«À ces mots, le suprême aïeul des créatures répondit en ces

termes à tous les Dieux tremblants d'épouvante: «Le ravisseur du

cheval est ce Vasondéva-Kapila, qui soutient seul tout l'univers et

de qui l'origine échappe à toute connaissance. _S'il a dérobé la

victime, c'est parce qu'_il _en_ avait _jadis_ vu _dans l'avenir ces

conséquences_: le déchirement de la terre et la perte des Sagarides

à la force immense: voilà quel est mon sentiment.»

«Après qu'ils eurent entendu parler ainsi l'antique père des

créatures, les Dieux, les Rishis, les mânes des ancêtres et les

Gandharvas s'en retournèrent, comme ils étaient venus, dans leurs

palais du triple ciel.

«Ensuite, bruyante comme le tonnerre de la foudre, s'éleva la

voix des vigoureux fils de Sagara, occupés à fouir la terre. Ayant

fouillé entièrement ce globe et décrit un pradakshina autour de

lui, tous les Sagarides s'en vinrent à leur père et lui dirent ces

paroles:

«Nous avons parcouru toute la terre et fait un vaste carnage

d'animaux aquatiques, de grands serpents, de Daîtyas, de Dânavas,

de Rakshasas; et cependant nulle part, ô roi, le perturbateur de ton

sacrifice ne s'est offert à nos yeux. Que veux-tu, père chéri,

que nous fassions encore? réfléchis là-dessus, et donne-nous tes

ordres.»

«Alors Sagara se mit à songer, et fit cette réponse à ce discours

de tous ses fils: «Cherchez de nouveau mon cheval, creusez même ces

régions infernales; et, quand vous aurez saisi le ravisseur de mon

coursier, revenez enfin, couronnés du succès.»

«À ces mots de leur auguste père, les soixante mille fils de Sagara

courent de tous les côtés aux régions infernales.

«Mais, tandis qu'ils travaillent de toutes parts à creuser la terre,

voici qu'ils aperçoivent _devant eux_ l'auguste Nârâyana et le

cheval, qui se promène _en liberté_ auprès de ce Dieu, nommé aussi

Kapila. À peine ont-ils cru voir en Vishnou le ravisseur du cheval,

que, tout furieux, ils courent sur lui avec des yeux enflammés de

colère, et lui crient: «Arrête! arrête là!»

«Alors ce magnanime, infini dans sa grandeur, envoie sur eux un

souffle de sa bouche, qui rassemble tous les fils de Sagara et fait

d'eux un monceau de cendres.»

«Étant venu à penser, noble rameau de l'antique Raghou, que ses

fils étaient déjà partis depuis longtemps, Sagara tint ce langage

à son petit-fils, qu'enflammait un héroïsme naturel: «Va-t'en

à la recherche de tes oncles et du _méchant_ qui a dérobé mon

coursier; mais songe que dans les cavités de la terre habite un grand

nombre d'êtres. Ne marche donc pas sans être muni de ton arc et

préparé contre leurs attaques. Quand tu auras, bien-aimé fils,

trouvé tes oncles et tué l'être qui met des entraves à mon

voeu, reviens alors, couronné du succès, et conduis-moi à

l'accomplissement de mon sacrifice: tu es un héros, tu possèdes

maintenant la science, et ta bravoure est égale à celle de tes

aïeux.»

«À ces paroles du magnanime Sagara, Ançoumat prit son arc avec son

épée, Râma, et se mit en route d'un pas accéléré. Sans délai,

suivant le même chemin qu'ils avaient déjà parcouru, l'adolescent

marcha d'une grande vitesse à la recherche de ses oncles.

«Il contempla ce _vaste_ carnage d'Yakshas et de Rakshasas, que les

_nobles fossoyeurs_ avaient exécutés, et vit enfin debout devant

lui _ce pilier vivant_ de la plage orientale, l'éléphant

Viroûpâksha.--Ançoumat lui rendit l'honneur d'un pradakshina, lui

demanda comment il se portait, et s'informa ensuite de ses oncles,

puis de l'_être inconnu_, qui avait dérobé le cheval. À ces

questions d'Ançoumat, l'éléphant, soutien de ce quartier, répondit

au jeune homme, debout près de lui: «Ton voyage sera heureux.»--Ces

paroles entendues, le _neveu de soixante mille oncles reprit son

chemin et_ continua à s'enquérir successivement avec le respect

convenable auprès des trois autres éléphants de l'espace. Cette

réponse même fut rendue au jeune et bouillant héros Ançoumat: «Tu

retourneras chez toi, honoré et maître du cheval.»

«Quand il eut recueilli ces bonnes paroles des éléphants, il

s'avança d'un pied léger vers l'endroit où les Sagarides, ses

oncles, n'étaient plus qu'un monceau de cendres. Et, devant le

funèbre spectacle de ce tumulaire amas, le fils d'Asamandjas,

accablé sous le poids de sa douleur, se répandit en cris plaintifs.

«Il vit aussi errer non loin de là ce coursier qu'un serpent avait

enlevé, un jour de pleine lune, dans le bois de la Vélà.

«Ce héros à la splendeur éclatante désirait célébrer, en

l'honneur de ces fils du roi, la cérémonie d'en arroser les cendres

avec les ondes lustrales: il avait donc besoin d'eau, mais nulle

part il ne voyait une source. Tandis qu'il promène autour de lui ses

regards, voici qu'il aperçoit en ce lieu, _vaillant_ Râma, l'oncle

maternel de ses oncles, Garouda, le monarque des oiseaux. Et ce

rejeton de Vinatâ aux forces puissantes lui tint ce langage: «Ne

t'afflige pas, ô le plus éminent des hommes; cette mort sera

glorifiée dans les mondes. C'est Kapila même, l'infini, qui a

consumé ces guerriers invincibles: voici, héros, la seule manière

dont tu puisses verser de l'eau sur eux. La fille aînée de

l'Himâlaya, la purificatrice des mondes, la Gangâ, cette reine

des fleuves, doit laver de ses ondes tes _infortunés_ parents, dont

Kapila fit un monceau de cendres. Aussitôt que la Gangâ, chérie

des mondes, aura baigné cet amas de leurs cendres, tes oncles, mon

bien-aimé, s'en iront au ciel!

«Amène, s'il t'est possible, du séjour des Immortels, la Gangâ sur

la face de la terre; procure ici-bas, et puisse le bonheur sourire

à ton noble dessein! procure ici-bas la descente du fleuve sacré.

Prends ce coursier et retourne chez les tiens, comme tu es venu: il

est digne de toi, vaillant héros, de mener à bonne fin le sacrifice

de ton aïeul.»

«Docile aux paroles de Garouda, le vigoureux autant qu'illustre

Ançoumat s'empara du cheval et revint d'un pied hâté au lieu où

cette victime devait être immolée.

«Arrivé devant le roi au moment où celui-ci venait enfin d'achever

les cérémonies initiales de son açwa-médha, il répéta à son

aïeul, noble fils de Raghou, les paroles de _l'oiseau_ Garouda; et

le monarque, ému au récit affreux d'Ançoumat, termina le sacrifice

avec une âme pleine de tristesse.--Quand il eut achevé complètement

sa grande cérémonie, ce maître sage d'un vaste empire s'en retourna

dans sa capitale, mais il n'arriva point à trouver un moyen pour

amener la Gangâ sur la terre; et, ce dessein échoué, il paya son

tribut à la mort, après qu'il eut gouverné le monde l'espace de

trente mille années.»

* * * * *

«Dès que le noble Sagara fut monté au ciel, digne rejeton de

Raghou, ô Râma, le vertueux Ançoumat fut élu comme roi par la

volonté des sujets. Ce nouveau souverain fut un monarque bien grand,

et de lui naquit un fils, nommé Dilîpa. Ançoumat, prince d'une

haute renommée, remit l'empire aux mains de ce Dilîpa, et se retira

sur une cime de l'Himâlaya, où il embrassa la carrière de la

pénitence. Ce meilleur des rois, Ançoumat, que la vertu ceignit d'un

éclat immortel, voulait obtenir _à force de macérations_, que la

Gangâ descendit purifiante ici-bas; mais, n'ayant pu voir son désir

accompli, malgré trente-deux mille années de la plus rigoureuse

pénitence, le magnanime saint à la splendeur infinie passa de la

terre au ciel.

«Dilîpa même, éblouissant de mérites, célébra de nombreux

sacrifices et régna vingt mille ans sur la terre; mais, conduit par

la maladie sous la main de la mort, il n'arriva point, ô le plus

éminent des hommes, à dénouer le noeud pour la descente du Gange

ici-bas. S'en allant donc au monde du _radieux_ Indra, qu'il avait

gagné par ses oeuvres saintes, cet excellent roi abandonna sa

couronne à son fils Bhagiratha, qui fut, rameau bien-aimé de Raghou,

un monarque plein de vertu; mais il n'avait pas d'enfant, et le désir

d'un fils semblable à son père était sans cesse avec lui.

«Ascète énergique, il se macéra sur le mont Gaukarna dans une

rigide pénitence: se tenant les bras toujours levés en l'air, se

dévouant l'été aux ardeurs suffocantes de cinq feux, couchant

l'hiver dans l'eau, sans abri dans la saison humide contre les nuées

pluvieuses, n'ayant que des feuilles arrachées pour seule nourriture;

il tenait en bride son âme, il serrait le frein à sa concupiscence.

«À la fin de mille années, charmé de ses cruelles mortifications,

l'auguste et fortuné maître des créatures, Brahma vint à son

ermitage; et là, monté sur le plus beau des chars, environné même

par les différentes classes des Immortels, adressant la parole au

solitaire dans l'exercice de sa pénitence: «Bienheureux Bhagiratha,

lui dit-il, je suis content de toi; reçois _donc maintenant_ de moi

la grâce que tu souhaites, saint monarque de la terre.»

«Ensuite, à cet aspect de Brahma, venu chez lui en personne,

l'éblouissant anachorète, creusant les deux paumes de ses mains

jointes, répondit en ces termes:

«Si Bhagavat est content de moi, s'il est quelque valeur à ma

pénitence, que les fils de Sagara obtiennent par moi en récompense

la cérémonie des eaux lustrales; que, cette cendre vaine de leurs

corps une fois lavée par la Gangâ, tous nos aïeux purifiés entrent

sans tache dans le séjour du ciel; que cette race illustre ne vienne

jamais à s'éteindre en aucune manière dans la famille d'Ikshwâkou!

Je n'ai rien à demander qui me soit plus cher.»

«À ces paroles du royal solitaire, l'aïeul originel de tous les

êtres lui répondit en ce gracieux langage orné de syllabes douces:

«Bienheureux Bhagîratha, distingué _jadis_ par ton adresse à

conduire un char, _maintenant_ par la richesse de tes mortifications,

que la famille d'Ikshwâkou impérissable, comme tu veux, ne soit

jamais retranchée _des vivants_.

«Tombée des cieux, la Gangâ, qui est le plus grand des fleuves,

briserait entièrement la terre dans sa chute par la masse énorme

de ses flots. Il faut donc, ô roi, supplier d'abord le dieu Çiva de

porter lui-même cette cataracte; car il est certain que la terre ne

pourra jamais soutenir le saut du Gange. Je ne vois pas dans le monde

une autre puissance que Çiva capable de supporter l'impétuosité

écrasante du fleuve tombant: implore donc cette _grande divinité_.»

«Il dit, et, quand il eut _de nouveau_ engagé ce roi à conduire le

Gange sur la terre, l'aïeul primordial des créatures, Bhagavat s'en

alla dans le triple ciel.»

«Après le départ de cet aïeul originel de tous les êtres, le

royal anachorète jeûna encore une année, se tenant sur un pied, le

bout seul d'un orteil appuyé sur le sol de la terre, ses bras levés

en l'air, sans aucun appui, n'ayant pour aliment que les souffles du

vent, sans abri, immobile comme un tronc d'arbre, debout, privé de

sommeil et le jour et la nuit. Ensuite, quand l'année eut accompli

sa révolution, le Dieu que tous les Dieux adorent et qui donne

la nourriture à tous les animaux, l'époux d'Oumâ parla ainsi à

Bhagîratha:

«Je suis content de toi, ô le plus vertueux des hommes; je ferai la

grande chose que tu désires: je soutiendrai, tombant des cieux, le

fleuve au triple chemin.»

«À ces mots, étant monté sur la cime de l'Himâlaya, Mahéçwara,

adressant la parole au fleuve qui roule dans les airs, dit à la

Gangâ: «Descends!»

«Il ouvrit de tous les côtés la vaste gerbe de son djatâ, formant

un bassin large de plusieurs yodjanas et semblable à la caverne

d'une montagne. Alors, tombée des cieux, la Gangâ, ce fleuve divin,

précipita ses flots avec une grande impétuosité sur la tête de

Çiva, infini dans sa splendeur.

«Là, troublée, immense, rapide, la Gangâ erra sur la tête

du grand Dieu le temps qu'il faut à l'année pour décrire

sa révolution. Ensuite, pour obtenir la délivrance du Gange,

Bhagîratha de nouveau travailla à mériter la faveur de Mahadéva,

l'_immortel_ époux d'Oumâ. Alors, cédant à sa prière, Çiva mit

en liberté les eaux de la Gangâ; il baissa une seule natte de ses

cheveux, ouvrant ainsi de lui-même un canal, par où s'échappa le

fleuve aux trois lits, ce fleuve pur et fortuné des grands Dieux, le

purificateur du monde, le Gange, _enfin_, vaillant Râma.

«À ce spectacle assistaient les Dieux, les Rishis, les Gandharvas

et les différents groupes des Siddhas, tous montés, les uns sur des

chars de formes diverses, les autres sur les plus beaux des chevaux,

sur les plus magnifiques éléphants, et les Déesses venues aussi là

en nageant, et l'aïeul originel des créatures, Brahma lui-même,

qui _s'amusait à_ suivre le cours du fleuve. Toutes ces classes des

Immortels à la vigueur infinie s'étaient réunies là, curieuses de

voir la plus grande des merveilles, la chute prodigieuse de la Gangâ

dans le monde inférieur.

«Or, _la splendeur naturelle à_ ces troupes des Immortels

rassemblés et les magnifiques ornements dont ils étaient parés

illuminaient tout le firmament d'une clarté flamboyante, égale

aux lumières de cent soleils; et cependant le ciel était alors

enveloppé de sombres nuages.

«Le fleuve s'avançait, tantôt plus rapide, tantôt modéré et

sinueux; tantôt, il se développait en largeur, tantôt ses eaux

profondes marchaient avec lenteur, et tantôt il heurtait ses flots

contre ses flots, où les dauphins nageaient parmi les espèces

_variées_ des reptiles et des poissons.

«Le ciel était enveloppé comme d'éclairs jaillissants çà et là:

l'atmosphère, toute pleine d'écumes blanches par milliers, brillait,

comme brille dans l'automne un lac argenté par une multitude de

cygnes. L'eau, tombée de la tête de Mahadéva, se précipitait sur

le sol de la terre, où elle montait et descendait plusieurs fois

en tourbillons, avant de suivre un cours régulier sur le sein de

Prithivî.

«Alors on vit les Grahas, les Ganas et les Gandharvas, qui habitaient

sur le sein de la terre, nettoyer avec les Nâgas la route du fleuve

à la force impétueuse. Là, ils rendirent tous les honneurs aux

limpides ondes, qui s'étaient rassemblées sur le corps de Çiva, et,

l'ayant répandue sur eux, ils devinrent à l'instant même lavés de

toute souillure. Ceux qu'une malédiction avait précipités du ciel

sur la face de la terre, ayant reconquis par _la vertu de_ cette eau

leur ancienne pureté, remontèrent dans les _palais_ éthérés.

_Tout au long de ses rives_, les Rishis divins, les Siddhas et les

plus grands saints murmuraient la prière à voix basse. Les Dieux

et les Gandharvas chantaient, les choeurs des Apsaras dansaient, les

troupes des anachorètes se livraient à la joie, l'univers entier

nageait dans l'allégresse.

«Cette descente de la Gangâ comblait enfin de plaisir tous les trois

mondes. Le royal saint à la splendeur éclatante, Bhagîratha, monté

sur un char divin, marchait à la tête. Ensuite, avec la masse de ses

grandes vagues, noble fils de Raghou, la Gangâ venait par derrière,

comme en dansant. Dispersant çà et là ses eaux d'un pied allègre,

parée d'une guirlande et d'une aigrette d'écume, pirouettant dans

les tourbillons de ses grandes ondes, déployant une légèreté

admirable, elle suivait la route de Bhagîratha et s'avançait comme

en s'amusant d'un folâtre badinage. Tous les Dieux et les troupes des

Rishis, les Daîtyas, les Dânavas, les Rakshasas, les plus éminents

des Gandharvas et des Yakshas, les Kinnaras, les grands serpents

et tous les choeurs des Apsaras suivaient, noble Râma, le char

_triomphal_ de Bhagîratha.

«_De même_, tous les animaux, qui vivent dans les eaux,

accompagnaient joyeux le cours du fleuve célèbre, adoré en tous

les mondes. Là où allait Bhagîratha, le Gange y venait aussi, ô

le plus éminent des hommes. Le roi se rendit au bord de la mer,

aussitôt, baignant sa trace, la Gangâ se mit à diriger là sa

course. De la mer, il pénétra avec elle dans les entrailles de la

terre, à l'endroit fouillé par les fils de Sigara; et, quand il

eut introduit le Gange au fond du Tartare, il consola enfin tous les

mânes de ses grands-oncles et fit couler sur leurs cendres les eaux

du fleuve sacré. Alors, s'étant revêtus de corps divins, tous de

monter au ciel dans une ivresse de joie. Quand il eut vu ce magnanime

laver ainsi tous ses oncles, Brahma, entouré des Immortels, adressa

au roi Bhagîratha ces paroles:

«Tigre _saint_ des hommes, tu as délivré tes antiques aïeux, les

soixante mille fils du magnanime Sagara. _En mémoire de lui_, ce

réceptacle éternel des eaux, la grande mer, appelée désormais

Sagara dans le monde, portera, n'en doute point, ce nom d'âge en âge

à la gloire.

«Aussi longtemps que l'on verra subsister dans ce monde-ci l'immortel

Sagara, _c'est-à-dire la mer_, aussi longtemps doit habiter dans le

Paradis le roi Sagara, accompagné de ses fils. Cette Gangâ, saint

monarque, deviendra même ta fille.

«Elle sera donc appelée Bhaghîrathî, nom sous lequel on connaîtra

cette nymphe dans les trois mondes, _comme_ elle devra à sa venue sur

la terre le nom de Gangâ[6].

[Note 6: Allusion à l'étymologie du mot _Gangâ_, où l'on

trouve, dans ses composants, _gâ, iens_, et _gam_ pour _gâm_, le

_gên_, attiquement _gan_, des Grecs, _terram_; c'est-à-dire, _celle

qui va_, ou la rivière, _qui vient_ du ciel _sur la terre_.]

«Aussi longtemps que ce grand fleuve du Gange existera sur la terre,

aussi longtemps ta gloire impérissable marchera disséminée dans les

mondes! Célèbre donc, ici la cérémonie de l'eau en l'honneur

de tes ancêtres; accomplis ce voeu en mémoire de tous, ô toi qui

règnes sur les enfants de Manou! Ton illustre bisaïeul, ce vertueux

_Sagara_, le plus juste des hommes justes, ne put satisfaire en cela

son désir.

«De même, Ançoumat, d'une splendeur incomparable dans le monde, ne

put, cher ami, effectuer son voeu de faire descendre le Gange, qu'il

invitait à couler sur la terre.

«Dilîpa même, ton illustre père, si ferme en tous ses devoirs

de kshatrya, était d'une énergie sans mesure; il désirait voir le

Gange ici-bas, mais il échoua dans sa pieuse tentative: et cependant

ses mortifications n'avaient point eu d'égales parmi celles des

antiques rois, qui avaient embrassé la vie d'anachorète et que la

vertu illuminait d'une splendeur semblable à la sainte auréole des

Maharshis.

«Par toi seul, _noble_ taureau des hommes, cette grâce a donc été

obtenue; tu as acquis par là une renommée incomparable dans le

monde et même estimée _dans le ciel_ par tous les treize _plus

grands_ Dieux. Cette descente du Gange, dont tu as gratifié la terre,

vaillant dompteur des ennemis, élève bien haut pour toi un trône de

vertus, où elle te fait monter, ascète sans péché.

«Purifie-toi d'abord toi-même, ô le plus grand des hommes, dans

ces ondes éternellement dignes, et, devenu pur, goûte le fruit de

ta pureté, ô le plus vertueux des mortels. Ensuite, célèbre à ton

aise en l'honneur de tes ancêtres la cérémonie des eaux lustrales.

Adieu, _noble_ taureau des hommes; sois heureux: je retourne au monde

du Paradis!»

«Quand elle eut ainsi parlé au vaillant Bhagîratha, la Divinité

sainte de s'en aller, accompagnée des Immortels, au monde de Brahma,

où ne pénètrent pas les maladies.

«Maintenant, Râma, je t'ai pleinement exposé l'histoire du Gange:

le salut soit donc à toi, et puisse sur toi descendre la félicité!

voici arrivée l'heure de la prière du soir. Cette descente du

Gange, dont je viens de présenter le récit, procure à tous ceux qui

l'entendent raconter les richesses, la renommée, une longue vie, le

ciel et même la purification _des péchés_.»

* * * * *

Viçvâmitra se rendit, accompagné du jeune Raghouide, à la ville du

_roi_ Viçâla, aussi ravissante et non moins céleste que la cité

du Paradis. Là, arrivé dans cette ville, appelée Vêçâli, Râma,

tenant ses mains jointes devant soi, Râma à la haute intelligence

adressa au saint homme cette demande:

«De quelle royale famille est donc sorti ce magnanime Viçâla?

Poussé d'une vive curiosité, je désire l'apprendre, bienheureux

anachorète.»

À ces mots du prince, qui possède à fond la science de soi-même,

l'homme aux grandes mortifications Viçvâmitra se met à raconter

ainsi:

«Il y avait dans l'âge Krita, _vaillant_ Râma, les fils de Ditî,

doués d'une grande force, et les fils d'Aditî, pourvus d'une grande

vigueur: tous, ils étaient enivrés de leur puissance et de leur

courage; tous, ils étaient frères, nés d'un seul père, le

magnanime Kaçyapa; mais deux soeurs, Ditî et Aditî, leur avaient

donné le jour: ils étaient rivaux, toujours en lutte, et brûlants

de se vaincre mutuellement.

«Ces héros d'une énergie indomptée s'étant donc un jour

assemblés, voici en quels termes ils se parlèrent, _digne_ rameau

de _l'antique_ Raghou: «Comment pourrons-nous être exempts de la

vieillesse et de la mort?»

«Dans leur conseil, une résolution fut ainsi arrêtée: Tous,

réunissant nos efforts, recueillons tous les simples de la terre,

semons çà et là ces plantes annuelles dans la mer de lait; puis,

barattons l'océan lacté; et buvons la _divine_ essence, qui doit

naître de ce mélange vigoureusement brassé. Par elle, dans le

monde, nous serons affranchis de la vieillesse et de la mort, exempts

de la maladie, pleins de force, de vigueur et d'énergie, doués tous

d'une splendeur et d'une beauté _impérissables_.»

«Quand ils eurent ainsi arrêté cette résolution, ils se firent

une baratte avec le _mont appelé_ Mandara, une corde avec le serpent

Vâsouki, et se mirent à baratter _sans repos_ le séjour de Varouna.

«Au sein des ondes remuées, on vit naître de cette liqueur les plus

belles des femmes: elles furent nommées Apsaras[7], parce qu'elles

étaient sorties des eaux.

[Note 7: Les bayadères et les courtisanes du ciel: ce nom est

formé de AP, _aqua_, et SARAS, dont la racine est SRI, _ire_, avec

_as_ pour suffixe.]

«Destinées pour le plaisir du ciel, elles avaient des formes

célestes et rehaussaient avec des ornements célestes la grâce

de leurs célestes vêtements. Éblouissantes de splendeur, elles

étaient riches en tous les dons de la beauté, de la jeunesse et

de la douceur. Il y eut alors de ces Apsaras soixante dizaines de

millions; mais leurs suivantes, Râma, étaient en nombre impossible

à calculer. Ni les Dieux, ni les Daîtyas ne prirent ces nymphes,

vaillant fils de Raghou; et, pour cette cause, toutes, elles

restèrent en commun.

«Ensuite, cherchant un époux, Vârounî sortit des eaux lactées:

les enfants de Ditî refusèrent cette fille de Varouna; mais la

nymphe fut acceptée comme épouse avec une grande joie par les

enfants d'Aditî. De là fut donné aux Dieux le nom de Souras, parce

qu'ils avaient épousé _Vârounî, appelée d'un autre nom_ Sourâ;

et les Daîtyas, parce qu'ils avaient dédaigné cette fille des

ondes, furent nommés Asouras.

«Alors s'élança hors des flots agités le cheval

Outchtchéççravas[8]: aussitôt après lui parut Kâaustoubha,

la perle des perles; ensuite, on vit surnager au-dessus des eaux

brassées la divine ambroisie même; puis, du sein de l'océan lacté,

naquit le roi des médecins, Dhanvantari, qui portait dans ses mains

une aiguière, toute pleine de nectar.

[Note 8: Ce mot veut dire: _Qui porte les oreilles droites_: c'est

le nom du cheval d'Indra.]

«Après celui-ci émergea des eaux barattées le poison destructeur

des mondes, et qui, lumineux comme le soleil flamboyant, fut avalé

par tous les serpents.

«Alors une terrible guerre, exterminatrice de tous les mondes,

s'éleva entre ces puissants _rivaux_, les Dieux et les Démons, pour

la possession de l'ambroisie. Dans ce grand _et mutuel_ carnage,

où s'entre-déchiraient ces héros à la vigueur infinie, les fils

d'Aditî battirent les enfants de Ditî.

«Quand il eut terrassé les Daîtyas et reçu la couronne du ciel,

_Indra_, le Briseur de villes, monté au comble de la félicité,

s'enivra de plaisir, environné d'hommages par tous les immortels.

Victorieux de ses ennemis, inaccessible aux chagrins, il se réjouit

avec les Dieux; et tous les mondes alors de partager sa joie, avec les

essaims des Rishis et les bardes célestes.

«Ensuite Ditî la Déesse, que la déroute de ses fils, battus par

les Dieux, avait conduite au plus haut point de la douleur, tint ce

langage à Kaçyapa, son époux, fils de Maritchi: «Ô bienheureux,

je souffre dans mes enfants, qu'Indra et tes autres fils ont taillés

en pièces, je désire mériter par de longues mortifications un fils

qui soit le destructeur de Çakra. _Oui_, je vais marcher dans les

voies de la pénitence: ainsi, daigne confier à mon sein le germe

d'un fils; et qu'ici, fécondé par toi, il enfante un jour le

vainqueur de Çakra.»

Le Râmâyana - tome premier Poème sanscrit de Valmiky · 第 2 / 26 段