeur au Démon en y plongeant dix flèches. Le prince

aux yeux de lotus, riant de colère, coupa les trois têtes du monstre

avec six dards acérés. Vomissant un sang _hideux_, sa vie tranchée

par les flèches de Râma, il tomba sur la terre comme une grande

montagne dont la chute de ses hautes cimes a précédé la chute.

À la vue du héros Triçiras abattu dans le combat, le coeur de

Khara fut consumé de colère et son âme fut prise de la fièvre des

batailles. Mais, devant le spectacle de ces bataillons détruits,

il ne put s'empêcher aussi de songer un peu qu'un seul homme avait

anéanti cette armée et renversé les deux héros. À la pensée

d'un tel exploit, à la vue de cette preuve éclatante, où le bien

magnanime Daçarathide avait signalé son héroïsme, le tremblement

de la peur s'empara de Khara lui-même.

Néanmoins, rappelant sa fermeté, le noctivague héros d'un bouillant

courage, affermit son pied de nouveau pour le combat.

Il banda son grand arc et fit voler sur Râma des flèches

courroucées, reluisantes d'un feu brûlant et toutes pareilles à des

serpents _de flammes_. Mais, tel qu'Indra fend l'atmosphère avec les

gouttes de la pluie, Râma de les briser aussitôt avec ses flèches

de fer, irrésistibles et semblables à des feux pétillants

d'étincelles. La voûte du ciel était enflammée par les flèches

aiguës que Râma et Khara s'envoyaient de l'un à l'autre, comme il

arrive quand elle est pleine de ces nuages où la foudre allume ses

éclairs.

Le Daçarathide aux longs bras de frapper au milieu du sein par dix

flèches ce Khara, de qui sa main rabaissa l'arrogance. Mais celui-ci,

enflammé de fureur, plongea lui-même sept flèches dans la poitrine

du Raghouide, aussi versé dans le devoir qu'habile à terrasser

l'ennemi. En ce moment, tout le corps baigné de sang par les dards

si nombreux que le Rakshasa lui avait envoyés de son arc, le

Kakoutsthide brillait du même éclat qu'un brasier allumé.

Brandissant alors son grand arc, semblable à celui de Çakra même,

sa main d'excellent archer en fit partir vingt et une flèches. Ce

dompteur invincible des ennemis perça la poitrine avec une et les

deux bras au Démon avec deux autres: il abattit les quatre chevaux

par quatre dards en demi-lune. Dans sa colère, il en dépensa deux

pour jeter le cocher au noir séjour d'Yama, et ce héros à la grande

force en mit sept pour casser l'arc et les traits _aigus_ dans les

mains de Khara. Le noble fils de Raghou frappa le joug d'un seul dard

et le coupa net; il trancha les cinq drapeaux avec cinq traits, dont

l'armure imitait dans sa forme l'oreille du sanglier.

Alors, son arc brisé, ses chevaux tués, son cocher sans vie,

Khara se tint par terre, sa massue à la main et ses pieds fortement

appuyés sur le sol. Soudain, avec la voix _menaçante_ du Rakshasa,

retentissent les roulements des tambours célestes, mêlés aux

mélodieux accents des Immortels dans leurs chars aériens.

Khara, tout bouillant de colère, jette à Râma, comme un tonnerre

enflammé, sa massue ornée de bracelets d'or, énorme, ardente,

horriblement effrayante, enveloppée de flammes, comme un grand

météore de feu. Des arbrisseaux et même des arbres, dans le

voisinage desquels cette arme passa, il ne resta plus que des cendres.

En effet, le monstre avait conquis par les efforts d'une violente

pénitence cette massue divine, que lui donna jadis le magnanime

Kouvéra.

Aussitôt le rejeton fortuné de Raghou, qui voulait détruire cette

massue, prit dans son carquois le trait du feu, semblable à un

serpent, et décocha cette flèche resplendissante comme la flamme.

Le trait d'Agni, tout pareil au feu, arrêta la grande massue dans

son vol au milieu des airs et la fit tournoyer plusieurs fois sur

elle-même.

La massue rakshasî tomba, précipitée sur la terre, fendue et

consumée avec ses ornements et ses bracelets, comme un _globe de_ feu

allumé.

En ce moment le Raghouide à la vigueur indomptable, homicide

_généreux_ des héros ennemis, adresse à Khara ce discours d'une

voix terrible: «Ces paroles, que proclamait ta jactance par le désir

impatient de ma mort: «Je boirai ton sang!» tu les vois démenties

à cette heure, ô le plus vil des Rakshasas! Voici que ta massue,

consumée par ma flèche, n'est plus que cendre: un seul dard l'a

frappée; ce fut assez pour la détruire et la jeter sans force sur la

terre.»

«Je ne veux pas t'accorder la vie, être vil, au caractère bas, à

la bouche menteuse: rassemble tes moyens pour un nouveau combat! Je

te ravirai le souffle, comme jadis Souparna ravit l'ambroisie, âme

abjecte, à la vie méchante, fléau des hommes qui vivent dans

la vertu! Aujourd'hui j'affranchirai les saints de cette horrible

tristesse qui a son origine dans la crainte et sa racine en toi,

fléau perpétuel de nos saints brahmanes. Âme féroce, nature

abjecte, ce n'est pas vivant que tu pourras m'échapper!»

À ces mots, le Démon noctivague jeta ses regards de tous les

côtés, cherchant une arme de combat, et, furieux, les sourcils

contractés, il vit non très-loin un arbre énorme. Le guerrier à

la force immense étreignit dans ses deux bras et, mordant les bords

évasés de ses lèvres, arracha ce grand arbre: il courut, poussa un

cri, et, visant Râma, lui jeta rapidement sa masse, en criant:

«Tu es mort!» Mais son auguste ennemi de couper avec un torrent de

flèches le projectile feuillu dans son vol. Il conçut une brûlante

colère, _un désir impatient_ de tuer Khara dans cette bataille. Tous

les arbres que celui-ci prenait, le noble meurtrier de ses ennemis,

Râma les tranchait l'un après l'autre avec ses flèches aux barbes

courbées.

Enfin, baigné de sueur et bouillant de colère, il transperça le

Démon avec un millier de traits dans un _dernier_ combat.

Aussitôt, mêlé au chant de voix mélodieuses, il se répandit

au sein de l'atmosphère un son de tambours célestes, avec ces

acclamations: «Bien! bien!» Une pluie de fleurs tomba au milieu du

champ de bataille sur le front même de Râma, et l'on entendit _le

ciel_ crier à tous les points cardinaux: «Le scélérat est mort!»

Depuis ce temps, Râma joyeux, entre Lakshmana et son épouse, qu'il

avait rassurée, Sîtâ, aux yeux charmants de gazelle, coula dans cet

ermitage une vie agréable, environné des honneurs que lui rendaient

tous les ermites rassemblés _autour de sa personne_.

* * * * *

Quand Çoûrpanakhâ vit les quatorze mille Rakshasas tués,

lorsqu'elle vit Doûshana, Triçiras et Khara tombés morts sur la

terre, et que cet exploit, si difficile à beaucoup d'autres, Râma

l'avait accompli seul, à pied, avec son bras d'homme, elle courut

pleine d'épouvante à Lankâ soumise aux lois de Râvana, son frère.

Là elle vit, assis entre ses conseillers, devant son char, comme le

fils de Vasou au milieu des Maroutes, ce Râvana, le fléau du monde,

trônant sur un siége d'or, élevé par-dessus tous et brillant à

l'égal du soleil même, tel que le feu divin quand on l'a déposé

tout flamboyant sur un autel d'or. Çoûrpanakhâ le vit, environné

de sa cour admirable, avec ses dix visages, ses vingt bras, ses yeux

couleur de cuivre et sa vaste poitrine; elle le vit marqué des signes

naturels où l'on reconnaît un roi, avec ses parures d'or épuré,

ses longs bras, ses dents blanches, sa grande figure, sa bouche

toujours béante, comme celle de la mort, héros semblable à une

montagne, pareil aux nuées pluvieuses, invincible dans les combats

aux magnanimes Rishis, aux Yakshas, aux Dânavas, aux Dieux mêmes.

Sillonné des blessures faites par les traits du tonnerre dans les

guerres des Asouras contre les Dieux, son corps étalait aux yeux

les nombreuses cicatrices des plaies qu'Aîrâvata[22] lui avait

infligées avec la pointe de ses défenses, et les traces multiples

que le disque _acéré_ de Vishnou avait laissées en tombant sur lui

dans ses combats avec les Immortels.

[Note 22: Éléphant céleste, la monture d'Indra.]

Alors, au milieu des ministres de son frère, Çoûrpanakhâ furieuse

jette ce discours plein d'âcreté à Râvana, le fléau du monde:

«Plongé sans aucun frein dans tes jouissances de toutes les choses

désirables, tu ne songes pas qu'il est né pour toi un danger

terrible, auquel il est bien temps de songer.

«Khara est tué, Doûshana est tombé mort, et tu ne le sais pas!

Tu ignores que ces deux héros gisent percés de flèches dans le

Djanasthâna. Râma seul, à pied, avec un bras d'homme, a moissonné

quatorze milliers de Rakshasas à la vigueur enflammée! La sécurité

est rendue aux saints, la joie est ramenée dans tous les alentours de

la forêt Dandaka; et ce héros infatigable dans ses travaux a violé

même ta province du Djanasthâna!

«Et toi, Râvana, livré à l'avarice, à l'incurie, à ceux qui

disposent de ta volonté, tu n'as point senti qu'un danger terrible

s'était allumé dans ton empire!»

Ensuite, Râvana de jeter avec colère au milieu des ministres ces

questions à Çoûrpanakhâ: «Qui est ce Râma? D'où vient ce Râma?

Quelle est sa force? Quel est son courage? Pour quel motif a-t-il

pénétré dans cette forêt Dandaka, si difficile à pratiquer? Avec

quelle arme ce Râma a-t-il moissonné mes Rakshasas, abattu Khara sur

le champ de bataille, et Doûshana, et Triçiras avec lui?»

À ces mots du roi des Rakshasas, la furie pleine de colère se mit à

raconter ce qu'elle savait de Râma suivant la vérité: «Râma est

le fils du roi Daçaratha; il a de longs bras, de grands yeux; son

vêtement est un tissu d'écorces avec une peau d'antilope noire: sa

beauté est égale à celle de l'Amour. Il bande un arc aux bracelets

d'or, semblable à l'arc d'Indra même, et lance des flèches de fer

enflammées, pareilles à des serpents au poison mortel. Quatorze

milliers de Rakshasas aux exploits épouvantables ont succombé

sous les traits acérés de lui seul, archer incomparable. À peine,

seigneur, ai-je pu seule échapper à la mort: «C'est une femme!»

a dit Râma; et la seule grâce qu'il a faite, ce fut de me laisser

ainsi la vie par dédain. Il a un frère d'une vive splendeur,

vigoureux, plein de vertus, attaché, dévoué à lui, marqué de

signes fortunés, égaux à ceux de Râma: son nom, c'est Lakshmana.

«Une dame illustre, aux grands yeux, à la taille charmante, si

déliée qu'une bague peut lui servir de ceinture, est l'épouse

légitime de Râma: elle se nomme Sîtâ. Je n'ai jamais vu sur toute

la face de la terre une femme aussi belle, ni aucune nymphe, soit

Kinnarî, soit Yakshî, ou Gandharvî, ni même une déesse! L'homme

qui serait l'époux de Sîtâ ou qu'elle embrasserait avec amour,

il vivrait aussi heureux parmi les mortels qu'Indra même parmi les

Dieux. Ainsi, elle, de qui la beauté ne voit rien de comparable à

elle-même sur la terre, elle sera ici une épouse assortie à toi,

Génie à la grande splendeur, comme tu seras toi-même un époux

digne de Sîtâ.

«Si mon discours te sourit, n'hésite point à l'exécuter, roi des

Rakshasas; car tu n'obtiendras jamais un plaisir égal à celui qu'il

te promet.»

Après qu'il eut bien examiné l'entreprise, qu'il eut dessiné son

plan avec justesse, qu'il eut pesé le fort et le faible des avantages

et des inconvénients: «Voilà ce qui est à faire!» se dit-il,

arrêtant sa résolution; et, l'esprit solidement assis dans son

dessein, il se dirigea vers la magnifique remise où l'on gardait son

char. Quand il se fut rendu là en secret, le roi des Rakshasas jeta

cet ordre à son cocher: «Que l'on attelle mon char!»

À ces mots, le cocher aux mouvements agiles d'atteler à l'instant

même ce véhicule beau, resplendissant, muni de tous ses harnais,

orné de tous ses drapeaux. Le fortuné monarque des Rakshasas monte

sur le char fait d'or, avec des ornements d'or, allant de sa propre

volonté, _quoique_ attelé d'ânes, parés d'or eux-mêmes, avec des

visages de vampires. Ensuite, il dirige sa marche vers _l'Océan_,

souverain maître des rivières et des fleuves.

Le Démon passa au rivage ultérieur et vit dans un lieu solitaire,

pur, enchanteur, s'élever un ermitage au milieu des bois. Là, il vit

un Rakshasa, nommé Mâritcha, qui, ses cheveux roulés en djatâ,

une peau noire de gazelle pour vêtement, vivait dans l'abstinence de

toute nourriture.

Il s'approcha de l'anachorète; et, quand il eut reçu de Mâritcha

les honneurs exigés par l'étiquette, le monarque habile à manier le

discours lui tint ce langage:

«Mâritcha, écoute maintenant les paroles que va prononcer ma

bouche, je suis affligé; et mon suprême asile dans mon affliction,

c'est ta sainteté! Entre plusieurs milliers rassemblés de

Naîrritas[23], je ne trouverais nulle part, vaillant héros, un

compagnon semblable à toi dans les combats. Ne veuille point ici

ta sainteté briser mon affection: je t'implore dans mon besoin;

accomplis ma prière.

[Note 23: Géants ou Démons.]

«Tu connais le Djanasthâna, où habitaient Khara, mon frère,

Doûshana à la grande vigueur, Çoûrpanakhâ, ma soeur, Triçiras,

ce Démon vigoureux, _toujours_ affamé de chair _humaine_, et

d'autres nombreux héros noctivagues, habiles à toucher le but d'un

trait. Ils avaient mis là, suivant mon ordre, leurs habitations et

s'occupaient à vexer dans la grande forêt les anachorètes dévoués

au devoir. Là, vivaient quatorze milliers de Rakshasas aux prouesses

épouvantables, qui marchaient à la volonté de Khara et s'étaient

maintes fois signalés en frappant le but _avec le javelot ou la

flèche_.

«Or, il est arrivé tout à l'heure que ces démons à la force

immense, campés dans le Djanasthâna, en sont venus aux mains avec

Râma, qui les a complètement battus dans la guerre.

«_Oui_! Râma seul, à pied, avec son bras d'homme, a couché morts

sur le champ de bataille dans le Djanasthâna par ses flèches,

semblables à des serpents, ces quatorze milliers de Rakshasas, contre

qui s'était allumée sa colère, sans qu'il eût reçu d'eux aucune

parole injurieuse. Il a tué Khara dans le combat, il a tué Doûshana

et Triçiras, il a rendu la sécurité aux saints et ramené le

bonheur dans toutes les contrées de la forêt Dandaka.

«Et cet être, qui a déserté le devoir, qui même ne connaît pas

le devoir, qui trouve son plaisir dans le mal des créatures, il porte

un vêtement d'écorces, il se dit un pénitent, mais il a une épouse

avec lui et son bras est armé d'un arc!

«Il a, _dis-je_, une épouse, célèbre sous le nom de Sîtâ: c'est

une femme aux grands yeux, douée parfaitement de jeunesse et de

beauté, charmante comme Çri même Apadma. Aujourd'hui j'irai, moi!

dans le Djanasthâna, d'où j'emmènerai de force ce joyau du monde:

sois mon associé dans cette expédition! Avec toi pour compagnon,

debout à mes côtés, Démon à la grande vigueur, je ne crains pas

tous les Dieux en bataille, Indra même à leur tête.

«Métamorphosé en gazelle au pelage d'or, moucheté d'argent,

rends-toi à l'ermitage de ce Râma, et montre-toi sous les yeux de

Sîtâ. Sans doute, sortant de sa chaumière aussitôt qu'elle t'aura

vu sous la forme de gazelle: «Prenez vivante cette _jolie bête_!»

dira-t-elle à son époux ainsi qu'à Lakshmana. Ces deux héros

partis, l'ermitage reste vide et j'enlève à mon aise _la belle_

Sîtâ sans appui, comme l'éclipse ravit à Lunus sa lumière. Avec

le pied léger de la gazelle, ta révérence peut fuir aisément: elle

a d'ailleurs le courage et la vigueur nécessaires à la gravité

de cette mission. Parmi ces Rakshasas qui furent tués dans le

Djanasthâna, il n'en était pas un qui fût égal à toi, sans

excepter Doûshana, ou Triçiras, ou Khara même! Quand Râma et

Lakshmana seront occupés à suivre ta piste, quand j'aurai enlevé

Sîtâ et donné à ma soeur la joie de cette vengeance, quand le rapt

de son épouse aura sans peine étouffé dans le chagrin la vigueur

de Râma, alors mon âme au comble de ses voeux goûtera le plaisir en

toute sécurité.»

L'anachorète, engagé par ce discours à se mêler dans la grande

lutte avec Râma, joignit les mains, et, l'esprit hors de lui-même,

parce qu'il avait éprouvé toute la vigueur du héros, tint à

Râvana ce langage salutaire, convenable, dicté par la vérité.

«Sire, il est aisé de rencontrer des hommes qui ne disent jamais que

des choses agréables: au contraire, il est difficile de trouver un

homme qui sait dire ou entendre une chose désagréable, mais utile.

Renseigné par des espions négligents, tu ne sais pas sans doute

comme est le courage, comme est la vigueur de ce Râma, semblable,

soit à Varouna, soit au grand Indra même. Si la guerre s'allume

entre vous deux, sache, roi des Rakshasas, que ton peuple entier va

flotter dans un extrême péril.

«Fasse le ciel que le salut soit pour tous les Rakshasas sur la

terre! Fasse le ciel, mon ami, que Râma dans sa colère ne jette pas

tous les Rakshasas hors du monde! Fasse le ciel que cette fille du roi

Djanaka ne soit pas née pour être comme la fin de ta vie! Fasse le

ciel qu'une grande infortune ne tombe pas sur toi à cause de Sîtâ!

«Râma n'est pas un coeur dur, mon ami, ce n'est pas un insensé; il

n'est point esclave des sens: ce que tu as dit, Rakshasa, n'est pas

vrai, ou tu as mal entendu.

«Ayant su que _l'ambitieuse_ Kêkéyî avait trompé son père,

de qui _toute_ parole était une vérité: «Je ferai _ce qu'il a

promis_!» dit ce héros, le Devoir même en personne, et là-dessus

il partit aussitôt, pour les forêts. C'est par le désir de faire

une chose agréable à Kêkéyî et au roi son père qu'il abandonna

son royaume et ses voluptés pour s'exiler dans la forêt Dandaka.

«Comment veux-tu lui ravir sa princesse du Vidéha, quand elle est

défendue par son courage et sa vigueur? Insensé, c'est comme si tu

voulais ravir sa lumière au soleil! Quiconque aurait enlevé à Râma

cette épouse d'un sang égal au sien, cette _noble_ bru du _roi_

Daçaratha, ne pourrait sauver sa vie, eût-il trouvé même un asile

chez les treize immortels!

«Si tu veux conserver ton royaume, ton bonheur, tes voluptés, ta

vie, garde-toi bien jamais d'attaquer l'auguste Râma. En effet, la

vigueur fut donnée sans mesure à ce héros, de qui la fille du roi

Djanaka est l'épouse dévouée sans relâche à ses devoirs et plus

chère à lui-même que sa vie. Il ne t'est pas moins impossible

d'enlever Sîtâ à la taille charmante de son asile entre les

bras vigoureux de son époux, que de prendre même la flamme du feu

allumé!

«Retourne à la ville, dépouille ta colère, sache te placer dans un

juste milieu, délibère avec tes conseillers suivant que les affaires

sont graves ou légères. Entoure-toi de tous les ministres, consulte

dans toutes les affaires Vibhîshana, le prince des Rakshasas: il

te dira toujours ce qu'il y a de plus salutaire. Consulte aussi

Tridjatâ, _la femme anachorète_, exempte de tout défaut, parvenue

à la perfection et riche d'une grande pénitence: tu recevras d'elle,

roi des rois, le plus sage conseil. Quant aux affections irritantes,

que dut naturellement verser dans ton coeur ce qui est arrivé, soit

à Doûshana, soit à Khara, soit au Rakshasa Triçiras, soit à

Çoûrpanakâ, comme à tous les autres démons, il faut en jeter,

excuse-moi, grand roi des Rakshasas, il faut en jeter le fiel hors de

ton coeur.»

Le monstre aux dix visages repoussa, dans son orgueil, les bonnes

paroles que lui adressait Mârîtcha, comme le malade qui veut mourir

se refuse au médicament:

«Comment donc viens-tu me jeter ici, Mârîtcha, ces discours sans

utilité et qui ne peuvent absolument fructifier, comme le grain semé

dans une terre saline? Il est impossible que tes paroles m'inspirent

la crainte de livrer une bataille à ce fils de Raghou, enchaîné à

des observances religieuses, esprit stupide, et qui d'ailleurs n'est

qu'un homme; à ce Râma, qui, désertant ses amis, son royaume, sa

mère et son père lui-même, s'est jeté d'un seul bond au milieu

des bois sur l'ordre vil d'une femme. Il faut nécessairement que

j'enlève sous tes yeux à cet homme, qui a tué Khara dans la guerre,

cette _belle_ Sîtâ, aussi chère à lui-même que sa vie! C'est

une résolution bien arrêtée! elle est écrite dans mon coeur: les

Asouras et tous les Dieux, Indra même à leur tête ne pourraient l'y

effacer!

«_Si tu ne fais pas la chose de bon gré_, je te forcerai même à la

faire malgré toi: quiconque, sache-le, se met en opposition avec

les rois ne grandit jamais en bonheur! Mais si, _grâces à toi_, mon

dessein réussit, Mârîtcha, je donne en récompense à ta grandeur

et d'une âme satisfaite la moitié de mon royaume. Tu agiras de telle

sorte, ami, que j'obtiendrai la belle Vidéhaine: le plan de cette

affaire est arrêté de manière que nous devons manoeuvrer _de

concert, mais_ séparés. Si tu jettes un regard sur ma famille, mon

courage et ma royale puissance, comment pourras-tu voir un danger

redoutable dans ce Râma, de qui l'_univers_ a déserté la fortune?

«Ni Râma, ni quelque âme que ce puisse être chez les hommes,

n'est capable de me suivre où je m'enfuirai dans les routes de l'air,

aussitôt que je tiendrai la Mithilienne dans mes bras. Toi, revêtu

des formes que va te prêter la magie, éloigne ces deux héros de

l'ermitage, qu'ils habitent; égare-les au milieu de la forêt, et tu

fuiras ensuite d'un pied rapide. Une fois passé au rivage ultérieur

de la mer immense et sans limite, que pourront te faire tous les

efforts du Kakoutsthide réunis à ceux de Lakshmana.

«Quand tu as vu Indra avec son armée, Yama et le Dieu qui préside

aux richesses, céder la victoire à mon bras, comment Râma peut-il

encore t'inspirer de l'inquiétude?

«De sa part, ta vie est incertaine, si tu parais devant lui; mais, de

la mienne, ta mort est sûre, si tu empêches mon dessein: ainsi pèse

comme il faut ces deux lots dans ta pensée, et fais ensuite ce qui

est convenable ou ce qui te plaît davantage.»

Traité par le monarque des Rakshasas avec un tel mépris, Mârîtcha,

le Démon noctivague lui répondit à l'encontre ces paroles amères:

«Quel artisan de méchancetés, Génie des nuits, t'a donc enseigné

cette voie de perdition, où tu vas entraîner dans ta ruine, et la

ville, et ton royaume, et tes ministres? Qui voit avec peine, qui voit

avec chagrin ta félicité? Par qui cette porte ouverte de la mort te

fut-elle indiquée? Ce sont de noctivagues Démons sans courage,

tes ennemis, bien certainement, et qui désirent te voir périr dans

l'étreinte d'un rival plus fort que toi!

«Quoi! on ne livre pas tes conseillers à la mort qu'ils méritent,

eux, à qui les Çâstras commandent, Râvana, de t'arrêter sur le

penchant du précipice, où te voilà monté _pour y tomber_.

Le Râmâyana - tome premier Poème sanscrit de Valmiky · 第 19 / 26 段