mais écoute, _avant de partir_, mes avis, et suis-les, mon chéri,
avec le plus grand soin. Sois distingué par un bon caractère, mon
fils, sois modeste et non superbe; cultive soigneusement la société
des brahmes, riches de science et de vertus. Consacre tes efforts à
gagner leur affection; demande-leur ce qui est bon pour toi-même, et
n'oublie pas de recueillir comme l'ambroisie même la sage parole de
ces hommes saints. En effet, les brahmes magnanimes sont la racine
du bonheur et de la vie: que les brahmes soient _donc pour toi_, dans
toutes les affaires, comme la bouche même de Brahma. Car les
brahmes furent de vrais Dieux, _habitants du ciel_; mais les Dieux
supérieurs, mon fils, _nous_ les ont envoyés, comme les Dieux de
la terre, dans le monde des hommes, pour _éclairer_ la vie des
créatures. Acquiers dans la fréquentation de ces prêtres sages et
les Védas, et le Çâstra impérissable des Devoirs, et le Traité
sur le grand art de gouverner, et le Dhanour-Véda complétement.
«Sois même, vaillant héros, sois même instruit dans beaucoup
d'arts et de métiers: rester dans l'oisiveté un seul instant ne
vaut rien pour toi, mon ami. Aie soin de m'envoyer sans cesse des
courriers, qui m'apportent les nouvelles de ta santé; car, _dans mes
regrets de ton absence_, au moins faut-il que mon âme soit consolée
en apprenant que tu vas bien!»
Quand le roi eut ainsi parlé, ses yeux baignés de larmes et d'une
voix sanglotante, il dit à Bharata: «Va, mon fils!» Celui-ci donc
salua d'un adieu son père, il salua d'un adieu Râma à la vigueur
sans mesure; et, s'étant d'abord incliné devant les _épouses du
roi, ses_ mères, il partit, accompagné de Çatroughna.
Après quelques jours comptés depuis son départ, après qu'il eut
traversé des forêts, des fleuves, des montagnes du plus ravissant
aspect, l'auguste voyageur atteignit la ville et l'agréable palais
du roi son grand-père. Près de là, faisant halte, Bharata envoya
un messager de confiance dire au monarque, son aïeul: «Je suis
arrivé.»
Transporté de joie à ces paroles du messager, le roi fit entrer,
comblé des plus grands honneurs, son petit-fils dans _les faubourgs
de_ sa ville, pavoisée d'étendards, embaumée du parfum des
aromates, parée de fleurs et de bouquets, festonnée de guirlandes
des bois, jonchée de sable fin dans toute sa rue royale,
soigneusement arrosée d'eau et pourvue de tonnes pleines disposées
çà et là. Ensuite, les habitants reçurent aux _portes de_ la ville
Bharata exposé à tous les yeux et réjoui par les concerts de tous
les instruments, qui exprimaient des chants joyeux sur un mouvement
vif; Bharata, suivi par les troupes des plus belles courtisanes, qui
jouaient de la musique ou dansaient devant lui: telle fut son entrée
dans la ville.
Puis, arrivé dans le palais du roi, tout rempli d'officiers richement
costumés, il y fut comblé d'honneurs, traité à la satisfaction de
tous ses désirs; et le fils de Kêkéyî habita cette cour dans
un bien-être délicieux, comme le plus heureux mortel des mortels
heureux.
* * * * *
Sans désir même que le sceptre vînt dans ses mains suivant l'ordre
héréditaire de sa famille, Râma pensait que monter au sommet de la
science est préférable à l'honneur même de monter sur un trône.
Il était plein de charité pour tous les êtres, secourable à ceux
qui avaient besoin de secours, libéral, défenseur des gens de bien,
ami des _faibles_, réfugiés sous sa protection, reconnaissant,
aimant à payer de retour le bon office reçu, vrai dans ses
promesses, ferme dans ses résolutions, maître de son âme, sachant
distinguer les vertus, parce qu'il était vertueux lui-même. Adroit,
ayant le travail facile et l'intelligence des affaires, il prenait en
main les intérêts de tous ses amis, et les menait au succès avec un
langage affectueux.
Ce prince illustre eût volontiers renoncé à la vie, à la plus
opulente fortune ou même à ses voluptés les plus chères; mais à
la vérité, jamais. Droit, généreux, faisant le bien, modeste, de
bonnes moeurs, doux, patient, invincible aux ennemis dans le combat,
il avait un grand coeur, une grande énergie, une grande âme: _en un
mot_, c'était le plus vertueux des hommes, rayonnant de splendeur,
d'un aspect aimable comme la lune et pur comme le soleil d'automne.
Quand le roi Daçaratha vit ce fléau des ennemis, cette féconde mine
de vertus briller d'un éclat sans égal par cette foule de qualités
et par d'autres encore, il se mit à rouler continuellement cette
pensée au fond de son âme, venue et déjà fixée même dans ce
projet: «Il faut que je sacre mon fils Râma comme associé à ma
couronne et prince de la jeunesse.»
Cette idée s'agitait sans cesse dans le coeur du monarque sage:
«Quand verrai-je l'onction royale donnée à Râma! Il est digne
de cette couronne: sachant donner à tous les êtres la chaîne de
l'amour, il est plus aimé que moi et règne déjà sur mes sujets par
toutes ses vertus. Égal en courage à Indra, égal à Vrihaspati par
l'intelligence, égal même à la terre en stabilité, il est mieux
doué que moi en toutes qualités. Quand j'aurai vu ce fils, _ma
gloire_, élevé par moi-même sur ce trône, qui gouverne toute
l'étendue si vaste de la terre, j'irai doucement au ciel, où me
conduit cet âge _avancé_.»
Dès qu'ils eurent connaissance des sentiments du monarque, les hommes
de bon jugement et qui savaient pénétrer dans le fond des choses,
instituteurs spirituels, conseillers d'État, citadins et même
villageois se réunirent, tinrent conseil, arrêtèrent une
résolution, et tous, de toutes parts, ils dirent au vieux roi
Daçaratha: «Auguste monarque, te voilà un vieillard devenu
plusieurs fois centenaire: ainsi daigne consacrer ton fils Râma comme
héritier de ta couronne.»
À ce discours, tel que son coeur l'avait souhaité, il dissimula son
désir et répondit à ces hommes, dont il voulait connaître mieux
toute la pensée: «Pourquoi vos excellences désirent-elles que
j'associe mon fils à mon trône dans le temps même où je _suffis
à_ gouverner la terre avec justice?»
Ces habitants de la ville et des campagnes répondirent à ce
magnanime: «Nombreuses et distinguées, ô roi, sont les qualités de
ton fils. Il est doux, il a des moeurs honnêtes, une âme céleste,
une bouche instruite à ne dire que des choses aimables et jamais
d'invectives; il est bienfaisant, il est comme le père et la mère de
tes sujets.
«À quelque guerre, ô mon roi, que tu ordonnes à ton fils de
marcher, il s'en retourne d'ici et de là toujours victorieux, après
que sa main a terrassé l'ennemi; et, quand il revient parmi nous,
triomphant des armées étrangères, ce héros, tirant de la victoire
même une modestie plus grande, nous comble encore de ses politesses.
«Rentre-t-il d'un voyage, monté sur un éléphant ou porté dans un
char, s'il nous voit sur le chemin royal, il s'arrête, il s'informe
de nos santés, et toujours ce prince affectueux nous demande si nos
feux sacrés, nos épouses, nos serviteurs, nos disciples, _toute
chose enfin_ va bien chez nous.
«Puissions-nous voir bientôt sacrer par tes ordres, comme héritier
présomptif du royaume, ce Râma aux yeux de lotus bleu, au coeur
plein d'affection pour les hommes! Daigne maintenant, ô toi, qui es
comme un Dieu chez les hommes, associer à ta couronne sur la terre
ce fils si digne d'être élu roi, ce Râma, le seigneur du monde, le
maître de son âme et l'amour des hommes, dont il fait les délices
par ses vertus!»
Ensuite, ayant fait appeler Soumantra, le roi Daçaratha lui dit:
«Amène promptement ici mon vertueux Râma!» «Oui!» répondit
le serviteur obéissant; et, sur l'ordre intimé par son maître, ce
ministre sans égal dans l'art de conduire un char eut bientôt amené
Râma dans ce lieu même.
Alors, s'étant assis là, tous les rois de l'occident, du nord, de
l'orient et du midi, ceux des Mlétchhas, ceux des Yavanas, ceux
même des Çakas, qui habitent les montagnes, bornes du monde,
s'échelonnèrent sous leur _auguste_ suzerain Daçaratha, comme les
Dieux sont rangés sous _Indra_, le fils de Vasou.
Assis dans son palais au milieu d'eux et tel qu'Indra au milieu des
Maroutes, le saint monarque vit s'avancer, monté sur le char et
semblable au roi des Gandharvas ce fils au courage déjà célèbre
dans tout l'univers, aux longs bras, à la grande âme, au port
_majestueux_ comme la démarche d'un éléphant ivre d'amour.
L'auguste souverain ne pouvait se rassasier de contempler ce Râma
au visage désiré comme l'astre des nuits, à l'aspect infiniment
aimable, qui attirait l'esprit et la vue des hommes par ses vertus, sa
noblesse, sa beauté, et marchait, semant la joie autour de lui, comme
le Dieu des pluies sur les êtres, consumés par les feux de l'été.
Aussitôt qu'il eut aidé le jeune rejeton de l'antique Raghou à
descendre du char magnifique, Soumantra, les mains jointes, le suivit
par derrière, tandis que le vaillant héros s'avançait vers son
père.
Joignant ses mains, inclinant son corps, il s'approcha du monarque,
et, se nommant, il dit: «Je suis Râma.» Puis il toucha du front
les pieds de son père. Mais celui-ci, ayant vu son bien-aimé fils
prosterné à son côté, les paumes réunies en coupe, saisit les
deux mains jointes, le tira _doucement_ à soi et lui donna un baiser.
Ensuite, le fortuné monarque offrit du geste à Râma un siége
incomparable, éblouissant, le plus digne parmi tous, orné d'or et de
pierreries. Alors, quand il se fut assis dans le noble siége,
Râma le fit resplendir, comme le Mérou, que le soleil à son lever
illumine de ses clartés sans tache.
Le puissant monarque se réjouit à la vue de ce fils chéri,
noblement paré et qui semblait Daçaratha lui-même réfléchi dans
la surface d'un miroir. Ce roi, le meilleur des pères, ayant donc
adressé la parole à son fils avec un sourire, lui tint ce langage,
comme Kaçyapa au souverain des Dieux:
«Râma, tu es mon enfant bien-aimé, le plus éminent par tes vertus
et né, fils égal à moi, d'une épouse mon égale et la première
de mes épouses. Enchaînés par tes bonnes qualités, ces peuples
te sont déjà soumis: reçois donc le sacre, comme associé à ma
couronne, en ce temps, où la lune va bientôt faire sa conjonction
avec l'astérisme Poushya, _constellation propice_. J'aime à le
reconnaître, mon fils; la nature t'a fait modeste et même vertueux;
mais ces vertus n'empêcheront point ma tendresse de te dire ce
qu'elle sait d'utile pour toi. Avance-toi plus encore dans la
modestie; tiens continuellement domptés les organes des sens, et fuis
toujours les vices, qui naissent de l'amour et de la colère. Jette
les yeux sur la Cause première, et que sans cesse ton âme, _comme la
sienne_, Râma, se cache et se montre dans la défense de tes sujets.
D'abord, sois dévoué au bien, exempt d'orgueil, escorté sans cesse
de tes vertus; ensuite, protège ces peuples, mon fils, comme s'ils
étaient eux-mêmes les fils nés de ta propre chair.
«_Noble_ enfant de Raghou, examine d'un oeil vigilant tes soldats,
tes conseillers, tes éléphants, tes chevaux et tes finances, l'ami
et l'ennemi, les intermédiaires et les rois neutres. Lorsqu'un roi
gouverne de telle sorte la terre, que ses peuples heureux lui sont
_inébranlablement_ dévoués, ses amis en ressentent une joie
égale à cette allégresse des Immortels, devenus enfin les heureux
possesseurs de la divine ambroisie. Impose le frein à ton âme, et
sache, mon fils, te conduire ainsi!»
À peine le monarque avait-il achevé son discours, que des hommes,
messagers de cette agréable nouvelle, couraient déjà en faire part
à Kâauçalyâ. Elle, la plus noble des femmes, elle distribua à
ces porteurs d'une nouvelle si flatteuse et de l'or, et des vaches, et
toutes sortes de pierreries.
Quand il se fut incliné devant le roi son père, le Raghouide,
éclatant de lumière, monta dans son char; puis, environné de foules
nombreuses, il revint dans son palais.
Après le départ des citadins, le monarque, ayant délibéré une
seconde fois avec ses ministres, arrêta une résolution, en homme
qui sait prendre une décision. «Demain, l'astérisme Poushya doit se
lever sur l'horizon; que mon fils Râma, à la prunelle dorée
comme la fleur des lotus, soit donc sacré demain dans l'hérédité
présomptive du royaume!» Ainsi parla ce puissant monarque.
Entré dans sa maison, Râma en sortit au même instant et se dirigea
vers le gynoecée de sa mère.
Là, il vit cette mère inclinée, revêtue de lin, sollicitant la
Fortune dans la chapelle de ses Dieux.--Ici déjà s'étaient rendus
avant lui Soumitrâ, Lakshmana et Sîtâ, elle, que l'agréable
nouvelle du sacre avait rendue toute joyeuse.
Râma, s'étant approché, s'inclina devant sa mère ainsi recueillie,
et dit ces paroles faites pour lui causer de la joie: «Mère chérie,
mon père m'a désigné pour gouverner ses peuples; on doit me sacrer
demain: c'est l'ordre de mon père. Il faut que Sîtâ passe avec
moi cette nuit dans le jeûne, comme le roi me l'a prescrit avec le
ritouidj et nos maîtres spirituels. Veuille donc répandre sur moi et
sur la Vidéhaine, ma belle épouse, ces paroles heureuses, d'une si
grande efficacité pour mon sacre, dont le jour que celui-ci précède
verra _l'auguste_ cérémonie.»
Ayant appris cette nouvelle, objet de ses voeux depuis un long temps,
Kâauçalyâ répondit à Râma ces mots, troublés par des larmes
de joie: «Mon bien-aimé Râma, vis un grand âge! Périsse l'ennemi
devant toi! Puisse ta félicité réjouir sans cesse ma famille et
celle de Soumitrâ!
«Tu es né en moi, cher fils, sous une étoile heureuse et
distinguée, toi, à qui tes vertus ont gagné l'affection du _roi_
Daçaratha, ton père. Ô bonheur! ma dévotion pour l'Homme-_Dieu_
aux yeux de lotus ne fut pas stérile, et j'augure que sur toi va
se poser aujourd'hui cette félicité merveilleuse du saint roi
Ikshwâkou!»
Après ce langage de sa mère, Râma, jetant sur Lakshmana, assis
devant lui, son corps incliné et ses mains jointes, un regard
accompagné d'un sourire, lui adressa les paroles suivantes:
«Lakshmana, gouverne avec moi ce monde; tu es ma seconde âme, et ce
bonheur qui m'arrive est en même temps pour toi! Fils de Soumitrâ,
goûte ces jouissances désirées et savoure ces _doux_ fruits de la
royauté; car, si j'aime et la vie et le trône, c'est à cause de
toi!»
Quand il eut ainsi parlé à son cher Lakshmana, Râma, s'étant
incliné devant ses deux mères, fit prendre congé à Sîtâ et
retourna dans son palais.
* * * * *
La rue royale se trouvait alors dans Ayodhyâ tout obstruée par les
multitudes entassées des hommes, dont cet événement avait excité
la curiosité, et de qui les danses joyeuses dispersaient un bruit
semblable à celui de la mer, quand _le vent_ soulève ses humides
flots. La noble cité avait arrosé et balayé ses grandes rues, elle
avait orné de guirlandes sa rue royale, elle s'était pavoisée de
ses vastes étendards.
En ce moment tous les habitants d'Ayodhyâ, hommes, femmes, enfants,
par le désir impatient de voir le sacre de Râma, soupiraient après
le retour du soleil. Chacun désirait contempler cette grande fête.
Râma se purifia d'une âme recueillie; puis, avec la _belle_
Vidéhaine, _son épouse_, comme Nârâyana avec Lakshmî, il entra
_dans le sanctuaire domestique_. Alors il mit sur sa tête, suivant la
coutume, une patère de beurre clarifié et versa dans le feu allumé
cette libation en l'honneur du grand Dieu. Ensuite, quand il eut
mangé ce qui restait de l'oblation et demandé aux Immortels ce qui
était avantageux pour lui, ce fils du meilleur des rois, voué au
silence et méditant sur le dieu Nârâyana, se coucha dans une sainte
continence avec la _charmante_ Vidéhaine sur un lit de verveine,
jonchée avec soin dans la brillante chapelle consacrée à Vishnou.
Au temps où la nuit fermait sa dernière veille, il sortit du sommeil
et fit arranger tout avec un ordre soigné dans les meubles de son
appartement.--Puis, quand il entendit les brillantes voix des poëtes
et des bardes entonner les paroles de bon augure, il adora l'aube
naissante, murmurant sa prière d'une âme recueillie. Dévotement
prosterné, il célébra même l'ineffable meurtrier de Madhou, et,
revêtu d'un habit de lin sans tache, il donna l'essor à la voix des
brahmes.
Aussitôt le son doux et grave de leurs chants, auxquels se mêlaient
dans ce jour de fête les accords des instruments de musique, remplit
toute la ville d'Ayodhyâ. À la nouvelle que le noble enfant de
Raghou avait accompli avec son épouse la cérémonie du jeûne, tous
les habitants de se livrer à l'effusion de la joie; et les citadins,
n'ignorant pas que le sacre de Râma venait avec ce jour déjà si
près de paraître, se mirent tous à décorer la ville une seconde
fois, aussitôt qu'ils virent la nuit s'éclairer aux premières
lueurs du matin.
Sur les temples des Immortels, dont les faîtes semblent une masse
blanche de nuages, dans les carrefours, dans les grandes rues, sur les
bananiers sacrés, sur les plateformes des palais, sur les bazars
des trafiquants, où sont amoncelées toutes les sortes infinies des
marchandises, sur les splendides hôtels des riches pères de famille,
sur toutes les maisons destinées à réunir des assemblées, sur les
plus majestueux des arbres, flottent dressés les étendards et les
banderoles de couleurs variées. De tous les côtés on entend les
troupes des danseurs, des comédiens et des chanteurs, dont les voix
se modulent pour le _délicieux_ plaisir de l'âme et des oreilles.
Quand fut arrivé le jour du sacre, les hommes s'entretenaient, assis
dans les cours ou dans leurs maisons, de conversations qui roulaient
toutes sur les éloges de Râma; et, de tous côtés, les enfants
mêmes, qui s'amusaient devant les portes des maisons, _désertant le
jeu_, s'entretenaient aussi de conversations, qui roulaient toutes
sur les éloges de Râma. Pour fêter le sacre du jeune prince,
les citadins avaient brillamment décoré, parfumé de la résine
embaumée de l'encens, paré de fleurs et de présents la rue royale;
et, par une _sage_ prévoyance contre l'arrivée de la nuit, afin de
ramener le jour dans les ténèbres, ils avaient planté au long des
rues dans toute la ville des arbres d'illuminations.
Dans ce temps, une suivante de Kêkéyî, sa parente éloignée, qui
l'avait emmenée avec elle dans Ayodhyâ, monta d'elle-même sur la
plate-forme du palais; et là, promenant ses yeux, elle vit la rue du
roi brillamment décorée, la ville pavoisée de grands étendards,
ses voies remplies d'un peuple nombreux et rassasié.
À cet aspect de la cité riante et pleine de monde en habits de
fête, elle s'approcha d'une nourrice placée non loin d'elle, et
fit cette demande: «D'où vient aujourd'hui cette joie extrême des
habitants? Dis-le moi! Quelle chose aimée des citoyens veut donc
faire le puissant monarque? Pour quelle raison, au comble d'un
enchantement suprême, la mère de Râma verse-t-elle aujourd'hui ses
trésors _comme une pluie_ de largesses?»
Interrogée ainsi par cette femme bossue, la nourrice, toute ravie de
plaisir, commence à lui raconter ce qui en était du sacre attendu
pour l'association à la couronne: «Demain, au moment où la lune se
met en conjonction avec l'astérisme Poushya, le roi fait sacrer comme
héritier du trône son fils Râma, cette mine opulente de vertus.
C'est pour cela que tout ce peuple est en joie dans l'attente du
sacre, que les habitants ont décoré la ville et que tu vois la mère
de Râma si heureuse.»
À peine eut-elle ouï ce langage désagréable pour elle, soudain,
transportée de colère, la femme bossue descendit précipitamment
de cette plate-forme du palais. La Mantharâ, qui avait conçu une
mauvaise pensée, vint donc, les yeux enflammés de fureur, tenir ce
langage à Kêkéyî, qui n'était pas encore levée: «Femme
aveugle, sors du lit! Quoi! tu dors! Un affreux danger fond sur
toi! Malheureuse, ne comprends-tu pas que tu es entraînée dans un
abîme!»
Kêkéyî, aux oreilles de qui cette bossue à l'intention méchante
avait jeté dans sa fureur ces mots si amers, lui fit à son
tour cette demande: «Pourquoi es-tu _si_ en colère, Mantharâ?
Apprends-moi quelle est cette chose que tu ne peux supporter:
en effet, je te vois toute pleine de tristesse et le visage
bouleversé.»
À ces paroles de Kêkéyî, la Mantharâ, qui savait ourdir un
discours artificieux, lui répondit ainsi, les yeux rouges de colère
et d'envie, pour augmenter le trouble de sa maîtresse et la séparer
enfin de Râma, dont cette femme à la pensée coupable désirait la
perte: «Une chose bien grave te menace, une chose que tu ne dois
pas tolérer, ô ma reine: c'est que le roi Daçaratha se dispose à
consacrer _son fils_ Râma comme héritier de sa couronne.
«Telle qu'une mère, à qui, séduite par un langage artificieux, sa
bienveillance a fait recueillir un ennemi: ainsi, toi, imprudente,
tu as réchauffé un serpent dans ton sein! En effet, ce que pourrait
faire, soit un serpent, soit un ennemi, que tu ne vois pas derrière
toi et comme sous tes pieds, Daçaratha le fait aujourd'hui à ton
fils et à toi. L'épouse bien-aimée de ce roi au langage traître
et mensonger va mettre son Râma sur le trône; et toi, imprévoyante
créature, tu seras immolée avec ton enfant!»
À ces paroles de la bossue, Kêkéyî, ravie de joie, ôta de sa
parure un brillant joyau et l'offrit en cadeau à la Mantharâ.
Quand elle eut donné à la perfide suivante ce magnifique bijou,
en témoignage du plaisir _que lui inspirait sa nouvelle_, Kêkéyî
enchantée lui répondit alors en ces termes: «Mantharâ, ce que tu
viens de raconter m'est agréable; c'est une chose que je désirais:
aussi ai-je du plaisir à te donner une seconde fois ce gage de ma
vive satisfaction. Il n'y a dans mon coeur aucune différence même
entre Bharata et Râma: je verrai donc avec bonheur que le roi donne
l'onction royale à celui-ci.»
À ces mots, rejetant le bijou de Kêkéyî, Mantharâ lui répondit
en ces termes, accompagnés d'une imprécation: «Pourquoi, femme
ignorante, te réjouis-tu, quand le danger plane sur toi? Ne
comprends-tu pas que tu es submergée dans un océan de tristesse?
_Tu le veux_, insensée: _eh bien_! coeur lâche, que le serpent _des
soucis_ te dévore, malheureuse, toi, que la science n'éclaire pas
et qui vois les choses de travers! Je l'estime heureuse, cette
Kâauçalyâ, qui dans ce jour, où la lune entre en conjonction
avec l'astérisme Poushya, verra son fils, au corps semé de signes
propices, oint et sacré comme l'héritier du trône paternel! Mais
toi, femme ignorante, dépouillée de ta grandeur, tu seras soumise,
comme une servante, à Kâauçalyâ grandie et parvenue même à
la plus haute domination. On verra l'épouse de Râma savourer les
jouissances du trône et de la fortune; mais ta bru à toi sera
obscurcie et rabaissée!»
Kêkéyî, fixant les yeux sur la Mantharâ, qui parlait ainsi d'un
air vivement affligé, se mit joyeusement à vanter elle-même les
vertus de Râma.
À ces paroles de sa maîtresse, la Mantharâ, non moins profondément
affligée, répondit à Kêkéyî, après un long et brûlant soupir:
«Ô toi, de qui le regard manque de justesse, femme ignorante, ne
t'aperçois-tu pas que tu te plonges toi-même dans un abîme, dans la
mort, dans un enfer de peines? Si Râma devient roi; si, après lui,
son fils monte sur le trône; puis, le fils de son fils; ensuite,
le rejeton né de son petit-fils, Bharata ne se trouvera-t-il point,
Kêkéyî, rejeté hors de la famille du monarque? En effet, tous
les fils d'un roi n'ont pas le trône de leur père chacun dans son
avenir. Entre plusieurs fils, c'est un seul, qui reçoit l'onction
royale; car si tous avaient droit à ceindre le diadème, ne serait-ce
pas une bien grande anarchie? Aussi est-ce toujours dans les mains
de leurs fils aînés, vertueux ou non, que les maîtres de la terre,
femme charmante, remettent les rênes du royaume? _De leur côté,
arrivés au terme de la vie_, ces fils aînés transmettent à leurs
fils aînés le royaume, sans partage; mais à leurs frères, jamais!
C'est là une chose incontestable. _Que suit-il_ de là? C'est que ton
fils sera dépouillé à perpétuité des honneurs, privé du plaisir,
comme un orphelin sans appui, et déchu à jamais de l'hérédité
royale. Je suis accourue ici, conduite par ton intérêt; mais tu
ne m'as point comprise, toi, qui veux me donner un cadeau quand je
t'annonce l'agrandissement de ton ennemie! Car, une chose immanquable!
Râma, une fois qu'il aura ceint le diadème, Râma, débarrassant le
chemin de cette _gênante_ épine, enverra Bharata en exil, ou, ce qui
est plus sûr, à la mort.
«Enivrée de ta beauté, tu as toujours, dans ton orgueil, dédaigné
la mère de Râma, épouse comme toi du même époux; comment ne
ferait-elle pas tomber maintenant le poids de sa haine sur toi!»
À ces mots de la suivante, Kêkéyî poussa un soupir et répondit
ces paroles: «Tu me dis la vérité, Mantharâ; je connais ton
dévouement sans égal pour moi. Mais je ne vois aucun moyen par
lequel on puisse faire obtenir de force à mon fils ce trône de son
père et de ses aïeux.»
À ces paroles de sa maîtresse, la bossue, poursuivant son dessein
criminel, délibéra dans son esprit _un instant_ et lui tint ce
langage: «Si tu veux, je t'aurai bientôt mis ce Râma dans un bois,
et je ferai même donner l'onction royale à Bharata.»