crainte, lui répondit Lakshmana: ce n'est pas tant le corps que
la pensée qui veille ici _et dans sa tristesse, ne peut céder au
sommeil_. Comment le sommeil, ou les plaisirs, ou même la vie me
seraient-ils possibles, quand ce grand Daçarathide est ainsi couché
par terre avec Sîtâ?
«Vois, Gouha, vois, couché dans l'herbe avec son épouse, celui
devant lequel ne pourraient tenir dans une bataille tous les Dieux,
ligués même avec les Asouras; lui, que sa mère obtint à force de
pénitences, au prix même de plusieurs grands voeux, le seul fils du
roi Daçaratha, qui porte des signes de bonheur égaux aux signes de
son père!
«Après le départ de son fils, cet auguste monarque ne vivra pas
longtemps; et la terre, sans aucun doute, la terre elle-même en sera
bientôt veuve!
«Et, quand ce temps sera venu, à qui sera-ce donc, si ce n'est à
l'heureux Bharata, _à lui, resté seul_, d'honorer mon vieux père
avec toutes les cérémonies funèbres?
«Heureux tous ceux qui pourront errer à leur fantaisie dans la
capitale de mon père aux larges rues bien distribuées, aux cours
délicieuses, où l'on aime à rester _indolemment_; cette ville,
encombrée d'éléphants, de chevaux, de chars, toute remplie de
promenades et de jardins publics, heureuse de toutes les félicités,
embellie par les plus suaves courtisanes; cette ville, où tant de
fêtes attirent le concours et l'affluence des peuples; cette grande
cité, dont les échos répètent sans cesse les différents sons des
instruments de musique, dont les rues se resserrent entre les
files des palais et des belles maisons; cette ville, où s'agite
confusément un peuple florissant et joyeux!
«À la fin de notre exil dans les bois, puissions-nous entrer
nous-mêmes sains et saufs dans la superbe Ayodhyâ avec ce héros si
pieux observateur de la foi donnée!»
Quand la nuit se fut éclairés aux premières lueurs du matin, Râma,
le héros illustre à la vaste poitrine, dit au brillant Lakshmana,
son frère, le fils de Soumitrâ: «Voici le moment où l'astre du
jour se lève; la nuit sainte est écoulée; entends, mon ami, cet
oiseau heureux, le kokila chanter sa joie. Déjà même le bruit des
éléphants résonne dans la forêt: hâtons-nous, frère chéri, de
traverser la Djâhnavî qui se rend à la mer.»
Quand le fils de Soumitrâ, délices de ses amis, eut connu la pensée
de Râma, il appela aussitôt le roi des Nishâdas avec le cocher
Soumantra, et se tint debout lui-même devant son frère. Ensuite,
après qu'ils eurent jeté les carquois sur leurs épaules, attaché
les épées à leurs flancs et pris les arcs dans leurs mains, les
deux Raghouides, accompagnés de Sîtâ, s'en allèrent donc vers la
Gangâ. Là, d'un air modeste, tournant les yeux vers le noble Râma:
«Que dois-je faire? dit le cocher, ses mains jointes, à l'auguste
jeune homme, bien instruit sur le devoir.»
«Retourne! lui repartit celui-ci; je n'ai que faire maintenant du
char: je m'en irai bien à pied dans la grande forêt.»
À la vue d'une barque amarrée au bord du fleuve, le prince
anachorète, qui désirait passer le Gange au plus vite, Râma dit ces
mots à Lakshmana: «Monte, tigre des hommes, monte dans ce bateau,
que voici bien à propos. Lève dans tes bras doucement et pose dans
la barque _ma chère_ pénitente Sîtâ.»
Lui sur-le-champ d'obéir à l'ordre que lui donnait son frère, et
d'exécuter cette tâche, qui ne lui était nullement désagréable:
il plaça d'abord la princesse de Mithila et monta ensuite de
lui-même dans l'esquif _amarré_. Après lui s'embarqua son frère
aîné, le magnanime ermite.
Alors, quand il eut salué d'un adieu Soumantra, Gouha et ses
ministres: «Entre dans ta barque, heureux nautonnier, dit le
Kakoutsthide au pilote; délie ce bateau et conduis-nous à l'autre
bord!»
À cet ordre, le chef de la barque fit traverser le Gange à ces deux
héroïques frères.
Quand ils ont abordé le rivage, ces deux princes magnanimes sortent
de la barque, et, d'une âme bien recueillie, ils adressent à la
Gangâ une humble adoration. Alors ce fléau des ennemis, ce héros,
de qui l'aspect ne montrait plus rien qui ne fût de l'anachorète,
se mit en route, les yeux noyés de larmes, avec son frère et son
épouse.
_Mais d'abord_ ce prince judicieux, voué au séjour des forêts, tint
ce langage au brave Lakshmana, douce joie de sa mère: «Marche en
avant, fils de Soumitrâ, et que Sîtâ vienne après; j'irai, moi,
par derrière, afin de protéger Sîtâ et toi! C'est aujourd'hui que
ma chère Vidéhaine connaîtra les maux d'une habitation au milieu
des bois: il faudra qu'elle supporte les sauvages concerts des
sangliers, des tigres et des lions!» Puis, tournant un dernier regard
vers cette plage, où se tenait encore Soumantra, nos deux frères,
l'arc en main, de marcher avec Sîtâ vers ces grandes forêts. Mais,
quand les enfants du roi se furent avancés jusqu'au point de
n'être plus visibles, Gouha et le cocher s'en retournèrent de là,
remportant avec eux leur amour.
Les trois nouveaux ascètes s'enfoncent dans la forêt immense; et,
promenant leur vue çà et là sur différentes portions de terre, sur
des régions délicieuses, sur des lieux qu'ils n'avaient pas encore
vus, ils arrivent au pays qui était leur but, cette contrée où
l'Yamounâ rencontre les saintes eaux de la Bhâgîrathî. Quand il
eut suivi longtemps un chemin sans péril et contemplé des arbres de
plusieurs essences, Râma dit à Lakshmana vers le temps où le soleil
commence à baisser un peu: «Vois, fils de Soumitrâ, vois, près du
saint confluent s'élever cette fumée, _comme le_ drapeau d'un feu
sacré: nous sommes, je pense, dans le voisinage d'un anachorète.
Sans doute, nous voici bientôt arrivés à l'endroit heureux où
l'Yamounâ mêle ses ondes au cours de la Gangâ: en effet, ce grand
bruit qui vient à nos oreilles ne peut naître que de ces deux
rivières, dont les vagues s'entrechoquent et se brisent. Ce ne peut
être que les anachorètes nés dans la forêt qui ont fendu ce bois
pour le feu du sacrifice; et voici différentes espèces d'arbres,
comme en en voit dans l'ermitage de Bharadwâdja.»
Quand ils eurent marché encore à leur aise un peu de temps, l'arc
en main, ils arrivèrent, accablés de fatigue, après le coucher de
l'astre qui donne le jour, à la sainte chaumière de Bharadwâdja.
Parvenu avec son frère à l'endroit où se cachait l'ermitage de
l'anachorète, le jeune Raghouide y pénétra, sans quitter ses armes,
effrayant les gazelles et les oiseaux endormis. Amené par le désir
de voir le solitaire à la porte même de son ermitage, le beau Râma
s'y arrêta avec son épouse et Lakshmana.
L'anachorète, averti que deux frères, Râma et Lakshmana, se
présentaient chez lui, fit introduire aussitôt les voyageurs dans
l'intérieur de son ermitage. Râma se prosterna, les mains jointes,
avec son épouse et son frère, aux pieds de l'éminent solitaire,
qui, assis devant son feu sacré, venait d'y consumer ses religieuses
oblations. L'anachorète, environné de pieux ermites, d'oiseaux
même et de gazelles accroupies autour de lui, accueillit avec honneur
l'arrivée du jeune prince et le félicita.
L'aîné des Raghouides se fit connaître au solitaire en ces termes:
«Nous sommes frères, et fils du roi Daçaratha; on nous appelle
Râma et Lakshmana. Mon épouse, que voici, est née dans le Vidéha;
c'est la vertueuse fille du roi Djanaka. Attachée fidèlement aux
pas de son époux, elle est venue avec moi dans cette forêt de la
pénitence.
«Ce frère chéri est plus jeune que moi; il est fils de Soumitrâ:
ferme dans les voeux qu'il a prononcés, _comme kshatrya_, il me suit
de soi-même dans ces bois, où m'exile mon père. Docile à sa
voix, je vais entrer dans la grande forêt; je marcherai là, saint
anachorète, sur les pas mêmes du devoir: les fruits et les racines y
feront toute ma nourriture.»
À ces mots du sage Kakoutsthide, l'anachorète vertueux comme la
vertu elle-même lui présenta l'eau, la terre et la corbeille de
l'arghya. Puis, quand il eut honoré ce fils de roi en lui offrant un
siége et l'eau pour laver, le solitaire invita son hôte à partager
son repas de racines et de fruits, lui, dont les fruits seuls étaient
la nourriture quotidienne. À son jeune compagnon assis, quand il eut
reçu de tels honneurs, Bharadwâdja tint alors ce langage assorti aux
_convenances, dont la politesse fait un_ devoir: «_Je remercie_
la bonne fortune, _qui_ t'a conduit, Râma, sain et sauf dans mon
ermitage: assurément! j'ai entendu parler de cet exil sans motif,
auquel ton père t'a condamné. Ce lieu solitaire et délicieux,
fils de Raghou, est l'endroit célèbre dans le monde par le saint
confluent de la Gangâ et de l'Yamounâ. Demeure ici avec moi, Râma,
si le pays te plaît: tout ce que tes yeux voient ici appartient en
commun aux habitants du bois consacré à la pénitence.»
Râma, joignant les mains, répondit à ces paroles de l'anachorète:
«Ce serait une faveur insigne pour moi, brahme vénéré, d'habiter
ici avec toi. Mais notre pays, ô le plus saint des pénitents, est
à la proximité de ces lieux; et mes parents viendraient, sans nul
doute, m'y visiter. Pour ce motif, je ne veux pas d'une habitation
ici; mais daigne m'indiquer un autre ermitage isolé dans la forêt
déserte, où je puisse habiter avec plaisir, sans trouble, ignoré
de mes parents, accompagné seulement de Lakshmana et de ma chaste
Vidéhaine.»
Il dit; à ce langage de Râma, le grand anachorète Bharadwâdja
réfléchit un instant avec recueillement et lui répondit en
ces termes: «À trois yodjanas d'ici, Râma, est une montagne,
fréquentée des ours, hantée par les singes et dont les échos
répètent les cris des golângoulas[15]. Cette retraite sainte,
fortunée, libérale en tous plaisirs, habitée par de grands sages
et semblable au mont Gandhamândana, est nommée le Tchitrakoûta: tu
peux demeurer là.
[Note 15: C'est-à-dire, _singes à queue de vache_.]
«Tant qu'un homme aperçoit les sommets du Tchitrakoûta, la
félicité ne cesse pas de lui sourire et toutes ses pensées lui
viennent de la vertu.»
Ensuite Râma, quand il eut mangé, se mit à raconter diverses
histoires, entremêlées avec celles de Bharadwâdja, et toute la
sainte nuit s'écoula ainsi. Quand elle fut passée, le noble exilé
récita la prière du matin et vint respectueusement s'incliner devant
le grand saint: «Râma, lui dit le solitaire, va d'ici en diligence
au mont Tchitrakoûta avec ton épouse et Lakshmana: tu habiteras ces
lieux en toute assurance.
«Dirige-toi vers cette montagne heureuse et bien charmante, dont les
échos répètent les chants des kokilas, des gallinules et des
paons, le bruit des gazelles et les cris de nombreux éléphants ivres
d'amour: puis, une fois arrivé dans cet ermitage, _occupe-toi d'y_
poser ton habitation.»
Leur ayant fait connaître le chemin, Bharadwâdja, salué par le
sage Râma, Lakshmana et Sîtâ, revint _dans son ermitage_. Quand
l'anachorète fut parti, Râma dit à Lakshmana: «L'intérêt, que
l'ermite prend à moi, fils de Soumitrâ, _est comme une eau limpide,
qui_ lave mes souillures.» Ainsi causant et marchant derrière
Sîtâ, les deux héros voués à la pénitence arrivent sur les bords
de la Kâlindi[16].
[Note 16: Un des noms donnés à l'Yamounâ.]
Là, quand ils ont réuni et lié ensemble des bois et des bambous
nés sur le rivage, Râma lui-même prend alors Sîtâ dans ses bras
et porte doucement sur le radeau cette chère enfant, tremblante comme
une liane. Elle une fois placée, Râma et son frère montent dans la
frêle embarcation.
Ce fut donc avec ce radeau qu'ils traversèrent l'Yamounâ, cette
rivière, fille du soleil, aux flots rapides, aux guirlandes de
vagues, aux bords inaccessibles par la masse épaisse des arbres
enfants de ses rivages.
Ils se remettent dans la route du Tchitrakoûta, bien résolus
d'y fixer leur habitation; ils s'avancent, pleins de vigueur et
d'agilité, en hommes de qui les vues sont arrêtées.
Peu de temps après, les voici qui entrent dans le bois du
Tchitrakoûta aux arbres variés, et Râma tient ce langage à Sîtâ:
«Sîtâ, ma _belle_ aux grands yeux, vois-tu, à la fin de la saison
froide, ces kinçoukas déjà fleuris et comme en feu, près du
fleuve, dont ils ceignent le front d'une guirlande? Vois encore, le
long de la Mandâkinî, cette forêt de karnikâras, tout illuminée
de ses fleurs splendides, flamboyantes et comme de l'or! Vois ces
bhallâtakas, ces vilvas, ces arbres à pain, ces plaqueminiers et
tous ces autres, dont les branches pendent sous le poids des fruits.
Il nous est possible, femme à la taille svelte, il nous est possible
de vivre ici avec des fruits: oh! bonheur! nous voici donc arrivés à
ce mont Tchitrakoûta, semblable au paradis!
«Vois, ma belle chérie, vois comme, sur les bords de la Mandâkinî,
la nature, au pied de chaque arbre, nous a jonché des lits brodés
avec une multitude de fleurs!»
Tandis qu'ils observaient ainsi les ravissants aspects du fleuve
Mandâkinî, ils arrivèrent au mont Tchitrakoûta, ombragé par
une variété infinie d'arbres en fleurs. À son pied solitaire,
environné d'eaux limpides, Râma et Lakshmana, les deux héroïques
frères, se construisent un ermitage.
Ils vont chercher au milieu du _bois suave comme un_ jardin et
rapportent de fortes branches, cassées par les éléphants. _Fichées
dans la terre et_ rattachées l'une à l'autre avec des lianes
épandues, _qui remplissent tous les intervalles_, elles se forment
bientôt sous leurs mains en deux huttes séparées. Ils couvrent
le toit avec les feuilles nombreuses des arbres. Lakshmana ensuite
nettoie les deux cases terminées; et la Vidéhaine à la taille
charmante les enduit elle-même d'argile. Alors, voyant son ermitage
édifié, Râma dit à Lakshmana:
«Apporte une gazelle, fils de Soumitrâ, et fais-la cuire, sans
tarder: je veux honorer les Dieux de l'ermitage avec ce banquet
sacré.»
À ces paroles de son frère, Lakshmana s'en fut tuer une gazelle
noire, la rapporta du bois, alluma du feu et fit cuire son gibier
parfaitement.
Ensuite Râma lui-même s'assit avec Lakshmana, son frère, et tous
deux se mirent à manger sur un plat net et pur, qu'ils se firent avec
des feuilles _verdoyantes_ le reste des choses offertes en sacrifice.
Sîtâ avait elle-même servi les mets devant son époux et son
beau-frère; puis, s'étant retirée seule à part, elle revint
enlever ce qui restait du festin. Dès ce moment, Râma goûta
délicieusement avec Lakshmana les charmes de l'habitation, qu'il
était venu demander à cette montagne sourcilleuse, embellie par
les guirlandes et les bouquets de fleurs les plus variées, au milieu
desquelles gazouillait un nombre infini d'oiseaux de toutes les
espèces.
* * * * *
Le cocher Soumantra mit assez peu de temps à traverser de nombreux
pays, et des fleuves, et des lacs, et des villages et des cités; il
arriva enfin avec sa tristesse, après la chute du jour, aux portes
d'Ayodhyâ, pleine d'un peuple sans joie. Tout bruit s'était alors
éteint parmi ses troupes désolées d'hommes et de femmes. Elle
semblait abandonnée, tant le silence était vide de son!
Aussitôt qu'ils virent arriver Soumantra, les habitants de courir à
_l'envi_ par centaines de mille derrière son véhicule _poudreux_, en
lui jetant cette question: «Où est Râma?»
«Ce magnanime, leur dit alors celui-ci, m'a congédié sur les bords
du Gange; et, quand il eut traversé le fleuve, je suis revenu à la
ville.»
À ces mots: «traversé le fleuve,» ils s'écrièrent, les yeux
baignés de larmes: «Oh! douleur!» et, continuant à gémir: «Nous
sommes frappés à mort!» disaient-ils. Alors Soumantra entendit
courir autour de lui ces mots proférés d'une bande à l'autre: «Il
faut qu'il n'ait pas de honte, cet homme, qui revient ici, après
qu'il a délaissé Râma au fond d'un bois! Comment pourrions-nous,
joyeux dans l'absence d'un prince, le plus noble des hommes, comment
pourrions-nous, sans avoir dépouillé toute pitié, goûter encore
le plaisir dans ces grandes fêtes, où l'on vient en foule de toutes
parts! Où sera désormais une chose agréable à ce peuple? Quelle
chose, d'où lui vienne un plaisir, peut-il maintenant désirer?»
Ainsi pensaient _les foules de_ ce peuple autour de Soumantra, qui
évitait de blesser personne _avec son char_. Il entendait aussi
les voix des femmes, qui, accourues à leurs fenêtres, disaient:
«Comment, ce malheureux! il est revenu, après avoir quitté Râma!»
Le cocher, navré de chagrin, avait recueilli dans sa route ces
paroles et d'autres mots semblables, quand il arriva au palais, où le
roi Daçaratha fixait sa résidence. Descendu promptement de son
char, il entra dans l'habitation royale aux sept enceintes, mais
dépouillée maintenant de son auguste splendeur et toute pleine d'une
cour noyée dans la douleur.
Le roi jeta un regard de ses yeux noyés de pleurs à Soumantra, qui
s'avançait les mains jointes, et fit ces questions au cocher tout
couvert encore de la poussière du char: «Où est allé Râma?
dis-moi, Soumantra! où va-t-il habiter? En quel lieu était ce digne
enfant de Raghou, quand il t'a quitté? Comment, élevé avec une
extrême délicatesse, mon fils pourra-t-il supporter de n'avoir que
le sol même pour unique siége? Ou comment dormira-t-il à _ciel nu_
dans un bois, ce fils du maître de la terre? Qu'est-ce que dit Râma
à la vive splendeur? Quelles paroles m'envoie Lakshmana? Que me
fait dire Sîtâ, cette femme vertueuse et dévouée à son époux?
Raconte-moi les haltes, les discours, les festins de Râma, sans rien
omettre et de la manière que tout s'est passé, depuis qu'il est
parti de ces lieux pour habiter les forêts.»
Ainsi invité par l'Indra des hommes, le cocher parla donc au roi,
mais d'une voix craintive et balbutiante. Il raconta les événements
depuis son départ de la ville jusqu'à son retour:
«Lorsque ces deux héros eurent disposé leurs cheveux en djatâ
et que, revêtus d'un habit fait simplement d'écorce, ils eurent
traversé le Gange, ils marchèrent, la face tournée vers le
confluent. Ensuite, ô mon roi, à l'instant où je m'en retournai,
voici que mes coursiers, émus jusqu'à verser eux-mêmes des larmes
et suivant Râma de leurs yeux, poussent des hennissements plaintifs.
«Quand j'eus présenté à ces deux fils de mon roi les paumes de
mes deux mains jointes et creusées en patère, je suis revenu ici,
prince, malgré moi, dans la crainte d'offenser ta majesté.
«Dans ces contrées, ô le plus noble des hommes, on voit les arbres
mêmes, avec toutes les feuilles, les bouquets de fleurs et
les pousses nouvelles, se faner, languissants d'affliction pour
l'infortune de Râma.--Les fleuves semblaient eux-mêmes pleurer
avec des eaux tristes et des ondes troublées: les étangs de lotus,
dépouillés de splendeur, n'offraient aux yeux que des fleurs toutes
fanées. Les volatiles et les quadrupèdes, immobiles, fixant les yeux
sur un seul point et plongés dans leurs sombres pensées, oubliaient
d'errer çà et là _sous les ombrages_; toute la forêt, comme en
deuil par les chagrins du magnanime, était sans gazouillement.
«Dans la ville, dans le royaume, entre les habitants de la cité,
parmi ceux des campagnes, je ne vois pas un être, ô mon roi, qui ne
s'afflige pour ton fils!
«Cette ville sans joie, sans travail, sans prières ni sacrifices,
cette ville, résonnante d'un bruit larmoyant et qui n'a plus d'autre
son que des sanglots ou des gémissements; ta cité, avec ses hommes
tristes, malades, consternés, avec les arbres fanés de ses jardins,
elle est sans aucun resplendissement depuis l'exil de Râma!»
Après qu'il eut écouté ces paroles touchantes et d'autres encore
de Soumantra, le monarque, saisi par une subite défaillance de son
esprit, tomba de son trône une seconde fois, semblable à un corps
d'où s'est retiré le souffle de la vie.--Mais, tandis que le prince
gémissait ainsi d'une façon touchante, et que, tombé de nouveau, il
gisait hors de lui-même sur la terre, la mère de Râma se plaignait
sur un ton plus déplorable encore, tout affaissée sous un poids
beaucoup plus lourd de chagrin et d'excessive douleur.
* * * * *
Aussitôt que Râma, le tigre des hommes, fut parti avec Lakshmana
pour les forêts, Daçaratha, ce roi si fortuné naguère, tomba dans
une grande infortune. Depuis l'exil de ses deux fils, ce monarque
semblable à Indra fut saisi par le malheur, comme l'obscurité
enveloppe le soleil au sein des cieux, à l'heure que vient une
éclipse. Le sixième jour qu'il pleurait ainsi Râma, ce monarque
fameux, étant réveillé au milieu de la nuit, se rappela une grande
faute, qu'il avait commise au temps passé.
À ce ressouvenir, il adressa la parole à Kâauçalyâ en ces termes:
«Si tu es réveillée, Kâauçalyâ, écoute mon discours avec
attention. Quand un homme a fait une action ou bonne ou mauvaise,
noble dame, il ne peut éviter d'en manger le fruit, que lui apporte
la succession du temps.--Quiconque, dans les commencements des choses,
n'en considère pas la pesanteur ou la légèreté, pour éviter le
mal et faire le bien, est appelé un enfant par les sages.
«Jadis, Kâauçalyâ, dans mon adolescence, imprudent jeune homme,
fier de mon habileté à toucher un but et vanté pour mon adresse à
percer d'un trait la bête que je voyais de l'oreille seulement,
il m'est arrivé de commettre une faute. C'est pourquoi mon action
coupable a mûri ce fruit de malheur, _que je recueille aujourd'hui_,
comme l'efficacité du poison est de tuer la vie dans l'être animé
qui en a bu la substance. _Mais_ cette mauvaise action des jours
passés, je l'ai commise par ignorance, de même qu'à son insu tel
homme boirait un poison.
«Je ne t'avais pas encore épousée, reine, et je n'étais encore
moi-même que l'héritier présomptif de la couronne: en ce temps, la
saison des pluies arrivée répandait la joie dans mon âme.
«En effet, le soleil, ayant brûlé de ses rayons la terre et ravi
au sol tous les sucs humides, las de parcourir les régions du nord,
était passé dans l'hémisphère hanté par les Mânes. On voyait des
nuages délicieux couvrir tous les points du ciel, et les grues, les
cygnes, les paons s'ébattre en des mouvements de joie. Cette arrivée
des nuages forçait toutes les rivières élargies à déverser leurs
flots d'une eau trouble et vaseuse par-dessus les chaussées trop
étroites. La terre, égayée par cette riche ondée, conçue au sein
des nuées, brillait sous sa verte parure de gazons nouveaux, où se
jouaient le paon et le coucou radié.
«Tandis que cette agréable saison marchait ainsi dans sa carrière,
j'attachai, dame bien faite, deux carquois sur mes épaules, et, mon
arc à la main, je m'en allai vers la rivière Çarayoû. J'arrivai
de cette manière sur les rives désertes de cette belle rivière, où
m'attirait le désir de tirer sur une bête, _sans la voir_, à son
bruit seul, grâces à ma grande habitude des exercices de l'arc. Là,
je me tenais caché dans les ténèbres, mon arc toujours bandé en
main, près de l'abreuvoir solitaire, où la soif amenait, pendant
la nuit, les quadrupèdes habitants des forêts. Là, dirigeant une
flèche du côté que j'avais entendu sortir le bruit, il m'arrivait
de tuer soit un buffle sauvage, soit un éléphant ou tel autre animal
venu au bord des eaux.
«Alors et comme il n'était rien que mes yeux pussent distinguer
entre les objets sensibles, j'entendis le son d'une cruche qui se
remplissait d'eau, bruit tout semblable même au barit que murmure un
éléphant. Moi aussitôt d'encocher à mon arc une flèche perçante,
bien empennée, et de l'envoyer rapidement, l'esprit aveuglé par le
Destin, sur le point d'où m'était venu ce bruit.