«Dans le moment que mon trait lancé toucha le but, j'entendis une

voix jetée par un homme qui s'écria sur un ton lamentable: «Ah! je

suis mort! Comment se peut-il qu'on ait décoché une flèche sur un

ascète de ma sorte? À qui est la main si cruelle, qui a dirigé son

dard contre moi? J'étais venu puiser de l'eau pendant la nuit dans

le fleuve solitaire: qui est cet homme, dont le bras m'a blessé d'une

flèche! À qui donc ai-je fait ici une offense? Cette flèche va

pénétrer, à travers le coeur expiré de son fils, dans le sein

même d'un anachorète vieux, aveugle, infortuné, qui vit d'aliments

sauvages au milieu de ce bois! Cette fin malheureuse de ma vie, je la

déplore avec moins d'amertume que je ne plains le sort de mon père

et de ma mère, ces deux vieillards aveugles. Ce couple d'aveugles,

chargé d'ans et nourri longtemps par moi, comment vivra-t-il après

mon trépas, ce couple misérable et sans appui? Qui est l'homme au

coeur méchant, de qui la flèche nous a frappés tous les trois, eux

et moi, d'un même coup, infortunés, qui vivions _innocemment_ ici de

racines, de fruits et d'herbes?»

«Il dit; et moi, à ces lamentables paroles, l'âme troublée et

tremblant de la crainte que m'inspirait cette faute, je laissai

échapper les armes que je tenais à la main. Je me précipitai

vers lui et je vis, tombé dans l'eau, frappé au coeur, un jeune

infortuné, portant la peau d'antilope et le djatâ des anachorètes.

Lui, profondément blessé dans une articulation, il fixa les yeux

sur moi, _non moins_ infortuné, et me dit ces mots, reine, comme s'il

eût voulu me consumer par le feu de sa rayonnante sainteté: «Quelle

offense ai-je commise envers toi, kshatrya, moi, _solitaire_, habitant

des bois, pour mériter que tu me frappasses d'une flèche, quand je

voulais prendre ici de l'eau pour mon père? Ces vieux auteurs de mes

jours, sans appui dans la forêt déserte, ils attendent maintenant,

ces deux pauvres aveugles, dans l'espérance de mon retour. Tu as tué

par ce trait seul et du même coup trois personnes à la fois, mon

père, ma mère et moi: pour quelle raison? n'ayant jamais reçu

aucune offense de nous! Sans doute que ni la pénitence, ni la science

sainte ne produisent, je pense, aucun fruit sur la terre, puisque

mon père ne sait pas, homme insensé, que tu m'as donné la mort! Et

même, quand il le saurait, que ferait-il dans l'état d'impuissance

où le met sa triste cécité? Il en est de lui comme d'un arbre, qui

ne peut sauver à _ses côtés_ un autre arbre que sape la hache _du

bûcheron_. Va promptement, fils de Raghou, va trouver mon père et

raconte-lui cet événement fatal, de peur que sa malédiction ne te

consume, comme le feu dévore un bois sec! Le sentier, que tu

vois, mène à l'ermitage de mon père: hâte-toi de t'y rendre et

fléchis-le, de peur que, dans sa colère, il ne vienne à te maudire!

Mais, avant, retire-moi vite la flèche; car ce trait au contact

brûlant comme le feu de la foudre, ce trait, lancé par toi dans mon

coeur, ferme la voie à ma respiration. Arrache-moi ce dard! Que la

mort ne vienne pas me saisir avec cette flèche dans ma poitrine! Je

ne suis pas un brahme; ainsi, mets de côté la terreur qu'inspire le

meurtre commis sur un brahmane. Un brahme, il est vrai, un brahme qui

habite ces bois, m'a engendré, mais dans le sein d'une çoudrâ.»

«Voilà en quels termes me parla ce jeune homme, que j'avais percé

d'une flèche. À la vue de ce faible adolescent qui se lamentait de

cette manière, gisant ainsi dans la Çarayoû, le corps mouillé

de ses ondes, poussant de longs soupirs et déchiré par

l'atteinte mortelle de ma flèche, je tombai dans un extrême

abattement.--Ensuite, hors de moi, je retirai à contre-coeur, mais

avec un soin égal à mon désir extrême de lui conserver la vie,

cette flèche entrée dans le sein de ce jeune ermite languissant.

Mais à peine mon trait fut-il ôté de sa blessure, que le fils de

l'anachorète, épuisé de souffrances et respirant d'un souffle, qui

s'échappait en _douloureux_ sanglots, se convulsa un instant, roula

hideusement ses yeux et rendit son dernier soupir.

«Quand le fils du grand saint eut quitté la vie, faisant crouler

d'une chute rapide et ma gloire et moi-même, je restai l'âme

entièrement consternée, car on ne pouvait douter que je ne fusse

tombé dans une calamité sans rivage.

«Après que j'eus retiré au jeune homme la flèche brûlante et

semblable au poison d'un serpent, je pris sa cruche et me dirigeai

vers l'ermitage de son père. Là, je vis ses deux parents, vieillards

infortunés, aveugles, n'ayant personne qui les servît et pareils à

deux oiseaux, les ailes coupées. Assis, désirant leur fils, ces deux

vieillards affligés s'entretenaient de lui: eux, que j'avais frappés

dans leur enfant, ils aspiraient au bonheur que ferait naître en eux

sa présence! _Tel_ je vis ce couple inquiet de pénitents se tenir

dans son ermitage, quand je m'approchai d'eux, l'âme bourrelée du

crime si grand que j'avais commis par ignorance.

«Mais ensuite, comme il entendit le bruit de mon pas, l'anachorète

m'adressa la parole: «Pourquoi as-tu donc tardé si longtemps, mon

fils? Apporte-moi l'eau promptement! Yadjnyadatta, mon ami, tu t'es

bien attardé à jouer dans l'eau: ta bonne mère et moi aussi, mon

fils, nous étions affligés d'une si longue absence. Si j'ai fait, ou

même ta mère, une chose qui te déplaise, pardonne et ne sois plus

désormais si longtemps, en quelque lieu que tu ailles. Tu es le pied

de moi, qui ne peux marcher; tu es l'oeil de moi, qui ne peux voir;

c'est en toi que repose toute ma vie... Pourquoi ne me parles-tu

pas?»

«À ces mots, m'étant approché doucement de ce vieillard, à qui

le désir de voir son fils inspirait des paroles si touchantes, je

lui dis, agité par la crainte, les mains jointes, la gorge pleine de

sanglots, tremblant et d'une voix que la terreur faisait balbutier,

mais dont ma fermeté cherchait à soutenir la force: «Je suis un

kshatrya, on m'appelle Daçaratha; je ne suis pas ton fils: je viens

chez toi, parce que j'ai commis un forfait épouvantable, en horreur

à tous les hommes vertueux. J'étais allé, saint anachorète, mon

arc à la main, sur les rives de la Çarayoû, épier les bêtes

fauves, que la soif conduirait à ses eaux, où mon plaisir était de

les atteindre sans les voir. Dans ce temps, le son d'une cruche qui

s'emplissait vint frapper mon oreille: _je dirigeai une flèche sur ce

bruit_ et je blessai ton fils, croyant que c'était un éléphant. Aux

pleurs que lui arracha mon dard en lui perçant le coeur, je courus

tout tremblant au lieu _d'où ils parlaient_, et je vis un jeune

pénitent. C'est bien la pensée que j'avais un éléphant vis-à-vis

de moi, saint anachorète, et mon adresse à percer une bête, _sans

la voir_, à son bruit seul, qui m'ont fait décocher vers les eaux

cette flèche de fer, dont, _hélas_! fut blessé ton fils. Après que

j'eus retiré ma flèche de sa blessure, il exhala sa vie et s'en alla

au ciel; mais, avant, il avait déploré bien longtemps le sort de

vos saintetés. C'est par ignorance, vénérable anachorète, que

j'ai frappé ton fils bien-aimé... Tombé ainsi moi-même sous les

conséquences de ma faute, je mérite que tu déchaînes contre moi ta

colère.»

«À ces paroles entendues, il demeura un instant comme pétrifié;

mais, quand il eut repris l'usage des sens et recouvré la

respiration, il me dit à moi, qui me tenais devant lui mes deux mains

humblement réunies: «Si, devenu coupable d'une mauvaise action,

tu ne me l'avais pas confessée d'un mouvement spontané, ton peuple

même en eût porté le châtiment et je l'eusse consumé par le feu

d'une malédiction! Kshatrya, si, connaissant d'avance sa qualité,

tu avais commis un homicide sur un solitaire des bois, ce crime eût

bientôt précipité Brahma de son trône, où cependant, il est

fermement assis. Dans ta famille, ô le plus vil des hommes, le

paradis fermerait ses portes à sept de tes descendants et sept de tes

ancêtres, si tu avais tué un ermite, sachant bien ce que tu faisais.

Mais comme tu as frappé celui-ci à ton insu, c'est pour cela que

tu n'as point cessé d'être: en effet, _dans l'autre cas_, la

race entière des Raghouides n'existerait déjà plus; tant il s'en

faudrait que tu vécusses toi-même!

«Allons, cruel! conduis-moi vite au lieu où ta flèche a tué cet

enfant, où tu as brisé le bâton d'aveugle qui servait à guider ma

cécité! J'aspire à toucher mon enfant jeté mort sur la terre,

si toutefois je vis encore au moment de toucher mon fils pour la

dernière fois! Je veux toucher maintenant avec mon épouse le corps

de mon fils baigné de sang, le djatâ dénoué et les cheveux épars,

ce corps, dont l'âme est tombée sous le sceptre d'Yama.»

«Alors, seul, je conduisis les deux aveugles, profondément

affligés, à ce lieu _funèbre_, où je fis toucher à l'anachorète,

comme à son épouse, le corps gisant de leur fils. Impuissants à

soutenir le poids de ce chagrin, à peine ont-ils porté la main sur

lui que, poussant l'un et l'autre un cri de douleur, ils se laissent

tomber sur leur fils étendu par terre. La mère, léchant même de sa

langue ce pâle visage de son enfant, se mit à gémir de la manière

la plus touchante, comme une tendre vache à qui l'on vient d'arracher

son jeune veau:

«Yadjnyadatta, ne te suis-je pas, disait-elle, plus chère que

la vie? Comment ne me parles-tu pas au moment où tu pars, auguste

enfant, pour un si long voyage? Donne à ta mère un baiser

maintenant, et tu partiras après que tu m'auras embrassée: est-ce

que tu es fâché contre moi, ami, que tu ne me parles pas?»

«Aussitôt le père affligé, et tout malade même de sa douleur,

tint à son fils mort, comme s'il était vivant, ce triste langage, en

touchant çà et là ses membres glacés:

«Mon fils, ne reconnais-tu pas ton père, venu ici avec ta mère?

lève-toi maintenant! viens! prends, mon ami, nos cous réunis dans

tes bras! De qui, dans la forêt, entendrai-je la douce voix me faire

une lecture des Védas, la nuit prochaine, avec un désir _égal au

tien_, mon fils, d'apprendre les dogmes saints? Qui, désormais, qui,

mon fils, apportera des bois la racine et le fruit sauvage à nous

deux, pauvres aveugles, qui les attendrons, assiégés par la faim?

Et cette pénitente, aveugle, courbée sous le faix des années, la

mère, mon fils, comment la nourrirai-je, moi, de qui toute la force

s'est écoulée et qui d'ailleurs suis aveugle comme elle? car je suis

seul maintenant. Ne veuille donc pas encore t'en aller de ces lieux:

demain, tu partiras, mon fils, avec ta mère et moi. Avant longtemps

le chagrin nous fera exhaler à tous les deux, abandonnés sans appui,

le souffle de notre vie dans la mort: _oui_, la sentence, auguste

enfant, est déjà prononcée. Entré chez le fils du soleil[17], je

mendierai, infortuné père, je mendierai moi-même, et portant mes

pas vers lui: «Dieu des morts, lui dirai-je accompagné par toi, fais

l'aumône à mon fils!»

[Note 17: Vivaswat, le soleil, père d'Yama.]

«Qui, après la prière du soir et du matin récitée, après le

bain, après l'oblation versée dans le feu; qui, prenant mes pieds

dans ses mains, les touchera tout à l'entour afin de m'y procurer une

sensation agréable? Parviens au monde des héros, qui ne retournent

pas _dans le cercle des transmigrations_, comme il est vrai, mon fils,

que tu es un innocent, tombé sous le coup d'un homme qui fait le

mal! Obtiens les mondes éternels des saints pénitents, des

sacrificateurs, des brahmes, qui ont rempli dignement l'office de

gourou, des héros enfin, qui ne renaissent pas dans un autre monde!

«Va dans ces mondes réservés aux anachorètes, qui ont lu

entièrement le Véda et les Védângas; mondes où sont allés ces

rois saints Yayâti, Nahousha et les autres! Entre dans ces mondes

ouverts aux chefs de maison qui ne cherchent point la volupté hors

des bras de leur épouse, aux chastes brahmatchâris, aux âmes

généreuses, qui distribuent en largesses des vaches, de l'or, des

aliments et donnent même de la terre _aux deux fois nés_! Va, mon

fils, va, suivi par ma pensée, dans ces mondes éternels où vont

ceux qui assurent la sécurité des peuples, ceux de qui la parole est

la voix de la vérité! Les âmes, qui ont obtenu de naître dans

une race comme est la tienne ne vont jamais dans une condition

inférieure: tombé de ce lieu-ci, va donc en ces mondes où coulent

des ruisseaux de miel.»

«Quand l'infortuné solitaire avec son épouse eut exhalé

ces plaintes et d'autres encore, il s'en alla faire, d'une âme

consternée, la cérémonie de l'eau en l'honneur de son fils.

Aussitôt, revêtu d'un corps céleste et monté sur un magnifique

char aérien, le fils du saint ermite apparut et tint ce langage à

ses vieux parents:

«En récompense du service dévoué que j'ai rempli autour de vos

saintes personnes, j'ai obtenu une condition pure, _sans mélange_

et du plus haut degré: bientôt vos révérences obtiendront

elles-mêmes ce désiré séjour. Vous n'avez point à pleurer mon

sort; ce roi n'est pas coupable: il en devait arriver ainsi, qu'un

trait lancé par son arc m'enverrait à la mort.»

«Quand il eut dit ces mots, transfiguré dans un corps divin,

lumineux, porté au sein des airs sur un char céleste d'une beauté

suprême, le fils du rishi monta au ciel. Mais, tandis que je

me tenais joignant les mains devant l'anachorète, qui venait

d'accomplir, assisté de son épouse, la cérémonie de l'eau en

l'honneur de son fils, le saint pénitent me jeta ce discours:

«Comment se peut-il que tu sois né, homme vil et présomptueux, dans

la race des Ikshwâkides, ces rois saints, magnanimes et de qui la

gloire est célèbre _en tous lieux_? Il n'existait pas d'inimitié

entre nous deux, ni au sujet d'une femme, ni à cause d'un champ:

pourquoi, les choses étant ainsi, pourquoi m'as-tu frappé d'une

même flèche avec mon épouse? Néanmoins, comme tu n'as tué mon

fils qu'à ton insu et par un coup de malheur, je ne te maudis pas:

mais écoute-moi bien!

«De même que j'abandonnerai forcément l'existence, ne pouvant

supporter la douleur que m'inspire cette mort de mon fils; de même,

à la fin de ta carrière, tu quitteras la vie, appelant ton fils de

tes vains désirs!

«Chargé ainsi de sa malédiction, je revins à ma ville, et, peu de

temps après, le rishi même expira, consumé par la violence de

son affliction paternelle. Sans doute, la malédiction du brahme

s'accomplit maintenant pour moi: en effet, la douleur de mes regrets

_inconsolables_ pour mon fils précipite à sa fin le souffle de ma

vie.

«Reine, mes yeux ne voient plus; ma mémoire elle-même vient de

s'éteindre: ce sont là, noble dame, les messagers de la mort, qui

hâte mon départ de cette vie. Si Râma venait me toucher, ou si

j'entendais seulement sa voix, je reviendrais bientôt, je pense, à

toute la vie, comme un agonisant qui aurait pu boire de l'ambroisie.

Le chagrin que son absence de mes regards fit naître dans mon âme

brise les éléments de ma vie, comme la grande furie des vagues rompt

les arbres qui croissent sur les rivages d'un fleuve. Heureux ceux

qui, le temps de son exil au milieu des forêts accompli, verront de

leurs yeux Râma lui-même revenir dans Ayodhyâ, tel que Indra vient

du ciel! Ils ne seront pas des hommes, mais de vrais Dieux, ceux qui

verront sa face resplendissante comme la lune en son plein, quand, à

son retour des bois, il fera son entrée dans la grande cité!

«Ô fortunés, vous, qui pourrez contempler ce visage de Râma,

semblable à la reine des étoiles, ce visage pur, beau, gracieux, aux

dents charmantes, aux yeux comme les pétales du lotus! Heureux

les hommes qui verront la face _auguste_ de mon fils, dont la douce

haleine est égale au parfum du lotus quand il s'épanouit dans

l'automne!»

Tandis que les souvenirs de Râma occupaient ainsi la pensée du

monarque, étendu sur les tapis de sa couche, l'astre de sa vie

s'inclina peu à peu vers son couchant, comme on voit la lune baisser,

à la fin de la nuit, vers l'occident. «Hélas! Râma, disait-il, mon

fils!» et tandis qu'il prononçait languissamment ces mots, le roi

des hommes rendit le souffle de la vie, si difficile à quitter,

souffle bien-aimé, que lui arrachait la violence du chagrin causé

par l'exil de son fils. Dans le temps que l'infortuné monarque,

étendu sur sa couche, se répandait en ces regrets sur l'exil de

Râma, il exhala sa douce vie à l'heure où la nuit arrivait au

milieu de sa carrière.

* * * * *

Quand elle vit le monarque tombé dans le silence, après qu'il se

fut ainsi lamenté, Kâauçalyâ désolée se dit: «Il dort!» et ne

voulut pas le réveiller. Sans rien dire à son époux, elle, de qui

la fatigue du chagrin avait rendu la voix paresseuse, elle s'endormit

de nouveau sur la couche, son âme saturée de tristesse par l'exil de

son fils. Bientôt, lorsque la nuit fut écoulée et que fut arrivée

l'heure où blanchit l'aube du jour, les poëtes, _réveilleurs_

officiels du roi, se répandirent autour _de sa chambre_.

Aussitôt, dans le gynoecée, à ces voix des chantres, des

panégyristes, des bardes, toutes les épouses du roi sortent

précipitamment du sommeil. On voit s'approcher du monarque, et ses

femmes, et la foule de leurs eunuques, et ceux à qui leurs offices

respectifs imposent la fonction de se tenir, suivant leurs dignités,

près de la personne du roi. En même temps, les baigneurs, tenant

des urnes d'argent et d'or, toutes pleines d'une eau de senteur,

s'avancent eux-mêmes vers l'auguste souverain. Des hommes versés

dans leur ministère apportent aussi et les choses qu'il faut toucher

pour attirer le bonheur, et quelque antidote efficace que pourrait

exiger telle ou telle circonstance. Ces habiles serviteurs s'étant

donc approchés du roi, immobile dans sa couche, les femmes se mirent

toutes à faire éclore son réveil dans la crainte de voir le

soleil monter sur l'horizon _avant qu'il n'eût ouvert les yeux à sa

lumière_.

Mais quand, malgré tous leurs efforts mêmes pour le tirer du

sommeil, le monarque endormi ne se fut pas réveillé jusqu'après

le lever du soleil, ses épouses tombèrent dans une profonde

inquiétude.--Saisies de crainte, incertaines sur la vie du roi, elles

s'émurent, comme la pointe des herbes sur les bords d'un fleuve.

Ensuite, quand chacune eut touché le prince et reconnu que sa peur

n'était pas sans fondement, ce malheur, dont elles avaient douté, se

changea pour elles en certitude. Consternées et toutes tremblantes

à la vue du roi mort, elles tombèrent alors en criant: «Hélas,

seigneur! tu n'es plus!»

À ce cri perçant de douleur, Kâauçalyâ et Soumitrâ endormies

se réveillèrent dans une grande affliction. «Hélas! dirent-elles;

hélas! qu'y a-t-il?» Puis, ces mots à peine jetés, elles se

lèvent du lit en toute hâte, et, saisies d'une terreur soudaine,

elles s'approchent du monarque.

Quand les deux reines eurent vu et touché leur époux, qui, tout

abandonné par la vie, semblait encore jouir du sommeil, leur immense

douleur s'exhala en de longs cris. Émues par ce bruit plaintif, de

tous côtés les femmes du gynoecée se remirent de groupe en groupe

à crier au même instant, comme des bandes de pygargues effrayées.

Cette vaste clameur, envoyée dans le ciel par les épouses affligées

du gynoecée, remplit entièrement la cité et la réveilla de toutes

parts.

Dans un instant, ému, consterné, retentissant de plaintifs

gémissements et rempli d'hommes empressés confusément, le palais du

monarque, tombé sous l'empire de la mort, n'offrit plus, à l'aspect

des siéges et des lits renversés, à l'ouïe des pleurs entremêlés

de cris lamentables, que les images du malheur envoyé, _comme une

flèche_, dans cette royale maison.

Ensuite, après qu'il eut fait évacuer la salle et tenu conseil avec

les ministres, Vaçishtha le bienheureux ordonna ce qu'exigeait la

circonstance. Puis, quand il eut fait introduire le corps du roi de

Koçala dans une drôni[18], que le sésame avait rempli de son huile,

il agita cette question de concert avec les ministres: «Comment

fera-t-on venir en ces lieux Bharata et Çatroughna, qui tous deux

sont allés depuis longtemps à la cour de leur aïeul maternel?» En

effet, les ministres ne peuvent vaquer aux funérailles du monarque

en l'absence de ses fils, et, pour obéir à cette loi, ils gardent le

corps inanimé du souverain.

[Note 18: Bassin ou vaisseau de forme ovale.]

Aussitôt Vaçishtha, le plus saint des hommes qui récitent la

prière à voix basse, fit appeler en diligence Açoka, Siddhârtha,

Djayanta, et dit à ces trois messagers:

«Allez rapidement sur des chevaux légers à la ville, où s'élève

le palais du roi _des Kékéyains_; et là, dépouillant vos airs

affligés, il vous faut parler à Bharata _comme_ d'après un ordre

même de son père. «Ton père, _lui direz-vous_, et tous les

ministres s'enquièrent si tu vas bien et t'envoient ces paroles:

«Hâte-toi de venir promptement; quelque chose d'une extrême

importance réclame ici tes soins.» Arrivés là, gardez-vous bien

de lui apprendre en aucune manière, fussiez-vous interrogés même

là-dessus, que Râma est parti en exil et que son père est allé au

ciel.»

Il dit; et, ces instructions données, les messagers, congédiés par

Vaçishtha se mettent en route, d'une âme pleine d'élan, avec une

vitesse soutenue par la vigueur.

Après sept nuits passées dans sa route, Bharata, le plus éminent

des hommes qui possèdent un char, dit, l'âme contristée à l'aspect

de la cité en deuil, ces paroles au conducteur de son char: «Cocher,

la ville d'Ayodhyâ ne se montre point à mes regards avec des

mouvements très-joyeux: ses jardins et ses bosquets sont flétris; sa

splendeur est comme effacée.

«Je vois même étalés maintenant partout de lugubres symboles:

d'où vient, conducteur de mon char, d'où vient ce tremblement qui

agite maintenant tout mon corps?»

Tandis qu'il parlait ainsi, Bharata, avec ses chevaux fatigués, entra

dans cette ville délicieuse, au milieu des hommages que rendaient à

sa personne les gardes et les concierges des portes.

Quand il vit, _dans son intérieur_, cette noble ville, souillée dans

ses portes et ses ventaux brunis de poussière; cette ville, pleine

d'un peuple désolé, et néanmoins déserte dans ses grandes rues,

ses édifices, ses carrefours solitaires, il fut encore plus accablé

de chagrin. Sous l'aspect de ces choses douloureuses pour l'âme

et qui n'existaient pas dans un autre temps au sein de cette royale

cité, le jeune magnanime entra dans le palais de son père, la tête

courbée sous le poids de son _triste_ pressentiment.

Étant donc entré dans ce palais riche, admirable aux yeux et

semblable au palais de Mahéndra, Bharata ne vit pas son père. Et,

comme il n'avait point aperçu là son père dans cette maison du roi,

Bharata de sortir aussitôt pour aller dans l'habitation de sa

mère. À peine eut-elle vu son fils arrivé, Kêkéyî s'élança

précipitamment de son siége, les yeux épanouis par la joie. Entré

d'une âme empressée dans ce palais de sa mère, le tout-puissant

Bharata, courbant la tête, prit ses pieds _avec respect_. Elle,

à son tour, de baiser Bharata sur la tête, de serrer son fils

étroitement dans ses bras, et, le faisant asseoir à son côté, de

lui adresser les questions suivantes:

«Combien as-tu compté de jours, mon fils, pour venir jusqu'ici de la

ville où règne ton grand-père? As-tu fait un heureux voyage? Es-tu

même venu sans fatigue? Ton aïeul est-il bien portant, ainsi que

_mon frère_ Youdhadjit, ton oncle? Mon fils, ton séjour dans la

famille de ton aïeul a-t-il eu pour toi beaucoup de charme?» À ces

questions de Kêkéyî, Bharata, dans la tristesse de son âme, conta

rapidement à sa mère toute la suite de son voyage et de son retour.

«Il y a aujourd'hui sept jours que je suis parti de Girivradja; le

père de ma bonne mère se porte bien avec mon oncle Youdhadjit. Mou

aïeul m'a donné de grandes richesses, magnifique présent de son

amitié; mais la fatigue de mes équipages m'a forcé de laisser tout

dans ma route, tant je suis venu rapidement, plein de hâte, stimulé

par les messagers envoyés du roi, _mon père_! Mais daigne maintenant

répondre aux demandes que je désire t'adresser.

«Pourquoi ne voit-on pas, comme à l'ordinaire, cette ville couverte

de citadins joyeux, mais pleine d'un peuple abattu, sans travail, sans

gaieté, dépouillé entièrement de ses parures et muet partout de ce

murmure qui accompagne la récitation des Védas? Pourquoi dans la rue

royale ce peuple aujourd'hui ne m'a-t-il pas dit un seul mot? Pourquoi

n'ai-je pas vu mon père dans son palais? Est-ce que Sa Majesté

serait allée dans l'habitation de Kâauçalyâ, ma bonne mère?»

À ces mots de Bharata, Kêkéyî répondit, sans rougir, avec

ce langage horrible, mais où quelque douceur infusée tempérait

l'odieuse amertume: «Consumé de chagrins à cause de son fils, le

grand monarque, ton père, t'a légué son royaume et s'en est allé

dans le ciel, que lui ont mérité ses bonnes oeuvres.»

À peine eut-il ouï de sa mère ces paroles composées de syllabes

horribles, que Bharata soudain tomba sur la terre, comme un arbre

sapé au tronc.

«Relève-toi promptement, Bharata, et ne veuille pas te désoler: car

les hommes de ta condition, qui ont médité sur les causes et sur les

effets du chagrin, ne s'abandonnent point _ainsi_ aux gémissements.

Ton père est descendu dans la tombe, après qu'il eut gouverné la

terre avec justice, sacrifié suivant les rites, versé des largesses

et des aumônes, tu n'as donc pas à le plaindre. Le roi Daçaratha,

_ton père_, attaché d'un lien ferme au devoir et à la vérité,

s'en est allé dans une région plus heureuse; tu n'as donc pas, mon

fils, à déplorer sa fortune.»

Le Râmâyana - tome premier Poème sanscrit de Valmiky · 第 12 / 26 段