«Râma, disaient les unes, suivra le chemin dans lequel ont marché

ses aïeux et même avant eux ses vénérables ancêtres, car il

possède un nombre infini de vertus. Ainsi que son aïeul et son père

nous ont gouvernés, ainsi nous gouvernera-t-il, et même beaucoup

mieux, sans aucun doute. Loin de nous aujourd'hui le boire et le

manger! loin de nous aujourd'hui toute jouissance des choses aimées,

tant qu'il n'aura pas obtenu d'être associé à la couronne!»

«Oh! disaient les autres, il n'existe pour nous aucune chose

préférable au sacre du vaillant Râma: il nous est même plus cher

que la vie! Que la reine Kâauçalyâ se réjouisse de voir en toi son

fils, et que Sîtâ monte avec toi, noble enfant de Raghou, au sommet

de la plus haute fortune! Quand le don paternel t'aura mis sur le

front cette couronne désirée, vis, Râma, une longue vie, assis dans

le plaisir sur tes ennemis vaincus!»

Tandis que le beau jeune homme poursuivait sa marche vers le palais

du monarque, son oreille était frappée de ces discours et par

différentes autres acclamations flatteuses, que lui jetait encore une

foule assise sur les plates-formes des maisons. Aucun homme, aucune

femme ne pouvait séparer de lui ses regards, ni lui reprendre son

âme, ravie par les qualités d'un héros si plein de majesté.

* * * * *

Râma vit son père assis dans un siége, en compagnie de Kêkéyî,

et montrant la douleur peinte sur _tous les traits_ de sa figure

desséchée par le chagrin et l'insomnie. D'abord, s'étant prosterné

et joignant les mains, il toucha du front ses pieds; ensuite et sans

tarder, il s'inclina de nouveau et rendit le même honneur à ceux de

Kêkéyî.

Le fils de Soumitrâ vint après lui honorer les pieds du roi, son

père; et, plein de modestie comme d'une joie suprême, il salua

également ceux de Kêkéyî.

À l'aspect de Râma, qui se tenait en face de lui avec un air

modeste, le roi Daçaratha n'eut pas la force d'annoncer l'odieuse

nouvelle à ce fils sans reproche et bien-aimé. À peine eut-il

articulé ce seul mot: «Râma!» qu'il demeura muet, comme

bâillonné par l'impétuosité de ses larmes; il ne put dire un mot

de plus, ni même lever ses regards vers cet enfant chéri.

Quand Râma, assiégé d'inquiétudes, vit cette révolution, qui

s'était faite dans l'esprit de son père, si différent de ce qu'il

était auparavant, il tomba lui-même dans la crainte, comme s'il eût

touché du pied un serpent.

Alors ce noble fils, qui trouvait son plaisir dans le bonheur de son

père, se mit à rouler ces pensées en lui-même: «Pour quel motif

ce roi ne peut-il soulever ses yeux sur moi? Pourquoi n'a-t-il pas

continué son discours, après qu'il eut dit: «Râma?» N'aurais-je

pas commis une faute, soit d'ignorance, soit d'inattention?»

Ensuite Râma, tel qu'un malheureux consumé de chagrin, jeta sur

Kêkéyî un regard de son visage consterné et lui tint ce langage:

«Reine, n'aurais-je point commis par ignorance je ne sais quelle

offense contre le maître de la terre; offense, pour laquelle, triste

et le visage sans couleur, il ne daigne plus me parler? Ce qui fait

son tourment, est-ce une peine de corps ou d'esprit? Est-ce la haine

d'un ennemi? car il n'est guère possible de conserver une paix

inaltérable. Reine, est-il arrivé quelque malheur à Bharata, ce

jeune prince, les délices de son père? En est-il arrivé même à

Çatroughna? Ou bien encore aux épouses du roi? Ne suis-je pas tombé

par ignorance dans une faute qui a soulevé contre moi le courroux de

mon père? Dis-le-moi; obtiens de lui mon pardon!»

Elle, à qui la bonne foi et la véracité du jeune prince était

bien connues, Kêkéyî, cette âme vile, corrompue aux discours de la

Mantharâ, lui tint ce langage: «Jadis, noble enfant de Raghou, dans

la guerre que les Dieux soutinrent contre les Démons, ton père,

satisfait de mes bons services, m'accorda librement deux grâces. Je

viens de lui en réclamer ici l'accomplissement: j'ai demandé pour

Bharata le sacre, et pour toi un exil de quatorze ans. Si donc tu veux

conserver à ton père sa _haute renommée de_ sincérité dans les

promesses, ou si tu as résolu de soutenir dans ta parole même toute

sa vérité, abandonne ce diadème, quitte ce pays, erre dans les

forêts sept et sept années, à compter de ce jour, endossant une

peau de bête pour vêtement et roulant tes cheveux comme le djatâ

des _anachorètes_.»

Alors il se réfugia dans la force de son âme pour soutenir le poids

de ce langage, qui eût écrasé même un homme ferme; et, regardant

la parole engagée par le père comme un ordre qui enchaînait le fils

étroitement, il résolut de s'en aller au milieu des forêts.

Ensuite, ayant souri, le bon Râma fit cette réponse au discours

qu'avait prononcé Kêkéyî: «Soit! revêtant un habit d'écorce et

les cheveux roulés en gerbe, j'habiterai quatorze ans les bois, pour

sauver du mensonge la promesse de mon père! Je désire seulement

savoir une chose: pourquoi n'est-ce pas le roi qui me donne cet ordre

lui-même, en toute assurance, à moi, le serviteur obéissant de

sa volonté? Je compterais comme une grande faveur, si le magnanime

daignait m'instruire lui-même de son désir. Quelle autorité,

_noble_ reine, ce roi n'a-t-il pas sur moi, son esclave et son fils?»

Kêkéyî répondit à ces mots: «Retenu par un sentiment de pudeur,

ce roi n'ose te parler lui-même: il n'y a pas autre chose ici, n'en

doute pas, _vaillant_ Raghouide, et ne t'en fais pas un sujet de

colère. Tant que tu n'auras point quitté cette ville pour aller dans

les bois, le calme, Râma, ne peut renaître dans l'esprit affligé de

ton père.»

Le monarque entendit, les yeux fermés, ces cruelles paroles de

Kêkéyî l'ambitieuse, qui n'osait encore se fier à la résolution

du vertueux jeune homme. Il jeta, par l'excès de sa douleur, cette

exclamation prolongée: «Ah! je suis mort!» et retombant aussitôt

dans la torpeur, il se noya dans les pleurs de sa tristesse.

À l'audition amère de ce langage horrible au coeur et d'une

excessive cruauté, Râma, que Kêkéyî frappait ainsi avec la

verge de ses paroles, comme un coursier plein de feu, bien qu'il se

précipitât de lui-même, en toute hâte, vers son exil au sein des

bois; Râma, _dis-je_, n'en fut pas troublé et lui répondit en ces

termes:

«Je ne suis pas un homme qui fasse des richesses le principal objet

de ses désirs; je ne suis pas, reine, ambitieux d'une couronne; je ne

suis pas un menteur; je suis un homme, de qui la parole est sincère

et l'âme candide: pourquoi te défier ainsi de moi? Toute chose utile

à toi, qu'il est en ma puissance de faire, estime-la comme déjà

faite, fût-ce même de sacrifier pour toi le souffle bien-aimé de

ma vie! Certes! exécuter l'ordre émané d'un père est supérieur

à tout devant mes yeux, le devoir excepté: néanmoins, reine, je

partirai dans le silence même de mon père, et j'habiterai les bois

déserts quatorze années, sur la parole de ta majesté seule.

«Aussitôt que j'aurai dit adieu à ma mère et pris congé de mon

épouse, je vais au même instant habiter les forêts: sois contente!

Tu dois veiller à ce que Bharata gouverne bien l'empire et

soit docile au roi, _son père_. C'est là pour toi un devoir

imprescriptible et de tous les instants.»

À peine le monarque, revenu un peu à lui-même et baigné dans ses

tristes larmes, eut-il ouï ce discours de Râma, qu'il perdit une

seconde fois la connaissance.

Après que Râma, le corps incliné, eut touché de sa tête les pieds

de son père évanoui; après qu'il eut adressé le même salut aux

pieds de Kêkéyî; après que, les mains jointes, il eut décrit

un pradakshina autour du _roi_ Daçaratha et de sa vile épouse, il

quitta incontinent ce palais de son père. Lakshmana, au corps tout

parsemé de signes heureux, mais les yeux obscurcis de larmes, suivit

l'invincible, qui sortait devant lui: il marchait derrière, agitant

la pensée de faire abandonner son dessein au vaillant Râma, qui se

hâtait d'aller résolûment habiter au fond des bois.

Dès que Râma, plein de respect, mais détournant d'elles ses

regards, eut décrit un pradakshina autour des choses destinées à la

cérémonie du sacre, il s'éloigna lentement.

Il revit ses gens avec un visage riant; il répondit à leurs saluts

par les siens, avec les bienséances requises, et s'en alla d'un pied

hâté voir Kâauçalyâ au palais même qu'habitait sa royale mère.

Aucun homme, si ce n'est Lakshmana seul, ne s'aperçut du chagrin

qu'il renfermait dans son âme, contenue par sa fermeté.

* * * * *

Dans ce même instant, la pieuse reine Kâauçalyâ prosternée

adressait aux Dieux son adoration et s'acquittait d'un voeu, dont elle

s'était liée vis-à-vis des Immortels. Elle espérait que son fils

serait bientôt sacré comme prince de la jeunesse; et, vêtue d'une

robe blanche, toute dévouée à sa religieuse cérémonie, elle ne

permettait pas à son âme de s'égarer sur des objets étrangers.

Râma, voyant sa mère, la salua avec respect; il s'approcha d'elle et

lui dit ces réjouissantes paroles: «Je suis Râma!» Elle,

aussitôt qu'elle vit arriver ce fils, les délices de sa mère,

elle tressaillit de plaisir et de tendresse, comme la vache aimante

reconnaît son veau chéri. S'étant abordés, Râma, caressé,

embrassé par elle, honora sa mère, comme Maghavat honore la déesse

Aditî.

Kâauçalyâ répandit sur lui ses bénédictions pour l'accroissement

et la prospérité de ce fils bien-aimé: «Que les Dieux, lui

dit-elle, ravie de joie, que les Dieux t'accordent, mon fils, les

années, la gloire, la justice, digne apanage de ta famille, et dont

furent doués jadis tous ces magnanimes saints, antiques rois de

ta race! Reçois, donnée par ton père, une puissance immuable,

éternelle; et, comblé d'une félicité suprême, _foulant aux pieds_

tes ennemis vaincus, que la vue de ton bonheur fasse la joie de tes

ancêtres!»

À ces paroles de Kâauçalyâ, il répondit en ces termes, l'âme

quelque peu troublée de cette douleur, où l'avaient noyée les

paroles de Kêkéyî: «Mère, tu ne sais donc pas le grand malheur

qui est tombé sur moi, pour la douleur amère de toi, de mon épouse

et de Lakshmana? Kêkéyî a demandé au roi son diadème pour

Bharata; et mon père, qu'elle avait enlacé d'abord avec un

serment, n'a pu lui refuser son royaume. Le puissant monarque donnera

l'hérédité de sa couronne à Bharata; mais, quant à moi, il

ordonne que j'aille aujourd'hui même habiter les forêts.

«J'aurai quatorze années, reine, les bois pour ma seule demeure,

et loin des tables exquises, j'y ferai ma nourriture de racines et de

fruits _sauvages_.»

Consumée par sa douleur, à ces mots de Râma, la chaste Kâauçalyâ

tomba, comme un bananier tranché par le pied. Râma, voyant la

malheureuse étendue sur le sol, releva sa mère consternée,

défaillante, évanouie; et, tournant autour de l'infortunée, remise

en pieds, les flancs battus, comme une cavale _essoufflée_, il essuya

de sa main la poussière dont la robe de sa mère était couverte.

Quand elle eut un peu recouvré le souffle, Kâauçalyâ, délirante

de chagrin et jetant les yeux sur Râma, s'écria d'une voix que ses

larmes rendaient balbutiante: «Plût au ciel, Râma, que tu ne fusses

pas né mon fils, toi qui rends plus vives toutes mes douleurs, je

ne sentirais pas aujourd'hui la peine que fait naître ma séparation

d'avec toi! Certes! la femme stérile a bien son chagrin, mais celui

seul de se dire: «Je n'ai pas d'enfants!» encore, n'est-il pas

égal à cette peine, que nous cause la séparation d'avec un fils

bien-aimé?

«Râma, tu ne dois pas obéir à la parole d'un père aveuglé par

l'amour.

«Demeure ici même! Que peut te faire ce monarque usé par la

vieillesse? Tu ne partiras pas, mon fils, si tu veux que je vive!»

Le gracieux Lakshmana, ayant vu dans un tel désespoir cette

mère trop sensible de Râma, dit alors ces mots appropriés à la

circonstance: «Il me déplaît aussi, noble dame, que ce digne

enfant de Raghou, chassé par la voix d'une femme, abandonne ainsi la

couronne et s'en aille dans un bois.

«Je ne vois pas une offense, ni même une faute minime, par laquelle

Râma ait pu mériter du roi ce bannissement hors du royaume et cet

exil au fond des bois.

«Tandis que cet événement n'est parvenu encore à la connaissance

d'aucun homme, jette, aidé par moi, ta main sur l'empire, dont

tu portes le droit inhérent à toi-même! Quand moi, ton fidèle

serviteur, je serai à tes côtés, soutenant de mes efforts ton

assomption à la couronne, qui pourra mettre obstacle à ton sacre

comme héritier du royaume?»

Il dit; à ce discours du magnanime Lakshmana, Kâauçalyâ, noyée

dans sa tristesse amère, dit à Râma: «Tu as entendu, Râma, ces

bonnes paroles d'un frère, dont l'amour est comme un culte envers

toi. Médite-les, et qu'elles soient exécutées promptement, s'il te

plaît. Tu ne dois pas, fléau des ennemis, fuir dans les bois sur

un mot de ma rivale, et m'abandonner en proie à tous les feux

du chagrin. Si tu suis le sentier de la vertu antique, toi qui en

possèdes la science, sois docile à ma voix, reste ici, accomplis ce

devoir le plus élevé de tous. Jadis, vainqueur des villes ennemies,

Indra, sur l'ordre même de sa mère, immola ses frères les rivaux de

sa puissance, et mérita ainsi l'empire des habitants du ciel. Tu me

dois, mon fils, le même respect que tu dois à ton père: tu

n'iras donc pas dans les bois au mépris de ma défense; car il est

impossible que je vive, privée de toi.»

À ces mots de l'infortunée Kâauçalyâ, qui gémissait ainsi, Râma

répondit en ces termes, que lui inspirait le sentiment de son devoir,

à lui, qui était, _pour ainsi dire_, le devoir même incarné: «Il

ne m'est aucunement permis de transgresser les paroles de mon père.

Je te prie, la tête courbée à tes pieds, _d'accepter mon excuse_;

j'exécuterai la parole de mon père! Certes! je ne serai pas le seul

qui aurai jamais obéi à la voix d'un père! Et d'ailleurs ce qu'on

vante le plus dans la vie des hommes saints, n'est-ce point d'habiter

les forêts?

«Ordinairement, c'est la route foulée par les hommes de bien qu'on

se plaît à suivre: j'accomplirai donc la parole de mon père: que

je n'en sois pas moins aimé par toi, bonne mère! Les éloges ne

s'adressent jamais à quiconque ne fait pas ce qu'ordonne son père.»

Il dit; et, quand il eut parlé de cette manière à Kâauçalyâ,

il tint à Lakshmana ce langage: «Je connais, Lakshmana, la nature

infiniment élevée de ton dévouement: ta vie est toute pour moi, je

le sais encore, Lakshmana. Mais toi, faute de savoir, tu rends plus

déchirante la flèche dont m'a percé la douleur.

«N'arrive jamais ce temps où je pourrais encore désirer vivre un

seul instant, après ma désobéissance à l'ordre même de mon père!

«Calme-toi, vertueux Lakshmana, si tu veux une chose qui m'est

agréable. La stabilité dans le devoir est la plus haute des

richesses: le devoir se tient immuable.

«Laisse donc une inspiration sans noblesse, indigne de la science

que professe le kshatrya; et, rangé sous l'enseigne de nos devoirs,

conçois une pensée vertueuse, comme il te sied.»

Il dit; et, quand il eut achevé ce discours à Lakshmana, dont

_l'amitié_ augmentait sa félicité, Râma joignit ses deux mains

en coupe et, baissant la tête, il adressa encore ces paroles à

Kâauçalyâ: «Permets que je parte, ô ma royale mère; je veux

accomplir ce commandement, que j'ai reçu de mon père. Tu pourras

jurer désormais par ma vie et mon retour: ma promesse accomplie, je

reverrai sain et sauf tes pieds _augustes_. Que je m'en aille avec

ta permission et d'une âme libre de soucis. Jamais, reine, je ne

céderai ma renommée au prix d'un royaume: je le jure à toi par

mes bonnes oeuvres! Dans ces bornes si étroites, où la vie est

renfermée sur le monde des hommes, c'est le devoir que je veux pour

mon lot, et non la terre sans le devoir! Je t'en supplie, courbant

ma tête, femme inébranlable en tes devoirs, souris à ma prière;

daigne lever ton obstacle! Il faut nécessairement que j'aille habiter

les bois pour obéir à l'ordre que m'impose le roi: accorde-moi ce

congé, que j'implore de toi, la tête inclinée.»

Ce prince, qui désirait aller dans la forêt Dandaka, ce noble prince

discourut longtemps pour fléchir sa mère: elle enfin, touchée de

ses paroles, serra étroitement une et plusieurs fois son fils contre

son coeur.

Quand elle vit Râma ainsi ferme dans sa résolution de partir,

la reine Kâauçalyâ, _sa mère_, lui tint ce discours, le coeur

déchiré, gémissante, malade entièrement de son chagrin, elle, si

digne du plaisir, et néanmoins toute plongée dans la douleur:

«Si, mettant le devoir avant tout, tu veux marcher dans sa ligne,

écoute donc ma parole, conforme à ses règles, ô toi le plus

distingué entre ceux qui obéissent à ses lois! C'est à ma voix

surtout que tu dois obéir, mon fils, car tu es le fruit obtenu par

mes pénibles voeux et mes laborieuses pénitences. Quand tu étais

un faible enfant, Râma, c'est moi qui t'ai protégé dans une haute

espérance; maintenant que tu en as la force, c'est donc à toi de me

soutenir sous le poids du malheur. Considère, mon fils, que ton exil

me prive en ce jour de la vie, et ne donne point à Kêkéyî, mon

ennemie, le bonheur de voir ses voeux réalisés.

«Méprisée vis-à-vis de Kêkéyî surtout, il m'est impossible,

Râma, de supporter ces outrages d'une nature si personnelle. Toujours

en butte aux ardentes vexations de mes rivales, je me réfugie à

l'ombre de mon fils, et mon âme revient au calme. Mais aujourd'hui,

arrivée, pour ainsi dire, à la saison des fruits, je ne pourrais

vivre ce jour seulement, si j'étais privée de toi, Râma, de toi,

mon arbre _à l'ombre délicieuse_, aux branches pleines de fruits.

«Tu ne dois pas obéir à la parole de ce monarque, esclave d'une

femme, qui vit, comme un impur et un méchant, sous la tyrannie de

l'Amour; et qui, foulant aux pieds cette antique justice, bienséante

à la race d'Ikshwâkou, veut sacrer ici Bharata, au mépris de tes

droits.»

Alors, déployant tous ses efforts, le _vertueux_ rejeton de l'antique

Raghou se mit à persuader sa mère avec un langage doux, modeste et

plein de raisons: «Le roi, notre seigneur, l'emporte non-seulement

sur moi, reine, mais encore sur ta majesté même, et ton autorité

ne peut aller jusqu'à m'empêcher _de lui obéir_. Daigne, reine,

ô toi, si pieuse et la plus distinguée entre ceux qui pratiquent le

devoir, daigne m'accorder ta permission d'habiter les bois cinq ans

surajoutés à neuf années.

«Car un époux est un Dieu pour la femme; un époux est appelé

Içvara[12]: ainsi, tu ne dois pas empêcher l'ordre signifié au nom

de ton époux.

[Note 12: _Le seigneur_, un des noms de Çiva.]

«Une fois ma promesse accomplie, grâces à ta _permission_

bienveillante, je reviendrai ici heureux, sain et sauf: ainsi,

calme-toi et ne t'afflige pas.

«Reine, excuse-moi: ton mari est ton Dieu et ton gourou; ne veuille

donc pas, dans ton amour _aveugle_ pour moi, t'insurger contre

l'arrêt de ton époux. Je dois obéir, sans balancer, à l'ordre

émané de mon père le magnanime: cette conduite est ce qui sied le

mieux à ta vertu et surtout à moi. Si, rétif de ma nature ou léger

par mon âge, je résistais à la parole de mon père, ne serait-ce

pas à toi, qui aimes l'obéissance, à me ramener dans sa voie? À

plus forte raison te convient-il, à toi qui sais tout le prix de la

soumission, reine, d'augmenter bien davantage cette résolution dans

mon esprit, qui l'a conçue naturellement.

«Que Kêkéyî à la haute fortune et Bharata à la haute renommée

ne subissent pas le moindre mot qui puisse être une offense: excuse

encore _ce conseil_. Il te faut considérer Bharata comme moi-même,

et tu dois, par affection, voir une soeur dans Kêkéyî.

«Si Bharata laisse orner sa tête d'une couronne, que son père lui

a donnée, ce n'est point là un crime pour en accuser le magnanime

Bharata.

«Si Kêkéyî, à qui fut accordée jadis une grâce du roi, en

obtient de son époux la réalisation aujourd'hui, est-ce là,

dis-moi, un crime, dont elle se rend coupable? Si jadis le roi

s'est engagé avec une promesse et si maintenant, par la crainte du

mensonge, il en donne à Kêkéyî l'accomplissement, y a-t-il en

cela une faute pour blâmer ce roi, de qui la parole fut toujours une

vérité?

«Excuse-moi! c'est une prière que je t'adresse; ce n'est d'aucune

manière une leçon. Veuille bien, mère vénérée, veuille bien

m'accorder ta permission, à moi, victime consacrée déjà pour

l'habitation des forêts solitaires.»

Ainsi disait le plus vertueux des hommes qui observent le devoir, ce

Râma, qui, dirigeant son esprit avec sa pensée vers la résolution

de s'enfoncer dans les forêts, suivi de Lakshmana, employa même de

nouvelles paroles dans le but de persuader sa mère.

À ces paroles de son fils bien-aimé, elle répondit ces mots, noyés

dans ses larmes: «Je n'ai pas la force d'habiter au milieu de mes

rivales. Emmène-moi, mon fils, avec toi dans les bois, infestés par

les animaux des forêts, si ta résolution d'y aller, par égard pour

ton père, est bien arrêtée dans ton esprit.»

À ce langage, il répondit en ces termes: «Tant que son mari vit

encore, c'est l'époux, et non le fils, qui est le Dieu pour une

femme. Ta grandeur et moi pareillement, nous avons maintenant pour

maître l'auguste monarque: je ne puis donc t'emmener, de cette ville

dans les forêts. Ton époux vit; par conséquent, tu ne peux me

suivre avec décence. En effet, qu'il ait une grande âme, ou qu'il

ait un esprit méchant, la route qu'une femme doit tenir, c'est

_toujours_ son époux. À combien plus forte raison, quand cet époux

est un monarque magnanime, reine, et bien-aimé de toi! Sans aucun

doute, Bharata lui-même, la justice en personne, modeste, aimant

son père, deviendra légalement ton fils, comme je suis le tien

_naturellement_. Tu obtiendras même de Bharata une vénération

supérieure à celle dont tu jouis auprès de moi. En effet, je n'ai

jamais eu à souffrir de lui rien qui ne fût pas d'un sentiment

élevé. Moi sorti une fois de ces lieux, il te sied d'agir en telle

sorte que les regrets donnés à l'exil de son fils ne consument pas

mon père d'une trop vive douleur.

«Tu ne dois pas m'accorder, à moi dans la fleur nouvelle éclose

de la vie, un intérêt égal à celui que réclame un époux courbé

sous le poids de la vieillesse et tourmenté de chagrins à cause de

mon absence.

«Veuille donc bien rester dans ta maison et trouver là

continuellement ta joie dans l'obéissance à ton époux; car c'est le

devoir éternel des épouses vertueuses. Pleine de zèle pour le culte

des Immortels, faisant ton plaisir de vaquer aux devoirs qui siéent

à la maîtresse de maison, tu dois servir ici ton époux, en modelant

ton âme sur la sienne. Honorant les brahmes, versés dans la science

des Védas, reste ici, pieuse épouse, dans la compagnie de ton époux

et l'espérance de mon retour. _Oui_! c'est dans la compagnie de

ton époux que tu dois me revoir à mon retour dans ces lieux, si

toutefois mon père, séparé de moi, peut supporter la vie.»

À ce discours de Râma, où le respect senti pour sa mère se mêlait

aux enseignements sur le devoir, Kâauçalyâ dit, les yeux baignés

de larmes:

«Va, mon fils! Que le bonheur t'accompagne! Exécute l'ordre même de

ton père. Revenu ici heureux, en bonne santé, mes yeux te reverront

un jour. _Oui_! je saurai me complaire dans l'obéissance à mon

époux, comme tu m'as dit, et je ferai toute autre chose qui soit à

faire. Va donc, suivi de la félicité!»

Ensuite, quand elle vit Râma tout près d'accomplir sa résolution

d'habiter les forêts, elle perdit la force de commander à son âme;

et, saisie tout à coup d'une vive douleur, elle sanglota, gémit et

se mit à parler d'une voix où l'on sentait des larmes.

* * * * *

Au même instant, la princesse du Vidéha, absorbant toute son

âme dans une seule pensée, attendait, pleine d'espérance, la

consécration de son époux, comme héritier de la couronne. Cette

pieuse fille des rois, sachant à quels devoirs les monarques sont

obligés, venait d'implorer, avec une âme recueillie, non-seulement

la protection des Immortels, mais encore celle des Mânes; et

maintenant, impatiente de voir son époux, elle se tenait au milieu de

son appartement, les yeux fixés sur les portes du palais, et pressait

vivement de ses désirs l'arrivée de son Râma.

Alors et tout à coup, dans ses chambres pleines de serviteurs

dévoués, voici Râma, qui entre, sa tête légèrement inclinée de

confusion, l'esprit fatigué et laissant percer un peu à travers son

visage abattu la tristesse de son âme. Quand il eut passé le seuil

d'un air qui n'était pas des plus riants, il aperçut, au milieu du

palais, sa bien-aimée Sîtâ debout, mais s'inclinant à sa vue avec

respect, Sîtâ, cette épouse dévouée, plus chère à lui-même que

sa vie et douée éminemment de toutes les vertus qui tiennent à la

modestie.

Le Râmâyana - tome premier Poème sanscrit de Valmiky · 第 8 / 26 段