ses royaumes et ses villes! moi, sauvant l'honneur de ta majesté,
j'irai dans les forêts cultiver la pénitence. Que cette terre,
à laquelle je renonce, Bharata la gouverne heureusement, dans ses
frontières paisibles, avec ses montagnes, avec ses villes, avec ses
forêts! qu'il en soit puissant monarque, comme tu l'as dit! Prince,
mon coeur n'aspire pas tant à vivre dans les plaisirs, dans la joie,
dans les grandeurs même, qu'à rester dans l'obéissance à tes
ordres: loin de toi cette douleur, que fait naître en ton âme ta
séparation d'avec moi!»
Ensuite le monarque, étouffé sous le poids de sa promesse, manda
son ministre Soumantra et lui donna cet ordre, accompagné de longs
et brûlants soupirs: «Que l'on prépare en diligence, pour servir de
cortége au digne enfant de Raghou, une armée nombreuse, divisée
en quatre corps, munie de ses flèches et revêtue de ses cuirasses.
Quelque richesse qui m'appartienne, quelque ressource même qui soit
affectée pour ma vie, que tout cela marche avec Râma, sans qu'on
en laisse rien ici! Que Bharata soit donc le roi dans cette ville
dépouillée de ses richesses, mais que le fortuné Râma voie tous
ses désirs comblés au fond même des bois!»
Tandis que Daçaratha parlait ainsi, la crainte s'empara de
Kêkéyî; sa figure même se fana, ses yeux rougirent de colère et
d'indignation, la fureur teignit son regard; et consternée, le visage
sans couleur, elle jeta ces mots d'une voix cassée au vieux monarque:
«Si tu ôtes ainsi la moelle du royaume que tu m'as donné avec une
foi perfide, comme une liqueur dont tu aurais bu l'essence, tu seras
un roi menteur!»
Le roi désolé, que la cruelle Kêkéyî frappait ainsi de nouveau
avec les flèches de sa voix, lui répliqua en ces termes: «Femme
inhumaine et justement blâmée par tous les hommes de bien, pourquoi
donc me piquer sans cesse avec l'aiguillon de tes paroles, moi qui
porte un fardeau si lourd et même insoutenable!»
À ces mots du roi, Kêkéyî, dans son horrible dessein, reprit avec
ce langage amer, que lui inspirait son génie malfaisant: «Jadis
Sagara, ton ancêtre, abandonna résolûment Asamandjas même,
son fils aîné; abandonne, à son exemple, toi, l'aîné de tes
Raghouides!»
«Ô honte!» s'écrie à ces mots le vieux monarque; et, cela dit,
il se met à songer, tout plein de confusion, en secouant un peu la
tête.
Alors un vieillard d'un grand sens, connu sous le nom de Siddhârtha
et qui jouissait de la plus haute estime auprès du _puissant_ roi,
s'approche de Kêkéyî et lui tient ce langage: «Reine, apprends de
moi, qui vais t'en raconter la cause, pourquoi jadis Asamandjas fut
rejeté par Sagara, le maître de la terre. Il est sûr que, poussé
d'un naturel méchant, Asamandjas saisissait au cou les jeunes enfants
des citadins et les jetait dans les flots de la Çarayoû: voilà,
_reine_, le fait tel qu'il nous fut donné par la tradition. En
butte à ses vexations: «Dominateur de la terre, choisis, dirent au
monarque les citadins irrités, choisis entre abandonner Asamandjas
seul ou bien nous tous!»
«Pour quel motif?» reprit cet auguste souverain. À ces mots,
les citoyens de lui répondre avec colère: «Poussé d'un naturel
méchant, ton fils prend à la gorge nos jeunes enfants et les jette
eux-mêmes, tout criant, aux flots de la Çarayoû!»
«Quand il eut recueilli d'eux cette plainte, le roi Sagara, qui
voulait complaire aux habitants de la ville, dégrada son fils et
le bannit de sa présence. C'est ainsi que le magnanime Sagara dut
renoncer à un fils sans conduite; mais ce monarque-ci, quelle raison
a-t-il de chasser Râma, un fils plein de vertus?»
Il dit; à ces paroles de Siddhârtha, le roi Daçaratha, d'une voix,
que troublait sa douleur, tint à Kêkéyî ce langage: «Je renonce
à mon trône et même aux plaisirs, je vais en personne accompagner
Râma; toi, ignoble femme, jouis à ton aise et longtemps de cette
couronne avec _ton_ Bharata!»
Ensuite, Kêkéyî apporta de ses mains les habits d'écorce, et,
s'adressant au fils de Kâauçalyâ: «Revêts-toi!» lui dit cette
femme sans pudeur dans l'assemblée des hommes.
Aussitôt le jeune prince, ayant quitté ses vêtements du plus fin
tissu, endossa les habits d'anachorète, qu'il prit aux mains de
Kêkéyî. Après lui, de la même manière, le héros Lakshmana,
dépouillant son resplendissant costume, s'habilla avec cette écorce
vile sous les yeux de son père.
À l'aspect de ces enveloppes grossières, que lui présentait
Kêkéyî, afin qu'elle s'en revêtit elle-même, au lieu de cette
robe de soie jaune, dont elle était gracieusement parée, la fille
du roi Djanaka rougit de confusion, et, réfugiée à côté de son
époux, cette femme au charmant visage les reçut, toute tremblante
comme une gazelle qui se voit emprisonnée dans un filet.
Quand Sîtâ eut pris ces vêtements d'écorce avec des yeux voilés
par ses larmes, elle dit à son mari, semblable au roi des Gandharvas:
«Comment faut-il m'y prendre, noble époux, dis! pour attacher autour
de moi ces vêtements d'écorce?»
À ces mots, elle jeta sur ses épaules une partie de l'habillement.
La princesse de Mithila prit ensuite la seconde et se mit à songer,
car la jolie reine était encore inhabile à revêtir, comme il
fallait, un habit d'anachorète. Quand elles virent habillée de cette
écorce vile, comme une _mendiante_ sans appui, celle qui avait pour
appui un tel époux, toutes les femmes de pousser simultanément des
cris, et même: «Ô honte! disaient-elles à l'envi; honte! oh! la
honte!» À peine le roi eut-il entendu ses femmes crier: «Honte! oh!
la honte!» toute sa foi dans la vie, toute sa foi dans le bonheur en
fut complètement brisée par la douleur.
Le vieux rejeton d'Ikshwâkou poussa un brûlant soupir et dit à son
épouse: «Femme cruelle, toi, qui marches dans les voies du péché,
la grâce que tu m'as demandée, c'est que Râma seul fût exilé, et
non le fils de Soumitrâ, et non la fille du roi Djanaka.
«Pour quelle raison, ô toi, de qui la vue est sinistre et la
conduite pleine d'iniquité, leur donnes-tu à tous les deux ces
vêtements d'écorce, mauvaise et criminelle femme, opprobre de ta
famille? Sîtâ ne mérite point, Kêkéyî, ces habits tissus avec
l'écorce et l'herbe sauvage!»
À son père, assis dans le trône, d'où il venait de parler ainsi,
Râma, la tête inclinée, adressa les paroles suivantes, impatient de
partir aussitôt pour les forêts: «O roi, versé dans la science
de nos devoirs, Kâauçalyâ, ma mère, cette femme inébranlablement
dévouée à toi, livrée tout entière à la pénitence, d'un naturel
généreux et d'un âge avancé, est profondément submergée, par
cette inattendue séparation d'avec moi, dans une mer de tristesse.
L'infortunée, elle mérite que tu étendes sur elle, pour la
consoler, _ta plus haute_ considération. Daigne, par amitié pour
moi, daigne toujours la couvrir tellement de tes yeux, roi puissant,
que, défendue par toi, son protecteur _légal_, elle n'ait point à
subir de persécutions.»
À l'aspect de ces habits d'anachorète, que Râma portait déjà en
lui parlant ainsi, le monarque se mit à gémir et pleurer avec toutes
ses femmes.
«Peut-être ai-je ravi autrefois des enfants chéris à des pères
affectionnés, dit-il, puisque je suis fatalement séparé de toi, mon
fils, dans mon excessive infortune! Les êtres animés ne peuvent donc
mourir, ô mon ami, avant l'heure fixée par le Destin, puisque la
mort ne m'entraîne pas en ce moment, où je me sépare de toi!»
À ces mots, le roi s'affaissa sur la terre et tomba dans
l'évanouissement.
Kâauçalyâ baisa tendrement Sîtâ sur le front et dit ces mots à
Râma: «Il te faut, ô toi, qui donnes l'honneur, il te faut rester,
sans cesse, fils de Raghou, aux côtés de Sîtâ et de Lakshmana, ce
héros, qui t'est _si_ dévoué. Il te faut en outre apporter la plus
grande attention au milieu de ces arbres nombreux, dont les forêts
sont couvertes.»
Râma, les mains jointes, s'approcha d'elle, et, se tenant au milieu
des épouses du roi, il tint à sa mère ce langage dicté par le
devoir, lui, pour qui le devoir n'était pas une science ignorée:
«Pourquoi me donnes-tu ce conseil, mère, à l'égard de Sîtâ?
«Lakshmana est mon bras droit; et la princesse de Mithila, mon ombre.
En effet, il m'est aussi impossible de quitter Sîtâ, qu'au sage
d'abandonner sa gloire! Quand je tiens mes flèches et mon arc en
main, d'où peut venir un danger pour moi? _D'aucun être_, pas même
de Çatakratou, le seigneur des trois mondes! Bonne mère, ne sois
pas affligée! obéis à mon père! La fin de cet exil au milieu des
forêts doit arriver pour moi sous une étoile heureuse!»
Après ce discours, dont le geste accompagnait la matière, il se leva
et vit les trois cent cinquante épouses du roi. Lui, alors même, le
devoir en personne, il s'approcha, les mains jointes, de ses nobles
mères, et, courbant la tête avec modestie, leur tint ce langage:
«Je vous adresse à toutes mes adieux. Si jamais, soit inattention,
soit ignorance, j'ai commis une offense à l'égard de vous,
moi-même, à cette heure, je vous en demande humblement pardon.»
Alors et tandis que le héros né de Raghou tenait ce langage, toutes
ces épouses du roi éclatèrent dans une grande lamentation, comme
de plaintives ardées. En ce moment, le palais du roi Daçaratha, qui
résonnait auparavant des seuls concerts de la flûte, des tambourins
et des panavas, retentit de sanglots, de gémissements et de tous les
sons perçants, qui jaillissent du malheur.
Ensuite Lakshmana embrassa les pieds de Soumitrâ, qui, voyant son
fils prosterné à ses genoux, lui donna sur le front un baiser
d'amour, le serra étroitement dans ses bras et lui tint elle-même ce
discours:
«Il est _cinq devoirs_, bien dignes de votre famille: ce sont la
défense d'un frère aîné, l'aumône, le sacrifice, la pénitence
et l'abandon héroïque de la vie dans les combats. Pense que Râma,
c'est Daçaratha; pense que la fille du roi Djanaka, c'est moi-même;
pense que la forêt, c'est Ayodhyâ; et maintenant va, mon fils, à ta
volonté!»
Ensuite, s'approchant d'un air modeste et les mains jointes, comme on
voit Mâtali s'avancer vers Indra, _son maître_: «Honneur à toi,
fils du roi! dit Soumantra au digne rejeton de Kakoutstha: c'est toi
qu'attend ce grand char attelé.
«Je vais te conduire avec lui où tu as l'envie d'aller.»
À ces nobles paroles du cocher, Râma, accompagné de son épouse,
_se prépare à_ monter dans ce char magnifique avec Lakshmana.
Il déposa lui-même sur le fond du char les différentes espèces
d'armes, les deux carquois, les deux cuirasses, la bêche et le
panier. Cela fait, et sur l'ordre qu'il en reçut du jeune banni, le
cocher du roi y plaça encore une cruche de terre.
Soumantra les fit monter et monta lui-même derrière ces _nobles
compagnons d'exil_. Ensuite, ayant jeté le regard d'une âme
consternée sur les deux frères assis auprès de la _belle jeune_
femme, le troisième avec eux, Soumantra de fouetter ses chevaux, sur
le commandement, que Râma en donna lui-même au cocher.
«Hélas! Râma!» s'écriaient de tous côtés les foules du peuple.
«Retiens les chevaux, cocher!... Va lentement! disaient-ils: nous
désirons voir la face du magnanime Râma, ce visage aimable comme la
lune.
«Notre seigneur, aux yeux de qui le devoir est préférable à tout,
s'en va pour un lointain voyage: quand le reverrons-nous enfin revenu
des routes sauvages de la forêt? La mère de Râma a donc un coeur
de fer; il est donc joint solidement, puisqu'il ne s'est pas brisé,
quand elle a vu partir son fils bien-aimé pour l'habitation des
forêts! Seule, elle a fait acte de vertu, cette jeune Vidéhaine à
la taille menue, qui s'attache aux pas de son époux comme l'ombre
suit le corps. Et toi aussi, Lakshmana, tu es heureux, _car_ tu
satisfais à la vertu, toi, qui suis par dévouement ce frère aîné,
que tu aimes, sur la route, où l'entraîne l'amour de son devoir.»
Dans ce moment, Râma, voyant son père, qui, environné de ses
femmes, le suivait à pied, en proie à la douleur, et gémissait
à chaque pas avec la reine Kâauçalyâ, il ne put, l'infortuné!
soutenir un tel spectacle, enchaîné, comme il était, dans les
noeuds de son devoir. Quand il vit son père et sa mère aller ainsi
à pied, courbés sous le chagrin, eux, à qui le bonheur seul était
dû, il se mit à presser le cocher: «Avance! dit-il; avance!» Il ne
put, comme un éléphant que l'aiguillon tourmente, supporter de voir
ces deux chers vieillards enveloppés ainsi par la douleur.
«Hâ! mon fils Râma!... Hâ! Sîtâ!... Hâ! hâ! Lakshmana! tourne
les yeux vers moi!» C'est en jetant ces lamentations, que le roi et
la reine couraient après le char.
«Arrête! arrête!» criait le vieux monarque; «Marche!» disait au
cocher le jeune Raghouide. La position de Soumantra était alors celle
d'un homme entre la terre et le ciel, _qui ne sait trop s'il doit
monter ou descendre_. «Quand tu seras de retour chez le roi, tu lui
diras: «Je n'avais pas entendu. Cocher, prolonger la douleur, c'est
la rendre plus cruelle.» Ainsi Râma parlait à Soumantra.
Aussitôt que celui-ci, l'âme toute contristée, eut connu la pensée
du jeune prince, il tourna ses mains jointes vers le vieux monarque et
poussa les chevaux.
* * * * *
Le roi, chef de la race d'Ikshwâkou, ne détourna point ses yeux,
tant qu'il put encore apercevoir la forme _vague_ de ce fils qui
marchait vers son exil.
Aussi longtemps que le roi vit de ses yeux ce fils bien-aimé, il
supprima en quelque sorte dans son esprit la distance lointaine jetée
entre eux. Tant qu'il fut possible au roi de le voir, ses yeux, dont
le regard suivait ce fils, non moins vertueux que bien-aimé, ses
yeux, marchèrent _comme_ pas à pas avec lui. Mais, quand le roi,
maître du globe, eut cessé de voir son Râma, alors, pâle et navré
de chagrin, il tomba sur la terre.
Kâauçalyâ tout émue accourut à sa droite, et Kêkéyî vint
à gauche, toute pleine de sa tendresse _satisfaite_ pour son fils
Bharata. Ce roi, doué parfaitement de conduite, de justice et de
modestie, adressant un regard à cette Kêkéyî, opiniâtre dans
sa mauvaise pensée, lui parla en ces termes: «Kêkéyî, ne touche
point à mon corps, toi, qui marches dans les voies du péché; car je
ne veux plus que tu offres jamais ta vue à mes yeux; je ne vois plus
en toi mon épouse!
«Si Bharata devient célèbre, quand il aura fait passer ainsi
le royaume dans ses mains, que mon ombre ne goûte jamais aux dons
funèbres qu'il viendra m'offrir devant ma tombe!»
Dans ce moment la reine Kâauçalyâ, en proie elle-même à sa
douleur, aida le vieux roi, souillé de poussière, à se lever et lui
fit reprendre le chemin de son palais.
Le monarque, accompagné de sa tristesse, dit alors ces paroles: «Que
l'on me conduise au plus tôt dans l'appartement de Kâauçalyâ,
mère de _mon fils_ Râma!»
À ces mots, ceux qui avaient la surveillance des portes mènent le
roi dans la chambre de Kâauçalyâ; et là, à peine entré, il monta
sur la couche, où la douleur agita son âme. Là encore il se lamenta
pitoyablement à haute voix, désolé, torturé de chagrin et levant
ses bras au ciel: «Hélas! disait-il; hélas! enfant de Raghou, tu
m'abandonnes!... Heureux vivront alors ces hommes favorisés, qui te
verront, mon fils, revenu des bois, à la fin du temps fixé par ton
arrêt! mais, _hélas_! moi, je ne te verrai pas!...
«Bonne Kâauçalyâ, touche-moi de ta main; car ma vue a suivi Râma,
et n'est pas revenue encore à l'instant même.»
La reine jeta les yeux sur le monarque, abattu dans ce lit, d'où sa
pensée ne cessait de suivre _son bien-aimé_ Râma: elle entra dans
cette couche, _près de son époux_, elle, de qui la douleur avait
tourmenté les formes, et, poussant de longs soupirs, elle éclata en
lamentations d'une manière pitoyable.
* * * * *
Les hommes les plus affectionnés à Râma suivirent ce héros, qui,
magnanime et fort comme la vérité, s'avançait vers les bois qu'il
devait habiter. Quand le monarque tout-puissant retourna sur ses pas
avec la foule de ses amis, ceux-là n'étaient point revenus; ils
continuèrent d'accompagner Râma dans sa route.
Râma, le devoir en personne, promenant sur eux ses regards et buvant
de ses yeux, pour ainsi dire, l'amour de ces fidèles sujets, Râma
leur tint ce langage, comme si tous ils eussent été ses propres
fils: «Faites maintenant reposer entièrement sur la tête de
Bharata, pour l'amour de moi, habitants d'Ayodhyâ, l'attachement et
l'estime que vous avez mis en ma personne. Dans un âge où l'on est
encore enfant, il est avancé dans la science; il est toujours aimable
à ses amis, il est plein de courage, il est audacieux même, et
cependant sa bouche n'a pour tous que des mots agréables.»
Ces peuples des villes et des campagnes, malheureux et baignés de
larmes, Râma, avec le fils de Soumitrâ, les entraînait derrière
lui, enchaînés par ses vertus.
Ensuite le noble prince, ayant décidé qu'on ferait une halte sur
le rivage de la Tamasâ, porta ses regards sur la rivière et dit
ces paroles au fils de Soumitrâ: «Voici près d'arriver, mon
beau Lakshmana, la première nuit de notre habitation au milieu
des forêts. Que la félicité descende sur toi! Ne veuille pas te
désoler! Vois! partout les forêts vides pleurent, pour ainsi dire,
abandonnées par les oiseaux et les gazelles, retirés dans leurs
noires demeures. Fils de Soumitrâ, demeurons cette nuit où nous
sommes avec ceux qui nous suivent. En effet, ce lieu-ci me plaît dans
ses différentes espèces de fruits sauvages.»
Après ces mots adressés au Soumitride, le noble exilé dit à
Soumantra même: «Soigne tes chevaux, mon ami, sans rien négliger.»
Le cocher du roi arrêta donc le char en ce moment où le soleil
arrivait à son couchant; et, quand il eut donné à ses coursiers une
abondante nourriture, il s'assit vis-à-vis et tout près d'eux.
Ensuite, après qu'il eut récité la prière fortunée du soir, le
noble conducteur, voyant la nuit toute venue, prépara de ses mains,
aidé par le fils de Soumitrâ, la couche même de Râma. Alors, quand
celui-ci eut souhaité une heureuse nuit à Lakshmana, il se coucha
avec son épouse dans ce lit fait avec la feuille des arbres, au bord
de la rivière.
Ce fut donc ainsi que, parvenu sur les rives de la Tamasâ, qui voit
les troupeaux et les génisses troubler ses limpides tîrthas, Râma
fit halte là cette nuit avec les sujets de son père. Mais, s'étant
levé au milieu de la nuit et les ayant vus tous endormis, il dit à
son frère, distingué par des signes heureux: «Vois, mon frère, ces
habitants de la ville, sans nul souci de leurs maisons, n'ayant que
nous à coeur uniquement, vois-les dormir au pied des arbres aussi
tranquillement que sous leurs toits.
«Nous donc, pendant qu'ils dorment, montons vite dans le char
et gagnons par cette route le bois des mortifications. Ainsi les
habitants de la ville fondée par Ikshwâkou n'iront pas maintenant
plus loin, et ces hommes si dévoués à moi ne seront plus réduits
à chercher un lit au pied des arbres.»
Aussitôt Lakshmana répondit à son frère, qui était là devant
ses yeux comme le devoir même incarné: «J'approuve ton avis, héros
plein de sagesse; montons sans délai sur le char!»
Ensuite Râma dit au cocher: «Monte sur ton siége, conducteur du
char, et pousse rapidement vers le nord tes excellents coursiers!
Quand tu auras marché quelque temps au pas de course, ramène ton
char, le front droit au midi, et mets dans les mouvements une telle
attention, que les traces du retour ne décèlent pas aux habitants du
notre cité le chemin par où je vais m'échapper.»
À ces mots du prince, le cocher à l'instant d'exécuter son ordre,
il _alla_, revint et présenta son léger véhicule au vaillant Râma.
Celui-ci monta lestement sur le char avec ses deux compagnons
_d'exil_, et se hâta de traverser la Tamasâ. Quand le héros aux
longs bras fut arrivé sur l'autre bord de cette rivière, dont les
tourbillons agitent la surface, il suivit le cours de l'eau dans
une route belle, heureuse, sans obstacle, sans péril et d'un aspect
délicieux. Ensuite, quand ces habitants de la grande cité, s'étant
réveillés à la fin de la nuit, virent les traces qui annonçaient
le retour du char à la ville: «Le fils du roi, pensèrent-ils, a
repris le chemin d'Ayodhyâ;» et, cette observation faite, ils s'en
revinrent eux-mêmes à la ville.
Ensuite, le héros né de Raghou vit la Gangâ, nommée aussi la
Bhâgîrathî, appelée encore la Tripathagâ, ce fleuve céleste,
très-pur, aux ondes froides, non embarrassées de vallisnéries, dont
les flots nourrissent les marsouins, les crocodiles, les dauphins,
dont les rives, hantées par les éléphants, sont peuplées de
cygnes et de grues indiennes; la Gangâ, qui doit sa naissance au mont
Himâlaya, dont les abords sont habités par des saints, dont les eaux
purifient tout ce qu'elles touchent et qui est comme l'échelle par
où l'on atteint de la terre aux portes du ciel.
Râma, l'homme au grand char de guerre, ayant promené ses regards
sur les ondes aux vagues tourbillonnantes, dit à Soumantra: «Faisons
halte ici aujourd'hui. En effet, voici, _pour nous abriter_, non loin
du fleuve, un arbre ingoudi très-haut, tout couvert de fleurs et
de jeunes pousses: demeurons _cette nuit_ ici même, conducteur!»
«Bien!» lui répondent Lakshmana et Soumantra, qui aussitôt fait
avancer les chevaux près de l'arbre ingoudi. Alors ce digne rejeton
d'Ikshwâkou, Râma, s'étant approché de cet arbre délicieux,
descendit du char avec son épouse et son frère. Dans ce moment
Soumantra, qui avait mis pied à terre lui-même et dételé ses
excellents coursiers, joignit ses mains et s'avança vers le noble
Raghouide, arrivé déjà au pied de l'arbre.
«Ici habite un ami bien-aimé de Râma, _lui dit-il_, un prince
équitable, de qui la bouche est l'organe de la vérité, ce roi des
Nishâdas, qui a nom Gouha aux longs bras. À la nouvelle que Râma,
le tigre des hommes, était venu dans sa contrée, ce monarque est
accouru à ta rencontre avec ses vieillards, ses ministres et ses
parents.»
Après ces mots de son cocher, comme il vit de loin Gouha qui
s'avançait, Râma avec le fils de Soumitrâ se hâta de joindre le
roi des Nishâdas. Quand il eut embrassé le malheureux exilé: «Que
ma ville te soit comme Ayodhyâ! Que veux-tu, lui dit Gouha, que je
fasse pour toi?»
À ces paroles de Gouha, le noble Raghouide répondit ainsi: «Il ne
manque rien à l'accueil et aux honneurs que nous avons reçus de ta
majesté.»
Puis, quand il eut baisé tendrement au front ce monarque venu à
pied, quand il eut serré Gouha dans ses bras d'une rondeur exquise,
Râma lui tint ce langage:
«Je refuse tout ce que ton amitié fit apporter ici, quelle qu'en
soit la chose; car je ne suis plus dans une condition où je puisse
recevoir des présents. Sache que je porte le vêtement d'écorce et
l'habit tissu d'herbes, que les fruits sont avec les racines toute
ma nourriture et le devoir toute ma pensée; que je suis un ascète
_enfin_ et que les choses des bois sont les seuls objets permis à mes
sens. J'ai besoin d'herbe pour mes chevaux; il ne me faut rien autre
chose: avec cela seul, ta majesté m'aura bien traité.--Car c'est
l'attelage favori du roi Daçaratha, mon père: aussi tiendrai-je
comme un honneur fait à moi les bons soins donnés à ses nobles
coursiers.»
Aussitôt Gouha de jeter lui-même cet ordre à ses gens: «Qu'on se
hâte d'apporter aux chevaux de l'herbe et de l'eau!»
Râma, vêtu de ses habits tissus d'écorce, récita la prière
usitée au coucher du soleil et prit seulement un peu d'eau, que
Lakshmana lui apporta de soi-même. Puis, quand celui-ci eut lavé les
pieds du noble ermite, couché sur la terre avec son épouse, il vint
à la souche de l'arbre et s'y tint debout à côté d'eux.
La nuit alors, bien qu'il fût ainsi couché _sur la dure_, coula
doucement pour cet illustre, ce sage, ce magnanime fils du roi
Daçaratha, qui n'avait pas encore senti la misère et n'avait goûté
de la vie que ses plaisirs.
Gouha adressa, consumé par la douleur, ces mots à Lakshmana, qui
veillait, sans fermer l'oeil un instant, sur le sommeil de son frère:
«Ami, c'est pour toi que fut préparé ce lit commode; délasse bien
cette nuit, fils de roi, délasse bien tes membres dans cette couche!
«Tous ces gens sont accoutumés aux fatigues, mais toi, as-tu goûté
de la vie autre chose que ses douceurs! Laisse-moi veiller cette nuit
à la garde du _généreux_ Kakoutsthide. Certes! il n'y a pas d'homme
sur la terre, qui me soit plus cher que Râma: fie-toi donc à cela
en toute assurance; je le jure à toi, héros, je le jure par la
vérité!»