Après que Bharata, l'homme à la grande renommée, eut exhalé ces

paroles du fond de sa tristesse, il établit le siége de l'empire

dans Nandigrâma, qu'il honora de sa résidence avec ses ministres.

Dès lors on vit l'infortuné Bharata habiter dans Nandigrâma avec

son armée, et ce maître du monde y porter l'habit d'anachorète,

ses cheveux en djatâ et le valkala fait d'écorces. Là, fidèle à

l'amour de son frère aîné, se conformant à la parole de Râma,

exécutant sa promesse, il vivait dans l'attente de son retour.

Ensuite le beau jeune prince, ayant sacré les deux nobles

chaussures, fit apporter lui-même auprès d'elles le chasse-mouche

et l'éventail, _insignes de la royauté_. Et quand il eut donné

l'onction royale aux souliers de son frère dans Nandigrâma, _devenu_

la première des villes, ce fut au nom des souliers qu'il intima

désormais tous les ordres.

* * * * *

Le fils de Raghou trouva dans ses réflexions beaucoup de motifs pour

condamner une plus longue habitation dans cette forêt: «C'est ici

que j'ai vu, se dit-il, Bharata, mes royales mères et les habitants

de la capitale. Ces lieux m'en retracent le souvenir et font naître

sans cesse dans mon coeur la douleur vive des regrets. En outre, le

camp de sa nombreuse armée, qu'il fit asseoir ici, a laissé deux

vastes fumiers, dont la terre fut toute jonchée par la bouse de ses

éléphants et de ses coursiers. Ainsi, passons ailleurs!»

Parvenu à l'ermitage du bienheureux Atri, il s'inclina devant cet

homme, qui avait thésaurisé la pénitence; et le saint anachorète

à son tour honora le royal ermite d'un accueil tout paternel.

«Toi, dit-il à son épouse Anasoûyâ, pénitente d'un grand âge,

d'une éminente destinée, parfaite, pure et qui trouvait son

plaisir dans le bonheur de tous les êtres; toi, dit ce taureau des

solitaires, charge-toi de l'accueil dû à la princesse du Vidéha.

Offre à cette illustre épouse de Râma toutes les choses qu'elle

peut désirer.»

Alors, s'inclinant, celle-ci salua cette vénérable Anasoûyâ, ferme

dans ses voeux, et se hâta de lui dire: «Je suis la _princesse_ de

Mithila.»

Anasoûyâ mit un baiser sur la tête de la vertueuse Mithilienne,

et lui dit ces mots d'une voix que sa joie rendait balbutiante: «Je

veux, de ce pouvoir _surnaturel_, attribut de la pénitence, trésor

que m'ont acquis différentes austérités, je veux tirer un don

maintenant, Sîtâ, pour t'en gratifier.

«Noble fille du _roi_ Djanaka, tu marcheras désormais ornée de

parures et les membres teints avec un fard céleste, présents de mon

_amitié_. À compter de ce jour, le tilaka, signe heureux _que_ tu

_portes sur le front_ va durer, n'en doute pas, éternel; et ce

fard ne s'effacera pas de bien longtemps sur ton corps. Toi, chère

Mithilienne, avec ce liniment que tu reçois de mon _amitié_, tu

raviras sans cesse ton époux bien-aimé, comme Çri, la déesse aux

formes charmantes _fait les délices de Vishnou_.»

La princesse de Mithila reçut encore avec cet onguent céleste des

vêtements, des parures et même des bouquets de fleurs, présent

incomparable d'amitié. Reposée de ses fatigues, la Mithilienne

accepta, dans toute la joie de son âme, une couple de robes d'une

propreté inaltérable et brillantes comme le soleil dans sa jeunesse

du matin, les bouquets de fleurs, les parures et le fard de la

beauté.

Quand la nuit se fut écoulée, Râma vint présenter ses adieux au

solitaire, qui brûlait dans le feu sacré les oblations du matin.

Et quand ces brahmes magnanimes eurent prononcé, les mains jointes,

leurs bénédictions pour son voyage, le héros immolateur des ennemis

pénétra dans la forêt, accompagné de son épouse et de Lakshmana,

comme le soleil entre dans une masse de nuages.

Alors Sîtâ aux grands yeux présente aux deux frères les carquois

tout resplendissants, leurs arcs et les deux épées, dont le

tranchant moissonne les ennemis. Ensuite Râma et Lakshmana

s'attachent les deux carquois sur les épaules, ils prennent les

deux arcs à leur main, ils sortent et s'avancent pour continuer leur

visite à _cette partie des_ ermitages _qu'ils n'avaient pas encore

vus_.

Quand la fille du roi Djanaka vit en marche les deux héros, armés de

leurs solides arcs, elle dit à son époux d'une voix tendre et suave:

«Râma, les hommes de bien atteignent à coup sûr une condition

heureuse de justice, au moyen d'une bonté qui les préserve

d'offenser aucun être quelconque; mais il y a, dit-on, sept vices

qui en sont le venin destructeur. Quatre, assure-t-on, naissent de

l'amour, et trois de ces vices, noble fils de Raghou, se disent les

enfants de la colère. Le premier est le mensonge, que fuit toujours

l'homme vertueux; ensuite, vient le commerce adultère avec l'épouse

d'un autre; puis, la violence sans une cause d'inimitié.

«Il est possible de les comprimer tous à ceux qui ont vaincu leurs

sens: les tiens obéissent à ta volonté, je le sais, Râma, et la

beauté de l'âme inspire tes résolutions. On n'a jamais trouvé,

seigneur, et jamais on ne trouvera dans ta bouche une parole menteuse:

combien moins ne peux-tu faire de mal à quelqu'un! combien moins

encore séduire une femme! Mais je n'aime pas, vaillant Râma, ce

voyage à la forêt Dandaka.

«Je vais en dire la cause; écoute-la donc ici de ma bouche.

«Te voici en chemin pour la forêt, accompagné de ton frère, avec

ton arc et tes flèches à la main. À la vue des animaux qui errent

dans ces futaies, comment ne voudrais-tu pas leur envoyer quelques

flèches? En effet, seigneur, l'arc du kshatrya est, dit-on, comme le

bois aliment du feu? Placée dans sa main, l'arme augmente malgré lui

et beaucoup plus sa bouillante ardeur: aussi, l'effroi de saisir à

l'instant les sauvages hôtes des bois, quand ils voient l'homme de

guerre s'avancer ainsi. Les armes inspirent même à ceux qui vivent

dans une solitude l'envie de tuer et de répandre le sang.

«Jadis s'était confiné dans les bois je ne sais quel ascète, qui,

vainqueur de ses organes des sens, était arrivé à la perfection

dans la forêt des pénitents. Là, quelqu'un étant venu trouver

l'anachorète, qui se maintenait dans une grande vertu, laissa

dans ses mains, à titre de dépôt, une épée excellente et bien

affilée.

«Une fois qu'il eut cette arme, l'ermite se dévouant au soin de

conserver son dépôt, ne s'en fiait qu'à lui seul et ne quittait

pas même cette épée dans les forêts. En quelque lieu qu'il aille

recueillir des fruits ou des fleurs, il n'y va jamais sans porter ce

glaive, tant son dépôt le tient dans une continuelle inquiétude. À

force d'aller et venir sans cesse autour de cette arme, il arriva

que peu à peu l'homme qui avait thésaurisé la pénitence finit par

habituer sa pensée à la cruauté et perdit ses bonnes résolutions

de pénitent. Ensuite, arraché au devoir par son âme, que

cette familiarité avec une épée avait menée ainsi jusqu'à

l'endurcissement, l'anachorète alors de tomber dans l'abîme

infernal.

«C'est un souvenir que mon amour, que mon culte envers toi rappelle

à ta mémoire: n'y vois pas une leçon que je veuille ici te donner.

Il te faut de toute manière éviter l'impatience, maintenant que tu

as pris ton arc à la main. On ne déchaîne pas la mort contre les

Rakshasas mêmes sans un motif d'hostilité.

«Quelle différence il y a des armes, des combats, des exercices

militaires aux travaux de la pénitence! Celle-ci est ton devoir

maintenant; observe-le: tous les autres te sont défendus.

«La culture des armes enfante naturellement une pensée vaseuse

d'injustice. Mais d'ailleurs qu'es-tu, depuis le jour où tu as cédé

le trône? Un humble anachorète! Le devoir est le père de l'utile;

le devoir engendre le bonheur: c'est par le devoir que l'on gagne le

ciel; ce monde a pour essence le devoir. Le paradis est la récompense

des hommes qui ont déchiré eux-mêmes leur corps dans les

pénitences; _car_ le bonheur ne s'achète point avec le bonheur. Bel

enfant de Raghou, fais ton plaisir de la mansuétude; sois dévoué à

ton devoir!... Mais il n'est rien dans le monde, qui ne te soit bien

connu dans toute sa vérité.

«Médite néanmoins ces paroles dans ton esprit avec ton jeune

frère, et fais-en, roi des hommes, ce qu'il te plaira.»

Quand il eut ouï ce discours si doux et si conforme au devoir, que

venait de prononcer la belle Vidéhaine, Râma de répondre en ces

termes à la princesse de Mithila: «Reine, ô toi à qui le devoir

est si bien connu, ces bonnes paroles, sorties de ta bouche avec

amour, dépassent la grandeur même de ta race, noble fille du roi

Djanaka. Pourquoi dirais-je, femme charmante, ce qui fut dit par

toi-même? L'arme est dans la main du kshatrya pour empêcher que

l'oppression ne fasse crier le malheureux!» n'est-ce point là ce que

tu m'as dit? Eh bien, Sîtâ! ces anachorètes sont malheureux dans

la forêt Dandaka! Ces hommes accomplis dans leur voeux sont venus

d'eux-mêmes implorer mon secours, eux secourables à _toutes les

créatures_! Dans les bois qu'ils habitent, faisant du devoir leur

plaisir, des racines et des fruits leur seule nourriture, ils ne

peuvent goûter la paix un moment, opprimés qu'ils sont à la ronde

par les hideux Rakshasas. Enchaînés à tous les instants du jour

dans les liens de leurs différentes pénitences, ils sont dévorés

au milieu des bois par ces démons féroces, difformes, qui vaguent

dans _l'épaisseur des_ fourrés.

«Ces bonnes paroles, que vient de t'inspirer le dévouement pour moi,

sont telles _qu'on devait s'attendre_, femme charmante, à les trouver

dans ta bouche, et conformes à la noblesse de ta race. Oui! ces

paroles, que tu m'as dites, inspirées de l'amour et de la tendresse,

c'est avec plaisir que je les ai entendues, chère Vidéhaine; car à

celui qu'on n'aime pas, jamais on ne donne un conseil.»

Quand ils eurent marché une longue route, ils virent de compagnie,

au coucher du soleil, un beau lac répandu sur un yodjana en longueur.

Dans ce lac charmant aux limpides ondes, on entendait le chant de voix

célestes marié au concert des instruments de musique, et cependant

on ne voyait personne. Alors, poussés par la curiosité, Râma,

et Lakshmana, s'approchant d'un solitaire nommé Dharmabhrita:

«Un spectacle si merveilleux a fait naître en nous tous une vive

curiosité. Qu'est-ce que cela, ermite à l'éclatante splendeur? lui

demandent ces héros fameux: allons! raconte-nous ce _mystère_!»

À cette question du magnanime fils de Raghou, le solitaire, qui

était comme le devoir même en personne, se mit à lui raconter

ainsi l'origine de ce lac: «On dit, Râma, que c'est l'anachorète

Mandakarni, qui jadis, grâce au pouvoir de sa pénitence, créa

ce bassin d'eau, nommé le lac des Cinq-Apsaras. En effet, ce grand

solitaire, assis sur une pierre et n'ayant que le vent pour seule

nourriture, soutint dix mille années une pénitence douloureuse.

Effrayés d'une telle énergie, tous les dieux, Indra même à leur

tête, de s'écrier: «Cet anachorète a l'ambition de nous enlever

notre place!» Cinq Apsaras du plus haut rang et parées d'une

toilette céleste furent donc envoyées par tous les dieux, avec

l'ordre même de jeter un obstacle devant sa pénitence. Arrivées

dans ces lieux, aussitôt ces beautés folâtres, nymphes à la taille

gracieuse, de s'ébattre et de chanter pour tenter l'anachorète

enchaîné au voeu de sa cruelle pénitence.

«La suite de cette aventure, c'est que, pour assurer le trône des

Immortels, ces Apsaras firent tomber sous le pouvoir de l'amour ce

grand ascète, de qui le regard embrassait le passé et l'avenir du

monde. Les cinq Apsaras furent élevées à l'honneur d'être ses

épouses et l'ermite créa pour elles dans ce lac un palais invisible.

Les cinq belles nymphes demeurent ici autant qu'elles veulent, et,

fières de leur jeunesse, elles délassent l'anachorète des travaux

de sa pénitence. Ce grand bruit, que vous entendez là, ce sont les

jeux de ces bayadères célestes; ce sont leurs chansons ravissantes

à l'oreille, qui se marient au _son cadencé des_ noûpouras et _des_

bracelets.»

À ces paroles de l'anachorète contemplateur: «Voilà une chose

admirable!» s'écria le Daçarathide à la force puissante et son

frère avec lui.

Tandis que le solitaire contait sa légende, Râma vit un enclos

circulaire d'ermitages, sur lequel étaient jetés des habits

d'écorce et des gerbes de kouças. Il entre, accompagné de son

frère et de Sîtâ dans cette enceinte couverte de lianes et d'arbres

variés, où tous les anachorètes _s'empressent de_ lui offrir les

honneurs de l'hospitalité. Ensuite, dans le cercle fortuné de leurs

ermitages, le Kakoutsthide habita fort à son aise, honoré par chacun

de ces grands saints. Alors, ce noble fils de Raghou visita l'un

après l'autre ces magnanimes, et s'en alla d'ermitage en ermitage

porter lui-même les hommages de sa présence à leurs pieds. Là,

il demeurait un mois ou même une année; ici, quatre mois; ailleurs,

cinq ou six. Chez l'un, Râma vécut avec bonheur plus d'un mois; chez

l'autre, plus de quinze jours; chez celui-ci, trois; chez celui-là,

huit mois: d'un côté, il habita une couple de mois; d'un autre, la

révolution entière d'une année; plus loin, un mois, augmenté d'une

moitié.

Tandis qu'il vivait heureux et savourait ainsi de _candides_ plaisirs

dans les ermitages des anachorètes, il vit dix années couler pour

lui d'un cours fortuné.

«Nous voici arrivés, dit-il un jour, à l'ermitage du saint Agastya:

entre devant, fils de Soumitrâ, et annonce au rishi mon arrivée chez

lui avec Sîtâ.»

Entré dans la sainte cabane à cet ordre que lui donne son frère,

Lakshmana s'avance vers un disciple d'Agastya et lui dit ces paroles:

«Il fut un roi, nommé Daçaratha; son fils aîné, plein de force,

est appelé Râma: ce prince éminent est ici et demande à voir

l'anachorète. J'ai pour nom Lakshmana; je suis le _compagnon_

dévoué et le frère puîné de ce resplendissant héros avec lequel

et son épouse je viens ici moi-même pour visiter le saint ermite.»

À ces paroles de Lakshmana: «Soit!» répondit l'homme riche en

pénitences, qui entra dans l'ermitage annoncer la visite. Entré dans

la chapelle du feu, il dit ces mots, d'une voix faible et douce, les

mains réunies en coupe, à l'invincible anachorète: «Le fils du roi

Daçaratha, ce prince à la haute renommée, qui a nom Râma, attend

avec son frère et son épouse à la porte de ton ermitage. Il désire

voir ta révérence; il vient ici lui apporter son hommage:

fais-moi connaître, saint anachorète, ce qui est à faire dans la

circonstance à l'instant même.»

À peine le solitaire eut-il appris de son disciple que Râma venait

d'arriver, en compagnie de Lakshmana et de l'auguste Vidéhaine:

«Quel bonheur! s'écria-t-il; Râma aux longs bras est arrivé chez

moi avec son épouse: j'aspirais dans mon coeur à son arrivée

ici même! Va! que Râma, dignement accueilli avec son épouse et

Lakshmana, soit promptement introduit ici! Et pourquoi ne l'as-tu pas

fait entrer?»

Celui-ci entra donc, promenant ses yeux partout dans l'ermitage de

l'homme aux oeuvres saintes, tout rempli de gazelles familières.

Alors, environné de ses disciples, tous vêtus de valkalas

tissus d'écorce et portant des manteaux de peaux noires, le grand

anachorète s'avança hors _de la chapelle_. À l'aspect de cet

Agastya, le plus excellent des solitaires, qui soutenait le poids

d'une cruelle pénitence et flamboyait comme le feu, Râma dit à

Lakshmana: «C'est Agni, c'est Lunus, c'est le Devoir éternel qui

sort _du Sanctuaire_ et vient au-devant de nous, arrivés dans son

temple.

«Oh! que de lumière dans ce nimbe du bienheureux!» À ces mots,

le noble Daçarathide s'avança, et, comblé de joie, il prit avec sa

belle Vidéhaine et Lakshmana les pieds du rishi dans ses mains: puis,

s'étant incliné, il se tint devant lui, ses mains jointes, comme il

seyait à la civilité.

Alors, quand l'anachorète eut baisé sur la tête le pieux Raghouide

courbé respectueusement: «Assieds-toi!» lui dit cet homme à la

bien grande pénitence; et, quand il eut honoré son hôte d'une

manière assortie aux convenances et suivant l'étiquette observée à

l'égard des Immortels, l'ermite Agastya lui tint ce langage: «Râma,

je suis charmé de toi, mon fils! je suis content, Lakshmana, que vous

soyez venus tous deux avec Sîtâ me présenter vos hommages. Fils

de Raghou, la fatigue n'accable-t-elle point ta chère Vidéhaine?

En effet, Sîtâ est d'un corps bien délicat, et jamais elle n'avait

quitté ses plaisirs.

«En s'exilant au milieu des forêts à cause de toi, elle fait une

chose bien difficile; car faiblesse et crainte, ce fut toujours la

nature des femmes.»

À ces mots du solitaire, le héros de Raghou, fort comme la vérité,

de joindre ses deux mains et de répondre au saint en ces paroles

modestes: «Je suis heureux, je suis favorisé _du ciel_, moi, de qui

les bonnes qualités, réunies aux vertus de mon épouse et de

mon frère, ont satisfait le plus éminent des anachorètes et lui

inspirent une joie si grande. Mais indique-moi un lieu aux belles

ondes, aux nombreux bocages, où je puisse vivre heureux et content

sous le toit d'un ermitage que j'y bâtirai.»

Ouï ce pieux langage du pieux Raghouide, le plus saint des

anachorètes, le Devoir même en personne, le sage Agastya réfléchit

un instant et lui répondit en ces mots d'une grande sagesse:

«À deux yodjanas d'ici, Râma, il est un coin de terre, nommé

Pantchavatî, lieu fortuné, aux limpides eaux, riche de fruits

doux et de succulentes racines. Vas-y, construis là un ermitage et

habite-le avec ton frère le Soumitride, observant la parole de ton

père telle qu'il te l'a dite. Ton histoire m'est connue entièrement,

jeune homme sans péché, grâces au pouvoir acquis par ma pénitence

non moins qu'à mes liens d'amitié avec Daçaratha.

«Tu vois ce grand bois de bassins à larges feuilles: il vous faut

marcher au septentrion de cette forêt et diriger vos pas vers ce

banian. De là, quand vous serez parvenus sur les hauteurs de cette

montagne, qui n'en est pas très-loin, vous y trouverez ce lieu,

qu'on appelle la Pantchavatî, bocage fleuri d'une manière toute

céleste.»

Aussitôt Râma, auquel Agastya avait tenu ce langage, de lui rendre

avec Lakshmana les honneurs dus et d'offrir tous deux leurs adieux au

solitaire, de qui la bouche était celle de la vérité. Puis, l'un et

l'autre Kakoutsthide, ayant reçu congé de lui, se prosternent à

ses pieds et partent avec Sîtâ, impatients d'arriver au lieu qu'ils

doivent habiter.

* * * * *

Or, dans ces entrefaites, le grand vautour, fameux sous le nom de

Djatâyou, s'approcha du pieux Raghouide en marche vers Pantchavatî,

et, d'une voix gracieuse, douce, affectueuse: «Mon enfant, lui

dit-il, apprends que je suis l'ami du roi Daçaratha, auquel tu dois

le jour.» Le noble exilé, sachant qu'il était l'ami de son père,

lui rendit ses hommages et lui demanda, plein de modestie, s'il

jouissait d'une santé prospère. Ensuite Râma lui dit, stimulé par

la curiosité: «Raconte-moi ton origine, mon ami; dis-moi quelle est

ta race et ta lignée.»

À ces mots, le plus éminent des oiseaux: «Çyénî mit au monde

une fille avec d'autres enfants mâles: elle fut _nommée_ Vinatâ, et

d'elle naquirent deux fils, Garouda et _le cocher du soleil_, Arouna.

«Je suis né de ce Garouda avec mon frère aîné Sampâti: sache,

dompteur _invincible_ des ennemis, que je suis Djatâyou, _le

petit-fils_ de Çyénî. Je serai, si tu le désires, ton fidèle

compagnon; et je défendrai Sîtâ dans ces bois, quand Lakshmana et

toi vous serez absents.»

«Soit! dit le prince anachorète, accueillant son offre; puis il

embrassa joyeux ce roi des volatiles, car il avait ouï raconter

mainte et mainte fois l'amitié de son père avec Djatâyou. Alors ce

héros, plein de vigueur, ayant confié Sîtâ la Mithilienne à

sa garde, continua de marcher vers l'ermitage de Pantchavatî en

compagnie de l'oiseau Djatâyou à la force sans mesure.

Quand Râma eut mis le pied dans la Pantchavatî, repaire des animaux

carnassiers de toutes les sortes, il dit à Lakshmana, son frère, à

la splendeur enflammée:

«Voici un lieu joli, fortuné, couvert de jeunes arbres tout en

fleurs: veuille bien nous bâtir ici, bel ami, un ermitage comme il

faut! Non loin se montre, festonnée de lotus aux senteurs les plus

douces et brillants à l'égal du soleil, cette pure et charmante

rivière de Godâvarî, pleine d'oies et de canards, embellie par

des cygnes et troublée çà et là par ces troupeaux de gazelles, à

moyenne distance.

«Cette forêt est pure, elle est charmante, elle a mille qualités!

Fils de Soumitrâ, nous habiterons ici avec l'oiseau, notre

compagnon.»

À ces mots, Lakshmana eut bientôt fait à son frère une très-jolie

chaumière de sa main, qui terrasse les héros des ennemis.

Intelligent _ouvrier_, il bâtit pour le noble héritier de Raghou

une grande cabane de feuillages charmante, jolie à voir, tout à fait

ravissante. Ensuite, le beau Lakshmana descendit à la rivière de

Godâvarî, se baigna, y cueillit des fleurs et se hâta de revenir.

Alors, quand il eut consacré une offrande de fleurs et sacrifié dans

le feu suivant les rites, il fit voir l'ermitage construit au noble

enfant de Raghou. Celui-ci vint avec Sîtâ, vit la hutte de feuilles,

délicieux ermitage, et cette vue lui causa une joie suprême. Dans

son enchantement, il étreignit Lakshmana de ses deux bras, et lui

tint ce langage doux, ravissant l'âme et débordant même d'une

vive affection: «Je suis charmé que tu aies déjà fait un si grand

ouvrage: reçois donc maintenant cet embrassement de moi comme un

présent d'amitié. Nos ancêtres, mon ami, seront tous sauvés

par toi, bon fils, instruit dans le devoir, la reconnaissance et la

vertu.»

Après qu'il eut parlé en ces termes à Lakshmana, de qui

l'attachement redoublait sa félicité, le héros équitable de

Raghou, en compagnie de son épouse et de son frère, habita quelque

temps ces lieux riches de fruits et parés de fleurs, comme un second

Indra au sein d'un autre paradis.

* * * * *

Tandis que le pieux Daçarathide coulait dans la forêt de pénitence

une vie heureuse, l'automne expira et l'hiver amena sa bien-aimée

saison. Un jour, s'étant levé pour ses ablutions au temps où les

clartés du matin commencent à blanchir la nuit, il descendit à la

rivière de Godâvarî. Le fils de Soumitrâ, son frère, le front

incliné, une cruche à la main, le suivait par derrière avec Sîtâ:

«Voici arrivée, seigneur, dit alors celui-ci, une saison qui te fut

toujours agréable, où l'année brille, comme parée de _ses plus

nombreuses_ qualités.

«Il gèle; le vent est âpre, la terre est couverte de fruits; les

eaux ne donnent plus de plaisir et le feu est agréable. _C'est le

temps où_ ceux qui mangent de l'offrande, quand ils ont honoré les

Dieux et les Mânes avec un sacrifice de riz nouveau, sont tous lavés

de leurs souillures.

«Nos jours s'écoulent aimables, purs, d'un pied hâté: ils ont des

passages difficiles, qu'on traverse avec peine le matin, mais ils sont

pleins de charme, quand le temps amène le milieu du jour. Maintenant,

frappées d'un soleil sans chaleur, couvertes de gelée blanche,

frissonnantes d'un vent froid et piquant, l'éclat des neiges tombées

_la nuit_ fait briller au matin les forêts désertes.

«Le soleil, qui se lève au loin et dont les rayons nous arrivent,

enveloppés de la neige ou des brumes, apparaît maintenant sous

l'aspect d'une _autre_ lune. Sa chaleur, insensible au matin, paraît

douce au toucher vers le milieu du jour; et, sur le soir, il se colore

d'une rouge qui tourne légèrement à la pâleur.

«Dans la ville, en ce moment, par attachement pour toi, Bharata,

consumé de sa douleur, Bharata, le Devoir même en personne, se livre

à de _pénibles_ mortifications. Abandonnant et son trône, et

les voluptés, et toutes les choses des sens, se frustrant même de

nourriture, ce noble pénitent couche sur la froide surface de

la terre. Sans doute, environné des sujets, que leur dévouement

rassemble autour de lui, il se rend à cette heure même au fleuve

Çarayoû, mais son coeur s'élance vers cette rive où nous sommes,

pour y faire avec nous ses ablutions.

«L'homme n'imite point les exemples que lui donne son père, mais le

modèle qu'il trouve dans sa mère,» dit un adage répété de bouche

en bouche dans l'univers: la conduite que Bharata mène est à rebours

du proverbe. Comment, roi des enfants de Manou, comment Kêkéyî,

notre mère, elle, qui a pour fils le vertueux Bharata, elle, qui eut

pour époux Daçaratha, peut-elle être ce qu'elle est?»

Dans le temps que sa tendre amitié inspirait ces paroles au juste

Lakshmana, son frère, de qui l'âme fuyait toujours la médisance,

l'interrompit en ces termes: «Tu ne dois pas, mon ami, infliger

ton blâme devant moi à cette mère, qui tient le milieu entre

les nôtres: ne parle ici que de Bharata, le noble chef des

Ikshwâkides.»

Tandis qu'il parlait ainsi, le Kakoutsthide arriva sur les bords de

la Godâvarî: il accomplit dans cette rivière ses ablutions avec son

jeune frère et son épouse.

Le Râmâyana - tome premier Poème sanscrit de Valmiky · 第 17 / 26 段