des liqueurs spiritueuses, et vint trouver Bharata. Quand l'auguste
cocher, fils d'un noble cocher lui-même, vit s'approcher le roi des
Nishâdas, il annonça d'un air modeste, en homme qui n'ignore pas les
bienséances de la modestie, cette visite à Bharata: «Environné
par un millier de ses parents, Gouha vient ici te voir: c'est un
vieillard; il est ami de Râma, il connaît tous les secrets de la
forêt Dandaka. Ainsi, reçois-le en ta présence, lui que t'amènent
de bienveillantes dispositions: _il te dira, ce que_ sans doute il
sait, en quels lieux habitent Râma et Lakshmana.» À ces paroles de
Soumantra, le prince intelligent dit alors au conducteur de son char:
«Que Gouha soit donc introduit en ma présence!»
Joyeux de cette permission accordée, le roi des Nishâdas, environné
de ses parents, Gouha se présenta devant Bharata, et, s'inclinant,
lui tint ce langage: «Ce lieu est tout à fait, pour ainsi dire, sans
aucune maison et dépourvu _des choses nécessaires_; mais voilà,
_non loin d'ici_, la demeure de ton esclave; daigne habiter cette
maison, _qui est la_ tienne, _puisqu'elle est celle_ de ton serviteur.
Nous avons là des racines et des fruits, que mes Nishâdas ont
recueillis, de la chair boucanée ou fraîche, et beaucoup d'autres
aliments variés. C'est l'amitié qui m'inspire ce langage pour toi,
vainqueur des ennemis. Aujourd'hui, laisse-nous t'honorer, en te
comblant de plaisirs variés au gré de tes désirs; tu pourras
demain, au point du jour, continuer ton voyage.»
À ces mots du roi des Nishâdas, Bharata, ce prince à la grande
sagesse, répondit à Gouha ces paroles, accompagnées de sens
et d'à-propos: «Ami, je n'ai, certes! pas un désir, que tu ne
satisfasses en cela même que tu veux bien, toi, mon gourou vénéré,
traiter avec honneur une telle armée de moi.» Quand le prince à
la vive splendeur eut parlé dans ces termes à Gouha, le fortuné
Bharata dit encore ces mots au roi des Nishâdas: «Par quel chemin,
Gouha, irons-nous à l'ermitage de Bharadwâdja? En effet, cette
région pleine de marécages n'offre devant nous qu'une route
difficile à suivre et même bien impraticable.»
Quand il eut ouï ces paroles du sage fils des rois, Gouha, de qui les
sens étaient accoutumés aux impressions de ces forêts, joignit
les mains et lui répondit en ces termes: «Mes serviteurs, l'arc au
poing, vont te suivre, attentifs à tes ordres; et, moi-même, je veux
t'accompagner avec eux, prince aux forces puissantes. Mais ne viens-tu
pas ennemi attaquer Râma aux bras infatigables? En effet, ton
armée, comme je la vois, infiniment redoutable, excite en moi cette
inquiétude.»
À Gouha, qui parlait ainsi, Bharata pur à l'égal du ciel tint ce
langage d'une voix suave: «Puisse ce temps n'arriver jamais! Loin de
moi une telle infamie! Ne veuille pas me soupçonner _d'inimitié_
à l'égard du noble Raghouide; car ce héros, mon frère aîné, est
égal devant mes yeux à mon père. Je marche, afin de ramener des
forêts, qu'il habite, ce digne rejeton de Kakoutstha; une autre
pensée ne doit pas entrer dans ton esprit: cette parole que je dis
est la vérité.»
Le visage rayonnant de plaisir à ce langage de Bharata, le roi des
Nishâdas répondit ces mots à l'auteur de sa joie: «Heureux es-tu!
Je ne vois pas, sur toute la face de la terre, un homme semblable
à toi qui veux abandonner un empire tombé dans tes mains sans nul
effort. Ta gloire, assurément, ô toi, qui veux ramener dans Ayodhyâ
ce Râma précipité dans l'infortune; oui! ta gloire éternelle
accompagnera la durée des mondes!»
Tandis que les deux rois s'entretenaient ainsi, le soleil ne brilla
plus qu'avec des rayons _près de_ s'éteindre, et la nuit s'approcha.
Quand il eut habité sur la rive de la Gangâ cette nuit seule,
Bharata, le magnanime, étant sorti de sa couche à l'aube naissante:
«Lève-toi! dit-il à Çatroughna; lève-toi! la nuit est passée:
pourquoi dors-tu? Vois, Çatroughna, le soleil, qui se lève, qui
chasse les ténèbres et qui réveille la fleur des lotus! Amène-moi
promptement Gouha, qui règne sur la ville de Çringavéra: c'est lui,
héros, qui fera passer le fleuve du Gange à cette armée.»
À ces mots, Çatroughna, obéissant à l'ordre que lui donnait
Bharata, dit à l'un de ses gens: «Fais amener ici Gouha!» Le
magnanime parlait encore, que Gouha vint, joignit ses mains en coupe
et s'exprima dans les termes suivants: «As-tu bien passé la nuit
sur la rive du Gange, noble enfant de Kakoutstha? Es-tu, ainsi que
ton armée, dans un état parfait de santé? Mais cette demande est
_moins_ l'expression _de mon espérance que celle_ de mon désir: en
effet, d'où pourrait venir le repos à ta couche, quand, tourmenté
par ta _pieuse_ tendresse, l'exil de ton frère et la mort du roi
ton père assiègent continuellement ta pensée; car les peines de
l'esprit et du corps ne chassent point l'amour.»
À la suite de ces mots, l'inconsolable fils de Kêkéyî répondit
à Gouha, d'un air bien affligé, le coeur touché néanmoins de son
affectueux désir: «Roi, tu nous combles d'honneur, mais notre nuit
n'a pas été bonne!... Cependant, que tes serviteurs nous fassent
traverser le Gange sur de nombreux vaisseaux.»
À peine eut-il entendu cet ordre de son jeune suzerain, Gouha courut
en toute hâte vers sa ville, et là: «Réveillez-vous, mes chers
parents! Levez-vous! Que sur vous descende la félicité! Mettez à
flot des navires! Je vais passer l'armée à l'autre bord du Gange.»
À ces mots, tous se lèvent avec empressement, et, sur l'ordre
même du monarque, ils vont de tous les côtés rassembler cinq cents
navires.
Ensuite, Gouha fit amener un esquif magnifique, couvert d'un tendelet
jaune-pâlissant et sur lequel, résonnant de joyeux concerts,
flottait un drapeau marqué du bienheureux swastika[19]. Dans ce
navire s'embarquèrent, et Bharata, et Çatroughna d'une force
immense, et Kâauçalyâ, et Soumitrâ, et les autres épouses du feu
roi.
[Note 19: C'est une figure mystique, assez ressemblante à deux
Z redressés, qui se croisent l'un sur l'autre et se coupent à angle
droit. Cet emblème a fait un grand chemin dans toute l'antiquité,
car on le trouve sur des vases étrusques, des glyptes égyptiens et
même des pierres sépulcrales dans les catacombes de Rome.]
Abordés sur la rive opposée, les bateaux débarquent leur monde et
reviennent au bord citérieur, où les parents et les serviteurs de
Gouha remplissent de nouveaux passagers et font repartir les carènes
aux membres peints. Les cornacs, montés sur les éléphants, poussent
vers le Gange ces énormes quadrupèdes, et, portant leur enseigne
déployée, ceux-ci paraissent dans la traversée du fleuve comme des
montagnes flottantes, sur la cime desquelles ondule un drapeau.
Quand Bharata eut traversé le Gange avec son infanterie, avec ses
troupes montées, il dit, sous l'approbation du pourohita, ces paroles
à Gouha: «Par quelle région nous faut-il gagner la contrée où se
tient _l'ermite_ enfant de Raghou? Indique-moi le chemin, Gouha, toi
qui as toujours vécu au milieu de ces forêts.»
Ces paroles entendues, Bharata eut cette réponse de Gouha, pour qui
l'endroit habité par le pieux Raghouide était une chose bien connue:
«À partir d'ici, noble fils de Kakoutstha, va droit à la grande
forêt _du confluent_, toute remplie par les multitudes variées des
oiseaux, encombrée de feuilles tendres et vertes, qui tombent rompues
sous le pied des habitants de l'air; bois, semé de lacs, de tîrthas,
d'étangs aux limpides ondes et qui brillent semblables à des fleurs
de lotus. Fais halte là, prince auguste; ensuite, que ta route se
fléchisse vers l'ermitage de Bharadwâdja, situé au levant de cette
forêt, à la distance d'un kroça.
À Gouha, qui tenait ce langage: «Qu'il en soit ainsi!» répondit
avec modestie Bharata, et, l'embrassant, il ajouta ces dernières
paroles aux premières: «Va, mon gracieux ami; retourne chez toi
avec tous tes parents: tu m'as fait un bon accueil, tu m'as noblement
accompagné, et tes vertus ont gagné toute mon affection. Tu as
dignement honoré dans ma personne ton amitié pour mon frère,
le sage Râma; et tu m'as prouvé _de toutes les manières_ ton
dévouement, ta bienveillance et ton amour.»
D'aussi loin qu'il aperçut l'ermitage de Bharadwâdja, l'auguste
prince fit commander la halte de toute son armée et s'avança,
accompagné des ministres. Instruit des bienséances, il marchait à
pied derrière le grand-prêtre du palais, sans armes, sans escorte
et vêtu d'un double habit de lin. Après une marche qui ne fut pas
très-longue, sa vue ne laissa rien échapper de cet ermitage, orné
d'un autel pour le sacrifice au milieu d'une enceinte circulaire;
solitude soigneusement nettoyée, resplendissante de la beauté
des forêts, embellie par un bosquet de bananiers, toute pleine de
gazelles et de reptiles innocents, close enfin d'une jolie porte
basse, qui semblait _en ce moment_ la porte ouverte du paradis même.
Arrivé sur le seuil de cet ermitage, à la suite du grand-prêtre,
Bharata vit l'anachorète ceint d'une majesté suprême et dans le
nimbe d'une splendeur flamboyante. À l'aspect du saint, le digne fils
de Raghou suspend d'abord la marche des ministres; puis il entre seul
avec le pourohita. À peine l'ermite aux grandes macérations eut-il
aperçu Vaçishtha, qu'il se leva précipitamment de son siége et dit
à ses disciples: «_Vite_! la corbeille de l'hospitalité!»
Dès que Vaçishtha se fut mis face à face avec lui et que Bharata
l'eut salué, le solitaire à la splendeur éclatante reconnut
derrière le pourohita ce fils du roi Daçaratha. Le saint, qui était
le devoir, _pour ainsi dire_, en personne, leur offrit à tous les
deux sa corbeille hospitalière, de l'eau pour laver, de l'eau pour
boire, des fruits, et répondit par _d'autres_ politesses aux respects
de toute leur suite.
«Permets que je t'offre, dit le solitaire au fils de Kêkéyî, les
rafraîchissements qu'un hôte sert devant son hôte.--Ta sainteté
ne l'a-t-elle pas déjà fait, lui répondit Bharata, en m'offrant de
l'eau pour laver, cette corbeille de l'arghya et ces _fruits mêmes_,
présents hospitaliers que l'on trouve dans les forêts?--Je te
connais, reprit l'anachorète d'une voix affectueuse: de quelque
manière que tu sois traité chez nous, il plaira toujours à ton
amitié pour moi d'en être satisfait. Mais je veux offrir un banquet
à toute cette armée, _qui marche à_ ta _suite_: ce me sera une joie
de penser, noble prince, qu'elle a reçu de moi ce bon accueil.
«Pourquoi donc as-tu jeté loin d'ici ton armée?»
Alors il entra dans la chapelle de son feu sacré, but de l'eau,
se purifia, et, comme il avait besoin de tout ce qu'il faut pour
l'hospitalité, il appela _et fit apparaître_ Viçvakarma lui-même.
«Je veux donner un banquet à mes hôtes, dit-il au céleste ouvrier
en bois venu en sa présence. Qu'on me serve donc _sans délai_ mon
festin! Fais couler ici toutes les rivières de la terre et du ciel
même, soit qu'elles tournent à l'orient, soit qu'elles se dirigent
à l'occident! Que les flots des unes soient de rhum; que celles-là
soient bien apprises à rouler du vin au lieu d'eau; que dans les
autres coule une onde fraîche, douce, semblable pour le goût au suc
tiré de la canne à sucre! J'appelle ici les Dieux et les Gandharvas,
Viçvâvâsou, Hâhâ, Houhou, et les Apsaras célestes, et toutes
les Gandharvîs, Gritâtchî, Ménakâ, Rambhâ, Miçrakéçî,
Alamboushâ, et celles qui servent _le fulminant_ Indra, et celles qui
servent Brahma lui-même à la splendeur immense! Je les appelle ici
tous avec Tombourou et leur gracieux cortége! Ton oeuvre à toi,
Viçvakarma, c'est de me faire ce bois-ci resplendissant de lumière
et tout rempli de fruits divers!
«Que la lune me donne ici les plus savoureux des aliments, toutes les
choses que l'on mange, que l'on savoure, que l'on suce, que l'on boit,
en nombre infini et dans une grande variété, toutes les sortes
de viandes et de breuvages, toute la diversité des bouquets ou des
guirlandes; et qu'elle fasse couler de mes arbres le miel, la sourâ
et toutes les espèces de liqueurs spiritueuses!»
Tandis que l'ermite, ses mains jointes, sa face tournée au levant,
tenait encore son âme plongée dans la contemplation, toutes ces
divinités arrivèrent dans son ermitage, famille par famille.
Enivrante de ses parfums naturels mêlés _aux célestes senteurs des
Immortels_, une brise, embaumée de sandal, hôte accoutumé des monts
Dardoura et Malaba, vint souffler la délicieuse odeur de son haleine
douce et fortunée. Ensuite, les nuages avec des pluies de fleurs
couvrent la voûte du ciel: on entend à tous les points cardinaux
résonner les concerts des Dieux et des Gandharvas. Le plus suave des
parfums circule au sein des airs, les choeurs des Apsaras dansent, les
Dieux chantent, et les Gandharvas font parler en sons mélodieux la
vînâ. Formée de cadences égales et liées entre elles avec art,
cette musique, allant jusqu'au faîte du ciel, remplit tout l'espace
éthéré, la terre et les oreilles de tous les êtres animés.
Quand la divine symphonie eut cessé de couler par le canal enchanté
des oreilles, on vit au milieu des armées Viçvakarma donner
à chacune sa place dans ces lieux fortunés. La terre s'aplanit
_d'elle-même_ par tous les côtés dans un circuit de cinq yodjanas
et se couvrit de jeune gazon, qui semblait un pavé de lapis-lazuli
au fond d'azur. Là, s'entremêlèrent des vilvas, des kapitthas, des
arbres à pains, des citroniers, des myrobolans emblics, des jambous
et des manguiers, parés tous de leurs beaux fruits.
On trouvait là des cours splendides, carrées entre quatre
bâtiments, des écuries destinées aux coursiers, des étables pour
les éléphants, de nombreuses arcades, une multitude de grandes
maisons, une foule de palais et même un château royal, orné d'un
majestueux portique, arrosé avec des eaux de senteur, tapissé de
blanches fleurs et semblable aux masses argentées des nuages. Quatre
solitudes bocagères le resserraient des quatre côtés: fortuné
séjour, meublé de trônes, de palanquins, de siéges couverts de
fins tissus, avec des vases purs et soigneusement lavés, il était
rempli de breuvages, de vivres, de couches; il regorgeait de tous les
biens et pouvait offrir, avec toutes les liqueurs du ciel, tous les
habits et tous les aliments dont se revêtent ou se nourrissent les
Dieux mêmes. Quand il eut pris congé du grand saint, le héros aux
longs bras, fils de Kêkéyî, entra dans cette demeure étincelante
de pierreries. Les ministres, sur les pas du pourohita, suivirent tous
Bharata et furent émus de joie à l'aspect du bel ordre qui régnait
dans ce palais. Là, accompagné de ses ministres, le rejeton fortuné
de Raghou s'approcha d'un trône céleste, de l'éventail et de
l'ombrelle.
Dans l'instant même, à la voix de Bhraradwâdja, se présentèrent
devant son jeune hôte toutes les rivières, coulant sur une vase de
lait caillé. Une _sorte_ de boue jaune pâle enduisait les rivages
aux deux bords et se composait d'onguents célestes dans une variété
infinie, produits tous grâces à la volonté du saint ermite. Au
même temps, ornées de leurs divines parures, affluèrent devant son
hôte les choeurs des Apsaras, nombreux essaims envoyés par le Dieu
des richesses, femmes célestes au nombre de vingt mille, pareilles
à l'or en splendeur et flexibles comme les fibres du lotus. Fût-il
saisi par l'une d'elles, tout homme aurait soudain son âme affolée
d'amour. Trente milliers d'autres femmes accoururent des bosquets du
Nandana.
Nârada, Toumbourou, Gopa, Pradatta, Soûryamandala, ces rois des
Gandharvas, chantèrent devant Bharata; et _les plus belles des
bayadères célestes_, Alamboushâ, Poundarikâ, Miçrakéçî,
Vâmanâ charmèrent ses yeux avec leurs danses, à l'ordre obéi de
Bharadwâdja. Il n'était pas un bouquet chez les Dieux, il n'était
pas une guirlande aux riants bocages du Tchaîtratha, qu'on ne vit
paraître aussitôt dans le Prayâga, dès que l'anachorète avait
parlé.
Les çinçapas, les myrobolans emblics, les jambous, les lianes et
tous les autres arbres de la forêt avaient pris en ce moment les
formes de femmes charmantes dans l'ermitage de l'anachorète:
_«Allons! disaient-elles; tout est prêt!_ Que l'on boive à sa
fantaisie du lait, de la sourâ mêlée d'eau ou de la sourâ pure!
Toi, qui désires manger, savoure ici à ton gré les viandes les plus
exquises!»
Ont-elles pu mettre la main sur un seul homme, cinq et six de ces
femmes le saisissent, le revêtent de somptueux habits ou le baignent
sur les rives enchanteresses des rivières.
Celles-là font manger elles-mêmes des grains frits, du miel, des
cannes à sucre aux chevaux des troupes, aux ânes, aux éléphants,
aux chameaux, à la race de Sourabhî. Un ordre est en vain donné
par les plus éminents guerriers, héros aux longs bras, issus même
d'Ikshwâkou: le cavalier oublie son cheval; le cornac oublie son
éléphant. L'armée se trouvait ainsi toute pleine en ce moment
d'hommes ivres ou fous _par le vin ou l'amour_.
Rassasiés de toutes les choses que l'on peut désirer, parés de
sandal rouge, ravis _jusqu'à l'enchantement_ par les essaims des
Apsaras, les gens de l'armée jetaient au vent ces paroles: «Nous ne
voulons plus retourner dans Ayodhyâ! Nous ne voulons plus aller dans
la forêt Dandaka! Adieu Bharata! Que Râma fasse comme il voudra!»
Ainsi parlaient fantassins, cavaliers, valets d'armée, guerriers
combattant sur des _chars ou des_ éléphants. Des milliers d'hommes
partout d'éclater en cris de joie: «C'est ici le paradis!»
s'entredisaient eux-mêmes les suivants de Bharata.
Quand ils avaient mangé de ces aliments pareils à l'ambroisie, des
saveurs et des nourritures célestes n'auraient pu même exciter
en eux la moindre envie d'y goûter. Piétons, cavaliers, valets
d'armée, ils furent ainsi tous repus jusqu'à satiété et revêtus
entièrement d'habits neufs.
Les éléphants, les chameaux, les ânes, les taureaux, les chèvres,
les brebis, _en un mot_, tous les quadrupèdes et les volatiles, si
différents qu'ils soient par les cris et la marche, furent de même
repus jusqu'à satiété. On n'aurait pas vu là un homme qui n'eût
point des habits propres, qui eût faim, qui eût une ordure à son
corps: il n'y avait pas alors dans l'armée un seul homme de qui les
cheveux fussent imprégnés de poussière.
Aux quatre flancs des troupes stagnaient des lacs sur un limon de lait
caillé, des fleuves roulaient dans leurs ondes la réalisation de
tous désirs; les arbres stillaient du miel. Des étangs s'offraient
pleins de rhum, environnés, là par des monceaux de viandes cuites,
rôties ou bouillies de perdrix, de paons, de gazelles, de chèvres
mêmes et de sangliers, ici par des amas de mets exquis, les plus
délicats, assaisonnés avec un extrait de fleurs ou nageant dans les
flots _d'une sauce_ douée des plus riches saveurs.
Çà et là se tiennent plusieurs milliers de plats d'or, bien lavés,
pleins d'aliments, ornés de fleurs et de banderoles, des vases, des
urnes, des bassins, élégamment décorés et remplis de miel ou de
frais babeurre, qui sent la pomme d'éléphant. Des lacs, réceptacles
de saveurs exquises, débordaient, les uns de caillé, les autres de
lait blanc, et voyaient s'élever sur leurs bords des montagnes de
sucre. Le long des tîrthas, écoulés des fleuves, on voyait
des amphores contenant des gommes, des poudres, des onguents
et différentes substances pour les ablutions, avec des boîtes
renfermant ou du sandal, soit en pâte, soit en poudre fine, ou des
amas de choses propres à nettoyer les dents, à les rendre blanches,
à les faire d'une rayonnante pureté.
Là étaient aussi des miroirs luisants, des bouquets de toute
espèce, des souliers et des pantoufles par milliers de paires, des
collyres, des peignes, des rasoirs, toute sorte d'ombrelles, des
cuirasses admirables, des siéges et des lits variés. Il y avait des
étangs pleins d'eau pour l'abreuvoir des chameaux, des ânes, des
éléphants et des chevaux: il y avait des étangs pour s'y baigner en
des tîrthas semés de nymphéas azurés, de magnifiques nélumbos, et
lisérés d'herbes tendres, couleur du lapis-lazuli bleu.
Tandis qu'ils s'amusaient ainsi dans le délicieux ermitage de
l'anachorète, comme les Immortels dans les bocages du Nandana, cette
nuit s'écoula tout entière. Aussitôt, et les rivières, et les
Gandharvas, et les nymphes célestes prirent congé de Bharadwâdja et
s'en retournèrent tous comme ils étaient venus.
* * * * *
Quand Bharata eut passé là-même cette nuit avec sa suite, il
vint trouver Bharadwâdja au moment opportun et s'inclina devant
l'anachorète, qui lui avait donné l'hospitalité. Le rishi, qui
venait de verser dans son feu sacré les oblations du matin, ayant
vu Bharata, qui se tenait devant lui ses mains jointes, adressa
les paroles suivantes à ce jeune tigre des hommes: «Cette nuit
s'est-elle écoulée, mon fils, doucement ici pour toi? Ton peuple
est-il entièrement satisfait de mon hospitalité? Dis-le moi, _jeune
homme_ pur de tout péché.»
Au saint, qui était sorti de son ermitage dans le nimbe de son éclat
suprême, Bharata, les deux paumes de ses mains réunies et le corps
incliné, répondit en ces termes:
«Mon séjour ici fut agréable, saint anachorète, ce qu'il fut aussi
pour mes conseillers, mon armée et mes chars: tu nous as pleinement
rassasiés, bienheureux solitaire, de toutes les choses que l'on peut
désirer. Je t'offre mes adieux; donne-moi congé, s'il te plaît,
saint anachorète; je vais aller près de mon frère: daigne jeter sur
moi un regard favorable. Dis-moi, bienheureux, ô toi, versé dans la
science de la justice, quel chemin doit me conduire à l'ermitage de
ce magnanime observateur de son devoir.»
À ces questions du magnanime Bharata, le sage et grand saint lui
répondit en ces termes: «À trois yodjanas augmentés d'une
moitié s'élève, ami Bharata, dans la forêt solitaire, le mont
Tchitrakoûta, plein de grottes délicieuses et de murmurantes
cascades.
«Son flanc septentrional est baigné par les eaux de la Mandâkinî,
aux rives couvertes d'arbres en fleurs et peuplées d'oiseaux divers.
Entre cette rivière et cette montagne, tu verras, bien défendue
par elles deux, une chaumière au toit de feuillage. C'est là, ai-je
entendu raconter, qu'il habite avec Sîtâ, son épouse, un riant
ermitage construit dans ce lieu solitaire, de ses propres mains
jointes aux mains de Lakshmana.»
Apprenant qu'on allait partir, les épouses du roi des rois
descendirent aussitôt de leurs chars et décrivirent un pradakshina
autour du brahmane digne de tous hommages. Kâauçalyâ tremblante,
amaigrie, accablée de tristesse, prit dans ses deux mains les deux
pieds de l'anachorète. En butte au mépris du monde entier pour son
ambition échouée, Kêkéyî, le front couvert de rougeur, embrassa
même les pieds du solitaire.
Après qu'il eut marché une longue route avec ses coursiers
infatigables, l'intelligent Bharata dit à Çatroughna, le docile
exécuteur de ses commandements: «Les apparences de ces lieux
ressemblent parfaitement au récit qu'on m'en a fait: sans aucun
doute, nous voici maintenant arrivés dans le pays dont Bharadwâdja
nous a parlé. Ce fleuve, c'est la Mandâkinî; cette montagne, le
Tchitrakoûta.
«Les arbres inondent les cimes aplanies de la montagne avec une
variété infinie de fleurs, tels qu'on voit les sombres nuages,
enfants des vapeurs chaudes, verser des pluies à la fin d'un été.
«Allons! Que les guerriers s'arrêtent! Que l'on me fouille cette
forêt! Et que mon ordre soit accompli de manière à me donner
bientôt la vue de nos deux illustres bannis!»
À ces mots, des guerriers tenant leurs javelots à la main
pénètrent dans la forêt, où, peu de temps après, ils aperçoivent
de la fumée. À peine ont-ils vu le sommet de cette colonne fumeuse
qu'ils reviennent et disent à leur jeune souverain: «Ce feu n'a pas
été allumé d'une autre main que celle des hommes: certainement, les
deux enfants de Raghou sont là. Mais, si l'on n'y trouve pas les deux
nobles fils de roi à la force puissante, du moins on y verra d'autres
pénitents, qui pourront, habitués de ces bois, te fournir quelque
renseignement.»
Ces paroles entendues, Bharata, qui tient la vertu en grand honneur,
ce héros, qui écrase une armée d'ennemis: «Restez ici, attentifs
à mon ordre; vous ne devez pas quitter ce lieu, dit-il à tous les
guerriers: je vais aller seul avec Soumantra et Dhrishthi.»
Alors cette grande armée fit halte là, regardant cette fumée qui
s'élevait devant elle par-dessus les bois; et l'espérance de se
réunir dans un instant au bien-aimé Râma augmentait encore la joie
de tous les coeurs.
* * * * *