leva un peu de sa couche mollement apprêtée et lui répondit
ces paroles: «Dis-moi, ô femme d'une intelligence supérieure;
Mantharâ, dis-moi par quel moyen on pourrait élever Bharata sur le
trône et jeter Râma dans une forêt?»
À peine eut-elle ouï ces mots de la reine, Mantharâ, bien résolue
dans sa pensée coupable, tint ce langage à Kêkéyî pour la ruine
de Râma: «Écoute, et réfléchis bien, quand tu m'auras entendue.
Jadis, au temps de la guerre entre les Dieux et les Démons, ton
invincible époux, sollicité par le roi des Immortels, s'en fut
affronter ces combats.--Il descendit, vers la plage méridionale, dans
la contrée nommée Dandaka, où le Dieu qui porte à son étendard
l'image du _poisson_ Timi possède une ville appelée Vêdjayanta.
«Là, non vaincu par les armées célestes, un grand Asoura, qui
avait nom Çambara, puissant par la magie, livra bataille à Çakra.
Dans cette terrible journée, le roi fut blessé d'une flèche; il
revint ici victorieux; et ce fut par toi, reine, qu'il fut pansé
lui-même. La plaie, grâce à toi, fut cicatrisée; et, ravi de
joie, l'auguste malade t'accorda, femme illustre, deux faveurs _à ton
choix_. Mais toi: «Réserve l'effet de ces deux grâces pour le
temps où j'en souhaiterai l'accomplissement!» _N'est-ce pas_ ainsi
_qu'_alors tu parlas à ton magnanime époux, qui te répondit: Oui?
J'étais ignorante de ces choses, et c'est toi, qui jadis, reine, me
les a contées.
«Réclame de ton époux ces deux grâces; demande pour l'une le sacre
de Bharata et pour l'autre l'exil de Râma pendant quatorze années.
Montre-toi courroucée, ô toi, de qui le père est un monarque,
entre dans l'appartement de la colère; et, vêtue d'habits souillés,
couchée sur la terre nue, ne jette pas un regard de tes yeux sur le
roi, ne lui adresse pas même une parole, comme une abandonnée qui
dort sur la terre, femme qu'on nommait hier la brillante et qu'il faut
appeler maintenant la désolée. Bientôt, _près du sol dégarni, où
tu seras étendue_, le monarque, plongé dans la tristesse, viendra
lui-même tâcher de regagner tes bonnes grâces et te demander ce que
tu désires: car, je n'en puis douter, ton époux t'aime beaucoup.
«Si ton époux t'offrait des perles, de l'or et toutes sortes de
bijoux, ne tourne pas un regard vers ses présents.
«Mais si, voulant donner à ses deux grâces tout leur effet, ton
époux te relevait de ses mains; enchaîne-le d'abord sous la foi
du serment; ensuite, radieuse beauté, demande-lui, comme grâce
première, l'exil de Râma durant neuf ans ajoutés à cinq années,
et, comme seconde, l'hérédité du royaume conférée à Bharata.
«Ainsi, heureuse _mère_, ton Bharata, sans nul doute, obtiendra la
plus haute fortune sur la terre; ainsi, Râma, sans nul doute, ira
lui-même dans l'exil.
«Ô toi, de qui la nature est toute candide, comprends quelle
puissance la beauté met dans tes mains! Le roi n'aura ni la force
d'exciter ni la force de mépriser ta colère; le monarque de la
terre pourrait-il enfreindre une seule parole de ta bouche, puisqu'il
renoncerait à sa vie même pour l'amour de toi?»
Excitée par la suivante, sa maîtresse vit sous les couleurs du bien
ce qui était mauvais; et son âme, troublée par les influences d'une
malédiction, ne sentit pas que l'action était coupable. En effet,
dans son enfance, au pays des Kékéyains, elle avait jeté sur
un brahme, qui semblait un homme stupide, l'injure d'une parole
blessante; et ce magnanime avait maudit _en ces termes_ la jeune fille
inconsidérée: «Puisque tu as injurié un brahme dans l'ivresse
de l'orgueil, que t'inspire _déjà_ ta beauté, tu recueilleras
toi-même un jour le blâme et les mépris dans le monde!»
Il dit, et, chargée de sa malédiction, Kêkéyî tomba _fatalement_
sous la domination de Mantharâ; elle prit donc la bossue aux vues
criminelles dans ses bras, la serra fortement contre son coeur;
et toute à l'excès d'une joie qui troublait sa raison, elle tint
résolûment ce langage à Mantharâ: «Je suis loin de mépriser ta
prévoyance exquise, ô toi qui sais trouver les plus sages conseils:
il n'existe pas dans ce monde une seconde femme égale à toi pour
l'intelligence.»
Ainsi flattée par Kêkéyî, la bossue, pour animer davantage
la reine couchée dans son lit, répondit en ces termes: «Il est
superflu de jeter un pont sur un fleuve dont le canal est à sec;
lève-toi donc, illustre dame! assure ta fortune, et mets le trouble
dans le coeur du monarque!» «Oui!» répondit Kêkéyî, approuvant
ces paroles; et, suivant les conseils de Mantharâ, elle s'affermit
dans la résolution de faire donner l'onction royale à Bharata.
La noble reine ôta son collier de perles, enrichi de précieux bijoux
et de joyaux magnifiques; elle se dépouilla de toutes ses autres
parures; et, l'âme remplie de haine par cette Mantharâ, elle entra
dans la chambre de la colère, où elle s'enferma seule avec l'orgueil
que lui inspirait la force de sa prospérité.
Alors, avec un visage assombri sous les nuages de sa colère excitée,
ayant détaché rubans, torsades et joyaux de son buste si pur,
l'épouse charmante de l'Indra des hommes devint comme le ciel
enveloppé de ténèbres, quand l'astre de la lumière s'est
éclipsé.
Or, quand il eut fait connaître _le jour et l'instant où_ l'onction
royale _serait_ donnée à Râma, le puissant monarque entra dans son
gynoecée pour annoncer cette agréable nouvelle à Kêkéyî. Là,
ce maître du monde, apprenant qu'elle était couchée sur la terre,
abattue dans une situation indigne de son rang, il en fut comme
foudroyé par la douleur. Ce vieillard s'avança tout affligé vers
sa jeune femme, plus aimée de lui que sa vie même; de lui à l'âme
sans reproche, elle, qui nourrissait une pensée coupable.
S'étant donc approché de son épouse, qui désirait avec folie une
chose funeste, odieuse à tous les hommes et qui serait blâmée du
monde, il vit la noble dame renversée par terre. Il se mit à côté
et la caressa tendrement, comme un grand éléphant caresse avec
la trompe sa plaintive compagne, que la flèche empoisonnée _d'un
chasseur_ a blessée.
Après que ses mains eurent bien caressé la femme éplorée, de qui
la respiration _sanglotante_ ressemblait aux sifflements d'un serpent,
le roi tint, d'une âme tremblante, ce langage à Kêkéyî: «Je
ne sais pas ce qui put allumer cette colère en toi. Qui donc osa
t'offenser, reine! Ou par qui l'honneur qui t'est dû ne te fut-il
pas rendu? Pourquoi, femme naguère _si_ heureuse et maintenant _si_
désolée, pourquoi, à ma _très-vive_ douleur, es-tu couchée sur la
terre nue et dans la poussière, comme une _veuve_ sans appui, en ce
jour où mon âme est toute joyeuse?»
Il dit et releva sa femme éplorée. Elle, qui brûlait de lui dire
cette chose funeste, qui devait augmenter le chagrin de son époux,
répondit _sur-le-champ_ à ces mots: «Je n'ai reçu aucune offense
de personne, _magnanime_ roi; l'honneur qui m'est dû ne m'a pas été
refusé; mais, quelque soit mon désir, daigne faire en ce jour une
chose qui m'est chère. Donne-m'en l'assurance maintenant, si tu
veux bien la faire; et quand j'aurai, moi, reçu ta promesse, je
t'expliquerai ce qu'est mon désir.»
À ces paroles de cette femme chérie, le monarque, tombé sous
l'empire de son épouse, entra dans ce piége à sa ruine, comme une
antilope s'engage étourdiment au milieu d'un filet. Le prince,
qui voyait toute consumée de sa douleur cette Kêkéyî, épouse
bien-aimée, elle qui jamais ne manqua au voeu conjugal, elle _si_
attentive à tout ce qui pouvait lui être utile ou agréable: «Femme
charmante, dit-il, tu ne sais donc pas! Excepté Râma seul, il
n'existe pas dans tous les mondes une seconde créature que j'aime
plus que toi!
«Je m'arracherais ce coeur même pour te le donner: ainsi, ma
Kêkéyî, regarde-moi et dis ce que tu désires.
«Tu vois que je possède en moi la puissance, ne veuille donc plus
balancer: je ferai ta joie; _oui_, je le jure par toutes mes bonnes
oeuvres!» Alors, satisfaite de ce langage, Kêkéyî joyeuse révéla
son dessein très-odieux et d'une profonde scélératesse.
«Que les Dieux réunis sous leur chef Indra même entendent ce
serment solennel de ta bouche, que tu me donneras la grâce demandée!
Que la lune et le soleil, que les autres planètes mêmes, l'Éther,
le jour et la nuit, les plages du ciel, le monde et la terre; que les
Gandharvas et les Rakshasas, les Démons nocturnes, _qui abhorrent les
clartés du jour_, et les Dieux domestiques, à qui plaît d'habiter
nos maisons; que les êtres animés, _d'une autre espèce et de
quelque nature qu'ils soient_, connaissent la parole échappée de tes
lèvres!
«Ce grand roi qui a donné sa foi à la vérité, pour qui le
devoir est une science bien connue, de qui les actes sont pleinement
accompagnés de réflexion, s'engage à mettre les objets d'une grâce
dans mes mains: Dieux, je vous en prends donc à témoins!»
Quand la reine eut ainsi enveloppé ce héros au grand arc dans le
réseau du serment, elle tint ce discours au monarque, dispensateur
des grâces, mais aveuglé par l'amour:
«Jadis, ô roi, satisfait de mes soins, dans la guerre, que les Dieux
soutenaient contre les Démons, tu m'as octroyé deux grâces, dont
je réclame aujourd'hui l'accomplissement. Que Bharata, _mon fils_,
reçoive l'onction royale, comme héritier du trône, dans la
cérémonie même que tes soins préparent ici pour associer Râma
à la couronne. En outre, que celui-ci, portant le djatâ, la peau de
biche et l'habit d'écorce, s'en aille dans les bois durant neuf et
cinq ans: voilà ce que je choisis pour mes deux grâces. Si donc tu
es vrai dans tes promesses, exile Râma dans les forêts et consacre
Bharata, mon fils, dans l'hérédité du royaume.»
Ce langage de Kêkéyî blessa au coeur le puissant monarque, et son
poil se hérissa d'effroi, comme sur la peau d'une antilope mâle,
quand il voit la tigresse devant lui. S'affaissant aussitôt sous le
coup de cette grande douleur, il tomba hors de lui-même sur terre
veuve de ses tapis. «Hélas! s'écria-t-il, ô malheur!» À ces
mots, en proie à sa douleur, il tomba sur la terre, et, blessé
au _milieu du_ coeur par la flèche des cruelles paroles, il fut à
l'instant même absorbé dans un profond évanouissement.
Longtemps après, quand il eut repris connaissance, l'âme noyée dans
l'affliction, il dit, plein de tristesse et d'amertume, il dit avec
colère à Kêkéyî: «Scélérate, femme aux voies corrompues, que
t'a fait Râma, ou que t'ai-je fait, destructrice de ma famille, ô
toi, de qui les vues sont toutes criminelles? N'est-ce pas à toi
qu'il rend ses hommages, avant même de les rendre à Kâauçalyâ?
Pourquoi donc es-tu si acharnée à la ruine de Râma?
«Que j'abandonne, ou Kâauçalyâ, ou Soumitrâ, ou ma royale
splendeur et ma vie, soit! mais non ce Râma, si plein d'amour filial.
C'est assez! renonce à ta résolution, femme aux desseins criminels:
_tu le vois_! je touche avec mon front tes pieds mêmes; fais-moi
grâce!»
Le coeur déchiré à ce discours d'une grande amertume, à ces mots
épouvantables même de son épouse, le roi consterné avait l'esprit
égaré, les traits de son visage convulsés, tel qu'un buffle
vigoureux, assailli par une tigresse. Lui, ce dominateur du monde, ce
protecteur des malheureux, il tomba sur la terre, embrassant les pieds
de sa femme, dont les mains, _pour ainsi dire_, serraient son coeur
d'une pression douloureuse, et, _d'une voix sanglotante_, il jetait
ces mots: «Grâce, ô ma reine! grâce!»
Tandis que le grand roi, dans une posture indigne de lui, était
gisant à ses pieds mêmes, Kêkéyî jeta encore ces mots si durs,
elle sans crainte à lui portant l'effroi dans ses yeux, avec le
trouble dans son âme triste et malheureuse: «Toi, de qui les sages
vantent continuellement la vérité dans les paroles et la fidélité
dans la foi jurée, pourquoi, seigneur, quand tu m'as accordé ces
deux grâces, hésites-tu _à m'en donner l'accomplissement_?»
Irrité de ces paroles de Kêkéyî, le roi Daçaratha lui répondit
alors, plein d'émotion et gémissant: «Femme ignoble, mon ennemie,
goûte donc, hélas! ce bonheur, Kêkéyî, de voir ton époux mort et
Râma, ce _fier_ éléphant des hommes, banni dans un bois!
«Cruel, moi! âme méchante, esclave d'une femme, est-ce là se
montrer père à l'égard d'un fils si magnanime et doué même de
toutes les vertus!--Maintenant qu'il est fatigué par le jeûne, la
continence et les instructions de nos maîtres spirituels, il ira
donc, à l'heure enfin arrivée de sa joie, trouver l'infortune au
milieu des forêts!
«Malheur à moi cruel, nature impuissante, subjuguée par une femme,
homme de petite vigueur, incapable même de s'élever jusqu'à la
colère, sans énergie et sans âme! Une infamie sans égale, une
honte certaine et le mépris de tous les êtres me suivront dans le
monde, comme un criminel!»
Taudis que le monarque exhalait en ces plaintes le chagrin qui
troublait son âme, le soleil s'inclina vers son couchant et la
nuit survint. Au milieu de tels gémissements et dans sa profonde
affliction, cette nuit, composée de trois veilles seulement, lui
parut aussi longue que cent années.
À la suite de ces plaintes, le monarque éleva ses deux mains jointes
vers Kêkéyî, essaya encore de la fléchir et lui dit ces nouvelles
paroles: «Ô ma bonne, prends sous ta protection un vieillard
malheureux, faible d'esprit, esclave de ta volonté et qui cherche en
toi son appui; sois-moi propice, ô femme charmante! Si ce n'est là
qu'une feinte mise en jeu par l'envie de pénétrer ce que j'ai au
fond du coeur: _eh bien! sois contente_, femme au gracieux sourire,
voilà ce qu'est en vérité mon âme: je suis de toute manière ton
serviteur. Quelque chose que tu veuilles obtenir, je te le donne, hors
l'exil de Râma: _oui_, tout ce qui est à moi, ou même _si tu la
veux_, ma vie!»
Ainsi _conjurant et_ conjurée, elle d'une âme si corrompue et lui
d'une âme si pure, cette femme cruelle à son époux n'accorda rien
aux prières de ce roi, sur les joues duquel tombaient des larmes
et dont _les tourments intérieurs se révélaient aux yeux par_ les
formes bien tourmentées de sa personne. Ensuite, quand le monarque
vit son épouse, affermie dans la méchanceté, parler encore avec
inimitié sur l'odieuse action d'exiler son fils, il perdit une
seconde fois la connaissance et, couché sur la terre, il sanglota
dans la tristesse et le trouble de son âme.
Tandis que son époux désolé, malade du chagrin, dont l'injuste exil
de son fils tourmentait son coeur, et tombé sans connaissance sur la
terre, se débattait convulsivement, Kêkéyî lui jeta ces nouvelles
paroles: «Pourquoi es-tu là gisant, évanoui sur la face de la
terre, comme si tu avais commis un lourd péché, quand tu m'accordas
spontanément les deux grâces? Ce qui est digne de toi, c'est de
rester ferme dans la vérité _de ta promesse_.
«Le premier devoir, c'est la vérité, ont dit ces hommes sincères
qui savent les devoirs: si tu fus sollicité par moi, c'est que je
m'étais dit, car je _pensais_ te connaître: «Sa parole est une
vérité!» Çivi, le maître de la terre, ayant sauvé la vie d'une
colombe, s'arracha le coeur à lui-même, _pour ne pas manquer à sa
promesse_, et le fit manger au vautour: c'est ainsi qu'il mérita de
passer au ciel en quittant la terre. Jadis, certaines limites furent
acceptées de l'Océan, ce roi des fleuves; et, depuis lors, fidèle
à son traité, il n'est jamais sorti de ses rivages, malgré son
impétuosité. Alarka même s'arracha les deux yeux pour les donner
au brahme qui l'implorait: action, qui valut au saint roi de monter,
après cette vie, dans les demeures célestes.
«Pourquoi donc, si tu es vrai dans tes promesses, toi qui, au temps
passé, voulus bien m'accorder ces deux grâces, pourquoi, _dis-je_,
m'en refuses-tu aujourd'hui l'accomplissement, comme un avare et
un homme vil? Envoie Râma, ton fils, habiter les forêts! Si tu ne
combles pas maintenant le désir manifesté dans mes paroles, je vais,
ô roi, jeter là ma vie sous tes yeux mêmes!»
Le monarque, enlacé par Kêkéyî, comme autrefois Bali par Vishnou,
dans les rets de ses artifices, ne put alors en déchirer les mailles.
Quand la nuit commençait à s'éclaircir aux premières lueurs de
l'aube matinale, Soumantra vint à la porte, et, s'y tenant les mains
jointes, il réveilla son maître: «O roi, voici que ta nuit s'est
déjà bien éclairée, disait-il: que sur toi descende la félicité!
Réveille-toi, ô tigre des hommes! Recueille et le bonheur et les
biens! Croîs en richesses, puissant monarque de la terre, croîs en
toute abondance, tel que la mer se gonfle et croît au lever de
la pleine lune! Comme le soleil, comme la lune, comme Indra, comme
Varouna jouissent de leur opulence et de leur félicité, jouis ainsi
des tiennes, auguste dominateur de la terre!»
Quand il entendit son écuyer lui chanter ces heureux souhaits, _voeux
accoutumés_ pour son réveil, le monarque, consumé par sa douleur
immense, lui adressa la parole en ces termes: «Pourquoi viens-tu,
conducteur de mon char, pourquoi viens-tu me féliciter, moi, de qui
la tristesse n'est pas un thème bien assorti aux félicitations? Tu
ajoutes par ton langage une douleur nouvelle à mes souffrances.»
Quand il entendit ces mots prononcés par le roi malheureux, Soumantra
s'éloigna vite de ces lieux, non sans _rougir_ un peu de honte.
Sur ces entrefaites, Kêkéyî, obstinée dans sa volonté criminelle,
jeta de nouveau ces paroles à son époux étendu par terre, à son
époux, qu'elle voulait stimuler avec l'aiguillon de son langage:
«Pourquoi parles-tu ainsi, en ces termes désolés, comme un être
de la plus basse condition? Mande ici Râma; envoie-le sans faiblesse
habiter les forêts! Si tu es fidèle en tes promesses, donne-moi
l'accomplissement d'une parole qui m'est chère.»
Alors, blessé par l'aiguillon de ces paroles, comme un éléphant
avec la pointe aiguë _de son cornac_, le roi, consumé par le feu du
chagrin, dit ces mots à Soumantra:
«Conducteur de mon char, je suis lié avec la chaîne de la vérité;
mon âme est pleine de trouble. Amène ici Râma sans délai, je
désire le voir.»
À peine eut-elle entendu ces mots du roi, Kêkéyî sur-le-champ dit
aussi d'elle-même à l'écuyer: «Va! amène Râma; et fais-le se
hâter, de manière qu'il vienne au plus tôt!»
Ensuite, Soumantra sortit avec empressement: arrivé sur le pas
_intérieur_ de la porte, il y vit les rois de la terre; et quand il
eut franchi le seuil _extérieur_, il trouva dehors les conseillers
et les prêtres du palais, qui se tenaient là tous réunis dans
l'attente.
* * * * *
Dans ce jour même, où la lune était parvenue à sa conjonction avec
l'astérisme Poushya, on avait disposé en vue de Râma toutes les
choses nécessaires à la cérémonie d'un sacre. On avait préparé
un trône d'or, éblouissant, magnifiquement orné, sur lequel
s'étalait une peau, riche dépouille du roi des quadrupèdes.
On avait apporté de l'eau puisée au confluent du Gange et de
l'Yamounâ; on avait apporté de l'eau prise dans les autres fleuves
sacrés, qui tournent le front, soit à l'orient, soit à l'occident,
ou qui serpentent dans un canal tout à fait sinueux. On avait
apporté même de l'eau recueillie dans toutes les mers.
Les urnes, pleines de ces ondes, étaient d'or massif; autour de leurs
flancs, on avait tressé en guirlandes les jeunes pousses des arbres
qui se plaisent au bord des eaux, mêlées aux fleurs des nymphéas et
des lotus. Des limons, des grenades, du beurre clarifié, du miel,
du lait, du caillé, de la vase même et de l'eau, envoyés des plus
saints tîrthas, s'y mêlaient à toutes les choses distinguées par
une influence heureuse.
On avait également préparé en vue de Râma un sceptre,
somptueusement orné de joyaux et d'un éclat aussi pur que les rayons
de la lune, un chasse-mouche, un magnifique éventail, décoré avec
une radieuse guirlande et tel que le disque en son plein de l'astre
des nuits. On avait encore exécuté pour l'assomption de Râma au
trône paternel un vaste parasol, _emblème de royauté_. Là étaient
réunis un taureau blanc, un cheval au blanc pelage, un éléphant de
choix, superbe et dans l'ivresse du rut, huit belles jeunes filles,
sur la personne desquelles resplendissaient les plus riches parures,
des poëtes laudateurs, vêtus d'un opulent costume, et toutes les
espèces d'instruments, qui servent à la musique.
Arrivé dans la rue du roi, Soumantra fendit les ondes arrêtées
là du peuple et recueillit dans sa route les paroles échangées des
conversations, qui toutes se rattachaient aux louanges de Râma.
«Aujourd'hui Râma, disaient-ils, va recevoir l'hérédité du
royaume, suivant les ordres mêmes de son père. Oh! quelle grande
fête aujourd'hui l'on va donner pour nous dans la ville! Ce héros
doux, maître de lui-même, bon pour les habitants de la ville, et qui
trouve son plaisir dans le bonheur de toutes les créatures, Râma,
sans aucun doute, sera aujourd'hui même notre prince de la jeunesse.
Oh! combien les faveurs _du ciel_ pleuvent aujourd'hui sur nous,
puisque Râma, qui est l'amour des hommes vertueux, va désormais
nous protéger, comme un père défend les fils qui sont nés de sa
chair!»
Telles étaient les paroles que, de tous les côtés, Soumantra
entendait sortir de cette foule épaisse, tandis qu'il s'en allait
chez Râma, d'une marche pressée, afin de le ramener au palais de son
père.
Descendu en face de cette maison, où régnait une vaste abondance,
l'illustre cocher fut saisi de plaisir et de joie à la vue des
ornements luxueux qui décoraient ce palais, tout émaillé de
pierreries, comme celui du _céleste_ époux qui mérita le choix de
_la belle_ Çatchî.
Il vit le pas de ses portes couvert par une multitude officielle de
poëtes, de bardes, de chanteurs et de panégyristes, qui, attachés
à sa maison pour ramener agréablement le sommeil ou le réveil
sur ses paupières, célébraient à l'envi les vertus de sa royale
personne.
Quand il eut traversé dans ce riche palais six enceintes, dont les
foules pressées des hommes remplissaient l'étendue, il pénétra
dans la septième, parfaitement distribuée.
Soumantra, s'étant approché d'un air modeste, s'inclina pour saluer
Râma, d'une beauté en quelque sorte, flamboyante et semblable au
soleil qui vient de naître _sur un ciel sans nuages_.
«Que la reine Kâauçalyâ est heureuse de posséder un tel fils! Le
roi, en compagnie de Kêkéyî, désire te voir. Viens donc, Râma,
s'il te plaît!»
À ces mots du cocher, Râma, qui avait reçu, la tête inclinée, cet
ordre venu de son père, Râma aux yeux de lotus tint ce langage à
Sîtâ: «Sîtâ, le roi et la reine se sont réunis ensemble pour
délibérer, sans aucun doute, sur mon sacre comme héritier de la
couronne. Assurément, Kêkéyî, ma mère, guidée par le désir
même de faire une chose qui m'est agréable, emploie tout son art en
ce moment pour mettre de ses mains le diadème sur mon front. Je pars
donc sans délai; j'ai _hâte de_ voir ce maître de la terre, assis
dans sa chambre secrète seul avec Kêkéyî et libre de soucis.»
À ces paroles de son mari: «Va, mon noble époux, lui dit Sîtâ,
voir ton père et même avec lui ta mère.»
Sorti de son palais, ce prince d'une splendeur incomparable vit
rassemblés devant les portes une foule de serviteurs, curieux de voir
le _noble_ maître. À leur aspect, il s'approcha d'eux et les
salua tous; puis, sans perdre un instant, il s'élança dans un char
d'argent, déjà même attelé. Élevé sur le char opulent, dont le
fracas égalait celui du tonnerre, Râma sortit de son palais, comme
la lune sort des nuages blancs.
Alors, tenant un parasol avec un chasse-mouche dans ses mains,
Lakshmana aussitôt monta derrière l'auguste Râma, comme Oupéndra
se tient derrière le dieu Indra, et lui fit sentir agréablement les
doux offices de l'ombrelle et du chasse-mouche. Un cri de «Halâ!
halâ!» s'éleva immense, et le coeur de tous se dilata, quand on
vit s'avancer dans son char ce Râma, le plus noble des hommes qui
possèdent un char.
Il s'avançait lentement et répondait à ces foules d'hommes par
des saluts, distinguant chacun d'eux avec un mot, un sourire, un coup
d'oeil, un mouvement du front, un geste de la main.
Les épouses mêmes des habitants, accourues à leurs fenêtres,
contemplaient cette marche de Râma et vantaient ses vertus, qui
tenaient leur âme enchaînée avec un lien d'amour.