À ce discours du roi Djanaka, Viçvâmitra, qui personnifiait le

devoir en lui-même, reprit aussitôt d'une âme charmée: «Héros

aux longs bras, empoigne cet arc céleste; déploie ta force, noble

fils de Raghou, pour lever cet arc, le roi des arcs, et décocher avec

lui sa flèche _indomptée_!»

Sur les paroles du solitaire, aussitôt Râma s'approcha de l'étui,

où cet arc était renfermé, et répondit à Viçvâmitra: «Je vais

d'une main lever cet arc, et, quand je l'aurai bandé, j'emploierai

toute ma force à tirer cet arc divin!»

«Bien!» dirent à la fois le monarque et l'anachorète. Au même

instant, Râma leva cette arme d'une seule main, comme en se jouant,

la courba sans beaucoup d'efforts et lui passa la corde en riant,

à la vue des assistants, répandus là près de lui et par tous les

côtés. Ensuite, quand il eut mis la corde, il banda l'arc d'une main

robuste; mais la force de cette héroïque tension était si grande

qu'il se cassa par le milieu; et l'arme, en se brisant, dispersa

un bruit immense, comme d'une montagne qui s'écroule, ou tel

qu'un tonnerre lancé par la main d'Indra sur la cime d'un arbre

_sourcilleux_.

À ce fracas assourdissant, tous les hommes tombèrent; frappés

de stupeur, excepté Viçvâmitra, le roi de Mithilâ et les deux

petits-fils de Raghou.--Quand la respiration fut revenue _libre_ à

ce peuple _terrifié_, le monarque, saisi d'un indicible étonnement,

joignit les mains et tint à Viçvâmitra le discours suivant:

«Bienheureux solitaire, déjà _et souvent_ j'avais entendu parler de

Râma, le fils du roi Daçaratha; mais ce qu'il vient de faire ici est

plus que prodigieux et n'avait pas encore été vu par moi. Sîtâ,

ma fille, en donnant sa main à Râma, le Daçarathide, ne peut

qu'apporter _beaucoup_ de gloire à la famille des Djanakides; et

moi, j'accomplis ma promesse en couronnant par ce mariage une force

héroïque. J'unirai donc à Râma cette belle Sîtâ, qui m'est plus

chère que la vie même.»

Des courriers sont envoyés au roi d'Ayodhyâ.

Annoncés au monarque, les messagers, introduits bientôt dans son

palais, virent là ce magnanime roi, le plus vertueux des rois,

environné de ses conseillers; et, réunissant leurs mains en forme

de coupe, ils adressent, porteurs d'agréable nouvelle, ce discours au

magnanime Daçaratha: «Puissant monarque, le roi du Vidéha, Djanaka

te demande, à toi-même son ami, si la prospérité habite avec toi

et si ta santé est parfaite, ainsi que la santé de tes ministres et

celle de ton pourohita. Ensuite, quand il s'est enquis d'abord si

ta santé n'est pas altérée, voici les nouvelles, qu'il t'annonce

lui-même par notre bouche, cet auguste souverain, aux paroles duquel

Viçvâmitra s'associe:--«Tu sais que j'ai une fille et qu'elle fut

proclamée comme la récompense d'une force non pareille; tu sais

que déjà sa main fut souvent demandée par des rois, mais aucun ne

possédait une force assez grande. Eh bien! roi puissant, cette noble

fille de moi vient d'être conquise par ton fils, que les conseils de

Viçvâmitra ont amené dans ma ville.

«En effet, le magnanime Râma a fait courber cet arc fameux de Çiva,

et, déployant sa force au milieu d'une grande assemblée, l'a brisé

même par la moitié. Il me faut donc maintenant donner à ton fils

cette main de Sîtâ, récompense que j'ai promise à la force: je

veux dégager ma parole; daigne consentir à mon désir. Daigne

aussi, auguste et saint roi, venir à Mithilâ, sans retard, avec

ton directeur spirituel, suivi de ta famille, escorté de ton armée,

accompagné de ta cour. Veuille bien augmenter par ton auguste

présence la joie que tes fils ont déjà fait naître en mon _coeur_:

ce n'est pas une seule, mais deux brus, que je désire, moi, te donner

pour eux.»

Après qu'il eut ouï ce discours des messagers, le roi Daçaratha,

comblé de joie, tint ce langage à Vaçishtha comme à tous ses

prêtres:

«Brahme vénéré, si cette alliance avec le roi Djanaka

obtient d'abord ton agrément, allons d'ici promptement à

Mithilâ.»--«Bien! répondirent à ces paroles du roi les brahmes

et Vaçishtha, leur chef, tous au comble de la joie; bien! Daigne la

félicité descendre sur toi! Nous irons à Mithilâ.»

À peine en eut-elle reçu l'ordre, que l'armée aussitôt prit son

chemin à la suite du roi, qui précédait ses quatre corps avec

les rishis _ou les saints_. Quatre jours et quatre nuits après,

il arrivait chez les Vidéhains; et la charmante ville de Mithilâ,

embellie par le séjour du roi Djanaka, apparaissait enfin à sa vue.

Plein de joie à la nouvelle que cet hôte bien-aimé entrait au pays

du Vidéha, le souverain de ces lieux, accompagné de Çatânanda,

sortit à sa rencontre et lui tint ce langage: «Sois le bienvenu,

grand roi! Quel bonheur! te voici arrivé dans mon palais; mais, quel

bonheur aussi pour toi, noble fils de Raghou, tu vas goûter ici le

plaisir de voir tes deux enfants!»

Quand il eut ainsi parlé, le roi Daçaratha fit, au milieu des

rishis, cette réponse au souverain de Mithilâ:--«On dit

avec justesse: «Ceux qui donnent sont les maîtres de ceux qui

reçoivent.» Quand tu ouvres la bouche, sois donc sûr, puissant roi,

que tu verras toujours en nous des hommes prêts à faire ce que tu

vas dire.»

Aussitôt qu'il eut aperçu le plus saint des anachorètes,

Viçvâmitra lui-même, le roi Daçaratha vint à lui, d'une âme

toute joyeuse, et, s'inclinant avec respect, il dit: «Je suis

purifié, ô maître de moi, par cela seul que je me suis approché de

ta sainteté!» Viçvâmitra, plein de joie, lui répondit ainsi: «Tu

es purifié non moins et par tes actions et par tes bonnes oeuvres; tu

l'es encore, ô toi qui es comme l'Indra des rois, par ce Râma, ton

fils, aux bras infatigables.»

* * * * *

Ensuite, quand il eut accompli au lever de l'aurore les cérémonies

pieuses du matin, Djanaka tint ce discours plein de douceur à

Çatânanda, son prêtre domestique:

«J'ai un frère puîné, beau, vigoureux, appelé Kouçadhwadja, qui,

suivant mes ordres, habite Sânkâçya, ville magnifique, environnée

de tours et de remparts, toute pareille au Swarga, brillante comme le

char Poushpaka, et que la rivière Ikshkouvatî abreuve _de ses ondes

fraîches_. Je désire le voir, car je l'estime vraiment digne de tous

honneurs: son âme est grande, c'est le plus vertueux des rois: aussi

est-il bien aimé de moi. Que des messagers aillent donc le trouver

d'une course rapide et l'amènent chez moi, avec des égards aussi

attentifs que, sur les recommandations mêmes d'Indra, Vishnou est

amené dans son palais.

À cet ordre envoyé de son frère, Kouçadhwadja vint; il s'en alla

avec empressement savourer la vue de son frère plein d'amitié pour

lui; et, dès qu'il se fut incliné devant Çatânanda, ensuite devant

Djanaka, il s'assit, avec la permission du prêtre et du monarque, sur

un siége très-distingué et digne d'un roi.

Alors ces deux frères, étant assis là ensemble et n'omettant

rien dans leur attention, appelèrent Soudâmâna, le premier des

ministres, et l'envoyèrent avec ces paroles: «Va, ô le plus

éminent des ministres; hâte-toi d'aller vers le roi Daçaratha,

et amène-le ici avec son conseil, avec ses fils, avec son prêtre

domestique.»

L'envoyé se rendit au palais, il vit ce _prince_, délices de la

famille d'Ikshwâkou, inclina sa tête devant lui et dit: «Ô roi,

souverain d'Ayodhyâ, le monarque Vidéhain de Mithilâ désire

te voir au plus tôt avec le prêtre de ta maison, avec ta belle

famille.» À peine eut-il entendu ces paroles, que le roi Daçaratha,

accompagné de sa parenté, se rendit avec la foule de ses rishis au

lieu où le roi de Mithilâ attendait _son royal hôte_.

«Roi _puissant_, dit celui-ci, je te donne pour brus mes deux filles:

Sîtâ à Râma, Ourmilâ à Lakshmana. Ma fille Sîtâ, _noble_ prix

de la force, n'a point reçu la vie dans le sein d'une femme: cette

vierge à la taille charmante, elle, qu'on dirait la fille des

Immortels, est née d'un sillon ouvert pour le sacrifice. Je la donne

comme épouse à Râma: il se l'est héroïquement acquise par sa

force et sa vigueur.

«Aujourd'hui la lune parcourt les _étoiles dites_ Maghâs; mais,

dans le jour qui doit suivre celui-ci, les deux nous ramènent les

Phâlgounîs: profitons de cette constellation bienfaisante pour

inaugurer ce mariage.»

Quand Djanaka eut cessé de parler, le sage Viçvâmitra, ce grand

anachorète, lui tint ce langage, conjointement avec _le pieux_

Vaçishtha: «Vos familles à tous les deux sont pareilles à la

grande mer: on vante la race d'Ikshwâkou; on vante au même degré

celle de Djanaka. De l'une et l'autre part, vos enfants sont égaux

en parenté, Sîtâ avec Râma, Ourmilâ avec Lakshmana: c'est là mon

sentiment.

«Il nous reste à dire quelque chose; écoute encore cela, roi des

hommes: ton frère Kouçadhwadja, cet héroïque monarque est égal à

toi. Nous savons qu'il a deux jeunes filles, à la beauté desquelles

il n'est rien de comparable sur la terre; nous demandons, ô toi, qui

es la justice en personne, nous demandons leur main pour deux princes

nés de Raghou: le juste Bharata et le prudent Çatroughna. Unis

donc avec eux ces deux soeurs, si notre demande ne t'est point

désagréable.»

À ces nobles paroles de Viçvâmitra et de Vaçishtha, _le roi_

Djanaka, joignant ses mains, répondit en ces termes aux deux

éminents solitaires: «Vos Révérences nous ont démontré que les

généalogies de nos deux familles sont égales: qu'il en soit

comme vous le désirez! _Ainsi_, de ces jeunes vierges, filles de

Kouçadhwadja, _mon frère_, je donne l'une à Bharata et l'autre à

Çatroughna. Je sollicite même avec instance une _prompte_ alliance,

d'où naisse la joie de nos familles.»

Daçaratha charmé répondit en souriant à Djanaka ces paroles

affectueuses, douces, imprégnées de plaisir: «Roi, goûte le

bonheur! que la félicité descende sur toi! Nous allons dans notre

habitation faire immédiatement le don accoutumé des vaches et les

autres choses que prescrit l'usage.»

Après cet adieu au roi qui tenait Mithilâ sous sa loi, Daçaratha,

cédant le pas à Vaçishtha et marchant à la suite de tous les

autres saints anachorètes, sortit de ce palais. Arrivé dans sa

demeure, il offrit d'abord aux mânes de ses pères un magnifique

sacrifice; puis ce monarque, plein de tendresse paternelle, fit les

plus hautes largesses de vaches en l'honneur de ses quatre fils. Cet

_opulent_ souverain des hommes donna aux brahmes cent mille vaches par

chaque tête de ses quatre fils, en désignant individuellement chacun

d'eux: ainsi, quatre cent mille vaches, flanquées de leurs veaux,

toutes bien luisantes et bonnes laitières, furent données par ce

descendant auguste de l'antique Raghou.

Dans l'instant propice aux mariages, Daçaratha, entouré de ses

quatre fils, déjà tous bénis avec les prières, qui inaugurent

un jour d'hyménée, tous ornés de riches parures et costumés de

splendides vêtements, le roi Daçaratha, devant lequel marchaient

Vaçishtha et même les autres anachorètes, vint trouver, suivant les

règles de la bienséance, le souverain du Vidéha, et lui fit parler

ainsi:

«_Auguste_ monarque, salut! nous voici arrivés dans ta cour, afin de

célébrer le mariage: réfléchis bien là-dessus; et daigne ensuite

ordonner que l'on nous introduise. En effet, nous tous, avec nos

parents, nous sommes aujourd'hui sous ta volonté. Consacre donc le

noeud conjugal d'une manière convenable aux rites de ta famille.»

À ces paroles dites, le roi de Mithilâ, habile à manier le

discours, fit une réponse d'une très-haute noblesse, au monarque

des hommes: «Quel garde ai-je donc ici placé à ma porte? De qui

reçoit-on l'ordre ici? Pourquoi hésiter à franchir le seuil d'une

maison, qui est la tienne! Entre avec toute confiance! Brillantes

comme les flammes allumées du feu, mes quatre filles, consacrées

avec les prières qui inaugurent un jour de mariage, sont arrivées

déjà au lieu où le sacrifice est préparé.--Je suis tout disposé:

je me tiens devant cet autel pour attendre ce qui doit venir de toi:

ne mets plus de retard _au mariage_, prince, qui es l'Indra des rois!

Pourquoi balances-tu?»

Ce discours du roi Djanaka entendu, aussitôt Daçaratha fit entrer

Vaçishtha et les autres chefs des brahmes. Ensuite, le roi des

Vidéhains dit au _vaillant_ rejeton de _l'antique_ Raghou, à Râma,

de qui les yeux ressemblaient aux pétales du lotus bleu: «Commence

par t'approcher de l'autel. Que cette fille de moi, Sîtâ, soit ton

épouse légitime! Prends sa main dans ta main, _digne_ rameau du

_noble_ Raghou.

«Viens, Lakshmana! approche-toi, mon fils; et, cette main d'Ourmilâ,

que je te présente, reçois-la dans ta main, suivant les rites,

_auguste_ enfant de Raghou.»

Lui ayant ainsi parlé, Djanaka, la justice en personne, invita le

fils de Kêkéyî, Bharata, à prendre la main de Mândavî. Enfin,

Djanaka adressa même ces paroles à Çatroughna, qui se tenait

_près de son père_: «À toi maintenant je présente la main de

Çroutakîrtî; mets cette main dans la tienne.

«Vous possédez tous des épouses égales à vous par la naissance,

héros, à qui le devoir commande avec empire; remplissez bien les

nobles obligations propres à votre famille, et que la prospérité

soit avec vous!»

À ces paroles du roi Djanaka, les quatre jeunes guerriers de prendre

la main des quatre jeunes vierges, et Çatânanda lui-même de bénir

leur hymen. Ensuite, tous _les couples_, et l'un après l'autre,

d'exécuter un pradakshina autour du feu; puis, le roi d'Ayodhyâ et

tous les grands saints d'envoyer au ciel leurs hymnes pour demander

_aux Dieux_ un bon retour. Pendant le mariage, une pluie de fleurs,

où se trouvait mêlée une abondance de grains frits, tomba du ciel

à verse sur la tête de tous ceux qui célébraient la cérémonie

sainte. Les tymbales célestes frémirent avec un son doux au sein des

nues, où l'on entendit un grand, un délicieux concert de flûtes et

de lyres. Durant cet hyménée des princes issus de Raghou, les divins

Gandharvas chantèrent, les choeurs des Apsaras dansèrent; et ce fut

une chose vraiment admirable!

* * * * *

Quand cette nuit fut écoulée, Viçvâmitra, le grand anachorète,

prit congé de ces deux puissants monarques et s'en alla vers la haute

montagne du nord. Après le départ de Viçvâmitra, le roi Daçaratha

fit ses adieux au souverain de Mithilâ et reprit aussi le chemin de

sa ville.

Dans ce moment, le roi des Vidéhains donna pour dot aux jeunes

princesses des tapis de laine, des pelleteries, des joyaux, de

moelleuses robes de soie, des vêtements variés dans leurs teintes,

des parures étincelantes, des pierreries de haut prix et toutes

sortes de chars. Le monarque donna même à chacune des jeunes

mariées quatre cent mille vaches superbes: dot bien désirée! En

outre, Djanaka leur fit présent d'une armée complète en ses quatre

corps avec un train considérable, auquel fut ajouté un millier de

servantes, qui portaient chacune à leur cou un pesant collier d'or.

Enfin, pour mettre le comble à cette dot si riche et si variée, le

monarque de Mithilâ, d'une âme toute ravie de joie, leur donna dix

mille livres complètes d'or grége ou travaillé; et, quand il eut

ainsi distribué ses largesses aux quatre jeunes femmes, le roi de

Mithilâ donna congé au roi son hôte et rentra dans sa charmante

capitale.

De son côté, le monarque de qui le sceptre gouvernait Ayodhyâ

s'éloigna, accompagné de ses magnanimes enfants, et cédant le pas

aux brahmes vénérables, à la tête desquels marchait Vaçishtha.

Tandis que, libre enfin du mariage célébré, le monarque avec sa

suite retournait dans sa ville, des oiseaux, annonçant un malheur,

volèrent à sa gauche; mais un troupeau de gazelles, paralysant

aussitôt cet augure, de passer vers sa droite.

Un vent s'éleva, grand, orageux, entraînant des tourbillons de

sable et secouant la terre en quelque sorte. Les plages de ciel furent

enveloppées de ténèbres, le soleil perdit sa chaleur, et l'univers

entier fut rempli d'une poussière telle que la cendre. L'âme de

tous les guerriers en fut même troublée jusqu'au délire; seuls,

Vaçishtha, les autres saints et les héros issus de Raghou n'en

furent pas émus.

Ensuite, quand la poussière fut tombée et que l'âme des guerriers

se fut rassise, voilà qu'ils virent s'avancer là, portant ses

cheveux engerbés en djatâ, le fils de Djamadagni, Râma, non moins

invincible que le grand Indra et semblable au dieu Yama, le noir

destructeur de tout; _Râma lui-même_, formidable en son aspect,

que nul autre des hommes ne peut soutenir, flamboyant d'une lumière

pareille au feu, quand sa flamme est allumée, tenant levés sur

l'épaule un arc et une hache, resplendissants comme les armes

d'Indra, et qui, pénétré de colère, bouillant de fureur, tel qu'un

feu mêlé de sa fumée, saisit, en arrivant à la vue du cortége

royal, une flèche épouvantable, enveloppée de gémissements.

À l'aspect de l'être si redoutable arrivé près d'eux, les brahmes

et Vaçishtha, leur chef, esprits dévoués à la paix, de réciter

leurs prières à voix basse; et tous les saints, rassemblés en

conseil, de se dire l'un à l'autre: «Irrité par la mort de son

père, cet auguste Râma ne vient-il pas détruire une seconde fois la

caste des kshatryas, tout calmé que soit enfin son ressentiment? Il a

fait jadis plus d'une fois un terrible carnage de tous les kshatryas:

qui peut dire si, dans sa colère, aujourd'hui, il n'exterminera point

encore l'ordre _vaillant_ des kshatryas?»

Dans cette pensée, les brahmes et Vaçishtha, leur chef, d'offrir au

terrible fils de Bhrigou la corbeille hospitalière et de lui adresser

en même temps ces paroles toutes conciliatrices: «Râma, sois ici

le très-bienvenu! Reçois, maître, cette corbeille, où sont

renfermées les huit choses de l'arghya: rejeton saint de Bhrigou,

digne anachorète, calme-toi! Ne veuille pas allumer dans ton coeur

une nouvelle colère!»

Sans répondre un seul mot à ces éminents solitaires, Râma le

Djamadagnide accepta cet hommage et dit sur-le-champ à Râma le

Daçarathide:

«Râma, fils de Daçaratha, ta force merveilleuse est vantée

partout: j'ai ouï parler de cet arc céleste qui fut brisé par toi.

À la nouvelle que tu avais pu rompre un tel arc d'une manière si

prodigieuse, j'ai pris l'arc géant, que tu vois _sur mon épaule_, et

je suis venu. C'est avec lui, Râma, que j'ai vaincu toute la terre;

bande cet arc même, enfant de Raghou, et, sans tarder, montre-moi

ta force! Encoche ce trait et tire-le: ... prends donc, avec cet arc

céleste, cette flèche que je te présente. Si tu parviens à mettre

la corde de cet arc dans la coche de cette flèche, je t'accorde

ensuite l'honneur d'un combat sans égal et dont tu pourras justement

glorifier ta force.»

À ces paroles de Râma le Djamadagnide, Râma le Daçarathide jeta

ce discours _au terrible anachorète_: «J'ai entendu raconter quel

épouvantable carnage fit un jour ton bras: j'excuse une action

qui avait pour motif le châtiment dû au meurtre de ton père. Ces

générations de kshatryas, qui tombèrent sous tes coups, avaient

perdu la vigueur et le courage: ainsi, ne t'enorgueillis pas de cet

exploit, dont la barbarie dépasse toute férocité. Apporte cet arc

divin! Vois ma force et ma puissance: reconnais, fils de Bhrigou,

qu'aujourd'hui même la main d'un kshatrya possède encore une grande

vigueur!»

Ayant ainsi parlé, Râma le Daçarathide prit cet arc céleste

aux mains de Râma le Djamadagnide, en laissant échapper un léger

sourire. Quand ce héros illustre eut de sa main levé cette arme,

sans un grand effort, il ajusta la corde à la coche du trait et se

mit à tirer l'arc solide. À ce mouvement pour envoyer son dard, le

fils du roi Daçaratha prit de nouveau la parole en ces nobles

termes: «Tu es brahme, tu mérites donc à ce titre et à cause de

Viçvâmitra mes hommages et mes respects: aussi, ne lancerai-je pas

contre toi, bien que j'en aie toute la puissance, cette flèche, qui

ôte la vie! Mais je t'exclurai de cette voie céleste, que tu as

conquise par les austérités, et je te fermerai, sous la vertu de

cette flèche, l'accès des mondes saints, des mondes incomparables.

En effet, cette grande et céleste flèche de Vishnou, cette flèche,

qui détruit l'orgueil de la force, ne saurait partir de ma main sans

qu'elle portât coup.»

Ensuite, Brahma et les autres Dieux vinrent de compagnie, avec la

rapidité de la pensée, contempler Râma le Daçarathide, qui tenait

au poing la plus excellente des armes.

Dès qu'il eut vu de son regard _à la vision_ céleste que les Dieux

étaient là présents et reconnu, par sa puissance de contemplation

et sa faculté de s'absorber en Dieu, que Râma était né de

l'essence même de Nârâyana, alors ce Djamadagnide, de qui le

Daçarathide avait surpassé la force, joignit les mains et lui

tint ce langage: «Ô Râma, quand la terre fut donnée par moi

à Kaçyapa: _Je l'accepte_, me dit-il, _sous la condition que_ tu

n'habiteras point dans mon domaine. _Je consentis_, et depuis lors,

Kakoutsthide, je n'habite nulle part sur la terre: «Puissé-je ne

manquer jamais à cette parole donnée!» Ce fut là ma pensée bien

arrêtée. Ne veuille donc pas, _noble_ enfant de Raghou, fermer pour

moi le chemin par où le ciel roule d'un mouvement aussi rapide que la

pensée; exclus-moi seulement des mondes saints par la vertu de cette

flèche. Cet arc m'a fait reconnaître à sa colère ennemie que tu es

l'être impérissable, éternel qui ravit le jour à Madhou: sois bon

pour moi; et puisse sur toi descendre la félicité!»

À ces mots, Râma, le descendant _illustre_ de _l'antique_ Raghou,

décocha la flèche dans les mondes de Râma le Djamadagnide à la

splendeur infinie. Depuis lors celui-ci, par l'efficace du trait

divin, n'eut plus de monde qu'il pût habiter. Ensuite, quand il

eut décrit autour de Râma le Daçarathide un pradakshina, Râma le

Djamadagnide s'en retourna dans son héritage.

Ayodhyâ était pavoisée d'étendards flottants, résonnante de

musique, dont toutes les espèces d'instruments jetaient les sons au

milieu des airs. Arrosée, délicieusement parée, jonchée de fleurs

et de bouquets, la rue royale était remplie de citadins, la voix

épanchée en bénédictions et le visage tourné vers le roi, qui fit

ainsi _pompeusement_ sa rentrée dans la ville et dans son palais.

Kâauçalyâ, et Soumitrâ, et Kêkéyî à la taille charmante, et

les autres dames, qui étaient les épouses du monarque, reçurent les

_nouvelles_ mariées avec une _politesse_ attentive.

Dès lors, comblées de joie, trouvant le bonheur dans le bien et

l'amour de leurs maris, elles commencèrent à goûter _chastement_ le

plaisir _conjugal_. Mais ce fut surtout la belle Mithilienne, fille

du _roi_ Djanaka, qui, plus que les autres, sut charmer son époux.

Après que l'hymen eut joint Râma _d'un chaste noeud_ à cette jeune

fille aimée, d'un rang égal au sien, d'une beauté, à laquelle rien

n'était supérieur, ce fils d'un roi saint en reçut un grand éclat,

comme un autre invincible Vishnou de son mariage avec Çrî, _la

déesse même de la beauté_.

Or, après un certain laps de temps, le roi Daçaratha fit appeler son

fils Bharata, de qui la noble Kêkéyî était mère, et lui dit ces

paroles: «Le fils du roi de Kékaya, qui habite ici _depuis quelque

temps_, ce héros, ton oncle maternel, mon enfant, est venu pour te

conduire chez ton aïeul.--Il te faut donc t'en aller avec lui voir

ton grand-père: observe _à ton aise_, mon fils, cette ville de ton

aïeul.»

Alors, dès qu'il eut recueilli ces mots du _roi_ Daçaratha, le

fils de Kêkéyî se disposa à faire ce voyage, accompagné de

Çatroughna. Son père le baisa au front, embrassa même avec

étreinte ce jeune guerrier, semblable au lion par sa noble démarche,

et lui tint ce langage devant sa cour assemblée:

Le Râmâyana - tome premier Poème sanscrit de Valmiky · 第 5 / 26 段