une extrême douleur, adressa de nouveau ces paroles à sa mère:
«Peut-être, _me disais-je_, le roi va-t-il sacrer _le vaillant_
Râma: peut-être va-t-il célébrer un sacrifice:» telles étaient
les espérances dont se berçait mon esprit et qui me faisaient
accourir en toute hâte.
«--Mère, de quelle maladie le roi est-il mort avant que je fusse
arrivé? Heureux, vous, Râma et Lakshmana, qui avez pu environner mon
père de vos tendres soins!
«--Mère, quel enseignement suprême t'a laissé pour mon bien le
plus excellent des sages, Daçaratha, mon père?»
Il dit, et Kêkéyî interrogée tint alors ce langage à Bharata:
«Magnanime fils de roi, écoute donc la vérité entièrement; et,
ce récit fait, prends garde, ô toi qui donnes l'honneur, de
t'abandonner au désespoir. Écoute de quelle manière, ayant quitté
la vie, ton père, la justice elle-même incarnée, s'en est allé
dans le ciel: je vais te raconter en même temps ce que ton père
a dit: «Ah! mon fils Râma! s'est-il écrié; ah! Lakshmana, mon
fils!» et, quand il eut plusieurs fois jeté cette plainte, c'est
alors que ton père a quitté la vie. Ton père s'en est allé au
ciel, après qu'il eut prononcé encore cette parole, qui fut la
dernière: «Heureux les hommes qui pourront voir mon fils Râma de
retour ici des bois avec Sîtâ et Lakshmana, une fois expiré le
temps convenu!»
À ces mots, Bharata que la crainte d'une seconde infortune déchirait
comme un poison mortel, interrogea de nouveau sa mère: «Où Râma
demeure-t-il maintenant? s'écria-t-il, d'un visage consterné. Et
pourquoi s'est-il retiré dans les bois? Pourquoi sa belle Vidéhaine
et Lakshmana ont-ils suivi Râma dans les forêts?»
À ces questions, Kêkéyî de répondre un langage plus horrible
encore, bas, odieux même, tout en croyant ne dire à son fils qu'une
chose agréable: «Couvert d'un valkala pour vêtement, accompagné
de sa Vidéhaine, et suivi de Lakshmana, Râma s'en est allé dans
les bois sur l'ordre même de son père; et c'est moi, qui ai su faire
exiler ce frère, _ton rival_, au sein des forêts. «Quand ton père
l'eut banni, Daçaratha, consumé de chagrins à cause de son fils,
quitta ce monde pour le ciel.»
À ces mots, Bharata, soupçonnant _malgré lui_ un crime dans une
telle mère, Bharata, qui aspirait de tous ses désirs à la pureté
de sa famille, se mit à l'interroger en ces termes: «Râma, tout
sage qu'il est, n'aurait-il point usurpé le bien des brahmes? Ce
digne frère n'aurait-il pas maltraité quelqu'un, riche ou pauvre;
offense, pour laquelle mon père a banni de sa présence un fils plus
cher à ses yeux que la vie même!»
Ensuite de ces paroles entendues, Kêkéyî, racontant son action
et s'en glorifiant même avec une légèreté de femme, répondit à
Bharata: «Il n'a point enlevé le bien des brahmes; il n'a maltraité
qui que ce soit.
«Il a mérité l'amour du monde entier par son dévouement à
son devoir: aussi le roi désirait-il sacrer son fils aîné comme
associé à sa couronne.
«_Mais_, aussitôt parvenue à moi cette nouvelle que le monarque
avait conçu une telle pensée, je conjurai l'auguste souverain
_d'abandonner ce dessein_ et de reporter sur ta _noble tête_
l'onction royale qu'il destinait à Râma. J'ai demandé au roi l'exil
de Râma dans les forêts pendant neuf ans ajoutés à cinq années,
et ton père a banni Râma hors de la ville.
«Ainsi donc, saisis-toi du royaume; fais produire son fruit à ma
peine; remplis, _terrible_ immolateur de tes ennemis, remplis de joie
le coeur de tes amis et le mien! Va, mon fils, va trouver bien vite
les brahmes et Vaçishtha, leur chef; puis, quand tu auras acquitté
les honneurs funèbres que tu dois à ton père, fais-toi sacrer
aussitôt, suivant les rites, comme souverain de cet empire, qui
t'appartient!»
Ayant donc ouï dire à sa mère que son père était mort et ses deux
frères bannis, lui, consumé par le feu de sa douleur, il répondit
à Kêkéyî dans les termes suivants: «Femme en butte maintenant au
blâme et criminelle en tes pensées, tu es abandonnée par la vertu,
Kêkéyî, pour avoir enlevé son diadème à Râma, qui ne fit jamais
de mal à personne.
«Pourquoi, si tu veux, grâce à ton désir _impatient_ du trône,
aller au fond des enfers, pourquoi m'y entraîner moi-même après toi
dans ta chute?
«Est-ce que ton époux avait commis une offense envers toi? Quelle
injustice devais-tu au magnanime Râma, pour les châtier également
tous deux, celui-là par la mort, celui-ci par l'exil!
«Puisse être ce monde pour toi, puisse être même pour toi l'autre
monde stérile de bonheur, homicide fatale de ton mari! Va dans
les enfers, Kêkéyî, écrasée par la malédiction de ton époux!
Hélas! je suis foudroyé, je suis anéanti par ton avide ambition du
royaume! Qu'ai-je besoin maintenant ou de l'empire ou des voluptés,
quand tu m'as consumé dans le feu de l'ignominie? Séparé de mon
père, séparé de mon frère, qui était un second père à mes yeux,
qu'ai-je à faire de la vie même, à plus forte raison d'un empire?»
* * * * *
Dès qu'ils virent arrivée la fin de cette nuit, les chefs de
l'armée, les brahmes et tous les colléges des conseillers divers
s'étant réunis, entrèrent dans le château royal, veuf d'un
souverain qui, _vivant_, ressemblait au grand Indra lui-même. Cette
_illustre_ assemblée s'assit autour de Bharata, qu'elle voyait
affligé, ses yeux remplis de larmes, plongé dans le chagrin, étendu
sur la terre et semblable à un homme qui n'a plus sa connaissance.
Vaçishtha, le vénérable saint, dit à cet enfant désolé de
Raghou, qui, le front baissé, traçait des lignes sur le sol avec
la pointe du pied: «L'homme ferme qui, sans perdre la tête dans
l'adversité, remplit comme il faut les obligations qu'il doit
nécessairement acquitter est appelé un sage par les maîtres de la
science. Ainsi, revêts-toi de fermeté, rejette le chagrin de ton
coeur, et veuille bien célébrer sans délai, d'une âme rassise, les
obsèques de ton père. _Oui_! il a fini comme un être sans appui,
ce _vigoureux_ appui du monde, ton père, juste comme la justice
elle-même. _Alors_, nous avons agité cette question: «N'y aurait-il
pas un moyen de procéder aux funérailles sans Bharata?» et nous
avons déposé le corps du feu _roi_, ton père, dans un vaisseau
d'huile exprimée du sésame. Veuille donc, ô mon ami, célébrer ses
royales obsèques.
«Remets la force dans ton âme, Bharata, et ne sois pas un esprit
faible. La mort est forte: on ne peut la vaincre, fils de Kakoutstha;
nous tous bientôt nous ne serons plus: cette grande affliction ne te
sied donc pas!»
À ces paroles de l'anachorète, Bharata, le plus éminent des hommes
intelligents, jeta les yeux sur Vaçishtha, et, plus affligé encore,
lui répondit en ces termes: «Quand ta sainteté me parle ainsi,
_pieux_ ermite, je sens mon âme se déchirer en quelque sorte.
L'empereur du monde, Râma vit, quel empire ai-je donc ici? Mais
conduisez-moi où est le roi mon père: c'est mon désir assurément
de célébrer là ses funérailles, aidé par vous; si toutefois
il est possible que mon coeur n'éclate point à cet heure en
mille fragments! Que vos éminences me fassent donc voir mon père,
_hélas_! privé de la vie.»
Entré dans le palais de Kâauçalyâ avec les veuves du roi, Bharata
vit alors son père inanimé chez la mère de Râma. À la vue de son
père _gisant ainsi_ la vie éteinte et la splendeur effacée, il jeta
ce cri: «Hélas! mon roi!» et tomba sur la face de la terre. On eût
dit un homme, de qui l'âme s'est échappée.
Mais, quand il a recouvré la connaissance, il tourne les yeux vers
son père, et, tout plein de tristesse, lui tient ce langage comme
s'il était vivant: «Roi magnanime, lève-toi! Pourquoi dors-tu? Me
voici arrivé sur ton ordre avec hâte, moi Bharata, et Çatroughna
m'accompagne. Mon aïeul te demande, ô mon père, comment va ta
majesté: ainsi fait mon oncle Youdhadjit, prosternant sa tête devant
toi. D'où vient qu'autrefois, incliné devant toi, à mon retour de
quelque pays, tu me faisais monter sur ton sein, roi des hommes, tu
me donnais sur le front un baiser, tu me comblais des caresses de ton
amour? Et pourquoi, dans ce moment, ne m'adresses-tu pas une parole
à mon arrivée? Jamais je n'ai commis une offense envers toi;
regarde-moi donc maintenant avec bienveillance.
«Heureux ce Râma, par qui ton ordre fut exécuté, roi de la terre!
Heureux encore ce Lakshmana, qui a suivi Râma dans l'exil! Mais
infortune et souillure à moi par cela même que, pénétré d'une
vive douleur, tu as quitté la vie plein de ressentiment contre moi!
Sans doute, Râma et Lakshmana ne connaissent point ta mort; car ils
auraient quitté les bois à l'instant même, et leur affliction les
eût amenés dans ces lieux!
«Si, pour la faute de ma mère, je te suis maintenant odieux, roi
des hommes; voici Çatroughna; daigne au moins lui dire en ce moment
quelque chose.»
Quand elles entendirent le magnanime Bharata se lamenter ainsi, les
épouses du monarque se répandirent en pleurs dans une profonde
affliction. Ce fut alors que le plus vertueux des hommes qui murmurent
la prière, Vaçishtha et Djâvâli même avec lui tinrent ce discours
au gémissant Bharata, que torturait sa douleur: «Ne t'abandonne pas
aux larmes, sage Bharata! le maître de la terre ne doit pas être
plaint. Veuille bien t'occuper de ses funérailles avec un esprit
calme. Les parents et les amis, qui pleurent d'une affection
_désolée_, ne font-ils pas tomber du ciel par la chute de ces
larmes, fils de Raghou, l'homme à qui ses vertus avaient mérité le
Swarga?»
À ces mots de Vaçishtha, Bharata, qui n'ignorait pas le devoir,
Bharata, le plus éloquent des êtres qui ont reçu la voix en
partage, secoua ce _trop vif_ chagrin et répondit en ces termes:
«Cet amour si fort de mon coeur à l'égard de mon père me trouble
en quelque sorte jusqu'à la démence. Néanmoins, fortifié par les
sages conseils de vos saintetés, mes _vénérables_ institutrices,
je dépose mon chagrin et je vais célébrer, _comme il faut_, les
obsèques de mon père.»
* * * * *
Quand cette nuit fut écoulée, les poëtes _de la cour_ et les bardes
_officiels_ de réveiller Bharata dans le sommeil et de chanter ses
louanges avec une voix mélodieuse. Soudain les tambours sont battus
à grand bruit, et, d'un autre côté, le souffle des musiciens fait
résonner une foule de conques et de flûtes aux harmonieux concerts.
Le bruit des instruments à la voix si grande qu'elle remplissait,
pour ainsi dire, toute la ville, réveilla Bharata, l'âme encore dans
le trouble du chagrin.
Aussitôt, arrêtant ces bruyants accords, Bharata de crier à ces
réveilleurs officiels: «Je ne suis pas le roi!» Ensuite, il dit à
Çatroughna: «Vois, Çatroughna, quel écrasant déshonneur Kêkéyî
a fait tomber sur ma tête innocente par cette action blâmée dans
tout l'univers! La couronne impériale, que le droit de sa naissance
avait mise au front de mon père, _flotte incertaine_ maintenant
qu'elle est séparée de lui, comme un navire sans gouvernail erre,
jouet _du vent et_ des flots.»
Après qu'on eut écarté le peuple et que l'astre auteur du jour fut
monté sur l'horizon, Vaçishtha de parler ainsi à Bharata, comme à
tous les ministres: «Tu vois rassemblés devant toi et chargés des
choses nécessaires aux funérailles du roi tous les notables de la
ville et tes sujets du plus haut rang.
«Lève-toi promptement, Bharata! Qu'il n'y ait ici, mon seigneur,
aucune perte du temps!
«Dépose le roi des hommes dans cette bière, que tu vois là;
enlève sur tes épaules ton père couché dans le cercueil; puis,
emmène-le promptement hors de ces lieux.»
Ensuite Bharata, surmontant la violence intolérable de sa douleur,
contempla de tous les côtés ce corps du maître de la terre. Mais
alors il ne put dompter la fougue de son désespoir, soulevé comme la
fureur de l'onde qui bondit au sein du vaste Océan.
Quand il eut déposé le grand roi dans le cercueil, il para le
corps et jeta sur lui une robe précieuse, dont il couvrit l'_auguste
défunt_ tout entier. Il étala ensuite une guirlande de fleurs sur
les restes de son père, qu'il parfuma avec les émanations d'un
encens divin; puis il répandit _à pleines mains_ autour d'eux
par tous les côtés des fleurs odorantes d'une senteur exquise. Il
souleva le cercueil, assisté par Çatroughna, et le porta désolé,
tout en larmes et répétant à chaque pas: «Où es-tu, mon roi! Il
s'en ira _donc en cendres vaines_!» Au milieu de ses pleurs et sur un
signe de Vaçishtha, les serviteurs obéissants prirent le cercueil,
qu'ils emportèrent aussitôt d'un pied moins hésitant.
Les domestiques du roi, tous pleurant et l'âme dans le trouble du
chagrin, marchaient devant la bière, tenant un parasol blanc, un
chasse-mouche et même un éventail. Devant le monarque s'avançait
flamboyant le feu sacré, que les brahmes et Djâvâli, leur chef,
avaient commencé par bénir. Ensuite venaient, pour en distribuer les
richesses aux gens malheureux et sans appui, des chars pleins d'or et
de pierreries. Là, tous les serviteurs du roi portaient des joyaux
de mainte espèce, destinés pour être distribués en largesses
aux funérailles du maître de la terre. Devant lui marchaient les
poëtes, les bardes et les panégyristes, qui chantaient d'une voix
douce les éloges décernés aux bonnes actions du monarque.
Alors Bharata et Çatroughna se chargent du cercueil et s'avancent,
baignés de larmes, en proie à la douleur et au chagrin.
Arrivés sur les bords de la Çarayoû, dans un lieu solitaire, dans
un endroit gazonné d'herbes tendres et nouvelles, on se mit alors à
construire le bûcher du roi avec des bois d'aloës et de santal.
Un groupe d'amis, les yeux troublés de larmes, souleva ce corps
_glacé_ du monarque et le coucha sur le bûcher. Quand ils eurent
élevé sur le bois entassé le dominateur de la terre, vêtu avec une
robe de lin, les brahmes d'amonceler sur le corps tous les vases du
sacrifice.
Ensuite, les chantres du Rig-Véda nettoient ces vases du sacrifice
avec un faisceau d'herbes kouças; et, cet office terminé, il jettent
aussitôt de toutes parts dans ce bûcher la cuiller et les vases, les
anneaux de la colonne victimaire, les graminées kouças, le pilon et
le mortier, accompagnés avec les deux morceaux de bois qui, frottés
l'un contre l'autre, avaient donné le feu pour le sacrifice.
Après qu'on eut immolé une victime pure, consacrée avec les
cérémonies et les hymnes saints, on étala tout à l'entour du
roi un grand festin de mets divers. Cela fait, Bharata, aidé de ses
parents, ouvrit avec la charrue, _en commençant_ à l'orient, un
sillon pour enceindre la terre où s'élevait ce grand bûcher;
ensuite il mit en liberté, suivant les rites, une vache avec son
veau, et, quand il eut arrosé de tous côtés la pile funèbre avec
la graisse, l'huile de sésame et le beurre clarifié, il appliqua de
sa main le feu au bûcher. Tout à coup la flamme se déroula, et le
feu, développant _ses langues_ flamboyantes, consuma le corps du roi
monté sur le bois entassé.
Assisté de la foule, Bharata, de sa main droite, joncha le bûcher
d'un bouquet de fleurs et continua la cérémonie en chancelant, comme
s'il eût avalé du poison. Malade, vacillant, égaré même par la
douleur, il se prosterne contre la face de la terre, adorant les pieds
de son père. Quelques-uns de ses amis le prennent dans leurs bras
et font relever malgré lui ce fils malheureux, aux formes toutes
empreintes d'affliction, agité, chancelant et l'esprit hors de lui.
Mais, aussitôt qu'il vit le feu allumé dans tous les membres de son
père, il poussa des cris, ses bras levés au ciel, et s'affaissa de
nouveau sous le poids de sa douleur.
Vaçishtha fit relever Bharata et lui tint ce discours: «Ce monde est
continuellement affligé par l'antagonisme de principes opposés: te
lamenter pour une condition, qui existe de toute nécessité, n'est
pas digne de toi! Tout ce qui est né doit mourir; tout ce qui est
mort doit renaître: ne veuille donc plus te désoler pour deux choses
à la fatalité desquelles nul homme ne peut dérober sa tête!»
Soumantra lui-même, tandis qu'il aidait à se relever Çatroughna
gisant dessus la face de la terre, lui parla aussi de cette loi qui
soumet tous les êtres à la vie et à la mort.
Pendant qu'ils essuyaient les pleurs stillants de leurs yeux, les
ministres exhortèrent ces deux nobles frères, l'oeil rouge de
larmes, à faire la cérémonie de l'eau pour leur auguste père.
Tandis que ce magnanime Bharata donnait l'onde aux mânes paternels,
on vit les fleuves saints, la Vipâçâ, et le Çatadrou, et la
Gangâ, et l'Yamounâ, et la Sarasvatî, et la Tchandrabhâgâ, et les
autres cours d'eau vénérés s'approcher de la Çarayoû.
Bharata, aidé par ses amis, rassasia avec l'eau de ces rivières
saintes l'âme de son père, qui était passée de la terre au ciel.
Après lui, tous les habitants de la ville, et les ministres, et le
pourohita de réjouir, suivant le rite, ces mânes du monarque avec
une libation d'eau. Quand ils eurent tous, citadins et villageois,
fait la cérémonie de l'eau, ils se mirent, chacun en particulier,
à consoler Bharata, de qui l'âme n'avait plus de ressort que pour le
chagrin. Ensuite, accompagné et consolé par eux, celui-ci reprit le
chemin d'Ayodhyâ, où il n'arriva point sans tomber en défaillance
mainte et mainte fois.
Entré dans la demeure paternelle, l'auguste Bharata y joncha le sol
de la terre avec un lit d'herbes, où, languissant de tristesse, il
resta couché dix jours, sa pensée continuellement fixée sur la mort
de son père.
Quand le dixième jour fut écoulé, le fils du roi s'étant purifié,
offrit au mânes _de son père_ les oblations funèbres du douzième
et même du treizième jour. Alors, dans ces royales obsèques, il
donna aux brahmes, en vue de son père, une immense richesse, des
vêtements précieux, des vaches, des chars et des voitures, des
serviteurs et des servantes, les plus magnifiques ornements et des
maisons regorgeantes de toutes choses.
Aussitôt que fut expiré le treizième soleil et terminée la
cérémonie, qui est immédiate à la fin de ce jour, tous les
ministres s'étant rassemblés adressèrent ce langage à Bharata:
«Ce monarque, qui était notre seigneur et notre gourou, s'en est
allé dans le ciel, après qu'il eut exilé Râma, son bien-aimé
fils, et Lakshmana même. Fils de roi, monte sur le trône, où le
droit t'appelle; règne aujourd'hui sur nous avant que ce royaume ne
tombe, faute de maître, dans une triste infortune.»
À ces mots, ayant touché les choses du sacre en signe de bon augure,
Bharata dit alors aux ministres du feu roi: «Le trône dans ma
famille a toujours, depuis Manou, légitimement appartenu à l'aîné
des frères: il ne sied donc point à vos excellences de me parler ce
langage, comme des gens _de qui la raison est_ troublée. Râma; celui
des hommes qui sait le mieux à quels devoirs sont obligés les rois;
Râma aux yeux de lotus mérite, et comme l'aîné de ses frères et
par ses belles qualités, d'être ici le monarque. Vous ne devez pas
en choisir un autre; c'est lui-même qui sera notre souverain. Que
l'on rassemble aujourd'hui promptement une grande armée, distribuée
en ses quatre corps: j'irai _chercher avec elle et_ ramener des bois
mon frère, ce rejeton vertueux de Raghou. Que _nos_ ouvriers me
fassent des routes unies dans les chemins raboteux; et que des hommes
experts dans la connaissance des routes, des lieux et des temps
marchent devant moi!»
Il dit: alors tous les ministres du feu roi, le poil hérissé de
joie, répondirent à Bharata, qui tenait un langage si bien assorti
au devoir: «Daigne Çri, _appelée d'un autre nom_ Padmâ, te
protéger, toi, digne enfant de Raghou, qui nous fais entendre ces
paroles et qui veux rendre la couronne à ton frère aîné!»
Joyeux de ce discours plein de sens, qu'ils avaient ouï de ses
lèvres, les conseillers et les membres de l'assemblée dirent aussi
à Bharata: «Ô toi, le plus noble des hommes, toi, que le peuple
environne de son amour, nous allons, suivant tes ordres, commander à
des corps d'ouvriers qu'ils se hâtent d'aplanir la route.»
* * * * *
Ensuite, dans chaque maison, toutes les épouses des guerriers se
hâtent de faire leurs adieux à ceux qui doivent marcher dans cette
excursion, et chacune presse _vivement_ le départ de son époux.
Bientôt les généraux viennent annoncer que l'armée est déjà
prête avec ses hommes de guerre, ses chevaux, ses voitures attelées
de taureaux et ses admirables chars légers. À cette nouvelle que
l'armée attend, Bharata, en présence du vénérable _anachorète_:
«Fais promptement avancer mon char!» dit-il à Soumantra, debout
à son côté. À peine eut-il reçu l'ordre, que celui-ci mettant à
l'exécuter promptitude et vigueur, prit le véhicule et revint avec
le char, attelé des coursiers les plus magnifiques.
Bharata dit alors: «Lève-toi promptement, Soumantra! va! fais sonner
le rassemblement de mes armées! Je veux ramener ici Râma, ce noble
ermite des bois, en ménageant toutefois ses bonnes grâces.»
Ensuite le beau jeune prince, conduit par le désir de revoir enfin
Râma, se mit en route, assis dans un char superbe, attelé de chevaux
blancs. Devant lui s'avançaient tous les principaux des ministres,
montés sur des chars semblables au char du soleil et traînés par
des coursiers rapides. Dix milliers d'éléphants, équipés suivant
toutes les règles, suivaient Bharata dans sa marche, Bharata, les
délices de la race du grand Ikshwâkou. Soixante mille chars de
guerre, pleins d'archers et bien munis de projectiles, suivaient
Bharata dans sa marche, Bharata, le fils de roi aux forces puissantes.
Cent mille chevaux montés de leurs cavaliers suivaient Bharata
dans sa marche, Bharata, le fils de roi et le descendant illustre de
_l'antique_ Raghou.
On voyait sur des chars au bruit éclatant s'avancer, et Kêkéyî,
et Soumitrâ, et l'auguste Kâauçalyâ, joyeuses de _penser qu'elles
allaient_ ramener _le bien-aimé_ Râma.
Ensuite le roi des Nishâdas, à la vue de cette armée _si
nombreuse_, arrivée près du Gange et campée sur les bords du
fleuve, dit ces paroles à tous ses parents: «Voici de tous les
côtés une bien grande armée: je n'en vois pas la fin, tant elle
est répandue ici et là _dans un immense espace_! C'est l'armée des
Ikshwâkides: on n'en peut douter; car j'aperçois dans un char, loin
d'ici, un drapeau, _où je reconnais leur symbole_, un ébénier des
montagnes. Bharata irait-il chasser? Veut-il prendre des éléphants?
Ou viendrait-il nous détruire? En effet, aucune force d'homme n'est
capable de résister à cette armée! Hélas! sans doute, par le
désir d'assurer sa couronne, il court avec ses ministres immoler
Râma, que Daçaratha, son père, a banni dans les forêts! Car la
beauté du trône est capable de séparer, dans un instant, des
coeurs le plus étroitement unis par l'amitié fraternelle: le
doute m'environne de tous les côtés. Râma le Daçarathide est mon
maître, mon parent, mon ami, mon gourou: c'est pour le défendre que
je suis accouru vers ce fleuve du Gange.»
Ensuite, le roi Gouha tint conseil avec ses ministres, qui savaient
proposer de bons avis; et, sorti de cette délibération, il dit alors
ces mots à tout son cortége:
«Si l'armée que voici marche avec des pensées ennemies à l'égard
de Râma, l'homme aux actions admirables, certes! aujourd'hui sa
traversée du Gange ne sera point heureuse!
«Dans ce jour même, ou je mettrai fin à une chose des plus
difficiles pour le bien de Râma; ou je serai gisant sur la terre,
couvert de blessures et souillé de poussière. _Mais non_! je saurai
bien repousser devant moi cette armée, qui marche avec tant de
coursiers et d'éléphants, moi, soutenu par le désir d'exécuter
une oeuvre utile à mon cher et magnanime Râma, de qui les nombreuses
vertus ont enchaîné mon coeur!»