de splendeur, fit cette réponse à Ditî, plongée dans sa douleur:
«Qu'il en soit ainsi! Daigne sur toi descendre la félicité! Sois
pure, femme riche en piété! car, si tu peux rester mille années
sans tache, tu mettras au monde ce fils, que tu désires, ce vainqueur
d'Indra, _au bout de cette révolution_ complète.» Quand il eut
dit ces mots, le saint, illuminé de splendeur, lui fit une _seule_
caresse avec la main. L'ayant ainsi _chastement_ touchée: «Adieu!»
lui dit Kaçyapa; et l'anachorète aussitôt de retourner à ses
macérations. Après son départ, Ditî, ravie de joie, embrassa la
plus austère pénitence dans un lieu où la pente conduisait toutes
les eaux.
«Tandis qu'elle marchait dans sa carrière de mortifications,
Çakra s'astreignit à la plus basse des conditions; il s'attacha
de lui-même au service de la pénitente; et, _dérobant sa grandeur
sous_ les humbles fonctions, qu'il remplissait avec un zélé
dévouement, Pourandara s'empressait d'apporter à la sainte femme ce
qui était à-propos, du bois, des racines, des fruits, des fleurs,
du feu, de l'eau ou de l'herbe Kouça. Il frottait les membres de la
_vieille anachorète_, il dissipait sa lassitude. Le roi du ciel enfin
servait Ditî en tous les bons offices _d'un vigilant domestique_.
Quand il se fut ainsi écoulé dix siècles, moins dix années, Ditî
joyeuse adressa, _noble_ fils de Raghou, les mots suivants à la
Déité aux mille yeux: «Je suis contente de toi, homme à la grande
énergie: dix ans nous restent à passer, mon enfant; mais alors, sois
heureux! il te naîtra de mon sein un _noble_ frère: à cause de toi,
mon fils, je veux faire de lui un héros ardent à la victoire. Uni à
toi par le doux _noeud de la_ fraternité, il te donnera certainement
un royaume!»
Ensuite, quand elle eut ainsi parlé à Çakra, la céleste Ditî,
à l'heure où le soleil arrive au milieu du jour, fut saisie par
le sommeil à côté de ce Dieu _travesti_, et s'endormit, fils de
Raghou, sans rien soupçonner, dans une posture indécente. À la vue
de cette obscène attitude, qui rendait impure la sainte anachorète,
Indra en fut ravi de joie et se mit à rire.
Aussitôt le meurtrier du _mauvais Génie_ Bala se glissa dans le
corps mis à nu de cette femme endormie, et fendit en sept avec sa
foudre aux cent noeuds le fruit qu'elle avait conçu. Puis il recoupa
en sept chaque part du malheureux embryon; lesquelles sept, noble
Râma, lui résistaient chacune de toute sa force et pleuraient d'une
voie plaintive.
Tandis que le Dieu armé du tonnerre déchirait le foetus avec sa
foudre au sein de la mère, l'embryon pleurant, ô Râma, poussait de
grands cris, et Ditî en fut réveillée.
«Ne pleure donc pas! disait le fils de Vasou au foetus éploré, et
la foudre en même temps divisait l'embryon, malgré ses larmes. «Ne
le tue pas! s'écria Ditî, ne le tue pas!» À ces mots, respectant
cette majesté, qui est dans la parole d'une mère, Indra sortit, et,
debout, hors du sein, les mains jointes, devant elle: «Déesse, tu es
devenue impure, lui répondit le Dieu, parce que tu es couchée dans
une posture indécente. Moi, saisissant l'occasion, j'ai tué l'enfant
déposé en ton sein pour ma ruine; daigne me pardonner cette action,
Déesse auguste!»
Voyant son fruit divisé en quarante-neuf portions, Ditî pleine de
tristesse dit à l'invincible Déité aux mille yeux: «C'est ma faute
si mon fruit, mis en pièces, n'est plus qu'un tas de morceaux: la
faute, roi des Dieux, n'en peut retomber sur toi, car _naturellement_
tu devais souhaiter ici _et chercher_ ton avantage personnel.
Puisqu'il en est arrivé ainsi, veuille bien, Dieu puissant, veuille
faire une chose agréable pour moi. Que les sept fragments septuplés
de mon fruit, célèbres sous le nom de Maroutes et devenus tes
serviteurs, parcourent le monde, portés sur les sept épaules des
sept Vents. _Terrasse_, avec le secours de ces Maroutes, mes fils,
_terrasse_, immole tes ennemis.
«Qu'ils aillent, ceux-ci dans le monde de Brahma, ceux-là dans le
monde d'Indra: et qu'ils voyagent à tes ordres dans toutes ces plages
du ciel! Que les Maroutes, tes _légers_ serviteurs, Indra, soient
revêtus de corps célestes et qu'ils savourent l'ambroisie pour
aliment! Daigne accomplir cette parole de moi!»
«À ces mots de la _sainte anachorète_, fils de Raghou, Çakra, le
plus fort des êtres forts, creusant la paume de ses mains jointes,
lui répondit en ces termes: «Qu'il en soit ainsi! Tes fils seront
appelés Maroutes de ce nom même que tu as inventé pour eux: je
ferai, sans qu'il y manque rien, toutes ces choses suivant ton désir;
ils seront doués par mon ordre, tes fils, d'une beauté céleste et
mangeront avec moi l'ambroisie. Sans crainte, exempts de maladie, ils
voyageront dans les trois mondes. Sois tranquille, et puisse descendre
la félicité sur toi! j'accomplirai ta parole: _oui_! tout cela sera
fait comme tu l'as dit; n'en doute pas!
Après qu'ils eurent ainsi, de l'une et l'autre part, conclu cette
convention, la mère et le fils s'en retournèrent dans le triple
ciel: voilà, _jeune_ Râma, ce qui nous fut raconté. Ce lieu-ci,
Kakoutsthide, est celui même qui fut habité jadis par le grand
Indra. C'est ici même qu'il servait ainsi l'anachorète Ditî,
arrivée dans sa pénitence au sommet de la perfection.»
* * * * *
Sur la nouvelle que le saint ermite Viçvâmitra était arrivé dans
son royaume, aussitôt Djanaka saisit les huit parties composantes de
l'arghya; puis, donnant le pas sur lui à Çatânanda, son pourohita
sans péché, et s'entourant de tous les autres prêtres attachés
au service de son pieux oratoire, il vint en toute hâte saluer
Viçvâmitra et lui offrir la corbeille sanctifiée par les prières.
Quand il eut reçu un tel honneur du _magnanime_ Djanaka,
_Viçvâmitra_, le plus vertueux des anachorètes, s'enquit lui-même
et sur la santé du roi et à quel point déjà il en était venu du
sacrifice; ensuite il demanda tour à tour, suivant les bienséances,
à chacun de tous les ermites venus à sa rencontre avec le pourohita,
comment il se portait.
Çatânanda ensuite adressa ce discours à Râma: «Sois le bienvenu
ici, ô le plus vaillant des Raghouides! c'est ta bonne fortune qui
t'amène, mon seigneur, accompagné de Viçvâmitra, à ce pieux
sacrifice du magnifique _roi_. En effet, il est insaisissable à
toute pensée, ce roi qui s'est élevé à l'état de rishi, le juste
Viçvâmitra, à la grande puissance, à la splendeur infinie, qui te
fut donné pour ton gourou suprême.
«Il n'existe pas un être, quel qu'il soit, Râma, plus heureux que
toi sur la terre, puisque Viçvâmitra, ce trésor de pénitence, a
fait de ton bonheur l'objet de ses _plus chers_ désirs. Écoute donc
l'histoire de ce magnanime fils de Kouçika, quelle est la force de
cet anachorète illustre, quelle est son héroïque énergie, quelle
est enfin la puissance de son absorption en Dieu.
«_Jadis_ la terre eut un maître nommé Kouça: il était fils de
_Brahma_, l'antique aïeul des créatures, et ce fut lui qui donna
le jour au puissant et vertueux Kouçanâbha. Celui-ci eut un fils
appelé Gâdhi, prince à la haute intelligence, duquel est né le
grand anachorète, ce flamboyant Viçvâmitra.--Or, Viçvâmitra
gouverna ce globe en roi, qui semblait une incarnation de la justice,
et garda l'empire dans ses mains plusieurs myriades d'années.
«Une fois, ayant rassemblé les six corps d'une armée complète,
il se mit, environné de cette formidable puissance, à parcourir la
terre. Traversant les fleuves et les montagnes, les forêts et les
villes, ce roi fameux arriva de marche en marche jusqu'à l'ermitage
de Vaçishtha, ombragé de nombreux arbres, soit à fleurs, soit à
fruits, tout rempli de nombreuses bandes d'animaux inoffensifs,
hanté par les Siddhas et les Tchâranas, toujours plein de magnanimes
anachorètes, fidèles à leurs voeux, semblables à Brahma, tous
purifiés par l'exercice de la pénitence, tous resplendissants comme
le feu, n'ayant tous pour seule nourriture que l'eau, le vent, les
feuilles tombées, les racines et les fruits; âmes domptées, qui ont
vaincu la colère, qui ont vaincu les organes des sens, qui font un
saint usage des ablutions, qui ont pour mortier les dents et pour
seul pilon une pierre; ermitage fortuné, où se plaisent les rishis
Bâlikhilyas, voués à la prière et au sacrifice.
«Aussitôt que Viçvâmitra, ce héros à la force puissante, eut
aperçu Vaçishtha, le plus distingué parmi ceux qui récitent la
prière, il fut porté au comble de la joie et s'inclina devant lui
avec respect:--«Sois le bienvenu chez moi!» lui dit Vaçishtha le
magnanime, qui offrit poliment un siége à ce maître de la terre.
«Ensuite, quand le sage Viçvâmitra se fut assis sur un siége
éminent d'herbe kouça, le prince des anachorètes lui présenta
des racines et des fruits. Après qu'il eut reçu de Vaçishtha ces
honneurs, le meilleur des rois, le resplendissant, Viçvâmitra lui
demanda s'il voyait tout prospérer dans son feu sacré, ses disciples
et ses bouquets d'arbres. Le plus vertueux des anachorètes, le fils
de Brahma, l'ascète aux dures macérations, Vaçishtha répondit
que la santé régnait partout, et renvoya ces questions au fils
de Gâdhi, au plus éminent des vainqueurs, au roi Viçvâmitra,
commodément assis.
«Ensuite, ce monarque, d'une splendeur éblouissante, répondit avec
un air modeste au pieux Vaçishtha que la félicité régnait chez lui
de tous les côtés.
«Alors qu'ils eurent passé dans ces mutuels récits un assez long
temps, exerçant l'un sur l'autre une puissance de charme réciproque
et tous deux pleins du plus vif plaisir, le bienheureux Vaçishtha,
le plus saint des anachorètes, souriant à Viçvâmitra, lui tint ce
langage, à la fin de ce vertueux entretien: «Monarque puissant, j'ai
envie de servir un banquet hospitalier à ton armée et à toi, de qui
la grandeur est sans mesure: accepte ce festin, qui sera digne de toi.
Que ta majesté daigne recevoir l'hospitalité offerte ici par moi: tu
es le plus noble des hôtes, ô roi, et je dois maintenant déployer
tout mon zèle pour te fêter.
«À ces paroles de Vaçishta, le roi maître de la terre,
Viçvâmitra lui répondit ainsi: «C'est déjà fait! tu m'as rendu
complétement les honneurs de l'hospitalité avec ces racines et ces
fruits, qui sont tout ce que tu possèdes, auguste et bienheureux
solitaire, avec cette eau pour nettoyer mes pieds, avec cette onde
pour laver ma bouche, et surtout avec ton saint visage, dont tu
m'offres la vue. J'ai reçu ici de toute manière les honneurs d'une
hospitalité digne: je m'en vais; hommage à toi, resplendissant
anachorète! daigne jeter sur moi un regard ami!
«Mais, quoiqu'il parlât ainsi, Vaçishtha au coeur immense, à
l'âme généreuse, n'en pressait pas moins le monarque de ses
invitations plusieurs fois répétées.
«Eh bien! soit! répondit enfin à Vaçishtha le royal fils de
Gâdhi; qu'il en soit donc comme il te plaît, noble taureau des
solitaires!»
«Quand il eut ainsi parlé, le resplendissant Vaçishtha, le plus
distingué entre ceux qui récitent la prière à voix basse, appela
joyeux la vache immaculée, dont _le pis merveilleux_ donne _à qui
trait sa mamelle_ toute espèce de choses, au gré de ses désirs.
«Viens, Çabalâ, _dit-il_, viens promptement ici: écoute bien ma
voix! J'ai résolu de composer un banquet hospitalier pour ce roi
sage et toute son armée avec les nourritures les plus exquises:
fournis-moi ce festin. Quelque mets délicieux que chacun souhaite
dans les six saveurs, fais pleuvoir ici, pour l'amour de moi, céleste
Kâmadhoub, fais pleuvoir toutes ces délices. Hâte-toi, Çabalâ, de
servir à ce monarque un banquet hospitalier sans égal avec tout
ce qui existe de plus savoureux en mets, en breuvages, en toutes ces
_friandises_, que l'on suce ou lèche avec sensualité!»
«Quand Vaçishtha l'eut ainsi appelée, _vaillant_ immolateur de tes
ennemis, Çabalâ se mit à donner toutes les choses désirées, au
gré de quiconque trayait sa mamelle: des cannes à sucre, des rayons
de miel, des grains tout frits, le rhum, que l'on tire des fleurs du
lythrum, le plus délicieux esprit de _l'arundo saccharifera_, les
plus exquis des breuvages, toutes les sortes possibles d'aliments,
des mets, soit à manger, soit à sucer, des monceaux de riz bouilli,
pareils à des montagnes, de succulentes pâtisseries, des gâteaux,
des fleuves de lait caillé, des conserves par milliers, des vases
regorgeants çà et là de liqueurs fines, variées, dans les six
agréables saveurs.
«Cette foule d'hommes, et toute l'armée de Viçvâmitra, si
magnifiquement traitée par Vaçishtha, fut pleinement satisfaite
et rassasiée à coeur joie. À chaque instant, Çabalâ faisait
ruisseler en fleuves tous les souhaits réalisés au gré de chaque
désir. L'armée entière de ce grand Viçvâmitra, le roi saint,
fut donc alors joyeusement repue dans ce banquet, où, _terrible_
immolateur de tes ennemis, elle fut régalée de tout ce qu'elle eut
envie de savourer.
«Le monarque, pénétré de la plus vive joie, avec sa cour, avec le
chef de ses brahmes, avec ses ministres et ses conseillers, avec
ses domestiques et son armée, avec ses chevaux et ses éléphants,
adressa ce discours à Vaçishtha: «Brahme, qui donne à chacun
ce qu'il veut, j'ai été splendidement traité par toi, si digne
assurément de toute vénération. Écoute, homme versé dans l'art de
parler, je vais dire un seul mot: Donne-moi Çabalâ pour cent mille
vaches. Certes! c'est une perle, saint brahme, et les rois ont part,
_tu le sais_, aux perles trouvées dans leurs États: donne-moi
Çabalâ; elle m'appartient à bon droit!»
«À ces paroles de Viçvâmitra, le bienheureux Vaçishtha, le plus
vertueux des anachorètes et comme la justice elle-même en personne,
répondit ainsi au maître de la terre: «Ô roi, ni pour cent
milliers, ni même pour un milliard de vaches, ou pour des monts tout
d'argent, je ne donnerai jamais Çabalâ. Elle n'a point mérité que
je l'abandonne et que je la repousse loin de ma présence, dompteur
_puissant_ de tes ennemis: cette _bonne_ Çabalâ est toujours à mes
côtés, comme la gloire est sans cesse auprès du sage, maître
de son âme. Je trouve en elle, et les oblations aux Dieux, et les
offrandes aux Mânes, et les aliments nécessaires à ma vie: elle met
tout près de moi, et le beurre clarifié, que l'on verse dans le feu
sacré, et le grain, que l'on répand sur la terre ou dans l'eau,
_en signe de charité à l'égard des créatures_. Les sacrifices en
l'honneur des Immortels, les sacrifices en l'honneur des ancêtres,
les différentes sciences, toutes ces choses, n'en doute pas, saint
monarque, reposent _ici_ vraiment sur elle.
«C'est de tout cela, ô roi, que se nourrit sans cesse ma vie. Je
t'ai dit la vérité: _oui_! pour une foule de raisons, je ne puis te
donner cette vache, qui fait ma joie!»
«Il dit; mais Viçvâmitra, habile à manier la parole, adresse
encore au saint anachorète ce discours, dans le ton duquel respire
une colère excessive: «_Eh bien_! je te donnerai quatorze mille
éléphants, avec des ornements d'or, avec des brides et des colliers
d'or, avec des aiguillons d'or également _pour les conduire_! Je te
donne encore huit cents chars, dont la blancheur est rehaussée par
les dorures: chacun est attelé de quatre chevaux et fait sonner
_autour de lui_ cent clochettes. Je te donne aussi, pieux anachorète,
onze mille coursiers, pleins de vigueur, d'une noble race et d'un pays
renommé. Je te donne enfin dix millions de vaches florissantes par
l'âge et mouchetées de couleurs différentes; cède-moi donc _à ce
prix_ Çabalâ!»
«À ces mots de l'habile Viçvâmitra, le bienheureux ascète
répondit au monarque, _enflammé de ce désir_: « Pour tout cela
même, je ne donnerai pas Çabalâ! En effet, elle est ma perle, elle
est ma richesse, elle est tout mon bien, elle est toute ma vie. Elle
est pour moi, et le sacrifice de la nouvelle, et le sacrifice de la
pleine lune, et tous les sacrifices, quels qu'ils soient, et les dons
offerts aux brahmes assistants, et les différentes cérémonies du
culte: _oui_! roi, n'en doute pas; toutes mes cérémonies ont dans
elle leurs vives racines. À quoi bon discuter si longtemps? Je ne
donnerai pas cette vache, dont la mamelle verse à qui la trait une
réalisation de tous ses désirs.»
«Quand Vaçishtha eut refusé de lui céder la vache _merveilleuse_,
qui change son lait en toutes les choses désirées, le roi
Viçvâmitra dès ce moment _résolut de_ ravir Çabalâ au saint
anachorète.
«Tandis que le monarque altier emmenait Çabalâ, elle, toute
songeuse, pleurant, agitée par le chagrin, se mit à rouler en
soi-même ces pensées: «Pourquoi suis-je abandonnée par le
très-magnanime Vaçishtha, car il souffre que les soldats du roi
m'entraînent plaintive et saisie de la plus amère douleur? Est-ce
que j'ai commis une offense à l'égard de ce maharshi, abîmé
dans la contemplation, puisque cet homme si juste m'abandonne, moi
innocente, sa compagne bien-aimée et sa dévouée servante?»
«Après ces réflexions, fils de Raghou, et quand elle eut encore
soupiré mainte et mainte fois, elle retourna avec impétuosité à
l'ermitage de Vaçishtha; et, malgré tous les serviteurs du roi, mis
en fuite devant elle par centaines et par milliers, elle vint, rapide
comme le vent, se réfugier sous les pieds du grand anachorète.
«Arrivée là, pleurant de chagrin, elle se mit en face du solitaire,
et, poussant un plaintif mugissement, elle tint à Vaçishtha ce
langage: «M'as-tu donc abandonnée, bienheureux fils de Brahma, que
ces soudoyers du roi m'entraînent ainsi loin de ta vue?»
«À ces paroles de sa vache malheureuse, au coeur tout consumé de
tristesse, le saint brahme lui répondit en ces termes, comme à une
soeur: «Je ne t'ai point abandonnée, Çabalâ, et tu n'as point
commis d'offense contre moi: non! c'est malgré moi qu'il t'emmène,
ce roi à la force puissante! En effet, je ne crois pas que l'on
puisse trouver une force égale à celle d'un roi, surtout parmi les
brahmes: celui-ci est puissant, il est kshatrya de race, il est même
le maître de toute la terre. Ce que tu vois est une armée complète,
où s'agitent d'un mouvement inquiet les chars, les coursiers, les
éléphants; car il est venu environné d'une force supérieure à
la mienne par ses fantassins, ses drapeaux et ses grandes multitudes
d'hommes!»
«À ces mots de Vaçishtha, la vache, instruite à parler, répondit
modestement au saint brahme, environné d'une splendeur infinie:
«La force du kshatrya n'est pas supérieure, dit-on, à la force
du brahme. La puissance du brahme est céleste et l'emporte sur
la puissance du kshatrya. Tu possèdes une force incalculable: ce
Viçvâmitra à la grande vigueur n'est point, ô brahme, plus fort
que toi: il est difficile de lutter contre ton _invincible_ énergie.
Donne-moi tes ordres, à moi, que ta puissance a fait naître,
éblouissant anachorète; commande que je détruise la force et
l'orgueil du monarque injuste.»
«À ce discours de sa vache: «Allons! dit Vaçishtha, l'ermite aux
bien grandes macérations, allons! produis une armée qui mette en
pièces l'armée de mon ennemi!»
«Alors, _vaillant_ prince, enfantés par centaines de son
mugissement, les Pahlavas[9] se mirent à porter la mort, sous les
yeux mêmes du roi, dans toute l'armée de Viçvâmitra: mais lui,
pénétré de la plus vive douleur et les yeux enflammés de colère,
extermina ces Pahlavas avec différentes sortes d'armes.
[Note 9: Les Perses, suivant l'opinion commune; les _Paktyes_
d'Hérodote, selon M. Lassen, peuple qui habitait sur les confins de
l'Inde, au nord et à l'ouest.]
«À l'aspect de Viçvâmitra moissonnant par centaines ses Pahlavas,
Çabalâ en créa de nouveau; et ce furent les formidables Çakas[10],
mêlés avec les Yavanas[11].
[Note 10: Peuple nomade, les Scythes des Grecs.]
[Note 11: Après l'âge d'Alexandre, ce nom fut appliqué aux
Grecs. Il indique, suivant Schlegel, d'une manière indéfinie, les
peuples situés au delà des Perses à l'occident.]
«Toute la terre fut couverte de ces deux peuples unis, agiles à la
course, pleins de vigueur, serrés en bataillons comme les fibres du
lotus, armés de longues épées et de grands javelots, défendus sous
des armes d'or comme leur cotte de mailles. _Dans l'instant même_,
toute l'armée du roi fut consumée par eux, telle que par des feux
dévorants.
«À la vue de son armée en flammes, Viçvâmitra le très-puissant
de lancer contre l'ennemi ses flèches d'un esprit égaré et dans le
trouble des sens.
«Ensuite, quand il vit ses bataillons éperdus, mis en désordre sous
les traits du monarque, Vaçishtha aussitôt jeta ce commandement à
sa vache: «Fais naître de _nouveaux_ combattants!»
«_À l'instant_, un autre mugissement produit les Kambodjas,
semblables au soleil: les Pahlavas, des javelots à la main, sortent
de son poitrail; les Yavanas, de ses parties génitales; les Çakas,
de sa croupe; et les pores velus de son derme enfantent les Mlétchas,
les Toushâras et les Kirâtas.
«Par eux et dans l'instant même, fils de Raghou, cette armée
de Viçvâmitra fut anéantie avec ses fantassins, ses chars, ses
coursiers et tous ses éléphants.
«À la vue de son armée détruite par le magnanime solitaire, cent
fils de Viçvâmitra, tous diversement armés, fondirent, enflammés
de colère, sur Vaçishtha, le plus vertueux des hommes qui murmurent
la prière, mais le grand anachorète les consuma d'un souffle. Un
seul moment suffit au magnanime Vaçishtha pour les réduire tous en
cendres: fils de Viçvâmitra, cavaliers, chars et fantassins.
«Quand il eut ainsi vu périr, héros sans péché, tous ses fils
et son armée, Viçvâmitra, tout à l'heure si puissant, réfléchit
alors sur lui-même avec _plus de_ modestie.
«Comme le serpent, auquel on a brisé les dents; comme l'oiseau,
auquel on a coupé les ailes; comme la mer, quand elle n'a plus ses
vagues; comme le soleil obscurci au temps où l'éclipse a dérobé sa
lumière, ce prince malheureux, ses fils morts, son armée détruite,
son orgueil à bas, ses moyens pulvérisés, tomba dans le mépris de
soi-même.
«Ayant donc mis à la tête de son empire le seul fils _qui n'eût
pas encouru le malheur des autres_, afin qu'il protégeât la terre,
comme il sied au kshatrya, _le roi_ Viçvâmitra se retira au fond
d'un bois. Là, sur les flancs de l'Himâlaya, dans un lieu embelli
par les Kinnaras, _ces mélodieux Génies_, il s'astreignit à la plus
rude pénitence pour gagner la bienveillance de Mahâdéva. Après un
certain laps de temps, le grand Dieu rémunérateur, qui porte sur son
étendard l'image d'un taureau, vint trouver le roi pénitent, et lui
dit: «Pourquoi subis-tu cette rigide pénitence? Dis; roi! je suis
le dispensateur des grâces; fais-moi connaître quelle faveur tu
désires.»
«À ces paroles du grand Dieu, l'austère pénitent se prosterna
devant Mahâdéva, et lui tint ce langage: «Si tu es content de moi,
divin Mahâdéva, mets en ma possession l'arc Véga, avec l'arc
Anga, l'arc Oupânga, l'arc Oupanishad et tous leurs secrets: fais
apparaître à mes yeux ces armes, qui sont en usage chez les
Dieux, les Dânavas, les Rishis, les Gandharvas, les Yakshas et les
Rakshasas. Voilà, Dieu illustre des Dieux, ce que mon coeur demande
à ta bienveillance!»--«Qu'il en soit ainsi!» reprit le souverain
des Immortels; et, cela dit, il retourna dans les cieux.
«Quand il eut reçu les armes désirées, l'illustre et royal saint
Viçvâmitra, comblé d'une vive allégresse, en devint alors tout
plein d'orgueil. Enflé par cette force nouvelle, comme la mer au
temps de la pleine lune, il se crut déjà le vainqueur de Vaçishtha,
le meilleur des anachorètes.--Il revint donc à l'ermitage de l'homme
saint et décocha contre lui ses flèches _mystiques_, par lesquelles
tout le bois de la pénitence fut ravagé d'un immense incendie.
«En un instant, l'ermitage du magnanime Vaçishtha fut vide et
il devint pareil au désert sans voix. «Ne craignez pas, criait
Vaçishtha mainte fois, ne craignez pas! Me voici pour anéantir le
fils de Gâdhi, comme le grésil, qui fond à l'aspect du soleil!»
À ces mots, l'éblouissant Vaçishtha, le plus excellent des êtres
doués de la parole, adressa, plein de colère, ce discours à
Viçvâmitra:
«Insensé, toi, qui as détruit cet ermitage longtemps heureux, tu as
commis là une mauvaise action: c'est pourquoi tu périras!»