noble ami de cette montagne, tantôt amusant de propos aimables
sa chère Vidéhaine, tantôt absorbé dans la contemplation de sa
pensée, le Daçarathide, semblable à un immortel, fit voir à son
épouse les merveilles du mont Tchitrakoûta, comme le Dieu qui brise
les cités en eût montré le tableau à _sa compagne, la divine_
Çatchî.» Depuis que j'ai vu cette délicieuse montagne, Sîtâ, ni
la perte de cette couronne tombée de ma tête, ni cet exil même
loin de mes amis ne tourmente plus mon âme. Vois quelle variété
d'oiseaux peuple cette montagne, parée de hautes crêtes, pleines de
métaux et plus élevées que le ciel même, pour ainsi dire. Les unes
ressemblent à des des lingots d'argent, celles-ci paraissent telles
que du sang, celles-là imitent les couleurs de la garance ou de
l'opale, les autres ont la nuance de l'émeraude. Telle semble un
tapis de jeune gazon, et telle un diamant, qui s'imbibe de lumière.
Partout enfin cette montagne, embellie déjà par la variété de ses
arbres, emprunte encore l'éclat _des joyaux_ à ses hautes crêtes,
parées de métaux, hantées par des troupes de singes et peuplées
d'hyènes, de tigres _ou de léopards_.
«Regarde, pendus aux branches, ces glaives et ces vêtements
précieux! Regarde ces lieux ravissants, que les épouses des
Vidyâdharas ont choisis pour la scène de leurs jeux! Partout on voit
ici les cascades, les sources et les ruisseaux couler sur la montagne:
on dirait un éléphant dont la sueur de rut arrose les tempes.
«S'il me faut habiter ici plus d'un automne avec toi, femme
charmante, et Lakshmana, le chagrin n'y pourra tuer mon âme; car, en
cet admirable plateau si enchanteur, si couvert de l'infinie variété
des oiseaux, si riche de toute la diversité des fruits et des fleurs,
mes désirs, noble dame, sont pleinement satisfaits.
«Je dois à mon habitation dans ces forêts de savourer _deux_ beaux
fruits: d'abord, le payement de la dette que le devoir exigeait de mon
père; ensuite, une satisfaction donnée aux voeux de Bharata.»
Ensuite, le roi du Koçala conduisit la fille du roi des Vidéhains
en avant de la montagne et lui fit admirer la Mandâkinî, rivière
délicieuse aux limpides ondes. L'anachorète aux yeux de lotus,
Râma, dit alors à cette princesse d'une taille charmante, au visage
beau comme la lune: «Regarde la Mandâkinî, cette rivière suave,
peuplée de grues et de cygnes, voilée de lotus rouges et de
nymphéas bleus, ombragée sous des arbres de mille espèces, soit à
fleurs, soit à fruits, enfants de ses rivages, parsemée d'admirables
îles et resplendissante de toutes parts comme l'étang de Kouvéra,
pépinière de nélumbos _célestes_. Je sens la joie naître dans mon
coeur à la vue de ces beaux tîrthas, dont les eaux sont troublées
sous nos yeux par ces troupeaux de gazelles qui viennent se
désaltérer les uns à la suite des autres. C'est aussi l'heure où
ces rishis, qui sont arrivés à la perfection, qui ont pour habit la
peau d'antilope et le valkala, qui sont vêtus d'écorce et coiffés
en djatâ, viennent se plonger dans la sainte rivière Mandâkinî.
«Viens te baigner avec moi dans ses ondes agitées sans cesse par
des anachorètes vainqueurs de leurs sens, riches de pénitences
et resplendissants comme le feu du sacrifice. Plonge tes deux mains
semblables aux pétales du lotus, noble dame, plonge tes mains dans
cette rivière, la plus sainte des rivières, cueille de ses nymphéas
et bois de son eau limpide. Pense toujours, femme chérie, que cette
montagne pleine de ses arbres, c'est Ayodhyâ pleine de ses habitants,
et que ce fleuve, c'est la Çarayoû même.
«Lakshmana, que le devoir inspire et qui se tient attentif à mes
ordres, Lakshmana et toi, ma chère Vidéhaine, faites naître ici ma
félicité.»
Quand Râma eut fait voir à la fille du roi Djanaka les merveilles du
mont Tchitrakoûta et de ce fleuve, agréable champ de lotus, il s'en
alla _d'un autre côté_. Au pied septentrional de la montagne, il vit
une grotte charmante sous une voûte de roches et de métaux, secret
asile, peuplé d'une multitude d'oiseaux ivres de joie ou d'amour,
ombragé par des arbres aux branches courbées sous le poids des
fleurs, à la cime doucement balancée par le souffle du vent. À
l'aspect de cette grotte faite pour captiver les regards et l'âme
de toutes les créatures, l'anachorète issu de Raghou dit à Sîtâ,
dont les beautés de ce bois tenaient les yeux émerveillés:
«Ma Vidéhaine chérie, ta vue s'arrête enchantée devant cette
grotte de la montagne: eh bien! asseyons-nous là maintenant pour nous
délasser de notre fatigue. C'est en quelque sorte pour toi-même que
ce banc de pierre fut disposé là devant toi: à côté, la cime de
cet arbre le couvre _de ses rameaux pendants_ comme d'une crinière
_embaumée_, d'où s'écoule une pluie de fleurs.»
Il dit; et Sîtâ, que la nature seule avait faite toute belle,
répondit à son époux avec le plus doux langage et d'une voix
saturée d'amour: «Il m'est impossible de ne pas obéir à ces
paroles de toi, noble fils de Raghou! Sans doute, c'est pour
l'agrément des créatures que cet arbre étend là son _parasol_
fleuri.» À ces mots de son épouse, il s'assit avec elle sur le
siége de pierre et tint ce discours à la belle aux grands yeux:
«Vois-tu ces arbres déchirés par la défense des éléphants,
comme ils pleurent avec des larmes de résine!... De tous côtés, les
grillons murmurent une élégie en leurs chants prolongés. Écoute
cet oiseau, à qui l'amour de ses petits fait dire: «Fils! fils!....
fils! fils!» comme autrefois le disait ma mère d'une voix douce et
plaintive. Voici un autre habitant de l'air, c'est l'oiseau-mouche:
perché sur les épaules branchues d'un vigoureux shorée, il fait
comme une partie dans un concert alternatif et répond aux chants du
kokila. Voici une liane, courbée sous le faix de ses fleurs et
qui cherche son appui sur un arbre fleuri, comme toi, reine, quand
fatiguée tu viens appuyer sur moi tout le poids _de ta jeune
personne_.»
À ces mots, la noble Mithilienne au doux parler, assise sur les
genoux de son époux, se roula sur la poitrine du héros, et, belle
comme une fille des Dieux, elle enivra de caresses le coeur de Râma.
Alors celui-ci frotta son doigt mouillé sur une roche d'arsenic rouge
et dessina un brillant tilaka au front de son épouse. Ainsi, le
front enluminé avec ce métal de la montagne, semblable en couleur au
soleil dans son enfance du jour, Sîtâ parut comme la nuit azurée,
quand elle s'empourpre au matin.
Voilà qu'en se promenant avec lui dans cette forêt toute remplie
d'antilopes, Sîtâ vit un grand singe, berger _sauvage_ d'un troupeau
_de singes_, et, saisie de frayeur, elle se serra palpitante contre
son époux. Celui-ci enveloppa cette femme charmante dans une
étreinte de ses longs bras, et, rassurant sa tremblante épouse, il
menaça le grand singe.
Dans ce mouvement, le tilaka d'arsenic rouge, que Sîtâ portait au
milieu du front, vint à s'imprimer sur le sein de l'anachorète à la
vaste poitrine. Le chef de la bande quadrumane s'éloigne, et Sîtâ
de rire à la vue de son tilaka, dont l'image empruntée se détachait
en rouge sur la couleur azurée de son époux.
Lakshmana vint à sa rencontre avec un vif empressement, et le
Soumitride fit voir à ce frère bien-aimé, qu'il vénérait comme
son gourou même, divers travaux qu'il avait exécutés pendant son
absence. Il avait tué de ses flèches étincelantes dix gazelles
noires, sans tache: il avait boucané la chair des unes, il avait
haché celles-là; telles autres étaient crues et telles autres
déjà cuites. À la vue de cet ouvrage, le frère du Soumitride fut
satisfait et, _se tournant vers_ Sîtâ, lui donna cet ordre: «Que
l'on nous serve à manger!»
La noble dame commença par jeter de la nourriture à l'intention de
tous les êtres; cela fait, elle apporta devant les deux frères du
miel et de la viande préparée. Quand elle eut rassasié la faim
de ces deux héros, quand l'un et l'autre se fut purifié, alors et
_seulement_ après eux, suivant la règle, cette fille du roi Djanaka
prit enfin sa réfection.
«Noble fils de Soumitrâ, lui dit son frère avec tranquillité,
j'entends la terre qui résonne profondément: tâche de pénétrer
quelle peut être la vraie nature de ce bruit.»
Aussitôt Lakshmana se hâte de monter sur un arbre fleuri, d'où il
observe l'un après l'autre chaque point de l'espace. Il promène sa
vue sur la région orientale, il tourne sa face au nord, et fixant
là son regard attentif, il voit une grande armée toute pleine
de chevaux, d'éléphants, de chars, et dont les flancs étaient
protégés par une infanterie vigilante. Le tigre des hommes,
Lakshmana, qui terrasse les héros ennemis, revint dire à son frère:
«C'est une armée en marche!» Puis, il ajouta ces paroles: «Donne
trêve au plaisir, noble _fils de Raghou_; fais entrer Sîtâ dans
une caverne; attache la corde à deux solides arcs et couvre-toi de la
cuirasse.»
Quand Râma eut appris que c'était une armée toute pleine de
chevaux, d'éléphants et de chars: «À qui penses-tu que soit cette
armée?» demanda-t-il au fils de Soumitrâ. Est-ce un monarque ou
le fils d'un roi, qui vient chasser dans cette forêt? Ou, si quelque
autre chose, Lakshmana, te semble être la vérité, dis-le-moi.»
À ces mots, Lakshmana, flamboyant dans sa colère comme un
feu impatient de brûler tout, répondit à Râma ces paroles:
«Assurément, c'est ton rival, c'est le fils de Kêkéyî, ce
Bharata, qui s'est déjà fait sacrer et qui vient nous immoler à
la fureur de son ambition. Je vois briller sur les épaules de cet
éléphant un arbre au tronc énorme, à l'immense ramure: on dirait
un ébénier des montagnes, le drapeau de Bharata! Ces coursiers bien
dressés, qui vont au gré du cavalier, sont de rapides chevaux, nés
dans le Vânâyou; ces guerriers ont pris tous l'arc au poing: ainsi,
prépare-toi, homme sans péché! Ou bien cours te cacher toi-même
avec ton épouse dans une caverne de la montagne; car le drapeau de
l'ébénier vient nous livrer bataille et nous tuer.»
«Mais je ne vois pas qu'il y ait du crime à tuer Bharata: lui
mort, toi, dès ce jour, donne tes lois à la terre! Qu'aujourd'hui
l'ambitieuse Kêkéyî contemple, bourrelée de chagrin, son fils
abattu sous mon bras dans la bataille, comme un arbre qu'un éléphant
a brisé.»
Râma sans colère se mit à calmer Lakshmana, bouillant de courroux,
et tint ce langage au fils de Soumitrâ: «Quand et de quel acte
odieux Bharata s'est-il jamais rendu coupable à ton égard? As-tu
reçu de lui une offense que tu veuilles le tuer? Garde-toi de lancer
à Bharata un mot violent ou fâcheux; car toute parole amère tombée
sur Bharata, je la tiendrais comme jetée sur moi-même! Est-il
possible qu'un fils, réduit à toutes les extrémités du malheur,
attente à la vie de son père? Et quel frère pourrait, fils de
Soumitrâ, verser le sang d'un frère, son meilleur ami?»
À ces mots d'un frère si dévoué au devoir, si attentif à la
vérité, la pudeur fit rentrer, _pour ainsi dire_, Lakshmana dans ses
membres. À peine eut-il entendu ce langage, que, plein de confusion,
il répondit: «Je le pense, Bharata, ton frère _ne_ vient ici _que_
pour nous voir.» Et Râma voyant Lakshmana tout confus, se hâta de
lui dire: «C'est aussi mon avis; ce héros aux longs bras vient ici
pour nous voir.»
* * * * *
L'armée, à qui Bharata fit cette défense: «Ne gâtez rien!» se
mit à construire ses logements tout à l'entour de cette région.
Les troupes du héros né d'Ikshwâkou environnèrent la montagne et
campèrent dans cette forêt, avec leurs éléphants et leurs
chevaux, à la distance d'une moitié et quelque chose même en sus de
l'yodjana.
L'armée s'étant logée, l'éminent Bharata, impatient de voir son
frère, se dirigea vers l'ermitage, accompagné de Çatroughna. Il
avait donné cet ordre à Vaçishtha le saint: «Amène vite mes
nobles mères!» et, stimulé par l'amour qu'il portait à son frère
vénérable, il avait pris les devants et s'en allait d'un pied
hâté. Soumantra, de son côté, suivit également Çatroughna d'une
marche vive, car la vue _toute prochaine_ de Râma fit naître en
lui-même une joie égale à celle de Bharata.
Ce resplendissant taureau _du troupeau_ des hommes, ce héros aux
longs bras dit à tous les ministres, que son père vivant
traitait avec faveur: «Nous voici, je pense, arrivés au lieu dont
Bharadwâdja nous a parlé. Le fleuve Mandâkinî, je pense, n'est pas
très-loin d'ici. Cette provision de fruits, ces fleurs recueillies,
ce bois coupé, ces racines roulées en bottes, ces habits pendus en
l'air: tout cela, sans doute, est l'ouvrage de Lakshmana. Le chemin
est jalonné par des signes pour _guider_ ceux qui reviennent à
l'ermitage après que le jour est tombé. C'est de la _chaumière de
Râma_ que je vois monter et se mêler _au ciel bleu_ cette fumée du
feu sacré, que les pénitents désirent alimenter sans fin au milieu
des forêts. C'est donc aujourd'hui que mes yeux verront ce digne
rejeton de Kakoutstha, lui, de qui l'aspect ressemble au port d'un
grand saint et qui remplit _dans ces bois_ les commandements de mon
père!»
Là, dans un lieu tourné entre le septentrion et l'orient, Bharata
vit dans la maison de Râma un autel pur, où brillait allumé son
feu sacré. Un instant, il parcourut des yeux ce foyer saint; puis il
aperçut le révérend solitaire, assis dans sa hutte en feuillage, ce
Râma aux épaules de lion, aux longs bras, à l'émail de ses grands
yeux pur comme un lotus blanc, ce protecteur de la terre enclose
dans les bornes de l'Océan, ce héros à la grande âme, à la haute
fortune, immortel comme Brahma lui-même, et qui, fidèle à marcher
dans son devoir, portait humblement alors son vêtement d'écorce et
ses cheveux à la manière des anachorètes.
Inondé par la douleur et le chagrin, à l'aspect du noble ermite se
délassant assis entre son épouse et Lakshmana, le fortuné Bharata,
ce vertueux fils de l'injuste Kêkéyî, se précipita vers son
frère; mais, plus près de sa vue, il gémit avec désespoir, et,
n'étant plus maître de conserver sa fermeté, il balbutia ces mots
d'une voix suffoquée par ses larmes: «Celui que naguère tant
de chars, d'éléphants et de coursiers environnaient de tous les
côtés; celui, qu'il était presque impossible au monde de voir,
tant les foules _avides_ se faisaient obstacle l'une à l'autre; _ce
héros_, mon frère aîné, le voilà donc assis, entouré seulement
par les animaux des forêts! Lui qui, pour se vêtir, possédait
naguère des habits par nombreux milliers, il n'a donc ici qu'une peau
de gazelle pour dormir sur le sein de la terre! Et c'est à cause de
moi que mon frère, habitué à tous les plaisirs de l'existence,
fut précipité dans une telle infortune! Barbare que je suis! Honte
éternelle à ma vie, blâmée dans l'univers!»
Arrivé près de Râma en gémissant ainsi et la sueur inondant son
visage de lotus, le malheureux Bharata de tomber à ses pieds en
pleurant. Consumé par sa douleur, ce héros à la grande force, ce
fils désolé du roi, Bharata dit: «Seigneur!» une fois seulement,
et fut incapable de rien ajouter à cette parole. Çatroughna, de
son côté, s'inclina tout en pleurant aux pieds de Râma, qui les
embrassa tous deux et mêla ses larmes aux pleurs de ses frères.
L'aîné des Raghouides mit un baiser au front de Bharata, le serra
dans ses bras, le fit asseoir sur le haut de sa cuisse et lui adressa
même ces questions avec intérêt: «Où ton père est-il, mon ami,
que tu es venu dans ces forêts? car tu ne peux y venir _sans lui_,
quand ton père vit encore. Va-t-il bien ce roi Daçaratha, fidèle
observateur de la vérité, ce prince continuellement occupé de
sacrifices, soit râdjasoûyas, soit açwa-médhas, et qui sait le
devoir dans sa vraie nature? Ce brahme savant, inséparable de la
justice, le précepteur des Ikshwâkides, est-il honoré comme il
doit l'être, mon ami, cet homme riche en mortifications? Kâauçalyâ
est-elle heureuse avec son illustre compagne Soumitrâ? Est-elle aussi
dans la joie cette Kêkéyî, l'auguste reine?
«Tes ministres sont-ils pleins de science, mon ami, remplis de
courage, maîtres de leurs sens, attentifs à ton moindre geste,
l'âme toujours égale, reconnaissants et dévoués?
«En effet, le conseil, fils de Raghou, est la racine de la victoire:
elle habite dans les palais du roi au milieu des plus sages ministres
et des conseillers instruits dans les devoirs. Ne donnes-tu point au
sommeil trop d'empire sur toi? Te réveilles-tu à l'heure accoutumée
du réveil? Versé dans la science des affaires, ton esprit en
est-il occupé même dans les nuits qui n'y sont pas destinées? Tu
n'hésites pas sans doute à payer un seul homme savant le prix de
mille ignorants? car, dans les affaires épineuses un homme instruit
peut dire une parole salutaire.
«Tu ne fréquentes pas, _j'espère_, des brahmanes athées? car ce
sont des insensés, habiles tisseurs de futilités, orgueilleux d'une
science inutile. D'une nature difficile pour concevoir une autre
théologie plus élevée, ils te viennent débiter de vaines
subtilités, après qu'ils ont détruit en eux la vue de
l'intelligence! As-tu soin d'imiter, jeune taureau _du troupeau_ des
hommes, la conduite que l'on admire en ton père? ou montres-tu déjà
même une gravité égale à celle de tes ancêtres? As-tu soin de
n'employer dans les plus grandes affaires que les plus grands des
hommes, ces ministres de ton père et de ton aïeul, ces gens purs,
qui ont passé dans le creuset de l'expérience? Sans doute, fils de
Raghou, les mets que l'on sert devant toi, substantiels ou délicats,
tu ne les manges pas seul? Tu invites, n'est-ce pas? tes compagnons et
tes serviteurs à les partager avec toi?
«Le général de tes armées est-il adroit, vigilant, probe, de noble
race, audacieux, plein de courage, d'intelligence et de fermeté?
Donnes-tu aux armées sans réduction, comme il est juste, ce qu'on
doit leur donner, les vivres et la paye, aussitôt que le temps est
échu?--Car, si le maître laisse écouler, sans distribution, le jour
des rations et du prêt, le soldat murmure contre lui, et de là peut
résulter une immense catastrophe.
«Tes places fortes sont-elles bien remplies toujours d'armes,
d'eau, de grains, d'argent et de machines avec une nombreuse garnison
d'ouvriers militaires et d'archers? Tes revenus sont-ils grands? Tes
dépenses sont-elles moindres? Tes richesses, prince, ne sont-elles
jamais répandues sur des gens indignes? Tes dépenses ont-elles
pour objet le culte des Immortels, les Mânes, des visites faites aux
brahmanes, les guerriers et les différentes classes de tes amis?»
Alors Bharata, d'une âme troublée et dans une profonde affliction,
fit connaître _en ces termes_ au pieux Râma, qui l'interrogeait
ainsi, la mort du roi, son père: «Noble prince, le grand monarque a
délaissé son empire et s'en est allé dans le ciel, étouffé par
le chagrin de l'oeuvre si pénible qu'il fit en exilant son fils.
Te suivant partout de ses regrets, altéré de ta vue, ne pouvant
séparer de ta pensée son âme toujours attachée à toi, abandonné
par toi et consumé par le chagrin de ton exil, c'est à cause de toi
que ton père est descendu au tombeau!»
À ces mots du magnanime Bharata, auquel Râma adressait tout à
l'heure ses questions, le rejeton bien-aimé de Raghou, qui désirait
accomplir la parole donnée par son père, demeura plongé dans le
silence.
«Daigne m'accorder, continua son frère, cette grâce à moi, qui
suis ton serviteur: fais-toi sacrer dans ce trône de tes pères,
comme Indra le fut sur le trône du ciel! Tous les sujets que tu vois,
et mes nobles mères, les veuves du feu roi, sont venues chercher ici
ta présence: accorde-leur aussi la même faveur.
«Permets que le droit t'élève aujourd'hui sur un trône qui
t'appartient par l'hérédité et qui t'est confirmé par l'amour:
mets ainsi, ô toi, qui donnes l'honneur, tes amis au comble même de
leurs voeux.»
À ces mots prononcés avec des larmes, le fils de Kêkéyî, ce
Bharata aux bras puissants, toucha de sa tête les pieds de Râma.
Celui-ci alors d'embrasser le prince dans la douleur et de tenir ce
langage à son frère, poussant maint et maint soupir: «Quel homme,
né d'une race ayant de l'âme, possédant de l'énergie, ayant
toujours marché fidèle à ses voeux, quel homme de ma condition
voudrait au prix d'un royaume s'abaisser jusqu'à pécher? Quand mon
père et cette mère, distingués par tant de vertus, m'ont dit: «Va
dans les forêts!» comment pourrais-je, fils de Raghou, agir d'une
autre manière? Ton lot est de ceindre à ton front dans Ayodhyâ
ce diadème honoré dans l'univers; le mien est d'habiter la forêt
Dandaka, ermite vêtu d'un valkala. Quand l'éminent, le juste roi a
fait ainsi nos parts à la face de la terre; quand, nous laissant
à cet égard ses commandements, il s'en est allé dans le ciel, si
Daçaratha, le roi des rois et le vénérable du monde, a fixé son
choix sur ta personne, ce qui te sied, à toi, c'est de savourer ton
lot, comme il te fut donné par ton père. Moi, bel ami, confiné pour
quatorze années dans la forêt Dandaka, je veux goûter ici ma part,
telle que me l'a faite mon magnanime père.»
À ces mots de Râma: «Quand j'aurai déserté le devoir, lui
répondit Bharata, ma conduite pourra-t-elle être jamais celle d'un
roi? Il est une loi immortelle, noble prince, qui toujours exista chez
nous; la voici: «Tant que l'aîné vit, son puîné, Râma, n'a
aucun droit à la couronne.» Va, digne fils de Raghou, va dans la
délicieuse Ayodhyâ, pleine de riches habitants, et fais-toi sacrer!
En effet, ta grandeur n'est-elle pas maintenant le chef de notre
famille? Tandis que je vivais heureux à Kékaya et que l'exil te
conduisait en ces bois, le grand monarque, notre père, estimé des
hommes vertueux, s'en est allé dans le ciel. Lève-toi donc, tigre
des hommes, et répands l'eau en l'honneur de ses mânes! On assure
que l'eau, donnée par une main chérie, demeure intarissable dans les
mondes où habitent les mânes; et ta grandeur était, noble Râma, le
plus cher de tous ses fils.»
À ce discours touchant, avec lequel Bharata lui remettait la mort
de son père sous les yeux, l'aîné des jeunes Raghouides sentit
son esprit s'en aller. Quand il eut ouï s'échapper des lèvres de
Bharata ces paroles foudroyantes, semblables au tonnerre lancé dans
un combat par le céleste dispensateur des pluies, Râma étendit les
bras et tomba sur la terre, comme un arbre à la cime fleurie, que la
hache vient d'abattre au milieu d'une forêt. Alors ses frères et la
chaste Vidéhaine, tous en larmes et déchirés par une double peine,
d'arroser avec l'eau des yeux ce héros au grand arc, ce Râma,
le maître de la terre, étendu maintenant sur la terre, comme un
éléphant _couché au bord des eaux_ et que l'écroulement
d'une berge écrasa dans le sommeil. Mais quand il eut repris sa
connaissance, les yeux baignés de larmes à la pensée de son père
descendu au tombeau: «Infortuné que je suis! dit-il à Bharata, que
puis-je faire, hélas! pour ce magnanime, mort de chagrin à cause de
moi, qui n'ai pu lui payer les derniers honneurs? Heureux êtes-vous,
et toi, vertueux Bharata, et Çatroughna, vous, de qui ce monarque a
reçu tous les honneurs dus aux morts!
«Parvenu au terme de mon exil dans les bois, je sens que je n'aurai
pas même la force de retourner dans cette Ayodhyâ, privée de son
chef, veuve du meilleur des rois et troublée dans la paix de son
esprit. De quelle bouche entendrais-je maintenant ces paroles si
douces à mon oreille, avec lesquelles mon père me consolait à mon
retour des pays étrangers!»
Quand il eut parlé de cette manière à Bharata, le noble
anachorète, s'étant approché de Sîtâ: «Ton beau-père est mort,
Sîtâ, dit-il, consumé par sa douleur, à cette femme au visage
charmant comme une pléoménie; et ce _bon_ Lakshmana a perdu son
père: Bharata vient de m'apprendre ce malheur, que le maître de
la terre nous a quittés pour le ciel.» À cette nouvelle que son
beau-père, ce révérend de tous les mondes, était mort, la fille
du roi Djanaka ne put rien voir de ses yeux, tant ils se remplirent de
larmes!
Râma d'embrasser la fille éplorée du roi Djanaka, et, consumé de
tristesse, fixant un regard sur Lakshmana, il adressa au Soumitride
ces paroles désolées: «Apporte-moi des fruits d'ingouda, du marc
de sésame, un habit d'écorce, le plus sain des vêtements: je vais
aller, fléau des ennemis, offrir l'eau funèbre aux mânes de mon
père. Que Sîtâ marche devant! Toi, suis-la de près! Moi, j'irai
par derrière! Hélas! cette procession est bien cruelle à mon
coeur!»