À l'aspect de son époux, cette reine à la taille si gracieuse alla

au-devant, le salua et se mit à son côté; mais, remarquant alors

son visage triste, où se laissait entrevoir la douleur cachée dans

son âme: «Qu'est-ce, Râma? fit-elle anxieuse et tremblante. Les

brahmes, versés dans ces connaissances, t'auraient-ils annoncé que

la planète de Vrihaspati opère à cette heure sa conjonction avec

l'astérisme Poushya, _influence sinistre_, qui afflige ton esprit?

Couvert du parasol, zébré de cent raies et tel que l'orbe entier de

la lune, pourquoi ne vois-je pas briller sous lui ton charmant visage?

Ô toi, de qui les beaux yeux ressemblent aux pétales des lotus,

pourquoi ne vois-je pas le chasse-mouche et l'éventail récréer ton

visage, qui égale en splendeur le disque plein de l'astre des nuits?

Dis-moi, noble sang de Raghou, pourquoi n'entends-je pas les poëtes,

les bardes officiels et les panégyristes à la voix éloquente te

chanter, à cette heure de ton sacre, comme le roi de la jeunesse?

Pourquoi les brahmes, qui ont abordé à la rive ultérieure _dans

l'étude sainte_ des Védas, ne versent-ils pas sur ton front du miel

et du lait caillé, suivant les rites, pour donner à ce _noble_ front

la consécration royale?

«Pourquoi ne vois-je pas maintenant s'avancer derrière toi, dans

la pompe du sacre, un éléphant, le plus grand de tous, marqué de

signes heureux, et versant par trois canaux une sueur d'amour sur

les tempes? Pourquoi enfin, devant toi, ne vois-je marcher, _nous_

apportant la fortune et la victoire, un coursier _d'une beauté_

non pareille, au blanc pelage, au corps doué richement de signes

prospères?»

À ces mots, par lesquels Sîtâ exprimait l'incertitude inquiète de

son esprit, le fils de Kâauçalyâ répondit en ces termes avec une

fermeté qu'il puisait dans la profondeur de son âme: «Toi, qui es

née dans une famille de rois saints; toi, à qui le devoir est si

bien connu; toi, de qui la parole est celle de la vérité, arme-toi

de fermeté, noble Mithilienne, pour entendre ce langage de moi.

Jadis, le roi Daçaratha, sincère dans ses promesses, accorda deux

grâces à Kêkéyî, en reconnaissance de quelque service. Sommé

tout à coup d'acquitter sa parole aujourd'hui, que tout est disposé

en vue de mon sacre, comme héritier de la couronne, mon père

s'est libéré en homme qui sait le devoir. Il faut que j'habite, ma

bien-aimée, quatorze années dans les bois; mais Bharata doit rester

dans Ayodhyâ et porter ce même temps la couronne. Près de m'en

aller dans les bois déserts, je viens ici te voir, ô femme comblée

d'éloges: je t'offre mes adieux: prends ton appui sur ta fermeté et

veuille bien me donner congé.

«Mets-toi jusqu'à mon retour sous la garde de ton beau-père et

de ta belle-mère; accomplis envers eux les devoirs de la plus

respectueuse obéissance; et que jamais le ressentiment de mon exil

ne te pousse, noble dame, à risquer mon éloge en face de Bharata.

En effet, ceux qu'enivre l'orgueil du pouvoir ne peuvent supporter les

éloges donnés aux vertus d'autrui: ne loue donc pas mes qualités en

présence de Bharata. Désirant conserver sa vérité à la parole

de mon père, j'irai, suivant son ordre, aujourd'hui même dans les

forêts: ainsi, fais-toi un coeur inébranlable! Quand je serai parti,

noble dame, pour les bois chéris des anachorètes, sache te plaire,

ô ma bien-aimée, dans les abstinences et la dévotion.

«Tu dois, chère Sîtâ, pour l'amour de moi, obéir d'un coeur sans

partage à ma _bonne_ mère, accablée sous le poids de la vieillesse

et par la douleur de mon exil.»

Il dit; à ce langage désagréable à son oreille, Sîtâ aux paroles

toujours aimables répondit en ces termes, jetés comme un reproche

à son époux: «Un père, une mère, un fils, un frère, un parent

quelconque mange seul, ô mon noble époux, dans ce monde et dans

l'autre vie, le fruit né des oeuvres, qui sont propres à lui-même.

Un père n'obtient pas la récompense ou le châtiment par les

mérites de son fils, ni un fils par les mérites de son père;

chacun d'eux engendre par ses actions propres le bien ou le mal pour

lui-même, _sans partage avec un autre_. Seule, l'épouse dévouée à

son mari obtient de goûter au bonheur mérité par son époux; je

te suivrai donc en tous lieux où tu iras. Séparée de toi, je ne

voudrais pas habiter dans le ciel même: je te le jure, noble enfant

de Raghou, par ton amour et ta vie! Tu es mon seigneur, mon gourou,

ma route, ma divinité même; j'irai donc avec toi: c'est là ma

résolution dernière. Si tu as _tant de_ hâte pour aller dans la

forêt épineuse, impraticable, j'y marcherai devant toi, brisant _de

mes pieds, afin de t'ouvrir un passage_, les grandes herbes et les

épines. Pour une femme de bien, ce n'est pas un père, un fils, ni

une mère, ni un ami, ni son âme à elle-même, qui est la route

à suivre: non! son époux est sa voix suprême! Ne m'envie pas ce

_bonheur_; jette loin de toi cette pensée jalouse, comme l'eau qui

reste au _fond du vase_ après que l'on a bu: _emmène-moi_, héros,

emmène-moi sans défiance: il n'est rien en moi qui sente la

méchanceté. L'asile inaccessible de tes pieds, mon seigneur, est, à

mes yeux, préférable aux palais, aux châteaux, à la cour des rois,

aux chars de nos Dieux, _que dis-je_? au ciel même. Accorde-moi

cette faveur: que j'aille, accompagnée de toi, au milieu de ces bois

fréquentés seulement par des lions, des éléphants, des tigres, des

sangliers et des ours! J'habiterai avec bonheur au milieu des bois,

heureuse d'y trouver un asile sous tes pieds, aussi contente d'y

couler mes jours avec toi, que dans les palais du _bienheureux_ Indra.

«J'emprunterai, comme toi, ma seule nourriture aux fruits et aux

racines; je ne serai d'aucune manière un fardeau incommode pour toi

dans les forêts. Je désire habiter dans la joie ces forêts avec

toi, au milieu de ces régions ombragées, délicieuses, embaumées

par les senteurs des fleurs diverses. Là, plusieurs milliers mêmes

d'années écoulées près de toi sembleraient à mon âme n'avoir

duré qu'un seul jour. Le paradis sans toi me serait un séjour

odieux, et l'enfer même avec toi ne peut m'être qu'un ciel

préféré.»

À ces paroles de son épouse chère et dévouée, Râma fit

cette réponse, lui exposant les nombreuses misères attachées à

l'habitation au milieu des forêts: «Sîtâ, ton origine est de la

plus haute noblesse, le devoir est une science que tu possèdes _à

fond_, tu ceins la renommée _comme un diadème_: partant, il te sied

d'écouter et de suivre ma parole. Je laisse mon âme ici en toi, et

j'irai de corps seulement au milieu des bois, obéissant, malgré moi,

à l'ordre émané de mon père.

«Moi, qui sais les dangers bien terribles des bois, je ne me sens pas

la force de t'y mener, par compassion même pour toi.

«Dans le bois repairent les tigres, qui déchirent les hommes,

conduits _par le sort_ dans leur voisinage: on est à cause d'eux en

des transes continuelles, ce qui fait du bois, mon amie, une chose

affreuse!

«Dans le bois circulent de nombreux éléphants, aux joues inondées

par la sueur de rut; ils _vous_ attaquent et _vous_ tuent; ce qui fait

du bois, mon amie, une chose affreuse!

«On y trouve les deux points extrêmes de la chaleur et du froid, la

faim et la soif, les dangers sous mille formes; ce qui fait du bois,

mon amie, une chose affreuse!

«Les serpents et toutes les espèces de reptiles errent dans la

forêt impénétrable au milieu des scorpions aux subtils venins; ce

qui fait du bois, mon amie, une chose affreuse!

«On rencontre dans les sentiers du bois, tantôt errants d'une marche

tortueuse, comme les sinuosités d'une rivière, tantôt couchés dans

les creux de la terre, une foule de serpents, dont le souffle et

même le regard exhalent un poison mortel. Il faut traverser là des

fleuves, dont l'approche est difficile, profonds, larges, vaseux,

infestés par de longs crocodiles.

«C'est toujours sur un lit de feuilles ou sur un lit d'herbes,

couches incommodes, que l'on a préparées de ses mains, sur le

sein même de la terre, ô femme _si_ délicate, que l'on cherche le

sommeil dans la forêt déserte. On y mange pour seule nourriture des

jujubes sauvages, les fruits de l'ingüa ou du myrobolan emblic,

ceux du cyâmâka[13], le riz né sans culture ou le fruit amer du

tiktaka[14] à la saveur astringente. Et puis, quand on n'a pas fait

provision de racines et de fruits sauvages dans les forêts, il arrive

que les anachorètes de leurs solitudes s'y trouvent réduits à

passer beaucoup de jours, dénués absolument de toute nourriture.

Dans les bois, on se fait des habits avec la peau des bêtes, avec

l'écorce des arbres; on est contraint de tordre _sans art_ ses

cheveux en gerbe, de porter la barbe longue et le poil non taillé

sur un corps tout souillé de fange et de poussière, sur des membres

desséchés par le souffle du vent et la chaleur du soleil: aussi, le

séjour dans les bois, mon amie, est-il une chose affreuse!

[Note 13: _Panicum frumentaceum_.]

[Note 14: _Trichosantes dioeca_.]

«De quel plaisir ou de quelle volupté pourrai-je donc être là

pour toi, quand il ne restera plus de moi, consumé par la pénitence,

qu'une peau sèche sur un squelette aride? Ou toi, qui, m'ayant

suivi dans la solitude, y seras toute plongée dans tes voeux et tes

mortifications, quelle volupté pourras-tu m'offrir dans ces forêts?

Mais alors, moi, te voyant la couleur effacée par le hâle du vent et

la chaleur du soleil, ton _corps si frêle_ épuisé de jeûnes et de

pénitences, ce spectacle de ta peine dans les bois mettra le comble

à mes souffrances.

«Demeure ici, tu n'auras point cessé pour cela d'habiter dans mon

coeur; et, si tu restes ici, tu n'en seras pas, ma bien-aimée, plus

éloignée de ma _pensée_!»

À ces mots, Râma se tut, bien décidé à ne pas conduire une femme

si chère au milieu des bois; mais alors, vivement affligée et les

yeux baignés de pleurs:

«Les inconvénients attachés au séjour des bois, répondit à ces

paroles de son mari la triste Sîtâ, de qui les pleurs inondaient le

visage; ces inconvénients, que tu viens d'énumérer, mon dévouement

pour toi, _cher_ et noble époux, les montre à mes yeux comme autant

d'avantages. Le dieu Çatakratou lui-même n'est pas capable de

m'enlever, défendue par ton bras: combien moins le pourraient

tous ces animaux qui errent dans les forêts! Je n'ai aucune peur

_naturellement_ des lions, des tigres, des sangliers, ni des autres

bêtes, dont tu m'as peint l'abord si redoutable au milieu des bois.

Combien moins puis-je en redouter les dents ou le venin, si la force

de ton bras étend sur moi sa défense! Mourir là _d'ailleurs_ vaut

mieux pour moi que vivre ici!

«Jadis, fils de Raghou, cette prédiction me fut donnée par des

brahmes versés dans la connaissance des signes: «Ton sort, m'ont

dit ces hommes véridiques, ton sort, _jeune_ Sîtâ, est d'habiter

_quelque jour_ une forêt déserte.» Et moi, depuis ce temps où les

devins m'ont tiré cet horoscope, j'ai senti continuellement s'agiter

dans mon coeur un vif désir de passer ma vie au milieu des bois.

«Voici le moment arrivé; donne à la parole des brahmes toute sa

vérité.

«Emmène-moi, fils de Raghou! car j'ai un désir bien grand d'habiter

les forêts avec toi: je t'en supplie, courbant la tête! Dans

un instant, s'il te plaît, tu vas me voir déjà prête, _noble_

Raghouide, à partir. Ce pieux voyage à tes côtés dans les bois est

mon _brûlant_ désir.

«Je suis déterminée à te suivre; mais, si tu refuses que

j'accompagne ta marche, je le dis en vérité, et tes pieds, que je

touche, m'en seront témoins, j'aurai bientôt cessé d'être, n'en

doute pas!»

À ces mots, prononcés d'un accent mélodieux, la belle Mithilienne

au doux parler, triste, navrée de sa douleur, tout enveloppée à

la fois de colère et de chagrin, éclata en pleurs, arrosant le

désespoir avec les gouttes brûlantes de ses larmes.

Quoiqu'elle fût ainsi tourmentée, larmoyante, amèrement désolée,

Râma ne se décida pas encore à lui permettre de partager son exil;

mais il arrêta ses yeux un instant sur l'amante éplorée, baissa

la tête et se mit à rêver, considérant sous plusieurs faces les

peines semées dans un séjour au milieu des bois.

La source, née de sa compassion pour sa bien-aimée, ruissela de ses

yeux, où débordaient ses tristes pleurs, comme on voit la rosée

couler sur deux lotus. Il releva doucement cette femme chérie de ses

pieds, où elle était renversée, et lui dit ces paroles affectueuses

pour la consoler:

«Le ciel même sans toi n'aurait aucun charme pour moi, femme aux

traits suaves! Si je t'ai dit, ô toi, en qui sont rassemblés

tous les signes de la beauté, si je t'ai dit, quoique je pusse te

défendre: «Non, je ne t'emmènerai pas!» c'est que je désirais

m'assurer de ta résolution, femme de qui la vue est toute charmante.

Et puis, Sîtâ, je ne voulais pas, toi, qui as le plaisir en partage,

t'enchaîner à toutes ces peines qui naissent autour d'un ermitage au

sein des forêts. Mais puisque, dans ton amour dévoué pour moi, tu

ne tiens pas compte des périls que la nature a semés au milieu

des bois, il m'est aussi impossible de t'abandonner qu'au sage de

répudier sa gloire.

«Viens donc, suis-moi, comme il te plaît, ma chérie! Je veux faire

toujours ce qui est agréable à ton _coeur_, ô femme digne de tous

les respects!

«Donne en présents nos vêtements et nos parures aux brahmes

vertueux et à tous ceux qui ont trouvé un refuge dans notre

assistance. Ensuite, quand tu auras dit adieu aux personnes à

qui sont dus tes hommages, viens avec moi, charmante fille du roi

Djanaka!»

Joyeuse et au comble de ses voeux, l'illustre dame, obéissant à

l'ordre qu'elle avait reçu de son héroïque époux, se mit à

distribuer aux _plus_ sages des brahmes les vêtements _superbes_, les

_magnifiques_ parures et toutes les richesses.

Quand le beau Raghouide eut ainsi parlé à Sîtâ, il tourna ses yeux

vers Lakshmana, modestement incliné, et, lui adressant la parole,

il tint ce langage: «Tu es mon frère, mon compagnon et mon ami;

je t'aime autant que ma vie: fais donc par amitié ce que je vais te

dire. Tu ne dois en aucune manière venir avec moi dans les bois:

en effet, guerrier sans reproche, il te faut porter ici un pesant

fardeau.»

Il dit; à ces mots, qu'il écouta d'une âme consternée et le visage

noyé dans ses larmes, Lakshmana ne put contenir sa douleur. Mais il

tomba à genoux, et, tenant les pieds de son frère serrés fortement

avec les pieds de Sîtâ: «Il n'y a qu'un instant, dit à Râma cet

homme plein de sens, ta grandeur m'a permis de la suivre au milieu des

bois, pour quelle raison me le défend-elle maintenant?»

Râma dit ensuite à Lakshmana, qui se tenait devant lui prosterné,

la tête inclinée, tremblant et les mains jointes: «Si tu quittes

ces lieux pour venir avec moi dans les forêts, Lakshmana, qui

soutiendra _nos mères_, Kâauçalyâ et Soumitrâ, cette illustre

femme? Ce monarque des hommes, qui versait _à pleines mains_ ses

grâces sur nos deux mères, ne les verra sans doute plus avec les

mêmes yeux que dans les jours passés, maintenant qu'il est tombé

sous le pouvoir d'_un autre_ amour. Un jour, enivrée par les fumées

de la toute-puissance, Kêkéyî, incapable de modérer son âme, fera

sentir quelque dureté à ses rivales. C'est pour consoler surtout

et défendre nos mères, fils de Soumitrâ, qu'il te faut rester ici

jusqu'à mon retour. Tu seras ici pour elles deux, comme je l'étais

moi-même, un bras où elles pourront s'appuyer dans les chemins

difficiles et un refuge assuré contre les persécutions.»

Il dit; à ces mots de son frère, Lakshmana, le mieux doué entre les

hommes, sur lesquels Çrî a répandu ses faveurs, joignit les mains

et répondit en ces termes à Râma: «Seigneur, il serait possible

à Kâauçalyâ d'entretenir, _pour sa défense_, plusieurs milliers

d'hommes de mon espèce, elle, à qui dix centaines de villages

furent données pour son apanage; et d'ailleurs, sans aucun doute, par

considération pour toi, Bharata ne peut manquer jamais d'honorer

nos deux mères: on le verra même apporter le plus grand zèle à

protéger Kâauçalyâ et Soumitrâ.

«Je suis ton disciple, je suis ton serviteur, je te suis entièrement

dévoué, je t'ai jusqu'ici même suivi partout: sois donc favorable

à ma prière; emmène-moi, vertueux ami!»

Charmé de ce langage, Râma dit à Lakshmana: «_Eh bien_! fils de

Soumitrâ, viens! suis-moi! prends congé de tes amis.»

* * * * *

Après que Râma, assisté par son illustre Vidéhaine, eut donné

aux brahmes ses richesses, il prit ses armes et les instruments,

_c'est-à-dire la bêche et le panier_; puis, sortant de son palais

avec Lakshmana, il s'en alla voir son auguste père. Il était

accompagné de son épouse et de son frère.

Aussitôt, pour jouir de leur vue, les femmes, les villageois et les

habitants de la cité montent de tous les côtés sur le faîte des

maisons et sur les plates-formes des palais. Dans la rue royale, toute

couverte de campagnards, on n'eût pas trouvé un seul espace vide,

tant était grand alors cet amour du peuple, accourant saluer à son

départ ce Râma d'une splendeur infinie. Quand ils virent l'_auguste

prince_ marcher à pied, avec Lakshmana, avec Sîtâ même, alors,

saisis de tristesse, leur âme s'épancha en divers discours: «Le

voilà, suivi par Lakshmana seul avec Sîtâ, ce héros, dans les

marches duquel une puissante armée, divisée en quatre corps, allait

toujours devant et derrière son char! Ce guerrier, plein d'énergie,

dévoué, juste comme la justice elle-même, ne veut pas que son père

fausse une parole donnée, et cependant il a goûté la saveur exquise

du pouvoir et du plaisir!

«Elle, Sîtâ, dont naguère les Dieux mêmes qui voyagent dans l'air

ne pouvaient obtenir la vue, elle est exposée maintenant à tous les

regards du vulgaire dans la rue du roi! Le vent, le chaud, le froid

vont effacer toute la fraîcheur de Sîtâ; elle, de qui le visage

aux charmantes couleurs est paré d'un fard naturel. Sans aucun doute,

l'âme du roi Daçaratha est remplacée par une autre âme, puisqu'il

bannit aujourd'hui sans motif son fils bien-aimé!

«Laissons nos promenades, les jardins publics, nos lits moelleux,

nos siéges, nos instruments, nos maisons; et, suivant tous ce fils du

roi, embrassons une infortune égale à son malheur.

«Que la forêt où va ce noble enfant de Raghou soit désormais notre

cité! Que cette ville, abandonnée par nous, soit réduite à l'état

d'une forêt! _oui_, notre ville sera maintenant où doit habiter ce

héros magnanime! Quittez les cavernes et les bois, serpents, oiseaux,

éléphants et gazelles! Abandonnez ce que vous habitez, et venez

habiter ce que nous abandonnons!»

Promenant ses regards en souriant au milieu de cette multitude

affligée, le jeune prince, affligé lui-même sous l'extérieur du

contentement, allait donc ainsi, désirant voir son père et comme

impatient d'assurer à la promesse du monarque toute sa vérité.

Mais avant que Râma fût arrivé, accompagné de son épouse et de

Lakshmana, le puissant monarque, plein de trouble et dans une extrême

douleur, employait ses moments à gémir.

Alors Soumantra se présenta devant le maître de la terre, et,

joignant ses mains, lui dit ces mots, le coeur vivement affligé:

«Râma, qui a distribué ses richesses aux brahmes et pourvu à la

subsistance de ses domestiques; lui-même, qui, la tête inclinée,

a reçu ton ordre, puissant roi, de partir dans un instant pour

les forêts; ce prince, accompagné de Lakshmana, son frère, et de

Sîtâ, son épouse; ce Râma enfin, qui brille dans le monde par les

rayons de ses vertus, comme le soleil par les rayons de sa lumière,

est venu voir ici tes pieds _augustes_; reçois-le en ta présence,

s'il te plaît!»

Il dit, et le roi, de qui l'âme était pure comme l'air, poussa de

brûlants soupirs, et, dans sa vive douleur, il répondit ainsi:

«Soumantra, conduis promptement ici toutes mes épouses, je veux

recevoir, entouré d'elles, ce digne sang de Raghou!»

À ces mots, Soumantra de courir au gynoecée, où il tint ce langage:

«Le roi vous mande auprès de lui, nobles dames; venez là sans

tarder!» Il dit, et toutes ces femmes, apprenant de sa bouche l'ordre

envoyé par leur époux, s'empressent d'aller voir le gémissant

monarque.

Toutes ces dames, égales en nombre à la moitié de sept cents,

toutes charmantes, toutes richement parées, vinrent donc visiter leur

époux, qui se trouvait alors en compagnie de Kêkéyî.

Le monarque ensuite promena ses yeux sur toutes ses femmes, et

les voyant arrivées toutes, sans exception: «Soumantra, fit-il,

adressant la parole au noble portier, conduis mon fils vers moi sans

délai!»

Du _plus_ loin qu'il vit Râma s'avancer, les mains jointes, le roi

s'élança du trône où il était assis, environné de ses femmes:

«Viens, Râma! viens, mon fils!» s'écria le monarque affligé, qui

s'en alla vite à lui pour l'embrasser; mais, dans le trouble de son

émotion, il tomba avant même qu'il fût arrivé jusqu'à son fils.

Râma, vivement touché, accourut vers le roi qui s'affaissait, et le

reçut dans ses bras qu'il n'était pas encore tombé tout à fait

sur la terre; puis, avec une âme palpitante d'émotion, il releva

doucement son père; et, secondé par Lakshmana, aidé même par

Sîtâ, il remit le monarque évanoui dans son trône. Ensuite, _le

voilà_ qui _s'empresse_ de rafraîchir avec un éventail le visage du

roi sans connaissance.

Alors toutes les femmes remplirent de cris tout le palais du roi;

mais, au bout d'un instant, il revint à la connaissance; et

Râma, joignant ses mains, dit au monarque, plongé dans une mer de

tristesse:

«Grand roi, je viens te dire adieu; car tu es, prince auguste, notre

seigneur. Jette un regard favorable sur moi, qui pars à l'instant

pour habiter les forêts. Daigne aussi, maître de la terre, donner

congé à Lakshmana comme à la belle Vidéhaine, mon épouse. Car

tous deux, refusés par moi, n'ont pu renoncer à la résolution

qu'ils avaient formée de s'en aller avec moi habiter les forêts.

Veuille donc bien nous donner congé à tous les trois.»

Quand le maître de la terre eut connu que le désir de prendre congé

avait conduit Râma dans son palais, il fixa le regard d'une âme

consternée sur lui et dit, ses yeux noyés de larmes:

«On m'a trompé, veuille donc imposer le frein à mon délire et

prendre toi-même les rênes du royaume.»

À ces mots du monarque, Râma, le premier des hommes qui pratiquent

religieusement le devoir, se prosterna devant son père et lui

répondit ainsi, les mains jointes: «Ta majesté est pour moi un

père, un gourou, un roi, un seigneur, un dieu; elle est digne de tous

mes respects; le devoir seul est plus vénérable. Pardonne-moi,

ô mon roi; mais le mien est de rester ferme dans l'ordre que m'a

prescrit ta majesté. Tu ne peux me faire sortir de la voie où ta

parole m'a fait entrer: écoute ce que veut la vérité, et sois

encore notre auguste monarque pendant une vie de mille autres

années.»

À peine eut-il entendu ce langage de Râma, le roi, que liait

étroitement la chaîne de la vérité, dit ces paroles d'une voix que

ses larmes rendaient balbutiante: «Si tu es résolu de quitter cette

ville et de t'en aller au milieu des bois pour l'amour de moi, vas-y

du moins avec moi, car abandonné par toi, Râma, il m'est impossible

de vivre! Règne, Bharata, dans cette ville, abandonnée par toi et

par moi!»

À ces paroles du vieux monarque, Râma lui répondit en ces termes:

«Il ne te sied nullement, auguste roi, de venir avec moi dans les

forêts: tu ne dois pas faire un tel acte de complaisance à mon

égard. Pardonne, ô mon bien-aimé père, mais que ta majesté daigne

nous lier ensemble au devoir: _oui_, veuille bien, ô toi, qui donnes

l'honneur, te conserver toi-même dans la vérité de ta promesse. Je

te rappelle simplement ton devoir, ô mon roi; ce n'est pas une leçon

que j'ose te donner. Ne te laisse donc pas éloigner de ton devoir

maintenant par amitié pour moi!»

À ces mots de Râma: «Que la gloire, une longue vie, la force,

le courage et la justice soient ton domaine éternel! dit le roi

Daçaratha. Va donc, sauvant d'une tache la vérité de ma parole; va

une route sans danger pour un nouvel accroissement de ta renommée et

les joies du retour! Mais veuille bien demeurer ici toi-même

cette nuit seule. Quand tu auras partagé avec moi _quelques_ mets

délicieux et _savouré le plaisir de_ mes richesses; quand tu auras

consolé ta mère, toute souffrante de sa douleur, _eh bien_! tu

partiras.»

Il dit; à ces mots de son père affligé, Râma joignit les mains et

répondit au sage monarque agité par le chagrin: «J'ai chassé de

ma présence le plaisir, je ne puis donc le rappeler. Demain, qui me

donnerait ces mets délicieux, dont ta royale table m'aurait offert

le régal aujourd'hui? Aussi aimé-je mieux partir à l'instant, que

m'abstenir jusqu'à demain.

Le Râmâyana - tome premier Poème sanscrit de Valmiky · 第 9 / 26 段