Quand il eut, suivant les rites, satisfait d'une libation les Dieux et

les Mânes, il adora avec elle et Lakshmana le soleil, qui se levait

à l'horizon.

Dès que Râma eut terminé ses ablutions avec son épouse et le fils

de Soumitrâ, il quitta cette rive de la Godâvarî et revint à

son ermitage. Là donc, assis dans sa chaumière, entre Sîtâ et

Lakshmana, son frère, il s'entretint avec eux sur différentes

matières. Tandis que ce magnanime causait avec le Soumitride, le roi

des vautours se présenta et dit ces paroles au noble fils de Raghou:

«Héros à la grande fortune, à la grande force, aux grands bras, au

grand arc, je te dis adieu, ô le meilleur des hommes; je retourne

en ma demeure. Il te faut apporter ici une continuelle attention à

l'égard de tous les êtres, fils de Raghou! j'ai envie, _vaillant_

meurtrier des ennemis, j'ai envie de revoir mes parents et mes amis.

Quand j'aurai vu tous ceux que j'aime, ô le plus grand des hommes, je

reviendrai, s'il te plaît; je te le dis en vérité.»

À ces mots, Râma et Lakshmana de répondre au monarque des oiseaux:

«Va donc, ô le meilleur des volatiles, mais à la condition de

revenir bientôt nous voir.» Quand le roi des vautours fut parti, le

fils de Raghou à l'aspect aimable revint à son toit de feuillage et

rentra dans sa chaumière avec Sîtâ.

Dans ce moment une certaine Rakshasî, nommée Çoûrpanakhâ,

soeur de _Râvana, le_ démon aux dix têtes vint en ces lieux d'un

mouvement spontané et vit là, semblable à un Dieu, Râma aux longs

bras, aux épaules de lion, aux yeux pareils aux pétales du lotus.

À la vue de ce prince beau comme un Immortel, la Rakshasî fut

enflammée d'amour; elle, à qui la nature avait donné un teint

hideux, un caractère méchant, cette ignoble _fée_, cruelle à

servir, qui marchait toujours avec la pensée de faire du mal à

quelqu'un et n'avait de la femme rien autre chose que le nom.

Aussitôt elle prend une forme assortie à son désir; elle s'approche

du héros aux longs bras, et, commençant par déployer sa nature de

femme, lui tient ce langage avec un _doux_ sourire: «Qui es-tu, toi

qui, sous les apparences d'un pénitent, viens, accompagné d'une

épouse, avec un arc et des flèches, dans cette forêt impraticable,

séjour des Rakshasas?»

À ces mots de la Rakshasî Çoûrpanakhâ, le noble fils de Raghou se

mit à lui tout raconter avec un esprit de droiture; «Il fut un roi

nommé Daçaratha, juste et célèbre sur la terre; je suis le fils

aîné de ce monarque et l'on m'appelle Râma. Cette femme est Sîtâ,

mon épouse; voici mon frère Lakshmana. Vertueux, aimant le devoir,

je suis venu demeurer dans ces forêts à l'ordre de mon père, à

la voix de ma _belle_-mère. Ô toi, en qui sont rassemblés tous

les caractères de la beauté, toi, si charmante, qu'on dirait Çri

elle-même, qui se manifeste aux yeux des mortels, qui es-tu donc,

toi, qui, femme craintive, te promènes dans le bois Dandaka, la plus

terrible des forêts? Je désire te connaître: ainsi dis-moi qui tu

es, quelle est _ta_ famille, et pour quel motif je te vois errer seule

ici et sans crainte.»

À ces mots, la Rakshasî, troublée par l'ivresse de l'amour, fit

alors cette réponse: «On m'appelle Çoûrpanakhâ, je suis une

Rakshasî, je prends à mon gré toutes les formes; et, si je me

promène seule au milieu des bois, Râma, c'est que j'y répands

l'effroi dans toutes les créatures. Les tîrthas saints et les

autels y périssent, anéantis par moi. J'ai pour frères le roi des

Rakshasas lui-même, nommé Râvana; Vibhîshana, l'âme juste, qui a

répudié les moeurs des Rakshasas; Koumbhakarna au sommeil prolongé,

à la force immense; et deux Rakshasas fameux par le courage et la

vigueur, Khara et Doûshana. Ta vue seule m'a jetée dans le trouble,

Râma: aime-moi donc comme je t'aime! Que t'importe cette Sîtâ?

Elle est sans charmes, elle est sans beauté, elle n'est en rien ton

égale; moi, au contraire, je suis pour toi une épouse assortie et

douée, comme toi, des avantages de la beauté. _Laisse_-moi dévorer

cette femme sans attraits ni vertus, avec ce frère, qui est né

après toi, mais de qui la vie est déjà terminée. Cela fait, tu

seras libre, mon bien-aimé, de te promener avec moi par toute la

contrée Dandaka, contemplant ici les sommets d'une montagne et là

des bois enchanteurs.»

Quand il eut ouï ce discours plus qu'horrible de la Rakshasî, le

héros aux longs bras avertit d'un regard Sîtâ et Lakshmana. Ensuite

Râma, cet orateur habile à tisser les paroles, se mit à dire ces

mots à Çoûrpanakhâ, mais pour se moquer:

«Je suis lié par l'hymen; tu vois mon épouse chérie: une femme de

ta condition ne peut s'accommoder ainsi d'une rivale. Mais voici mon

frère puîné, qui a nom Lakshmana, beau, joli à voir, d'un bon

caractère, plein d'héroïsme et qui n'est point marié. Il sera un

époux assorti à cette beauté, _dont je te vois si bien douée_; il

est jeune, il a besoin d'une épouse, ses formes sont gracieuses; il

est d'un extérieur enfin qui plaît aux yeux.»

À ce discours, la Rakshasî, qui changeait de forme à sa volonté,

quitte Râma brusquement et se tourne avec ces mots vers Lakshmana:

«Aime-moi donc, ô toi, qui donnes l'honneur, moi, qui suis une

épouse assortie à ta beauté: tu auras du plaisir à te promener

avec moi dans la ravissante forêt Dandaka.»

À ce langage de Çoûrpanakhâ, le fils de Soumitrâ, habile dans

l'art de parler, fixa les yeux sur la Rakshasî et lui répondit

en ces termes: «Est-ce qu'il te siérait, devenant mon épouse, de

servir un serviteur? car je suis, ma haute dame, soumis à la volonté

de mon noble frère aîné. À toi, femme de la plus éminente

perfection, il te faut un homme de la plus haute fortune; il n'y a

qu'un sage qui soit digne de toi, douée entièrement des vertus que

l'on désire: unie à ce noble personnage, sois donc ici, femme aux

grands yeux, la plus jeune de ses deux épouses.»

Il dit; à ces mots de Lakshmana, _qui semblait deviner, sous la

métamorphose de la méchante fée_, ses dents longues et saillantes

avec son ventre bombé, elle prit sottement pour la vérité même ce

qui était une plaisanterie. Aussi courut-elle une seconde fois vers

ce Daçarathide à la grande splendeur, assis avec Sîtâ; et,

folle d'amour, elle dit ces mots à l'invincible: «J'ai pour toi de

l'amour, et c'est toi que j'ai vu même avant ton frère: sois donc

mon époux un long temps! Que t'importe cette Sîtâ?»

Alors, avec des yeux semblables à deux tisons allumés, elle fondit

sur la Vidéhaine, qui la regardait avec ses yeux doux, comme ceux du

faon de la gazelle: on eût dit un grand météore de feu qui se rue

dans le ciel contre _la belle étoile_ Rohinî. Aussitôt que Râma

vit la Rakshasî lancée comme le noeud coulant de la mort, il arrêta

la furie dans sa course, et ce héros à la grande force dit avec

colère à Lakshmana: «Fils de Soumitrâ, il ne faut pas jouer

d'aucune manière avec des gens féroces et bien méchants: vois, bel

ami! c'est avec peine si ma chère Vidéhaine échappe à la mort!

Chasse à l'instant cette Rakshasî difforme, au gros ventre, infâme

dans sa conduite et folle au plus haut degré.»

À ces mots, Lakshmana, dans sa colère, empoigna la méchante fée

sous les yeux mêmes de Râma, et, tirant son épée, lui coupa le

nez et les oreilles. Ainsi mutilée dans son visage, la féroce

Çoûrpanakhâ remplit tout de ses cris et s'enfuit d'un vol rapide au

fond du bois, comme elle était venue.

Ainsi défigurée, elle vint trouver son frère, ce Khara, à la force

terrible, qui avait envahi le Djanasthâna, et tomba sur la terre au

milieu des Rakshasas, dont il était environné, comme la foudre même

tombe du haut des cieux.

À la vue de sa soeur étendue à terre, inondée par le sang, le nez

et les oreilles coupés, Khara le Rakshasa lui demanda, avec des yeux

rouges de colère: «Qui donc t'a mise dans un tel état, toi qui,

douée de force et de courage, te promenais, pareille à la mort,

où bon te semblait sur la terre? Quelle main parmi les Dieux, les

Gandharvas, les Bhoûtas et les magnanimes solitaires, possède

une vigueur si grande, qu'elle ait pu t'infliger cette odieuse

mutilation?»

Il dit: à ces paroles de son frère jetées avec colère,

Çoûrpanakhâ répondit ces mots d'une voix que ses larmes rendaient

bégayante: «_J'ai rencontré_ deux jeunes gens pleins de beauté,

aux membres potelés, à la force puissante, aux grands yeux de lotus,

et doués de tous les signes où l'on reconnaît des rois. Habillés

de peaux noires et d'écorce, ils ressemblent aux rois des Gandharvas,

et je ne saurais dire si ce sont des Dieux ou simplement des hommes.

«J'ai vu là au milieu d'eux une dame jeune, à la taille gracieuse:

la beauté dont elle est douée rayonne de toutes les parures. Je me

disposais dans la forêt à dévorer cette femme violemment avec ses

deux compagnons, mais je me vis réduite à l'état où je suis, comme

une misérable sans appui. Traînée dans le combat, malgré mes cris,

malgré ma résistance, vois! quel outrage m'a-t-on fait;... et c'est

toi, qui es mon protecteur!»

À ces mots d'elle, Khara furieux jette cet ordre à quatorze

Rakshasas noctivagues, semblables à la mort: «Deux hommes, armés

de traits, vêtus de peaux noires et d'écorces, sont entrés avec une

femme dans l'épouvantable forêt Dandaka. Allez! et ne revenez pas

que vous n'ayez tué ces deux scélérats avec elle, car ma soeur en

veut boire le sang.»

Dociles à ce commandement, les Démons partent aussitôt avec la

furie, tous une lance au poing et rapides comme des nuages chassés

par le vent.

À peine eut-il aperçu les cruels Démons et la furie: «Fils de

Soumitrâ, dit le vaillant Raghouide à Lakshmana, son frère, à la

vigueur éclatante, reste un instant près de ma chère Vidéhaine,

jusqu'à ce que j'aie terrassé dans le combat ces Rakshasas

féroces.» Dès qu'il eut ouï ces paroles du héros à la force

sans mesure: «Oui!» répondit Lakshmana, qui se mit à côté de la

_royale_ Vidéhaine.

Râma sur-le-champ attache la corde à son arc immense, orné

richement d'or; et lui, qui était le Devoir même en personne, il

adresse aux Démons ces paroles: «Retirez-vous d'ici! Vous ne devez

pas approcher davantage, si vous attachez quelque prix à votre vie:

retirez-vous, Démons nocturnes! »

À ces mots, les quatorze Démons, bouillants de fureur, la lance et

les javelots en main, répondirent, les yeux rouges de colère, à

Râma; eux, qui avaient l'audace du crime, à lui, qui avait celle de

l'héroïsme:

«Tu as fait naître la colère au coeur de Khara, notre bien

magnanime seigneur; tu vas laisser ici ta vie, immolé par nous dans

le combat!»

Ils disent, et, bouillants de fureur, les quatorze Rakshasas fondent

sur Râma, les armes hautes et le cimeterre levé. Après un élan

rapide, les quatorze Démons noctivagues font pleuvoir sur lui avec

colère maillets d'armes, javelots et lances. Mais Râma soudain

avec quatorze flèches brisa dans ce combat les armes de ces quatorze

Rakshasas. Ensuite, calme dans sa colère au milieu du combat,

il prit, aussi prompt que vaillant, quatorze nouvelles flèches

acérées. Il encocha lestement ces dards à son arc, et, visant pour

but les Rakshasas, déchaîna contre eux ces flèches avec un bruit

pareil au tonnerre de la foudre.

Les traits empennés d'or, enflammés, rehaussés d'or, fendent l'air,

qu'ils illuminent d'un éclat égal à celui des grands météores

de feu. Ces flèches, semées d'yeux, telles que les plumes du paon,

traversent de part en part les Démons et se plongent dans la terre,

où leur impétuosité les emporte, comme des serpents dans une

_molle_ taupinière.

Les dards luisante revinrent d'eux-mêmes au carquois, après qu'ils

eurent châtié les Démons. À la vue de ses vengeurs étendus sur la

terre, la Rakshasî, délirante de colère, trembla de nouveau et

jeta une clameur épouvantable. Aussitôt Çoûrpanakhâ s'enfuit

rapidement toute tremblante, en poussant de grands cris, vers la

région où demeurait son frère à la force puissante.

* * * * *

À l'aspect de Çoûrpanakhâ étendue pour la seconde fois aux pieds

de son frère, Khara, d'une voix nette et pleine de colère, dit à

cette femme revenue, sans qu'elle eût accompli son dessein: «Quand

j'ai envoyé, pour te satisfaire, mes Rakshasas, ces héros si fiers,

qui mangent la chair crue, pourquoi viens-tu encore verser ici des

larmes?

«Sans doute, il n'a pu arriver que mes sujets toujours fidèles,

attentifs, dévoués à moi, n'aient point exécuté mes ordres, ne

fût-ce que par attachement à leur vie! Dis-moi quelle est donc la

cause, noble dame, qui te ramène ici: pourquoi gémis-tu, les yeux

dévastés par des larmes?»

La méchante femme, accablée de douleur, essuya ses yeux mouillés de

larmes et lui répondit en ces termes: «Ces héros des Rakshasas, que

tu avais envoyés, la lance au poing, Râma seul les a tous consumés

avec le feu de ses flèches. À la vue de cette prouesse, à l'aspect

de ces guerriers tombés sur la terre, comme des arbres sapés à

la racine, je fus saisie d'un tremblement subit. Rakshasa, je suis

troublée, consternée, épouvantée; et je viens, ne voyant partout

que terreur, me réfugier sous ta protection!

«Arrache toi-même, Démon nocturne, cette épine qui est venue

s'implanter dans la forêt Dandaka pour y blesser tes Rakshasas.

_Autrement_, moi, qui te parle, je vais jeter là ma vie devant toi,

lâche, qui n'as point de honte, si mon ennemi n'est immolé de ta

main aujourd'hui même!»

À sa cruelle soeur, qui l'excitait ainsi à l'audace, le bouillant

Khara de répondre avec ce langage plein de véhémence au milieu des

Rakshasas: «Ce Râma, qui n'est _tout simplement_ qu'un homme,

un être sans force, n'a point de valeur à mes yeux; et bientôt,

aujourd'hui même, abattu sous mon bras, il vomira sa vie pour

ses méfaits! Arrête donc ces larmes! chasse-moi cette terreur!

Aujourd'hui même, je vais jeter Râma et son frère dans les noires

demeures d'Yama! N'en doute pas, Rakshasî, tu vas boire en ce jour le

sang chaud de Râma, frappé de cette massue et couché sans vie sur

la surface de la terre!

«Une fois Râma tué et son frère avec lui, tu pourras bientôt

faire de Sîtâ un festin, et tes cuisiniers t'apprêteront ses chairs

tendres, fines, délicieuses.»

La cruelle entendit pleine de joie ces paroles de Khara, qui allaient

à son coeur, et vanta pleine de joie son frère, assis au plus haut

rang des Rakshasas: «Gloire à toi, héros, à toi, le seigneur

des Rakshasas, qui as fait germer en ta pensée le désir noble et

vaillant d'immoler tes ennemis dans un combat!

«Sors donc en diligence pour tuer ce méchant! J'ai soif de boire le

sang de Râma sur le front même de la bataille!»

À peine eut-il entendu ces ravissantes paroles, dont Çoûrpanakhâ

flattait son oreille: «Fais, dit-il au général de ses armées, qui

s'appelait Doûshana et se trouvait à son côté; fais rassembler

quatorze mille de ces Rakshasas, héros superbes, d'une impétuosité

formidable, qui obéissent à ma pensée et ne reculent jamais dans

les combats; féroces, artisans de cruautés, semblables en couleur

aux sombres nuages, armés de toutes pièces et qui se font une

volupté de tourmenter le monde.»

Khara, bouillant de colère, monta dans son char, pareil aux cimes de

Mérou et décoré avec un or épuré, tout plein d'armes, pavoisé

d'étendards, orné de cent clochettes, rayonnant de toute la

diversité des pierreries, égal au ciel en splendeur, où _l'orfévre

habile_ avait sculpté des poissons, des fleurs, des arbres, des

montagnes, le soleil et la lune en or, des troupes d'oiseaux et des

étoiles en argent; char attelé de vigoureux coursiers, mais doué

d'un mouvement spontané, avec un timon parsemé de perles et de

lapis-lazuli, où brillait en or l'astre des nuits.

Aussitôt que les Rakshasas à la force terrible virent Khara placé

dans son char, ils se tinrent _attentifs à sa voix_, rangés autour

de lui et du vigoureux Doûshana. À la vue de cette grande armée,

pourvue de toutes les armes, sous diverses bannières, Khara joyeux

cria du haut de son char à tous les Rakshasas: «_En avant_!

sortez!» Soudain toute cette armée, portant massues, lances et

tridents, s'élança hors du Djanasthâna avec un bruit pareil à

celui du grand Océan.

* * * * *

Tout à coup une grande nuée fit tomber sur le Démon, qui

s'avançait enflammé par le désir de la victoire, une pluie

sinistre, dont l'eau se trouvait mêlée avec des pierres et du sang.

Un sombre nuage enveloppa de son manteau noir, liséré de rouge,

l'astre qui donne le jour, et qui, par la couleur de son disque,

ressemblait alors au tison ardent.

Le ciel brilla d'une couleur sanglante avant l'heure où s'annonce

le crépuscule, et des oiseaux, qui planaient au milieu des airs,

se mirent à pousser des cris aigus, tournant la tête du côté où

Khara s'avançait. Un vent impétueux souffla; le soleil perdit sa

clarté, et l'on vit briller au milieu du jour la lune, environnée de

son armée d'étoiles.

À la vue de ces grands, de ces épouvantables présages, qui se

levaient partout simultanément, le roi de cette armée formidable dit

en riant à tous les Rakshasas: «Je ne fais nul cas de ces pronostics

horribles à voir, qui se lèvent autour de moi; j'ai un augure plus

certain dans cette bravoure, dont ma force est la source!»

En ce moment accoururent, désireux tous de voir ce grand combat,

et les Rishis, et les Siddhas, et les Dieux, et les principaux des

Gandharvas, et les célestes choeurs des Apsaras.

Alors que le Démon à la bouillante audace, Khara, fut arrivé dans

le voisinage de sa chaumière sainte, Râma vit avec son frère les

sinistres augures. Et l'aîné des Raghouides tint à l'autre ce

langage:

«Héros, nous tenons sous la main une victoire et l'ennemi sa

défaite, car mon visage est serein, et tu vois comme il brille! Mais,

dans cette conjoncture, il est d'un homme sage, Lakshmana, d'aviser

aux possibilités futures, comme s'il avait à craindre une infortune.

Prends donc, armé de ton arc et tes flèches à la main, prends

Sîtâ et cours la mettre à couvert dans un antre de la montagne,

environné d'arbres et d'un accès difficile. Reste là, bien muni

d'armes, avec la princesse du Vidéha: ainsi, l'horrible terreur des

événements qui sont encore dans le futur n'ira pas y troubler tes

yeux.»

À ces mots de son frère, Lakshmana prend aussitôt son arc et ses

flèches; puis, accompagné de Sîtâ, il se rend vers la caverne d'un

accès impraticable. À peine Lakshmana fut-il entré dans la grotte

avec Sîtâ: «Bien!» dit Râma, qui attacha alors solidement sa

cuirasse. Dès que le vaillant Raghouide fut paré de cette armure

aussi brillante que le feu, il resplendit à l'égal du soleil, qui

vient à son lever de chasser les ténèbres.

De tous côtés, l'armée de ces mauvais Génies se montrait

également pleine de bannières, de cottes maillées, d'épouvantables

armes, et poussant de profondes clameurs.

Dans ce moment le Kakoutsthide, promenant ses yeux de tous les

côtés, vit les bataillons des Rakshasas arrivés en face de lui pour

le combat. Son arc empoigné dans une main et ses flèches tirées

du carquois, il se tint prêt à combattre, emplissant toute

l'atmosphère avec les sons de sa corde vibrante. Le beau jeune prince

avait l'air de sourire en face de tous les Rakshasas; mais sa colère

ne rendait que plus difficile à supporter la flamme de son regard,

aussi flamboyant que le feu à la fin d'un youga.

À l'aspect du terrible enfant de Raghou, tous les Rakshasas tombent

dans une profonde stupéfaction et s'arrêtent, quoique altérés de

combat, immobiles comme une montagne.

À peine Khara, le roi des Rakshasas, eut-il vu toute son armée

glacée par la stupeur, qu'il cria aussitôt à Doûshana et d'une

voix pleine de véhémence: «Il n'y a pas encore de fleuve à

traverser ici, et cependant voici que l'armée s'arrête comme

entassée dans un même lieu: sache donc en vérité, bel ami, quelle

raison a déterminé ce mouvement.» Aussitôt Doûshana pousse

rapidement son char hors de l'armée, et voit Râma devant lui, ses

armes déjà levées. Il reconnaît que l'armée est retenue par la

terreur, il revient et le Rakshasa fait ce rapport au frère puîné

de Râvana: «C'est Râma, qui se tient, son arc à la main, devant le

front de bataille: toute l'armée des Rakshasas vient d'arrêter son

pas à l'aspect du héros, de qui la vue inspire l'épouvante aux

ennemis.»

À ces mots, Khara d'une bravoure impétueuse se précipite avec son

char vers le vaillant rejeton de Kakoutstha, comme Rahou fond sur

l'astre qui produit la lumière. Quand l'armée rakshasî vit Khara

poussé au combat par l'aiguillon de la fureur, elle s'élança

derrière lui en phalange profonde, avec le bruit des nuages, dont

l'orage entrechoque de grands amas.

Alors, pleins de colère, ces Démons noctivagues firent tomber

sur l'invincible aux formidables exploits une pluie de projectiles,

variés dans les formes.

Il en reçut toutes les flèches _d'un air impassible_, comme l'Océan

reçoit les tributs des fleuves. Le corps percé de ces dards cruels,

Râma en fut aussi peu troublé qu'un grand mont n'est ému sous les

coups nombreux de la foudre enflammée.

Dans le combat, il envoyait en masse aux Démons ses dards ornés

d'or, indomptables, irrésistibles et pareils au lasso même de la

mort. Ces traits, volant avec leurs ailes de héron à travers les

phalanges des ennemis, ôtaient la vie aux Démons d'une manière

aussi prompte que les malédictions des plus saints pénitents.

Il était de ces flèches, qui partaient de l'arc sans être unies

entre elles par aucun lien et qui s'enfonçaient dans le sol de la

terre, après qu'elles avaient traversé les effroyables Rakshasas.

Ailleurs, tranchées par les dards _en forme de croissant_, les têtes

des ennemis tombent par milliers sur la terre, où leur bouche agite

convulsivement ses lèvres pliées.

En ce moment, réfugiés sous l'abri du monarque et de _son frère_

Doûshana, ces débris s'entassèrent autour d'eux comme un troupeau

d'éléphants. Khara donc, à la vue de ses bataillons maltraités par

les flèches de Râma, dit au général de ses troupes, guerrier à la

vigueur épouvantable, au coeur plein de courage: «Héros, que l'on

ranime la valeur de mon armée! Que l'on tente un nouvel effort! Je

vais précipiter au séjour d'Yama cet _audacieux_ Râma, tout fils

qu'il est du roi Daçaratha!»

Quand Doûshana eut aiguisé leur courage _émoussé_ et rendu à

l'armée sa première confiance, il se précipita vers le rejeton

de Kakoutstha avec la même fureur que jadis le Démon Namoutchi

s'élança contre le fils de Vasou. Tous les mauvais Génies sans

crainte, parce qu'ils voyaient Doûshana près d'eux, fondirent

eux-mêmes sur Râma une seconde fois, armés par divers projectiles.

Empoignant les tridents aigus, les javelots barbelés, les épées et

les haches, ces rôdeurs impurs des nuits dans une extrême fureur

de lancer tout contre lui. Mais il eut bientôt avec ces dards brisé

toutes leurs armes en morceaux; puis, de ravir _sans relâche_ à

coups de flèches dans ce dernier combat le souffle de la vie à ce

reste des Rakshasas. Le héros aux longs bras marchant, comme s'il

jouait, dans le cercle même des mauvais Génies, coupait lestement et

les bras et les têtes.

Aussitôt le général des armées, plein de colère, Doûshana à la

vigueur épouvantable saisit une massue horrible à voir et pareille

à une cime de montagne. Armé de cette grande massue toute revêtue

de feuilles d'or et parée de bracelets d'or, mais toute semée

de clous en fer à la pointe aiguë, terreur enfin de toutes les

créatures et qui, semblable à un grand serpent, frappe d'un toucher

écrasant comme la foudre même du tonnerre, pile et broie les membres

de ses ennemis, le vigoureux Doûshana fondit, pareil au Trépas, sur

le _vaillant_ Râma, tel que jadis on vit le démon Vritra s'élancer

contre le puissant Indra.

Voyant Doûshana, enflammé de colère, s'avancer encore, impatient de

lui donner la mort, le prompt guerrier de trancher avec deux

flèches les deux bras armés et décorés de ce fier Démon, qui

se précipitait sur lui dans le combat. L'épouvantable massue,

échappant à la main coupée, tomba sur le champ de bataille avec

le bras mutilé comme un drapeau de Mahéndra tombe du faîte de son

temple; et Doûshana lui-même fut abattu mourant sur le sol avec ses

deux bras coupés, tel qu'un éléphant de l'Himâlaya, qui a perdu

ses défenses. Alors, voyant Doûshana étendu sur la terre avec sa

massue, toutes les créatures d'applaudir au Kakoutsthide, en lui

criant: «Bien! bien!»

Le Râmâyana - tome premier Poème sanscrit de Valmiky · 第 18 / 26 段