«Il dit, et, touchée par son bâton brahmique, la flèche terrible

et sans égale du feu s'éteignit, comme l'eau éteint la flamme

impétueuse.

«Viçvâmitra alors, accablé de chagrin, dit ces mots, qui suivaient

plus d'un soupir: «La force du kshatrya est une chimère; la force

réelle, c'est la force inséparable de la splendeur brahmique! Il

n'a fallu au brahme que son bâton pour briser toutes mes armes! Aussi

vais-je, après que j'ai vu de mes yeux les effets d'une telle force,

amender tous mes sens et me vouer aux rigueurs de la pénitence,

pour m'élever de ma caste à celle des brahmes.» Il dit, et ce

resplendissant monarque rejeta loin de lui toutes ses armes.

«Accompagné de son épouse, le fils de Kouçika était passé dans

la contrée méridionale, où, se nourrissant de racines et de fruits,

il avait embrassé une très-dure pénitence. Ce monarque brûlait

d'envie, par l'émulation que lui inspirait Vaçishtha, de parvenir

à l'état saint dans la caste des brahmes; mais, se voyant toujours

vaincu par l'énergie de l'unification en Dieu, que l'anachorète

devait à ses austérités brahmiques, il s'enfonça dans la forêt

des mortifications, et là, vaillant Râma, il se macéra d'une

manière excellente: «Que je sois brahme!» disait-il, ferme dans la

résolution que sa grande âme avait conçue.

«Après mille années complètes, Râma, l'antique aïeul des mondes,

Brahma, se présenta au fils de Gâdhi et lui adressa ces douces

paroles: «Fils de Kouçika, tu es entré triomphalement au monde

très-élevé des rois saints: _oui_! cette pénitence victorieuse t'a

mérité, c'est mon sentiment, le titre de Rishi entre les rois!»

À ces mots, l'auguste et resplendissant monarque des mondes quitta

l'atmosphère et retourna, escorté par les Dieux, au ciel de Brahma.

«Réfléchissant aux paroles, qu'il venait d'entendre et baissant un

peu la tête de confusion, Viçvâmitra, plein d'une vive douleur, se

dit avec tristesse: «Après que j'ai porté le poids de bien grandes

macérations, Bhagavat ne m'a appelé tout à l'heure que

roi-saint: ce n'est pas là, certainement, le fruit auquel aspire ma

pénitence!»

«Il dit, et cet éminent anachorète d'une éclatante splendeur,

maître excellemment de lui-même, s'astreignit de nouveau,

Kakoutsthide, aux plus austères mortifications.

«Dans ce temps même vivait un roi, nommé Triçankou, dévoué à

la justice comme à la vérité et né du sang d'Ikshwâkou. Cette

pensée lui était venue: «Je veux, se disait-il, offrir le sacrifice

_d'un açwa-médha_, par là j'obtiendrai de passer avec mon corps

dans la voie suprême, où marchent les Dieux.» Il manda Vaçishtha

et lui fit connaître ce dessein: «C'est une chose impossible!»

répondit le prêtre sage.

«Ayant donc essuyé un refus de son directeur spirituel, le roi

tourna ses pas vers la contrée méridionale, où les cent fils de

Vaçishtha se livraient à la pénitence.

«À peine les cent fils du rishi eurent-ils entendu le discours de

Triçankou, _vaillant_ Râma, qu'ils adressèrent au monarque ces

mots, où respirait la colère: «Ton gourou, de qui la bouche est

celle de la vérité, a refusé de servir ton dessein: pourquoi

donc passer outre à ses paroles et recourir à nous, homme à

l'intelligence difficile? Pourquoi veux-tu abandonner la souche

et t'appuyer sur les branches? Ô roi, ce n'est pas bien à toi de

vouloir que nous soyons les ministres _de ton sacrifice_! Retourne

dans ta ville: cet homme saint est seul capable de célébrer ton

sacrifice, et non pas nous.»

«À ces paroles, dont les syllabes s'envolaient, troublées par la

colère, le monarque tomba dans un profond chagrin et dit ces mots

aux cent fils du solitaire: «Refusé par Vaçishtha d'abord, par vous

ensuite, j'irai ailleurs, sachez-le bien! chercher le secours, dont

j'ai besoin pour mon sacrifice!» Irrités par ces mots du roi aux

syllabes menaçantes, les _cent_ fils du saint lancèrent contre lui

cette malédiction: «Tu seras un tchândâla!»

«Après qu'ils eurent ainsi maudit ce roi, ils rentrèrent dans leur

pieux ermitage. Puis, quand cette nuit se fut écoulée, noble Râma,

le _resplendissant_ monarque changea dans un instant: il n'offrit plus

aux regards que l'aspect d'un tchândâla, à la figure hideuse, les

yeux couleur de cuivre, les dents saillantes et gangrenées de ce

jaune qui passe à la nuance du noir, le corps affublé d'un vêtement

noir dans la moitié inférieure, d'un vêtement rouge dans la moitié

supérieure de la taille, n'ayant que des ornements de fer pour toute

parure, et pour vêtement qu'une peau d'ours.

«Dès lors, solitaire et l'âme troublée, on vit errer ce roi,

consumé le jour et la nuit par le cruel chagrin de la malédiction

fulminée contre lui.--Dans sa détresse, il s'en alla trouver le

secourable Viçvâmitra, cet homme si riche en macérations, qui

exerçait à l'égard de Vaçishtha une magnanime rivalité.

«Cher Ikshwâkide, sois ici le bienvenu! lui dit Viçvâmitra. Je

connais ta grande vertu: je serai ton secours; demeure ici dans mon

ermitage. Je convoquerai ici pour toi, _infortuné_ monarque, tous

_nos_ plus grands ascètes à la cérémonie du sacrifice offert pour

l'accomplissement de ton brûlant désir. Tu me sembles déjà toucher

le paradis avec ta main, ô le plus vertueux des monarques, toi que

l'envie de parvenir au triple ciel a conduit vers moi.»

«Quand on eut apporté là tout l'appareil, le sacrifice commença.

Ici, l'adhwaryou, ce fut le grand ascète Viçvâmitra; ici, les

prêtres officiants, ce furent des anachorètes les plus parfaits en

leurs voeux.

«Le bienheureux Viçvâmitra, qui possédait la science des mantras,

fit l'invocation pour amener les immortels habitants du triple ciel

à la participation des choses offertes sur l'autel; mais ces Dieux

appelés ne vinrent pas recevoir une part dans les oblations. De là,

tout pénétré de colère, ce grand et saint anachorète, élevant la

cuiller sacrée, adresse à Triçankou ces paroles:

«Triçankou, noble souverain, monte au ciel avec ton corps. _Oui_!

par la force de ces pénitences, que j'ai thésaurisées depuis mon

enfance, par la force d'elles toutes complétement et quelque grandes

qu'elles soient, va dans le ciel avec ton corps!» Aussitôt que le

saint ermite eut ainsi parlé, Triçankou, emporté dans les airs,

monta au ciel sous le regard des anachorètes. Le Dieu qui commande

à la maturité, _Indra_ vit au même instant ce roi, qui s'acheminait

_lestement_ vers le triple ciel, _malgré le poids de son corps_.

«Triçankou, dit alors ce roi du ciel, tombe d'une chute rapide,

la tête en bas, sur la terre! Insensé, il n'y a pas dans le ciel

d'habitation faite pour toi, qu'un directeur spirituel a frappé de sa

malédiction!» À ces paroles de Mahéndra, le malheureux Triçankou

retomba du ciel. Ramené vers la terre, sa tête en bas, il criait à

Viçvâmitra: «Sauve-moi!» À ces mots: Sauve-moi, jetés vers lui

par ce roi tombant du ciel: «Arrête-toi! lui dit Viçvâmitra, saisi

d'une colère ardente, arrête-toi!» Ensuite, par la vertu de son

ascétisme divin, il créa, comme un second Brahma, dans les voies

australes du firmament, sept autres rishis, astres lumineux, qui

se tiennent au pôle méridional, comme l'a voulu cet auguste

anachorète.

«À l'aide encore de la puissance brahmique, enfantée par ses

macérations, il se mit à produire un nouveau groupe d'étoiles dans

les routes australes du Swarga. Puis, il se mit à l'oeuvre afin de

créer aussi de nouveaux Dieux à la place d'Indra et de ses immortels

collègues. Mais alors, en proie à la plus vive inquiétude, les

Souras, avec les choeurs des rishis divins se hâtent d'approuver,

fils de Raghou, dans la crainte de Viçvâmitra: «Soit! dirent les

Dieux; que ces constellations demeurent ainsi, loin des routes du

soleil et de la lune. Que Triçankou même se tienne ici, la tête en

bas, à la voûte céleste australe, ses voeux comblés, et flamboyant

de sa propre lumière!»

* * * * *

«Dans ce temps, noble fils de Raghou, la pensée de sacrifier naquit

au saint roi Ambarîsha.

«Tandis que ce _fier_ dominateur de la terre se préparait à verser

le sang d'un homme en l'honneur des Immortels, Indra tout à coup

déroba la victime liée au poteau du sacrifice et sur laquelle on

avait déjà versé les ondes lustrales, en récitant les formules

des prières. Quand le brahme, _chef du sacrifice_, vit _alors_ cette

victime enlevée, il tint au roi ce langage: «_Ne l'oublie pas_,

seigneur des hommes, les Dieux frappent un roi, qui n'a point su

garder _le sacrifice_. Ramène donc à l'autel cette victime, ou mets

à sa place une nouvelle hostie, achetée à prix d'argent, afin que

la cérémonie suive son cours.»

«À ces mots du brahme qui dirigeait le sacrifice, Ambarîsha dès

lors se mit à chercher partout un homme, qui, marqué de signes

heureux, pût lui servir de victime. Il vit un brahme, nommé

Ritchika, pauvre, ayant beaucoup d'enfants et lui dit: «Ô le plus

vertueux des brahmes, donne-moi pour cent mille vaches un de tes fils,

afin qu'il soit immolé sur l'autel dans un grand sacrifice, dont la

victime doit être un homme.»

«À ce discours, que lui adressait Ambarîsha, il répondit ces mots:

«Je ne consentirai jamais à vendre l'aîné de mes fils!»

«Sur les paroles de Ritchika, la mère illustre de ses fils tint ce

langage au roi: «Je ne consentirai jamais à vendre l'aîné de mes

fils, a dit le saint Kaçyapide; _eh bien_! sache que le plus jeune

de nos fils est ainsi chéri de moi par-dessus tous les autres. Ainsi,

prince, ces deux enfants seront exceptés.»

«À ces mots du brahmine, à ces mots de sa femme, Çounaççépha,

celui de leurs fils que sa naissance plaçait au point médial entre

ces deux termes, avança les paroles suivantes: «Mon père ne veut

pas vendre l'aîné de ses fils, et ma mère ne veut pas _te_ céder

son dernier-né. Je pense que c'est dire: «Mais on veut bien te

vendre celui qui est entre les deux;» ainsi, ô roi, emmène-moi

d'ici promptement!» Ensuite, le monarque ayant donné les cent mille

vaches et reçu l'homme en échange pour victime, s'en alla, plein de

joie.

«Après que Çounaççépha lui eut été remis, le roi, au milieu

du jour, comme ses chevaux se trouvaient fatigués, fit halte près

du lac Poushkara. Dans le temps qu'il était arrêté là,

Çounaççépha, homme d'un grand jugement, s'approcha de ce tîrtha

saint, et, sur ses bords, il aperçut Viçvâmitra. _Alors_ cet

infortuné, le coeur déchiré par la douleur d'avoir été vendu et

par la fatigue du voyage, s'avança vers l'anachorète, et, courbant

la tête à ses pieds, lui dit: «Je n'ai plus ni père, ni mère,

ni parents, ni amis: daigne sauver un malheureux, abandonné par sa

famille et qui vient implorer ton secours. Veuille bien exécuter

une chose telle que le roi fasse ce qu'il veut faire, et que je vive

cependant, moi, qui me réfugie sous l'énergie de ta sainteté.»

«À ces mots du suppliant, Viçvâmitra le consola et dit à ses

propres fils: «Voici arrivé le temps où les pères désirent

trouver dans leurs fils une plus grande vertu, parce qu'il faut

traverser une _immense_ difficulté.

«Cet adolescent, fils d'un solitaire, désire que je lui porte

secours, veuillez donc faire une chose, que je verrais avec plaisir,

celle de _sacrifier votre_ vie _pour_ sauver la sienne.»

«À cet ordre _itératif_ de leur père, il fut répondu

avec insolence par les fils du saint anachorète ces paroles

blessantes:--«Comment! tu sacrifies tes fils pour sauver les

fils d'autrui! Agir ainsi, bienheureux, c'est dévorer ta chair

elle-même!» À peine l'anachorète eut-il entendu ces mots amers,

que, les yeux enflammés de courroux, il maudit alors ses fils et

tint ce langage à Çounaççépha: «Au moment où tu seras consacré

comme victime, récite alors, mon fils, ce mantra _ou prière

secrète_, que je vais t'enseigner et qui roule sur les justes

louanges de Mahéndra. Dans le temps que tu réciteras cette prière,

le fils de Vasou, _Indra_ lui-même, viendra te sauver de la mort

qui t'est réservée comme victime; et cependant le sacrifice de ce

_puissant_ maître de la terre n'en sera pas moins célébré sans

aucun empêchement.»

«Çounaççépha fut donc lié au poteau et consacré, après que le

sacrificateur, ayant reconnu en lui tous les signes de bon augure, eut

approuvé et purifié cette victime. Celui-ci garrotté à la colonne

fatale, donnant au même instant le plus grand essor à sa voix, se

mit à célébrer dans ses chants mystérieux le roi des Immortels,

Indra aux coursiers fauves, que le désir d'une _sainte_ portion avait

conduit au sacrifice. Ravi par ce chant, le Dieu aux mille yeux combla

tous ses voeux. Çounaççépha reçut de lui d'abord cette vie si

désirée, ensuite une éclatante renommée. Le roi même obtint

aussi, par la faveur de l'Immortel aux mille regards, ce fruit du

sacrifice, tel que ses désirs le voulaient, _c'est-à-dire_, la

justice, la gloire et la plus haute fortune.

* * * * *

«Après un millier complet d'années, les Dieux, qui ont tenu leur

attention fixée sur la force de sa pénitence, viennent trouver

le sublime anachorète, purifié dans l'accomplissement de son

voeu.--Brahma lui adresse alors une seconde fois la parole en ces mots

très-doux: «Te voilà devenu un rishi! tu peux maintenant, s'il te

plaît, cesser ta pénitence.»

«Aussitôt qu'il eut ainsi parlé, Brahma s'en retourna d'une course

légère, comme il était venu; mais Viçvâmitra, qui avait entendu

ce langage, _n'en_ continua _pas moins_ à se macérer dans la

pénitence. Longtemps après, une Apsarâ charmante, qui avait nom

Ménakâ, s'en vint furtivement à l'ermitage de Viçvâmitra; et

là, conduite par le malin projet de séduire l'anachorète voué aux

mortifications, elle se mit à baigner dans les eaux du lac Poushkara

ses membres délicieux.

«Au premier coup d'oeil envoyé, dans la forêt solitaire, à cette

Ménakâ, de qui toute la personne n'était que charme, et dont

les vêtements imbibés d'eau rendaient les formes encore plus

ravissantes, l'ermite à l'instant même tomba sous la puissance de

l'amour et dit à la nymphe ces paroles: «Qui es-tu? De qui es-tu

la fille? D'où viens-tu, conduite par le bonheur dans cette

forêt? Viens, beauté craintive, viens te reposer dans mon heureux

ermitage.» À ces mots du solitaire, Ménakâ répondit: «Je suis

une Apsarâ: on m'appelle Ménakâ; je suis venue ici, en suivant mon

penchant vers toi.»

«Le saint prit donc par la main cette femme charmante, de qui la

bouche avait prononcé des paroles si aimables, et il entra dans son

ermitage _avec elle_.

«Avec elle _encore_, cinq et cinq années de Viçvâmitra

s'écoulèrent comme un instant au sein du plaisir; et le solitaire,

à qui cette nymphe avait dérobé son âme et sa science, ne compta

ces dix ans passés que pour un seul jour.--Après ce laps de temps,

l'ascète Viçvâmitra s'aperçut de son changement par sa réflexion

sur lui-même et jeta ces mots avec colère: «Ma science, le trésor

de pénitence, que je m'étais amassé, ma résolution même, il n'a

fallu qu'un instant ici pour tout détruire: qu'est-ce donc, hélas!

que les femmes?»

«Ensuite, ayant congédié la nymphe avec des paroles affectueuses,

irrité contre lui-même, il s'astreignit aux plus atroces

macérations.

«Dix nouveaux siècles encore, l'anachorète à la splendeur infinie

parcourut cette difficile carrière.

«Ses bras levés en l'air, debout, sans appui, se tenant sur la

pointe d'un seul pied, immobile sur la même place, comme un tronc

d'arbre, n'ayant pour aliments que les vents du ciel; enveloppé de

cinq feux, l'été; dans l'hiver, sans abri, qui le défendît contre

les nuages pluvieux, et couché l'hiver dans l'eau: voilà quelle fut

la grande pénitence, à laquelle s'astreignit cet énergique ascète.

Il resta ainsi lié à cette cruelle, à cette culminante pénitence

une révolution entière de cent années; et la crainte alors vint

saisir tous les Dieux au milieu du ciel.

«Le roi des Immortels, Çakra lui-même tomba dans une extrême

épouvante; il se mit à chercher dans sa pensée la ruse qui pouvait

mettre un obstacle dans cette pénitence. Et bientôt, appelant à lui

Rambhâ, la séduisante apsarâ, l'auguste monarque, environné par

l'essaim des Vents, adresse à la nymphe ce discours, qui doit le

sauver et perdre le fils de Kouçika:

«Éblouissante Rambhâ, voici une affaire qu'il te sied de conduire

à bonne fin dans l'intérêt des Immortels: séduis par les grâces

accomplies de ta beauté le fils de Kouçika, au plus fort de ses

macérations.

«Moi, sous la forme d'un kokila, dont les chants ravissent tous les

coeurs, dans cette saison, où les fleurs embaument sur la branche

des arbres, je me tiendrai _sans cesse_ à tes côtés, accompagné de

l'Amour.»

«Décidée à ces mots du roi des Immortels, Rambhâ, la nymphe

aux bien jolis yeux, se fit une beauté ravissante et vint agacer

Viçvâmitra. Indra et l'Amour de complot avec lui, Indra même,

changé en kokila, se tenait auprès d'elle, et son ramage délicieux

allumait le désir au sein de Viçvâmitra.

«Dès que le gazouillement suave du kokila, qui semait dans le bois

ses concerts, et la musique douce, énamourante des chansons de la

nymphe eut frappé son oreille; dès que le vent eut fait courir sur

tout son corps de voluptueux attouchements, et qu'embaumé de parfums

célestes il eut fait goûter à son odorat ces impressions qui

mettent le comble aux ivresses des amants, le grand anachorète se

sentit l'âme et la pensée ravies.

«Il fit un mouvement vers le côté d'où venait cette mélodie

charmante, et vit Rambhâ dans sa beauté enchanteresse.

«Ce chant et cette vue enlevèrent d'abord l'anachorète à

lui-même; mais alors, se rappelant que déjà pareilles séductions

avaient brisé tout le fruit de sa pénitence, il entra dans la

méfiance _et le soupçon_. Pénétrant au fond de ce piége avec le

regard de la contemplation _ascétique_, il vit que c'était l'ouvrage

de la Déité aux mille yeux. Aussitôt il s'enflamma de colère et

jeta ce discours à Rambhâ: «Parce que tu es venue ici nous

tenter par tes qualités accomplies, change-toi en rocher, et reste

enchaînée sous notre malédiction une myriade complète d'années

dans ce bois des mortifications.»

«Mais à peine Viçvâmitra eut-il métamorphosé la nymphe en un

_roc stérile_, que ce grand anachorète tomba dans une poignante

douleur, car il s'aperçut qu'il venait de céder à l'empire de la

colère.

Et, s'adressant à lui-même ses plus vifs reproches, il s'écria:

«Je n'ai pas encore vaincu mes sens!» Ensuite, le grand solitaire

abandonna la sainte contrée de l'Himâlaya; et, dirigeant sa route

vers la plage orientale, il parvint dans le Vadjrasthâna, où, d'une

résolution inébranlablement arrêtée, il recommença le cours de

sa pénitence, observa le voeu du silence un millier d'années, et se

tint immobile comme une montagne.

«Quand ils virent l'anachorète sans colère, sans amour, l'âme

entièrement placide, abordé à la plus haute perfection par son

insigne pénitence, alors, _vaillant_ dompteur de tes ennemis, alors

tous les Dieux, tremblants et l'esprit agité, s'en vinrent, avec

Indra, leur chef, au _palais de_ Brahma, et dirent à ce Dieu, trésor

de pénitence:

«Qu'il obtienne le don qu'il désire, cet illustre saint, le plus

éminent des ascètes, avant qu'il ne tourne sa pensée vers le

dessein même d'obtenir le royaume du ciel!»

«Ces paroles dites, tous les choeurs des Immortels, sur les pas

de Brahma, qui marchait à leur tête, se rendent à l'ermitage de

Viçvâmitra et lui tiennent alors ce langage: «Rishi-brahme, cesse

dorénavant ces triomphantes macérations; en effet, voici que tu as

mérité, grâce à ta pénitence, le _brahmarshitwat_, ce grade si

difficile à conquérir! Laisse reposer maintenant tes indomptables

macérations.

«À ces mots, Brahma s'en alla, escorté des Immortels, dont

les choeurs avaient accompagné son auguste divinité. Quant à

Viçvâmitra, élevé au rang supérieur de brahme et parvenu ainsi

au comble de ses voeux, il parcourut la terre d'une âme juste et

parfaite.»

Dès qu'il eut ouï ce _long_ discours de Çatânanda, prononcé

devant Râma et devant _son frère_ Lakshmana, le roi Djanaka joignit

alors ses mains et dit à Viçvâmitra: «C'est pour moi un bonheur,

c'est une faveur _du ciel_, grand anachorète, que tu sois venu,

accompagné du _noble_ Kakoutsthide, assister à mon sacrifice. Ta

seule vue enfante ici pour moi de bien nombreux mérites.»

* * * * *

Ensuite, quand l'aube eut rallumé sa lumière pure et quand il

eut vaqué aux devoirs pieux du matin, le monarque vint trouver le

magnanime Viçvâmitra et le vaillant fils de Raghou. Puis, lorsqu'il

eut rendu à l'anachorète et aux deux héros les honneurs enseignés

par le Livre _des Bienséances_, le vertueux roi tint ce discours à

Viçvâmitra: «Sois le bienvenu ici! Que faut-il, grand ascète, que

je fasse pour toi? Daigne ta sainteté me donner ses ordres, car je

suis ton serviteur.»

À ces mots du magnanime souverain, Viçvâmitra, le sage,

l'équitable, le plus distingué par la parole entre les hommes

éloquents, répondit en ces termes: «Ces fils du roi Daçaratha, ces

deux guerriers illustres dans le monde, ont un grand désir de voir

l'arc divin, qui est religieusement gardé chez toi. Montre cette

_merveille_, s'il te plaît, à ces jeunes fils de roi; et, quand tu

auras satisfait leur envie par la vue de cet arc, ils feront ensuite

ce que tu peux souhaiter d'eux.»

À ce discours, le roi Djanaka joignit les mains et fit cette

réponse: «Écoutez _d'abord_ la vérité sur cet arc, et pour

quelle raison il fut mis chez moi.--Un prince nommé Dévarâta fut le

sixième dans ma race après Nimi: c'est à ce monarque magnanime que

cet arc fut confié en dépôt. Au temps passé, dans le carnage

qui baigna de sang le sacrifice du vieux Daksha, ce fut avec cet arc

invincible, que Çankara mutila tous les Dieux, en leur jetant ce

reproche mérité: Dieux, _sachez-le bien_, si j'ai fait tomber avec

cet arc tous vos membres sur la terre, c'est que vous m'avez refusé

dans le sacrifice la part qui m'était due.»

«Tremblants d'épouvante, les Dieux alors de s'incliner avec respect

devant l'invincible Roudra, et de s'efforcer à l'envi de reconquérir

sa bienveillance. Çiva fut enfin satisfait d'eux; et souriant il

rendit à ces Dieux pleins d'une force immense tous les membres

abattus par son arc magnanime.

«C'est là, saint anachorète, cet arc céleste du sublime Dieu

des Dieux, conservé maintenant au sein même de notre famille, qui

l'environne de ses plus religieux honneurs.

«J'ai une fille belle comme les Déesses et douée de toutes les

vertus; elle n'a point reçu la vie dans les entrailles d'une femme,

mais elle est née un jour d'un sillon, que j'ouvris dans la

terre: elle est appelée Sîtâ, et je la réserve comme une digne

récompense à la force. Très-souvent des rois sont venus me la

demander en mariage, et j'ai répondu à ces princes: «Sa main est

destinée en prix à la plus grande vigueur.»--Ensuite, tous

ces prétendus couronnés de ma fille, désirant chacun faire une

expérience de sa force, se rendaient eux-mêmes dans ma ville; et

là, je montrais cet arc à tous ces rois, ayant, _comme eux_, envie

d'éprouver quelle était leur mâle vigueur, mais, brahme vénéré,

ils ne pouvaient pas même soulever cette arme.

«Maintenant je vais montrer au _vaillant_ Râma et à son frère

Lakshmana cet arc céleste dans le nimbe de sa resplendissante

lumière; et, s'il arrive que Râma puisse lever cette arme, je

m'engage à lui donner la main de Sîtâ, afin que la cour du roi

Daçaratha s'embellisse avec une bru qui n'a pas été conçue dans le

sein d'une femme.»

Alors ce roi, qui semblait un Dieu, commanda aux ministres en ces

termes: «Que l'on apporte ici l'arc divin pour en donner la vue au

fils de Kâauçalyâ!»

À cet ordre, les conseillers du roi entrent dans la ville et font

aussitôt voiturer l'arc _géant_ par des serviteurs actifs.

Huit cents hommes d'une stature élevée et d'une grande vigueur

traînaient avec effort son étui pesant, qui roulait porté sur huit

roues.

Le roi Djanaka, _se tournant_ vers l'anachorète et vers les

Daçarathides, leur tint ce langage:--«Brahme vénéré, ce que

l'on vient d'amener sous nos yeux est ce que mon palais garde _si

religieusement_, cet arc, que les rois n'ont pu même soulever et que

ni les choeurs des Immortels, ni leur chef Indra, ni les Yakshas,

ni les Nâgas, ni les Rakshasas, _personne enfin des êtres plus

qu'humains_ n'a pu courber, excepté Çiva, le Dieu des Dieux. La

force manque aux hommes pour bander cet arc, tant s'en faut qu'elle

suffise pour encocher la flèche et tirer la corde.»

Le Râmâyana - tome premier Poème sanscrit de Valmiky · 第 4 / 26 段