Les glorieux héros parvinrent non sans peine à ce fleuve saint,

délicieux, aux ondes fraîches, aux charmants tîrthas, aux forêts

nombreuses et fleuries. Entrés dans un endroit uni, tous, ils

répandirent l'onde heureuse et limpide, en s'écriant: «Que cette

eau soit pour lui!» Le plus vertueux des fils de Raghou, levant

ses mains réunies en coupe et remplies d'eau, articula ces mots en

pleurant, le visage tourné vers la plage soumise à l'empire d'Yama:

«Cette eau limpide, roi des rois, la plus sainte des eaux, qui t'est

donnée par moi, puisse-t-elle servir à jamais pour étancher ta soif

dans les royaumes des Mânes!»

Ensuite, le fortuné monarque des hommes accomplit avec ses frères

dans un lieu pur et sur la rive de la Mandâkinî les oblations

funèbres, qu'il devait à l'ombre de son père. Il étala des fruits

d'ingouda avec des jujubes mêlés à du marc de sésame sur une

jonchée d'herbes kouças et dit ces mots, le coeur tout bourrelé

de chagrins: «Grand roi, mange avec plaisir ces aliments, que nous

mangeons nous-mêmes; car, sans doute, la nourriture de l'homme est

aussi la nourriture des Mânes et des Dieux!»

Les confuses clameurs de ces princes à la force puissante, qui

pleuraient en offrant le don funèbre de l'onde aux mânes de leur

noble père, vinrent frapper les oreilles des guerriers de Bharata:

«Sans doute Bharata, se disaient-ils effrayés, a déjà fait son

entrevue avec Râma; et ce grand bruit vient des cris que poussent les

quatre fils sur la mort du père!» À ces mots, tous ils abandonnent

leur campement et courent d'eux-mêmes, le front tourné vers

l'ermitage, isolément ou par groupes, suivant que le voisinage les

avait ou non rassemblés.

Quand Râma les vit ainsi plongés dans la douleur et les yeux noyés

de larmes, lui, qui n'ignorait pas le devoir, il les embrassa tous

avec l'affection d'un père et l'amour d'une mère. L'illustre fils

du roi les embrassa donc sans distinction, et tous sans distinction

furent admis à le saluer: il s'entretint même familièrement avec

tous, comme il eût fait avec des hommes qualifiés.

* * * * *

Arrivées là d'une marche hâtée, les veuves du monarque voient

enfin Râma, qui semblait dans son ermitage un Dieu tombé du ciel. À

l'aspect du prince dans un tel dénûment de toutes les voluptés, ses

royales mères, désolées et _comme_ irrassasiables de chagrin,

se mirent toutes à verser des larmes et des plaintes éclatantes.

Aussitôt Râma se lève; il prend de ses mains douces au toucher les

pieds de toutes ses nobles mères, en suivant l'ordre _établi

des préséances_, et les presse avec les surfaces de ses doigts

veloutés. Les épouses du roi baisèrent le front de Râma et se

mirent à pleurer.

Le fils même de Soumitrâ, le corps incliné et la tristesse _au

coeur_, s'avança derrière lui pour saluer toutes ses royales mères

en proie à la douleur.

Sîtâ, dans une vive affliction, toucha en pleurant le pied de ses

belles-mères, et se tint devant elles ses yeux baignés de larmes.

Elle fut embrassée par Kâauçalyâ, comme une fille est serrée dans

les bras de sa mère. Celle-ci dit à la triste jeune fille, maigrie

par son habitation dans les bois: «Comment, Djanakide, es-tu venue

dans ces forêts, toi, la fille du roi des Vidéhains, la bru du

puissant Daçaratha et l'épouse de Râma?»

«Princesse du Vidéha, la flamme que le malheur frotté sur le

malheur a fait jaillir en ton âme, ravage ici cruellement ta

charmante figure, comme _le soleil brûle_ un nymphée sans eau!»

Tandis que sa mère désolée parlait ainsi, le noble Raghouide,

frère aîné de Bharata, s'étant approché de Vaçishtha, lui

toucha ses pieds. Quand Râma eut pressé dans ses mains les pieds

du grand-prêtre, semblable au feu, comme le roi des Immortels,

Indra même, presse des siennes les pieds de Vrihaspati, _le céleste

précepteur des Dieux_, alors ce rejeton magnanime de Raghou s'assit

avec le vénérable environné d'une immense splendeur. Ensuite,

accompagné des ministres et des guerriers chefs de l'armée, Bharata

s'approche du pieux Raghouide; et, versé dans la science du devoir,

il s'assoit dans une place inférieure avec eux, les plus savants des

hommes dans la science du devoir.

Or, ce discours habile et juste fut adressé par le juste Bharata au

noble solitaire assis, plongé dans ses réflexions:

«Ô toi, qui sais le devoir, gouverne en paix avec tes amis et par

la vertu même de ton droit ce royaume sans épines de tes aïeux.

Que tous les sujets, et les prêtres du palais, et Vaçishtha, et les

brahmanes versés dans les formules des prières te donnent l'onction

royale ici même. Sacré par nous, comme Indra par les Maroutes,

quand il eut conquis rapidement les mondes, va dans Ayodhyâ exercer

l'empire. Va et règne là sur nous, prince vertueux, acquittant les

trois saintes dettes, écrasant tes ennemis et rassasiant tes amis de

toutes les choses désirées. Qu'aujourd'hui tes amis déposent dans

ton sacre le faix de leur pénible tristesse! Qu'aujourd'hui, frappés

d'épouvante, tes ennemis s'enfuient çà et là par les dix plages du

ciel. Essuie mes larmes, taureau des hommes; essuie les pleurs de ta

mère et délivre aujourd'hui ton père des liens de son péché!

«Les grands sages n'ont-ils pas dit que le premier devoir, c'est pour

un kshatrya la consécration, le sacrifice et la défense du peuple?

Je t'en supplie, ma tête inclinée jusqu'à terre, étends sur moi,

étends sur nos parents ta compassion, comme Çiva répand la sienne

sur toutes les créatures. Mais si, tournant le dos à mes prières,

ta grandeur s'en va dans les forêts, j'irai moi-même dans les bois

avec ta grandeur!»

Les prêtres, les poëtes, les bardes, les panégyristes officiels,

les mères d'une voix affaiblie par des larmes, elles, qui aimaient

le fils de Kâauçalyâ d'une égale tendresse, applaudirent à

ce discours de Bharata, et, prosternés devant Râma, tous, ils

suppliaient avec lui ce _noble anachorète_.

Quand Bharata eut cessé de lui parler ainsi, Râma, _continuant à

marcher_ d'un pied ferme sur le chemin du devoir, lui répondit ce

discours plein de vigueur au milieu de l'assemblée: «L'homme ici-bas

n'est pas libre dans ses actes ni maître de lui-même; c'est le

Destin, qui le traîne à son gré çà et là dans le cercle de la

vie. L'éparpillement est la fin des amas, l'écroulement est la fin

des élévations, la séparation est la fin des assemblages et la

mort est la fin de la vie. Comme ce n'est pas une autre cause que la

maturité qui met les fruits en péril de tomber: ainsi le danger

de la mort ne vient pas chez les hommes d'une autre cause que la

naissance.

«Telle que s'affaisse une maison devenue vieille, bien qu'épaisse et

jusque-là solide, tels s'affaissent les hommes arrivés au point où

la mort peut jeter sur eux son lacet. La mort marche avec eux, la mort

s'arrête avec eux, et la mort s'en retourne avec eux, quand ils

ont fait un chemin assez long. Les jours et les nuits de tout ce qui

respire ici-bas s'écoulent et tarissent bientôt chaque durée de la

vie, comme les rayons du soleil au temps chaud tarissent l'eau _des

étangs_. Pourquoi pleures-tu sur un autre? Pleure, _hélas_! sur

toi-même, car, soit que tu reposes ou soit que tu marches, la vie

se consume incessamment. Les rides sont venues sillonner vos membres,

l'hiver de la vie a blanchi vos cheveux, la vieillesse a brisé

l'homme, quelle chose maintenant peut-il faire d'où lui vienne du

plaisir. Les hommes se réjouissent, quand l'astre du jour s'est levé

sur l'horizon: arrive-t-il à son couchant, on se réjouit encore, et

personne, _à cette heure comme à l'autre_, ne s'aperçoit qu'il a

marché lui-même vers la fin de sa vie! Les êtres animés ont du

plaisir à voir la fleur nouvelle, qui vient succéder à la fleur

dans le renouvellement des saisons, et ne sentent pas que leur vie

coule en même temps vers sa fin en passant avec elles par ces mêmes

successions.

«Tel qu'un morceau de bois flottant se rencontre avec un morceau

de bois promené dans l'Océan; les deux épaves se joignent, elles

demeurent quelque peu réunies et se séparent bientôt _pour ne

plus se rejoindre_: ainsi, les épouses, les enfants, les amis, les

richesses vont de compagnie avec nous dans cette vie l'espace d'un

instant, et disparaissent; car ils ne peuvent éviter l'heure qui les

détruit. Nul être animé n'est entré dans la vie sous une autre

condition: aussi, tout homme ici-bas, qui pleure un défunt, lui

consacre des larmes qui ne sont point dues à son trépas. La mort est

une caravane en marche, tout ce qui respire est placé dans sa route

et peut lui dire: «Moi aussi, je suivrai demain les pas de ceux que

tu emmènes aujourd'hui!» Comment donc l'homme infortuné pourrait-il

se désoler au sujet d'une route qui existait avant lui, sur laquelle

ont passé déjà son père et ses aïeux, qui est inévitable et dont

il n'est aucun moyen d'éluder la nécessité? L'oiseau est fait pour

voler et le fleuve pour couler rapidement: mais l'âme est donnée à

l'homme pour la soumettre au devoir; les hommes sont appelés _avec

raison_ les attelages du Devoir.

«Les âmes, qui ont accompli saintement le devoir, lavées de leurs

péchés par une conduite pure et des sacrifices payés convenablement

aux deux fois nés, obtiennent l'entrée du ciel, où habite Brahma,

l'auteur des créatures. Notre père, _sans aucun doute_, fut admis

au séjour de la béatitude, lui, qui a bien nourri ses domestiques,

gouverné ses peuples avec sagesse et distribué des aliments à la

vertu _indigente_. Le ciel a reçu, _n'en doutez pas_, ce dominateur

de la terre, qui a célébré mainte et mainte sorte de sacrifices,

savouré toutes les félicités d'ici-bas et prolongé sa vie jusqu'au

plus avancé des âges.

«Par conséquent, ces larmes, répandues sur une âme qui a reçu de

si belles destinées, elles ne siéent point à un homme sage, de ta

sorte, ni de la mienne, qui a de l'intelligence et qui possède les

saintes traditions.

«Rappelle donc ta fermeté, ne te livre point à ce deuil;

va, taureau des hommes, va promptement habiter dans cette belle

métropole, et fais de la manière que mon père te l'a commandé.

Moi, de mon côté, j'accomplirai la volonté de mon noble père dans

l'endroit même, que m'a prescrit ce monarque aux oeuvres saintes. Il

serait malséant à moi de manquer à son ordre, héros, qui domptes

les ennemis; et sa parole doit toujours être obéie par toi-même,

car il est notre parent, il est _plus_, notre père.»

À ces mots, Bharata d'opposer à l'instant ce langage: «Combien y

a-t-il d'hommes tels que toi dans le monde, invincible dompteur de tes

ennemis? Tu n'es pas troublé par la douleur et le plaisir ne

pourrait même t'enivrer de sa joie: tu possèdes l'estime de tous les

vieillards autant qu'Indra jouit de l'estime parmi les habitants du

ciel.

«Tu possèdes une âme semblable aux âmes des Immortels, tu es

magnanime, tu es fidèle à ton alliance avec la vérité même! Le

plus accablant de tous les chagrins ne peut te renverser, toi qui,

doué avec de telles vertus, connais si bien ce que c'est que naître

et mourir.

«Mais à moi, sage frère, à moi, séparé de toi et privé de mon

père, il me sera impossible de vivre, consumé par mon chagrin, comme

le daim blessé par une flèche empoisonnée! Veuille donc agir de

telle manière que je ne laisse pas ma vie dans cette forêt déserte,

où j'ai vu, d'une âme désolée, un si noble prince habiter avec son

épouse et Lakshmana: _oui, sauve-moi_! et prends en main le sceptre

de la terre!»

Tandis qu'avec tristesse et la tête prosternée, Bharata suppliait

ainsi Râma, ce maître de la terre, plein d'énergie, n'en ramena

point davantage son esprit vers la pensée du retour, mais il demeura

ferme, sans quitter des yeux la parole de son père. À l'aspect d'une

constance si admirable dans ce digne enfant de Raghou, tous les coeurs

se trouvaient également partagés entre la tristesse et la joie:

«Il ne revient pas dans Ayodhyâ!» se disait-on; et le peuple en

ressentait de la douleur, mais il éprouvait du plaisir à lui voir

cette fermeté dans la promesse _donnée à son père_.

Bharata, tombant aux pieds de son frère, essaya instamment de le

gagner avec des paroles caressantes.

Râma fit asseoir sur _le siége musculeux_ de sa cuisse le jeune

homme au teint azuré, aux yeux charmants comme les pétales du lotus,

à la voix semblable au roucoulement du cygne, quand il s'avance ivre

d'amour, et lui tint ce langage:

«Telle qu'elle est, ton intelligence, qui tient de sa nature seule la

science de gouverner les hommes, peut très-bien suffire à gouverner

même les trois mondes. Écoute, jeune roi, quels modèles Indra, le

soleil, le vent, Yama, la lune, Varouna et la terre mettent sous

nos yeux dans leur conduite _invariable_. Tel qu'Indra fait pleuvoir

durant les quatre mois humides, tel un grand monarque doit inonder son

empire de ses bienfaits. De même que le soleil ravit l'eau huit mois

par la puissance de ses rayons, _il faut toujours qu'un roi dise_:

«Puissé-je amasser ainsi des trésors avec justice!» c'est le voeu,

qu'on appelle solaire. Comme le vent circule partout et pénètre dans

tous les êtres, il faut qu'un roi s'introduise en tous lieux par

ses émissaires, et c'est la partie de ses fonctions que l'on appelle

_ventale_. Tel qu'Yama, une fois l'heure venue, pousse dans la tombe

également l'ami ou l'ennemi; tel il faut qu'après un mûr examen

tout monarque soit le même pour celui qu'il aime ou celui qu'il

n'aime pas. De même que nous voyons partout Varouna lier ce globe

avec la chaîne des eaux, de même le devoir _appelé_ neptunien d'un

roi, c'est d'enchaîner _les brigands et_ les voleurs en tous lieux.

«Tel que l'aspect de la lune brillant à disque plein verse la joie

dans les coeurs; ainsi, tous les sujets doivent se réjouir en lui,

et c'est l'obligation royale nommée lunaire. Comme la terre sans

relâche porte également tous les êtres, tel c'est pour un monarque

le devoir _appelé terrané_ de soutenir, _sans manquer même au

dernier_, tous les sujets de son empire.

«Qu'il soit le premier à se ressouvenir des affaires, et qu'après

une sage délibération avec ses ministres, ses amis, ses conseillers

judicieux, il fasse exécuter les décisions. On verra la splendeur

abandonner l'astre des nuits, le mont Himâlaya voyager sur la terre,

l'Océan franchir ses rivages, mais non Râma déserter la promesse

qu'il fit à son père. Tu dois effacer de ton esprit ce que ta mère

a fait, soit par amour, soit par ambition, et te comporter vis-à-vis

d'elle comme un fils devant sa mère.»

À ce langage de Râma, égal en splendeur au soleil et d'un aspect

tel que la lune au premier jour de sa pléoménie, Bharata de

répondre ces mots: «Qu'il en soit ainsi!» Ensuite, affligé de

n'avoir pu obtenir ce qu'il désirait, ce magnanime joignit de nouveau

ses mains, toucha de sa tête les pieds de Râma, et, le gosier plein

de sanglots, il tomba sur la terre.

Aussitôt qu'il vit Bharata venir lui toucher les pieds avec sa tête,

Râma se recula vite, les yeux un peu troublés _sous un voile_ de

larmes. Bharata cependant lui toucha les pieds; et, pleurant, affligé

d'une excessive douleur, il tomba sur la terre, tel qu'un arbre abattu

sur la berge d'un fleuve.

Il n'y avait pas un homme qui ne pleurât dans ce moment, accablé

de chagrin, avec les artisans, les guerriers, les marchands, avec les

instituteurs et le grand-prêtre du palais. Les lianes elles-mêmes

pleuraient toute une averse de fleurs; combien plus devaient pleurer

d'amour les hommes, de qui l'âme est _sensible aux peines_ de

l'humanité!

Râma, vivement ému de cet incident, étreignit fortement Bharata

dans un embrassement d'amour et tint ce langage à son frère,

consumé de chagrin et les yeux baignés de larmes: «Mon ami, c'est

assez! Allons! retiens ces larmes; vois combien la douleur nous

tourmente nous-mêmes: allons! pars! _retourne dans Ayodhyâ_! Je ne

puis te voir dans un état si malheureux, toi, le fils du _plus grand

des_ rois; et mon âme succombe, pour ainsi dire, écrasée sous le

poids de sa douleur. Héros, je jure, Sîtâ et Lakshmana le jurent

avec moi, de ne plus te parler jamais, si tu ne reprends le chemin

d'Ayodhyâ!»

Il dit et Bharata d'essuyer les pleurs qui mouillaient son visage:

«Rends-moi tes bonnes grâces!» s'écria-t-il d'abord; puis, à ce

mot il ajouta ces paroles: «Loin de toi ce serment! Je m'en irai, si

ma présence te cause un tel chagrin; car je ferai toujours, seigneur,

au prix même de ma vie, ce qui est agréable pour toi. Je m'en vais

sans aucune feinte avec nos royales mères, entraînant sur mes pas

cette grande armée, je m'en vais à la ville d'Ayodhyâ; mais avant,

fils de Raghou, je veux te rappeler une chose. N'oublie pas, ô toi,

qui sais le devoir, n'oublie pas que j'accepte, mais sous la clause

de ces mots, les tiens, seigneur, sans nul doute: «Prends à titre de

dépôt la couronne impériale d'Ikshwâkou.»

«Oui!» répondit son frère, de qui cette résignation du jeune

homme à revenir dans sa ville augmentait la joie, et qui se mit à le

consoler avec des paroles heureuses.

Dans ce moment arrivèrent le sage Çarabhanga et ses disciples, qui

apportaient en présent des souliers tissus d'herbes kouças. Quand

le noble Raghouide eut échangé avec le très-magnanime solitaire

des questions relatives à leurs santés, il accepta son présent.

Aussitôt Bharata saisit et chaussa promptement aux deux pieds de son

frère les souliers donnés par l'anachorète et tressés avec les

_tiges du_ graminée.

Alors Vaçishtha, orateur habile et qui savait augmenter à son gré

la tristesse ou la joie, dit ces mots, environné, comme il était,

par les foules du peuple. «Mets d'abord à tes pieds, noble Râma,

ces chaussures; ensuite, retire-les; car elles vont arranger ici les

affaires au gré de tout le monde.»

L'intelligent Râma, l'homme à la vaste splendeur, plaça donc à

ses pieds, en ôta les deux souliers, et du même temps les donna au

magnanime Bharata[20]. L'auguste fils de Kêkéyî, plein de fermeté

dans ses voeux, reçut lui-même cette paire de chaussures avec joie,

décrivit à l'entour du pieux Raghouide un respectueux pradakshina

et posa les deux souliers sur sa tête, élevée comme celle d'un

gigantesque éléphant.

[Note 20: La cérémonie de l'investiture, que l'on trouve ici,

nous rappelle que l'introduction de cette coutume en Europe fut

attribuée à l'invasion des peuples du Nord: mais d'où leur

venait-elle? De l'Inde, sans doute, source universelle des idées, qui

furent transvasées dans l'Occident.]

Ensuite, quand il eut honoré ce peuple suivant les rangs, Vaçishtha,

les autres gouravas et leurs disciples, l'anachorète, honneur de la

famille de Raghou, les congédia, se montrant aussi inébranlable dans

son devoir que le mont Himâlaya est immobile sur la terre. Il fut

impossible à ses mères de lui dire un adieu par l'excès de la

douleur, tant les sanglots fermaient leur gosier à la voix. Râma

enfin d'incliner respectueusement sa tête devant toutes ses mères,

et, pleurant lui-même, il entra dans son ermitage.

* * * * *

Après que Bharata eut posé les souliers sur sa tête, il monta,

plein de joie, accompagné de Çatroughna, sur le char, qui les avait

amenés tous deux. Devant lui marchaient Vaçishtha, Vâmadéva,

Djâvâli, ferme dans ses voeux, et tous les ministres, honorés pour

la sagesse du conseil. La face tournée à l'orient, ils s'avancèrent

alors vers la sainte rivière Mandâkinî, laissant à main droite le

Tchitrakoûta, cette alpe sourcilleuse.

Bharata, suivi de son armée, côtoyait dans sa route un flanc de

cette montagne, dont les plateaux délicieux renferment de riches

métaux par milliers.

Non loin du solitaire Tchitrakoûta, il aperçut l'ermitage que

Bharadwâdja, le pieux ermite, avait choisi pour son habitation. Le

fils de race, le prince éminent par l'intelligence s'approche alors

de la hutte sainte, descend de son char et vient toucher de sa tête

les pieds de Bharadwâdja. Tout joyeux à la vue du jeune monarque:

«As-tu vu Râma? lui dit l'homme saint. As-tu fait là, mon ami, ton

affaire?»

À ces paroles du sage anachorète, Bharata, si attaché au devoir,

fit cette réponse à l'ermite, qui chérissait le devoir: «Malgré

toutes mes supplications jointes aux prières mêmes des vénérables,

ce digne enfant de Raghou, ferme dans sa résolution, nous a tenu chez

lui ce langage au comble d'une joie suprême: «Je veux tenir sans

mollesse la parole que j'ai donnée à mon père dans la vérité:

je reste donc ici les quatorze années, suivant la promesse que j'ai

faite à mon père.»

«Quand ce prince à la vive splendeur eut achevé ces paroles,

Vaçishtha, qui sait manier le discours, répondit en ces mots

solennels à ce fils de Raghou, habile dans l'art de parler: «Tigre

des hommes, ô toi, qui es ferme dans tes voeux et comme le devoir

incarné, donne tes souliers à ton frère; car ils mettront _la paix

et_ le bonheur dans les affaires au sein d'Ayodhyâ.» À ces mots

de Vaçishtha, le noble Râma se tint debout, la face tournée à

l'orient, et me donna, comme symbole du royaume, les deux souliers

bien faits et charmants. J'acceptai ce don et maintenant, congédié

par le très-magnanime Râma, je m'en retourne sur mes pas à la ville

d'Ayodhyâ.»

Quand il eut ouï ces belles paroles du prince à la grande âme,

l'anachorète Bharadwâdja fit cette réponse à Bharata: «Il est

immortel ce Daçaratha, ton père, glorieux de posséder un tel fils

en toi, qui sembles à nos yeux le devoir même revêtu d'un corps

humain.»

Quand le saint eut achevé ces mots, Bharata, joignant les mains, se

mit à lui présenter ses adieux et se prosterna même aux pieds du

solitaire à la vaste science. Ensuite, après deux et plusieurs tours

de pradakshina autour du pieux ermite, il reprit avec ses ministres le

chemin d'Ayodhyâ; et l'armée, dans cette marche de retour, étendit,

_comme en allant_, ses longues files de voitures, de chars, de chevaux

et d'éléphants à la suite du sage Bharata.

Entré dans Ayodhyâ, le fils de Kêkéyî se rendit au palais même

de son père, veuf alors de cet Indra des mortels, comme une caverne

veuve du lion qui l'habitait.

Ensuite, quand il eut déposé dans la ville ses royales mères, le

prince aux voeux constants, Bharata de tenir ce langage à tous les

gouvaras universellement: «Je m'en vais habiter Nandigrâma; je vous

demande à vous tous votre avis: c'est là que je veux supporter toute

cette douleur de vivre séparé du noble enfant de Raghou. Le roi

mon père n'est plus, mon frère aîné est ermite des bois; je vais

gouverner la terre, en attendant que Râma puisse régner lui-même.»

À ces belles paroles du magnanime Bharata, les ministres et

Vaçishtha même à leur tête de lui répondre tous en ces termes:

«Un tel langage, que l'amitié pour ton frère a mis dans ta bouche,

est digne de toi, Bharata, et mérite les éloges. Quel homme ne

donnerait son approbation à ce voyage, dont l'amitié fraternelle

t'inspira l'idée, prince à la conduite si noble et qui ne t'écartes

jamais de ton amour pour ton frère?» À peine eut-il ouï dans ces

paroles agréables et conformes à ses désirs la réponse de ses

ministres: «Que l'on attelle mon char!» dit-il à son cocher.

Assis dans son char, Bharata, de qui l'âme prenait toutes ses

inspirations dans le devoir et dans l'amour fraternel, arriva bientôt

à Nandigrâma, portant les deux souliers avec lui. Il entra dans le

village avec empressement, descendit à la hâte de son char et tint

ce langage aux vénérables: «Mon frère m'a donné lui-même cet

empire comme un dépôt, et ces deux souliers, jolis à voir, qui

sauront le gouverner sagement.»

À ces mots, Bharata mit sur sa tête, reposa ensuite les deux

chaussures, et, consumé de sa douleur, il adressa ce discours à

tous les sujets, répandus en couronne autour de lui: «Apportez

l'ombrelle! Hâtez-vous d'en couvrir _cette chaussure, qu'ont

touchée_ les pieds du noble _anachorète_! Les souliers, ornés _de

cet emblème_, exerceront ici la royauté. Ma fonction à moi, c'est

de veiller, jusqu'au retour de ce digne enfant de Raghou, sur le cher

dépôt que son amitié même a remis dans mes mains. Un jour,

quand j'aurai pu rendre au noble Râma les souliers saints qu'il m'a

confiés, et ce vaste empire _dont je suis investi_, c'est alors que

je serai lavé de mes souillures dans Ayodhyâ. Une fois l'onction

royale donnée à cet illustre fils de Kakoutstha et le monde élevé

au comble de la joie par son couronnement, quatre royaumes comme

celui-ci ne payeraient pas mon bonheur et ma gloire!»

Le Râmâyana - tome premier Poème sanscrit de Valmiky · 第 16 / 26 段