«Gardés ici par toi, monarque sans péché, nous sommes tous sans

crainte, lui répondit Lakshmana: ce n'est pas tant le corps que

la pensée qui veille ici _et dans sa tristesse, ne peut céder au

sommeil_. Comment le sommeil, ou les plaisirs, ou même la vie me

seraient-ils possibles, quand ce grand Daçarathide est ainsi couché

par terre avec Sîtâ?

«Vois, Gouha, vois, couché dans l'herbe avec son épouse, celui

devant lequel ne pourraient tenir dans une bataille tous les Dieux,

ligués même avec les Asouras; lui, que sa mère obtint à force de

pénitences, au prix même de plusieurs grands voeux, le seul fils du

roi Daçaratha, qui porte des signes de bonheur égaux aux signes de

son père!

«Après le départ de son fils, cet auguste monarque ne vivra pas

longtemps; et la terre, sans aucun doute, la terre elle-même en sera

bientôt veuve!

«Et, quand ce temps sera venu, à qui sera-ce donc, si ce n'est à

l'heureux Bharata, _à lui, resté seul_, d'honorer mon vieux père

avec toutes les cérémonies funèbres?

«Heureux tous ceux qui pourront errer à leur fantaisie dans la

capitale de mon père aux larges rues bien distribuées, aux cours

délicieuses, où l'on aime à rester _indolemment_; cette ville,

encombrée d'éléphants, de chevaux, de chars, toute remplie de

promenades et de jardins publics, heureuse de toutes les félicités,

embellie par les plus suaves courtisanes; cette ville, où tant de

fêtes attirent le concours et l'affluence des peuples; cette grande

cité, dont les échos répètent sans cesse les différents sons des

instruments de musique, dont les rues se resserrent entre les

files des palais et des belles maisons; cette ville, où s'agite

confusément un peuple florissant et joyeux!

«À la fin de notre exil dans les bois, puissions-nous entrer

nous-mêmes sains et saufs dans la superbe Ayodhyâ avec ce héros si

pieux observateur de la foi donnée!»

Quand la nuit se fut éclairés aux premières lueurs du matin, Râma,

le héros illustre à la vaste poitrine, dit au brillant Lakshmana,

son frère, le fils de Soumitrâ: «Voici le moment où l'astre du

jour se lève; la nuit sainte est écoulée; entends, mon ami, cet

oiseau heureux, le kokila chanter sa joie. Déjà même le bruit des

éléphants résonne dans la forêt: hâtons-nous, frère chéri, de

traverser la Djâhnavî qui se rend à la mer.»

Quand le fils de Soumitrâ, délices de ses amis, eut connu la pensée

de Râma, il appela aussitôt le roi des Nishâdas avec le cocher

Soumantra, et se tint debout lui-même devant son frère. Ensuite,

après qu'ils eurent jeté les carquois sur leurs épaules, attaché

les épées à leurs flancs et pris les arcs dans leurs mains, les

deux Raghouides, accompagnés de Sîtâ, s'en allèrent donc vers la

Gangâ. Là, d'un air modeste, tournant les yeux vers le noble Râma:

«Que dois-je faire? dit le cocher, ses mains jointes, à l'auguste

jeune homme, bien instruit sur le devoir.»

«Retourne! lui repartit celui-ci; je n'ai que faire maintenant du

char: je m'en irai bien à pied dans la grande forêt.»

À la vue d'une barque amarrée au bord du fleuve, le prince

anachorète, qui désirait passer le Gange au plus vite, Râma dit ces

mots à Lakshmana: «Monte, tigre des hommes, monte dans ce bateau,

que voici bien à propos. Lève dans tes bras doucement et pose dans

la barque _ma chère_ pénitente Sîtâ.»

Lui sur-le-champ d'obéir à l'ordre que lui donnait son frère, et

d'exécuter cette tâche, qui ne lui était nullement désagréable:

il plaça d'abord la princesse de Mithila et monta ensuite de

lui-même dans l'esquif _amarré_. Après lui s'embarqua son frère

aîné, le magnanime ermite.

Alors, quand il eut salué d'un adieu Soumantra, Gouha et ses

ministres: «Entre dans ta barque, heureux nautonnier, dit le

Kakoutsthide au pilote; délie ce bateau et conduis-nous à l'autre

bord!»

À cet ordre, le chef de la barque fit traverser le Gange à ces deux

héroïques frères.

Quand ils ont abordé le rivage, ces deux princes magnanimes sortent

de la barque, et, d'une âme bien recueillie, ils adressent à la

Gangâ une humble adoration. Alors ce fléau des ennemis, ce héros,

de qui l'aspect ne montrait plus rien qui ne fût de l'anachorète,

se mit en route, les yeux noyés de larmes, avec son frère et son

épouse.

_Mais d'abord_ ce prince judicieux, voué au séjour des forêts, tint

ce langage au brave Lakshmana, douce joie de sa mère: «Marche en

avant, fils de Soumitrâ, et que Sîtâ vienne après; j'irai, moi,

par derrière, afin de protéger Sîtâ et toi! C'est aujourd'hui que

ma chère Vidéhaine connaîtra les maux d'une habitation au milieu

des bois: il faudra qu'elle supporte les sauvages concerts des

sangliers, des tigres et des lions!» Puis, tournant un dernier regard

vers cette plage, où se tenait encore Soumantra, nos deux frères,

l'arc en main, de marcher avec Sîtâ vers ces grandes forêts. Mais,

quand les enfants du roi se furent avancés jusqu'au point de

n'être plus visibles, Gouha et le cocher s'en retournèrent de là,

remportant avec eux leur amour.

Les trois nouveaux ascètes s'enfoncent dans la forêt immense; et,

promenant leur vue çà et là sur différentes portions de terre, sur

des régions délicieuses, sur des lieux qu'ils n'avaient pas encore

vus, ils arrivent au pays qui était leur but, cette contrée où

l'Yamounâ rencontre les saintes eaux de la Bhâgîrathî. Quand il

eut suivi longtemps un chemin sans péril et contemplé des arbres de

plusieurs essences, Râma dit à Lakshmana vers le temps où le soleil

commence à baisser un peu: «Vois, fils de Soumitrâ, vois, près du

saint confluent s'élever cette fumée, _comme le_ drapeau d'un feu

sacré: nous sommes, je pense, dans le voisinage d'un anachorète.

Sans doute, nous voici bientôt arrivés à l'endroit heureux où

l'Yamounâ mêle ses ondes au cours de la Gangâ: en effet, ce grand

bruit qui vient à nos oreilles ne peut naître que de ces deux

rivières, dont les vagues s'entrechoquent et se brisent. Ce ne peut

être que les anachorètes nés dans la forêt qui ont fendu ce bois

pour le feu du sacrifice; et voici différentes espèces d'arbres,

comme en en voit dans l'ermitage de Bharadwâdja.»

Quand ils eurent marché encore à leur aise un peu de temps, l'arc

en main, ils arrivèrent, accablés de fatigue, après le coucher de

l'astre qui donne le jour, à la sainte chaumière de Bharadwâdja.

Parvenu avec son frère à l'endroit où se cachait l'ermitage de

l'anachorète, le jeune Raghouide y pénétra, sans quitter ses armes,

effrayant les gazelles et les oiseaux endormis. Amené par le désir

de voir le solitaire à la porte même de son ermitage, le beau Râma

s'y arrêta avec son épouse et Lakshmana.

L'anachorète, averti que deux frères, Râma et Lakshmana, se

présentaient chez lui, fit introduire aussitôt les voyageurs dans

l'intérieur de son ermitage. Râma se prosterna, les mains jointes,

avec son épouse et son frère, aux pieds de l'éminent solitaire,

qui, assis devant son feu sacré, venait d'y consumer ses religieuses

oblations. L'anachorète, environné de pieux ermites, d'oiseaux

même et de gazelles accroupies autour de lui, accueillit avec honneur

l'arrivée du jeune prince et le félicita.

L'aîné des Raghouides se fit connaître au solitaire en ces termes:

«Nous sommes frères, et fils du roi Daçaratha; on nous appelle

Râma et Lakshmana. Mon épouse, que voici, est née dans le Vidéha;

c'est la vertueuse fille du roi Djanaka. Attachée fidèlement aux

pas de son époux, elle est venue avec moi dans cette forêt de la

pénitence.

«Ce frère chéri est plus jeune que moi; il est fils de Soumitrâ:

ferme dans les voeux qu'il a prononcés, _comme kshatrya_, il me suit

de soi-même dans ces bois, où m'exile mon père. Docile à sa

voix, je vais entrer dans la grande forêt; je marcherai là, saint

anachorète, sur les pas mêmes du devoir: les fruits et les racines y

feront toute ma nourriture.»

À ces mots du sage Kakoutsthide, l'anachorète vertueux comme la

vertu elle-même lui présenta l'eau, la terre et la corbeille de

l'arghya. Puis, quand il eut honoré ce fils de roi en lui offrant un

siége et l'eau pour laver, le solitaire invita son hôte à partager

son repas de racines et de fruits, lui, dont les fruits seuls étaient

la nourriture quotidienne. À son jeune compagnon assis, quand il eut

reçu de tels honneurs, Bharadwâdja tint alors ce langage assorti aux

_convenances, dont la politesse fait un_ devoir: «_Je remercie_

la bonne fortune, _qui_ t'a conduit, Râma, sain et sauf dans mon

ermitage: assurément! j'ai entendu parler de cet exil sans motif,

auquel ton père t'a condamné. Ce lieu solitaire et délicieux,

fils de Raghou, est l'endroit célèbre dans le monde par le saint

confluent de la Gangâ et de l'Yamounâ. Demeure ici avec moi, Râma,

si le pays te plaît: tout ce que tes yeux voient ici appartient en

commun aux habitants du bois consacré à la pénitence.»

Râma, joignant les mains, répondit à ces paroles de l'anachorète:

«Ce serait une faveur insigne pour moi, brahme vénéré, d'habiter

ici avec toi. Mais notre pays, ô le plus saint des pénitents, est

à la proximité de ces lieux; et mes parents viendraient, sans nul

doute, m'y visiter. Pour ce motif, je ne veux pas d'une habitation

ici; mais daigne m'indiquer un autre ermitage isolé dans la forêt

déserte, où je puisse habiter avec plaisir, sans trouble, ignoré

de mes parents, accompagné seulement de Lakshmana et de ma chaste

Vidéhaine.»

Il dit; à ce langage de Râma, le grand anachorète Bharadwâdja

réfléchit un instant avec recueillement et lui répondit en

ces termes: «À trois yodjanas d'ici, Râma, est une montagne,

fréquentée des ours, hantée par les singes et dont les échos

répètent les cris des golângoulas[15]. Cette retraite sainte,

fortunée, libérale en tous plaisirs, habitée par de grands sages

et semblable au mont Gandhamândana, est nommée le Tchitrakoûta: tu

peux demeurer là.

[Note 15: C'est-à-dire, _singes à queue de vache_.]

«Tant qu'un homme aperçoit les sommets du Tchitrakoûta, la

félicité ne cesse pas de lui sourire et toutes ses pensées lui

viennent de la vertu.»

Ensuite Râma, quand il eut mangé, se mit à raconter diverses

histoires, entremêlées avec celles de Bharadwâdja, et toute la

sainte nuit s'écoula ainsi. Quand elle fut passée, le noble exilé

récita la prière du matin et vint respectueusement s'incliner devant

le grand saint: «Râma, lui dit le solitaire, va d'ici en diligence

au mont Tchitrakoûta avec ton épouse et Lakshmana: tu habiteras ces

lieux en toute assurance.

«Dirige-toi vers cette montagne heureuse et bien charmante, dont les

échos répètent les chants des kokilas, des gallinules et des

paons, le bruit des gazelles et les cris de nombreux éléphants ivres

d'amour: puis, une fois arrivé dans cet ermitage, _occupe-toi d'y_

poser ton habitation.»

Leur ayant fait connaître le chemin, Bharadwâdja, salué par le

sage Râma, Lakshmana et Sîtâ, revint _dans son ermitage_. Quand

l'anachorète fut parti, Râma dit à Lakshmana: «L'intérêt, que

l'ermite prend à moi, fils de Soumitrâ, _est comme une eau limpide,

qui_ lave mes souillures.» Ainsi causant et marchant derrière

Sîtâ, les deux héros voués à la pénitence arrivent sur les bords

de la Kâlindi[16].

[Note 16: Un des noms donnés à l'Yamounâ.]

Là, quand ils ont réuni et lié ensemble des bois et des bambous

nés sur le rivage, Râma lui-même prend alors Sîtâ dans ses bras

et porte doucement sur le radeau cette chère enfant, tremblante comme

une liane. Elle une fois placée, Râma et son frère montent dans la

frêle embarcation.

Ce fut donc avec ce radeau qu'ils traversèrent l'Yamounâ, cette

rivière, fille du soleil, aux flots rapides, aux guirlandes de

vagues, aux bords inaccessibles par la masse épaisse des arbres

enfants de ses rivages.

Ils se remettent dans la route du Tchitrakoûta, bien résolus

d'y fixer leur habitation; ils s'avancent, pleins de vigueur et

d'agilité, en hommes de qui les vues sont arrêtées.

Peu de temps après, les voici qui entrent dans le bois du

Tchitrakoûta aux arbres variés, et Râma tient ce langage à Sîtâ:

«Sîtâ, ma _belle_ aux grands yeux, vois-tu, à la fin de la saison

froide, ces kinçoukas déjà fleuris et comme en feu, près du

fleuve, dont ils ceignent le front d'une guirlande? Vois encore, le

long de la Mandâkinî, cette forêt de karnikâras, tout illuminée

de ses fleurs splendides, flamboyantes et comme de l'or! Vois ces

bhallâtakas, ces vilvas, ces arbres à pain, ces plaqueminiers et

tous ces autres, dont les branches pendent sous le poids des fruits.

Il nous est possible, femme à la taille svelte, il nous est possible

de vivre ici avec des fruits: oh! bonheur! nous voici donc arrivés à

ce mont Tchitrakoûta, semblable au paradis!

«Vois, ma belle chérie, vois comme, sur les bords de la Mandâkinî,

la nature, au pied de chaque arbre, nous a jonché des lits brodés

avec une multitude de fleurs!»

Tandis qu'ils observaient ainsi les ravissants aspects du fleuve

Mandâkinî, ils arrivèrent au mont Tchitrakoûta, ombragé par

une variété infinie d'arbres en fleurs. À son pied solitaire,

environné d'eaux limpides, Râma et Lakshmana, les deux héroïques

frères, se construisent un ermitage.

Ils vont chercher au milieu du _bois suave comme un_ jardin et

rapportent de fortes branches, cassées par les éléphants. _Fichées

dans la terre et_ rattachées l'une à l'autre avec des lianes

épandues, _qui remplissent tous les intervalles_, elles se forment

bientôt sous leurs mains en deux huttes séparées. Ils couvrent

le toit avec les feuilles nombreuses des arbres. Lakshmana ensuite

nettoie les deux cases terminées; et la Vidéhaine à la taille

charmante les enduit elle-même d'argile. Alors, voyant son ermitage

édifié, Râma dit à Lakshmana:

«Apporte une gazelle, fils de Soumitrâ, et fais-la cuire, sans

tarder: je veux honorer les Dieux de l'ermitage avec ce banquet

sacré.»

À ces paroles de son frère, Lakshmana s'en fut tuer une gazelle

noire, la rapporta du bois, alluma du feu et fit cuire son gibier

parfaitement.

Ensuite Râma lui-même s'assit avec Lakshmana, son frère, et tous

deux se mirent à manger sur un plat net et pur, qu'ils se firent avec

des feuilles _verdoyantes_ le reste des choses offertes en sacrifice.

Sîtâ avait elle-même servi les mets devant son époux et son

beau-frère; puis, s'étant retirée seule à part, elle revint

enlever ce qui restait du festin. Dès ce moment, Râma goûta

délicieusement avec Lakshmana les charmes de l'habitation, qu'il

était venu demander à cette montagne sourcilleuse, embellie par

les guirlandes et les bouquets de fleurs les plus variées, au milieu

desquelles gazouillait un nombre infini d'oiseaux de toutes les

espèces.

* * * * *

Le cocher Soumantra mit assez peu de temps à traverser de nombreux

pays, et des fleuves, et des lacs, et des villages et des cités; il

arriva enfin avec sa tristesse, après la chute du jour, aux portes

d'Ayodhyâ, pleine d'un peuple sans joie. Tout bruit s'était alors

éteint parmi ses troupes désolées d'hommes et de femmes. Elle

semblait abandonnée, tant le silence était vide de son!

Aussitôt qu'ils virent arriver Soumantra, les habitants de courir à

_l'envi_ par centaines de mille derrière son véhicule _poudreux_, en

lui jetant cette question: «Où est Râma?»

«Ce magnanime, leur dit alors celui-ci, m'a congédié sur les bords

du Gange; et, quand il eut traversé le fleuve, je suis revenu à la

ville.»

À ces mots: «traversé le fleuve,» ils s'écrièrent, les yeux

baignés de larmes: «Oh! douleur!» et, continuant à gémir: «Nous

sommes frappés à mort!» disaient-ils. Alors Soumantra entendit

courir autour de lui ces mots proférés d'une bande à l'autre: «Il

faut qu'il n'ait pas de honte, cet homme, qui revient ici, après

qu'il a délaissé Râma au fond d'un bois! Comment pourrions-nous,

joyeux dans l'absence d'un prince, le plus noble des hommes, comment

pourrions-nous, sans avoir dépouillé toute pitié, goûter encore

le plaisir dans ces grandes fêtes, où l'on vient en foule de toutes

parts! Où sera désormais une chose agréable à ce peuple? Quelle

chose, d'où lui vienne un plaisir, peut-il maintenant désirer?»

Ainsi pensaient _les foules de_ ce peuple autour de Soumantra, qui

évitait de blesser personne _avec son char_. Il entendait aussi

les voix des femmes, qui, accourues à leurs fenêtres, disaient:

«Comment, ce malheureux! il est revenu, après avoir quitté Râma!»

Le cocher, navré de chagrin, avait recueilli dans sa route ces

paroles et d'autres mots semblables, quand il arriva au palais, où le

roi Daçaratha fixait sa résidence. Descendu promptement de son

char, il entra dans l'habitation royale aux sept enceintes, mais

dépouillée maintenant de son auguste splendeur et toute pleine d'une

cour noyée dans la douleur.

Le roi jeta un regard de ses yeux noyés de pleurs à Soumantra, qui

s'avançait les mains jointes, et fit ces questions au cocher tout

couvert encore de la poussière du char: «Où est allé Râma?

dis-moi, Soumantra! où va-t-il habiter? En quel lieu était ce digne

enfant de Raghou, quand il t'a quitté? Comment, élevé avec une

extrême délicatesse, mon fils pourra-t-il supporter de n'avoir que

le sol même pour unique siége? Ou comment dormira-t-il à _ciel nu_

dans un bois, ce fils du maître de la terre? Qu'est-ce que dit Râma

à la vive splendeur? Quelles paroles m'envoie Lakshmana? Que me

fait dire Sîtâ, cette femme vertueuse et dévouée à son époux?

Raconte-moi les haltes, les discours, les festins de Râma, sans rien

omettre et de la manière que tout s'est passé, depuis qu'il est

parti de ces lieux pour habiter les forêts.»

Ainsi invité par l'Indra des hommes, le cocher parla donc au roi,

mais d'une voix craintive et balbutiante. Il raconta les événements

depuis son départ de la ville jusqu'à son retour:

«Lorsque ces deux héros eurent disposé leurs cheveux en djatâ

et que, revêtus d'un habit fait simplement d'écorce, ils eurent

traversé le Gange, ils marchèrent, la face tournée vers le

confluent. Ensuite, ô mon roi, à l'instant où je m'en retournai,

voici que mes coursiers, émus jusqu'à verser eux-mêmes des larmes

et suivant Râma de leurs yeux, poussent des hennissements plaintifs.

«Quand j'eus présenté à ces deux fils de mon roi les paumes de

mes deux mains jointes et creusées en patère, je suis revenu ici,

prince, malgré moi, dans la crainte d'offenser ta majesté.

«Dans ces contrées, ô le plus noble des hommes, on voit les arbres

mêmes, avec toutes les feuilles, les bouquets de fleurs et

les pousses nouvelles, se faner, languissants d'affliction pour

l'infortune de Râma.--Les fleuves semblaient eux-mêmes pleurer

avec des eaux tristes et des ondes troublées: les étangs de lotus,

dépouillés de splendeur, n'offraient aux yeux que des fleurs toutes

fanées. Les volatiles et les quadrupèdes, immobiles, fixant les yeux

sur un seul point et plongés dans leurs sombres pensées, oubliaient

d'errer çà et là _sous les ombrages_; toute la forêt, comme en

deuil par les chagrins du magnanime, était sans gazouillement.

«Dans la ville, dans le royaume, entre les habitants de la cité,

parmi ceux des campagnes, je ne vois pas un être, ô mon roi, qui ne

s'afflige pour ton fils!

«Cette ville sans joie, sans travail, sans prières ni sacrifices,

cette ville, résonnante d'un bruit larmoyant et qui n'a plus d'autre

son que des sanglots ou des gémissements; ta cité, avec ses hommes

tristes, malades, consternés, avec les arbres fanés de ses jardins,

elle est sans aucun resplendissement depuis l'exil de Râma!»

Après qu'il eut écouté ces paroles touchantes et d'autres encore

de Soumantra, le monarque, saisi par une subite défaillance de son

esprit, tomba de son trône une seconde fois, semblable à un corps

d'où s'est retiré le souffle de la vie.--Mais, tandis que le prince

gémissait ainsi d'une façon touchante, et que, tombé de nouveau, il

gisait hors de lui-même sur la terre, la mère de Râma se plaignait

sur un ton plus déplorable encore, tout affaissée sous un poids

beaucoup plus lourd de chagrin et d'excessive douleur.

* * * * *

Aussitôt que Râma, le tigre des hommes, fut parti avec Lakshmana

pour les forêts, Daçaratha, ce roi si fortuné naguère, tomba dans

une grande infortune. Depuis l'exil de ses deux fils, ce monarque

semblable à Indra fut saisi par le malheur, comme l'obscurité

enveloppe le soleil au sein des cieux, à l'heure que vient une

éclipse. Le sixième jour qu'il pleurait ainsi Râma, ce monarque

fameux, étant réveillé au milieu de la nuit, se rappela une grande

faute, qu'il avait commise au temps passé.

À ce ressouvenir, il adressa la parole à Kâauçalyâ en ces termes:

«Si tu es réveillée, Kâauçalyâ, écoute mon discours avec

attention. Quand un homme a fait une action ou bonne ou mauvaise,

noble dame, il ne peut éviter d'en manger le fruit, que lui apporte

la succession du temps.--Quiconque, dans les commencements des choses,

n'en considère pas la pesanteur ou la légèreté, pour éviter le

mal et faire le bien, est appelé un enfant par les sages.

«Jadis, Kâauçalyâ, dans mon adolescence, imprudent jeune homme,

fier de mon habileté à toucher un but et vanté pour mon adresse à

percer d'un trait la bête que je voyais de l'oreille seulement,

il m'est arrivé de commettre une faute. C'est pourquoi mon action

coupable a mûri ce fruit de malheur, _que je recueille aujourd'hui_,

comme l'efficacité du poison est de tuer la vie dans l'être animé

qui en a bu la substance. _Mais_ cette mauvaise action des jours

passés, je l'ai commise par ignorance, de même qu'à son insu tel

homme boirait un poison.

«Je ne t'avais pas encore épousée, reine, et je n'étais encore

moi-même que l'héritier présomptif de la couronne: en ce temps, la

saison des pluies arrivée répandait la joie dans mon âme.

«En effet, le soleil, ayant brûlé de ses rayons la terre et ravi

au sol tous les sucs humides, las de parcourir les régions du nord,

était passé dans l'hémisphère hanté par les Mânes. On voyait des

nuages délicieux couvrir tous les points du ciel, et les grues, les

cygnes, les paons s'ébattre en des mouvements de joie. Cette arrivée

des nuages forçait toutes les rivières élargies à déverser leurs

flots d'une eau trouble et vaseuse par-dessus les chaussées trop

étroites. La terre, égayée par cette riche ondée, conçue au sein

des nuées, brillait sous sa verte parure de gazons nouveaux, où se

jouaient le paon et le coucou radié.

«Tandis que cette agréable saison marchait ainsi dans sa carrière,

j'attachai, dame bien faite, deux carquois sur mes épaules, et, mon

arc à la main, je m'en allai vers la rivière Çarayoû. J'arrivai

de cette manière sur les rives désertes de cette belle rivière, où

m'attirait le désir de tirer sur une bête, _sans la voir_, à son

bruit seul, grâces à ma grande habitude des exercices de l'arc. Là,

je me tenais caché dans les ténèbres, mon arc toujours bandé en

main, près de l'abreuvoir solitaire, où la soif amenait, pendant

la nuit, les quadrupèdes habitants des forêts. Là, dirigeant une

flèche du côté que j'avais entendu sortir le bruit, il m'arrivait

de tuer soit un buffle sauvage, soit un éléphant ou tel autre animal

venu au bord des eaux.

«Alors et comme il n'était rien que mes yeux pussent distinguer

entre les objets sensibles, j'entendis le son d'une cruche qui se

remplissait d'eau, bruit tout semblable même au barit que murmure un

éléphant. Moi aussitôt d'encocher à mon arc une flèche perçante,

bien empennée, et de l'envoyer rapidement, l'esprit aveuglé par le

Destin, sur le point d'où m'était venu ce bruit.

Le Râmâyana - tome premier Poème sanscrit de Valmiky · 第 11 / 26 段