Et sur-le-champ Râma se mit en route avec ces grands saints,

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LE RAMAYANA

POÈME SANSCRIT DE VALMIKY

TRADUIT EN FRANÇAIS PAR HIPPOLYTE FAUCHE

Traducteur des OEuvres complètes de Kâlidâsa et du Mahâ-Bhârata

TOME PREMIER

PARIS

LIBRAIRIE INTERNATIONALE

13, RUE DE GRAMMONT, 13

A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Ce, ÉDITEURS

_À Bruxelles, à Leipzig et à Livourne_

1864

* * * * *

Il est une vaste contrée, grasse, souriante, abondante en richesses

de toute sorte, en grains comme en troupeaux, assise au bord de la

Çarayoû et nommée Koçala. Là, était une ville, célèbre dans

tout l'univers et fondée jadis par Manou, le chef du genre humain.

Elle avait nom Ayodhyâ.

Heureuse et belle cité, large de trois yodjanas, elle étendait

sur douze yodjanas de longueur son enceinte resplendissante de

constructions nouvelles. Munie de portes à des intervalles

bien distribués, elle était percée de grandes rues, largement

développées, entre lesquelles brillait aux yeux la rue Royale, où

des arrosements d'eau abattaient le vol de la poussière. De nombreux

marchands fréquentaient ses bazars, et de nombreux joyaux paraient

ses boutiques. Imprenable, de grandes maisons en couvraient le sol,

embelli par des bocages et des jardins publics. Des fossés profonds,

impossibles à franchir, l'environnaient; ses arsenaux étaient pleins

d'armes variées; et des arcades ornementées couronnaient ses portes,

où veillaient continuellement des archers.

Un roi magnanime, appelé Daçaratha, et de qui la victoire ajoutait

journellement à l'empire, gouvernait alors cette ville, comme Indra

gouverne son _Amaravâtî, cité des Immortels_.

Abritée sous les drapeaux flottant sur les arcades sculptées de ses

portes, douée avec tous les avantages que lui procurait une multitude

variée d'arts et de métiers, toute remplie de chars, de chevaux

et d'éléphants, bien approvisionnée en toute espèce d'armes, de

massues, de machines pour la guerre et de çataghnîs[1], elle était

bruissante et comme troublée par la circulation continuelle des

marchands, des messagers et des voyageurs, qui se pressaient dans ses

rues, fermées de portes solides, et dans ses marchés, bien répartis

à des intervalles judicieusement calculés. Elle voyait sans cesse

mille troupe d'hommes et de femmes aller et venir dans son enceinte;

et, décorée avec de brillantes fontaines, des jardins publics,

des salles pour les assemblées et de grands édifices parfaitement

distribués, il semblait encore, à ses nombreux autels pour tous

les dieux, qu'elle était _comme la remise_ où stationnaient ici-bas

leurs chars animés.

[Note 1: Ce mot veut dire une arme _qui tue cent_ hommes à la

fois. Était-ce une arme à feu? car il semble que, dès la plus haute

antiquité, on connaissait déjà l'usage de la poudre à feu dans

l'Asie orientale.]

En cette ville d'Ayodhyâ était donc un roi, nommé Daçaratha,

semblable aux quatorze dieux, très-savant et dans les Védas et

dans _leur appendice_, les six Angas, prince à la vue d'aigle, à la

splendeur éclatante, également aimé des villageois et des citadins,

roi saint, célèbre dans les trois mondes, égal aux Maharshis et le

plus solide appui entre les soutiens de la justice. Plein de force,

vainqueur de ses ennemis, dompteur de ses sens, réglant sur la

saine morale toute sa conduite, et représentant Ikshwâkou dans les

sacrifices, comme chef de cette royale maison, il semblait à la fois

le roi du ciel et le dieu même des richesses par ses ressources, son

abondance, ses grains, son opulence; et sa protection, comme celle de

Manou, le premier des monarques, couvrait tous ses sujets.

Ce prince magnanime, bien instruit dans la justice et de qui la

justice était le but suprême, n'avait pas un fils qui dût continuer

sa race, et _son coeur_ était consumé de chagrin. Un jour qu'il

pensait à son malheur, cette idée lui vint à l'esprit: «Qui

m'empêche de célébrer un açwa-médha pour obtenir un fils?»

Le monarque _vint donc trouver_ Vaçishtha, il se prosterna devant son

ritouidj, lui rendit l'hommage exigé par la bienséance et lui tint

ce langage respectueux au sujet de son açwa-médha pour obtenir des

fils: «Il faut promptement célébrer le sacrifice de la manière

qu'il est commandé par le Çâstra, et régler tout avec un tel soin

qu'un de ces mauvais Génies, destructeurs des cérémonies saintes,

n'y puisse jeter aucun empêchement. C'est à toi, en qui je possède

un ami dévoué et qui es le premier de mes directeurs spirituels;

_c'est à toi_ de prendre sur tes épaules ce fardeau pesant d'un tel

sacrifice.»

--«Oui!» répondit au roi le plus vertueux des régénérés.

«Je ferai assurément tout ce que désire Ta Majesté.»

Ensuite il dit à tous les brahmes experts dans les choses des

sacrifices:

«Que l'on bâtisse pour les rois des palais distingués par de

nombreuses qualités! Que l'on bâtisse même par centaines pour les

brahmes invités de beaux logis bien disposés, bien pourvus en divers

breuvages, bien approvisionnés en différents comestibles. Il faut

construire aussi pour l'habitant des villes maintes demeures vastes,

fournies de nombreux aliments et remplies de choses propres

à satisfaire tous les désirs. Rassemblez encore d'abondantes

victuailles pour l'habitant des campagnes.

«Que ces différentes nourritures soient données avec politesse, et

non comme arrachées par la violence, afin que toutes les castes bien

traitées obtiennent ainsi les égards dus à chacune d'elles.

«Passant de l'amour à la colère, n'appliquez l'injure à personne.

Que les honneurs soient rendus surtout, mais en observant les degrés,

aux hommes supérieurs dans les choses des sacrifices, comme aux

sommités dans les arts manuels. Agissez _enfin_ d'une âme aimante et

satisfaite, ô vous, révérendes personnes, de manière que tout soit

bien fait et que rien ne soit omis!» Ensuite, les brahmes s'étant

rapprochés de Vaçishtha, lui répondirent ainsi: «Nous ferons tout,

comme il est dit, et rien ne sera oublié.»

Après cette réponse, ayant fait appeler Soumantra, le ministre:

«Invite, lui dit Vaçishtha, invite les rois qui sur la terre sont

dévoués à la justice.»

Ensuite, après quelques jours et quelques nuits écoulés,

arrivèrent ces rois _si_ nombreux, à qui Daçaratha avait

envoyé des pierreries en royal cadeau. Alors Vaçishtha, l'âme

très-satisfaite, tint ce langage au monarque: «Tous les rois sont

venus, ô le plus illustre des souverains, comme tu l'avais commandé.

Je les ai tous bien traités, et tous honorés dignement. Tes

serviteurs ont disposé convenablement toutes les choses avec un

esprit attentif.»

Charmé à ces paroles de Vaçishtha, le roi dit: «Que le sacrifice,

doué en toutes ses parties de choses offertes à tous les désirs,

soit célébré aujourd'hui même.»

Ensuite les prêtres, consommés dans la science de la Sainte

Écriture, commencent la première des cérémonies, l'ascension du

feu, suivant les rites enseignés par le soûtra du Kalpa. Les règles

des expiations furent aussi observées entièrement par eux, et ils

firent toutes ces libations que la circonstance demandait.

Alors Kâauçalyâ décrivit un pradakshina autour du cheval

consacré, le vénéra avec la piété due, et lui prodigua les

ornements, les parfums, les guirlandes de fleurs. Puis, accompagnée

de l'adhwaryou, la chaste épouse toucha la victime et passa toute une

nuit avec elle pour obtenir ce fils, objet de ses désirs.

Ensuite, le ritouidje, ayant égorgé la victime et tiré la moelle

des os, suivant les règles saintes, la répandit sur le feu, invitant

chacun des Immortels au sacrifice avec la formule accoutumée des

prières. Alors, engagé par son désir immense d'obtenir une lignée,

Daçaratha, uni dans cet acte à sa fidèle épouse, le roi Daçaratha

vint avec elle respirer la fumée de cette moelle, que le brasier

consumait sur l'autel. Enfin, les sacrificateurs de couper les membres

du cheval en morceaux, et d'offrir sur le feu à tous les habitants

des cieux la part que le rituel assignait à chacun d'eux.

Voici que tout à coup, sortant du feu sacré, apparut devant les yeux

un grand être, d'une splendeur admirable, et tout pareil au brasier

allumé. Le teint bruni, une peau noire était son vêtement; sa barbe

était verte, et ses cheveux rattachés en djatâ[2]; les angles de

ses yeux obliques avaient la rougeur du lotus: on eût dit que sa voix

était le son du tambour ou le bruit d'un nuage orageux. Doué de tous

les signes heureux, orné de parures célestes, haut comme la cime

d'une montagne, il avait les yeux et la poitrine du lion.

[Note 2: Cheveux relevés en gerbe et noués sur le sommet de la

tête, mode accoutumée des ascètes.]

Il tenait dans ses bras, comme on étreint une épouse chérie, un

vase fermé, qui semblait une chose merveilleuse, entièrement d'or,

et tout rempli d'une liqueur céleste.

«Brahme, dit le spectre, qui s'était manifesté d'une manière _si_

étonnante, sache que je suis un être émané du souverain maître

des créatures pour venir en ces lieux mêmes.--Reçois ce vase donné

par moi et remets-le au roi Daçaratha: c'est pour lui que je dépose

en tes mains ce divin breuvage. Qu'il donne à savourer ce philtre

générateur à ses épouses fidèles!»

Le plus excellent des brahmes lui répondit en ces termes: «Donne

toi-même au roi ce vase merveilleux.»

La resplendissante émanation du souverain maître des créatures

dit au fils d'Ikshwâkou avec une voix de la plus haute perfection:

«Grand roi, j'ai du plaisir à te donner cette liqueur toute

composée avec des sucs immortels: reçois donc ce vase, ô toi qui

es la joie de la maison d'Ikshwâkou!» Alors, inclinant sa tête,

le monarque reçut la _précieuse_ amphore, et dit: «Seigneur, que

dois-je en faire?»--«Roi, je te donne en ce vase, répondit au

monarque l'être émané du créateur même, je te donne en lui ce

bonheur qui est le cher objet de ton pieux sacrifice. Prends donc,

ô le plus éminent des hommes, et donne à tes chastes épouses ce

breuvage, que les Dieux eux-mêmes ont composé. Qu'elles savourent ce

nectar, auguste monarque: il fait naître de la santé, des richesses,

des enfants aux femmes qui boivent sa liqueur efficace.»

Ensuite, quand elle eût donné au monarque le breuvage incomparable,

cette apparition merveilleuse de s'évanouir aussitôt dans les airs;

et Daçaratha, se voyant maître enfin du nectar saint distillé par

les Dieux, fut ravi d'une joie suprême, comme un pauvre aux mains de

qui tomberait soudain la richesse. Il entra dans son gynoecée, et dit

à Kâauçalyâ: «Reine, savoure cette boisson génératrice, dont

l'efficacité doit opérer son bien en toi-même.»

Ayant ainsi parlé, son époux, qui avait partagé lui-même cette

ambroisie en quatre portions égales, en servit deux parts à

Kâauçalyâ, et donna à Kêkéyî une moitié de la moitié

restante. Puis, ayant coupé en deux sa quatrième portion,

le monarque en fit boire une moitié à Soumitrâ: ensuite il

réfléchit, et donna encore à Soumitrâ ce qui restait du nectar

composé par les Dieux.

Suivant l'ordre où ces femmes avaient bu la nonpareille ambroisie,

donnée par le roi même au comble de la joie, les princesses

conçurent des fruits beaux et resplendissants à l'égal du soleil ou

du feu sacré.

De ces femmes naquirent quatre fils, d'une beauté céleste et d'une

splendeur infinie: Râma, Lakshmana, Çalroughna et Bharata.

Kâauçalyâ mit au monde Râma, l'aîné par sa naissance, le premier

par ses vertus, sa beauté, sa force nonpareille et même l'égal de

Vishnou par son courage.

De même, Soumitrâ donna le jour à deux fils, Laksmana et

Çatroughna: inébranlables pour le dévouement et grands par la

force, ils cédaient _néanmoins_ à Râma pour les qualités.

Vishnou avait formé ces jumeaux avec une quatrième portion de

lui-même: celui-ci était né d'une moitié, et celui-là d'une autre

moitié du quart.

Le fils de Kêkéyî se nommait Bharata: homme juste, magnanime,

vanté pour sa vigueur et sa force, il avait l'énergie de la

vérité.

Ces princes, doués tous d'une âme ardente, habiles à manier de

grands arcs, dévoués à l'exercice des vertus, comblaient ainsi les

voeux du roi leur père; et Daçaratha, entouré de ces quatre fils

éminents, goûtait au milieu d'eux une joie suprême, comme Brahma,

environné par les Dieux.

Depuis l'enfance, Lakshmana s'était voué d'une ardente amitié à

Râma, l'amour des créatures: _en retour_, ce jeune frère, de qui

l'aide servit puissamment à la prospérité de son frère aîné, ce

juste, ce fortuné, ce victorieux Lakshmana était plus cher que la

vie même à Râma, le destructeur _invincible_ de ses ennemis.

Celui-ci ne mangeait pas sans lui son repas ordinaire, il ne touchait

pas sans lui à quelque mets plus délicat; sans lui, il ne se livrait

pas au plaisir un seul instant même. Râma s'en allait-il, soit à

la chasse, soit ailleurs; aussitôt, prenant son arc, le dévoué

Lakshmana y marchait avec lui et suivait ses pas.

Autant Lakshmana était dévoué à Râma, autant Çatroughna l'était

à Bharata; celui-ci était plus cher à celui-ci et celui-ci à

celui-là que le souffle même de la vie.

Joie de son père, attirant les regards au milieu de ses frères comme

un drapeau, Râma était immensément aimé de tous les sujets pour

ses qualités naturelles: aussi, comme il savait se concilier par ses

vertus l'affection des mortels, lui avait-on donné ce nom de RÂMA,

_c'est-à-dire, l'homme qui plaît_, ou _qui se fait aimer_.

* * * * *

Un grand saint, nommé Viçvâmitra, vint dans la ville d'Ayodhyâ,

conduit par le besoin d'y voir le souverain.

Des rakshasas, enivrés de leur force, de leur courage, de leur

science dans la magie, interrompaient sans cesse le sacrifice de cet

homme sage et dévoué à l'amour de ses devoirs: aussi l'anachorète,

qui ne pouvait sans obstacle mener à fin la cérémonie, désirait-il

voir le monarque, afin de lui demander protection contre les

perturbateurs de son _pieux_ sacrifice.

«Prince, lui dit-il, si tu veux obtenir de la gloire et soutenir la

justice, ou si tu as foi en mes paroles, prouve-le en m'accordant un

seul _homme, ton_ Râma. La dixième nuit me verra célébrer ce

grand sacrifice, où les rakshasas tomberont, immolés par un exploit

merveilleux de ton fils.»

Alors, ayant baisé avec amour son fils sur la tête, Daçaratha le

donna au saint ermite avec son fidèle compagnon Lakshmana.

Quand il vit Râma aux yeux de lotus s'avancer vers le fils de

Kouçika, le vent souffla d'une haleine pure, douce, embaumée, sans

poussière. Au moment où partit ce rejeton bien-aimé de Raghou, une

pluie de fleurs tomba des cieux, et l'on entendit ruisseler d'en haut

les chants de voix suaves, les fanfares des conques, les roulements

des tymbales célestes.

Le magnanime anachorète était suivi par ces deux héros, comme le

roi du ciel est suivi par les deux Açwins. Armés d'un arc, d'un

carquois et d'une épée, la main gauche défendue par un cuir lié

autour de leurs doigts, ils suivaient Viçvâmitra, comme les deux

jumeaux enfants du feu suivent Sthânou, _c'est-à-dire le Stable, un

des noms de Çiva_.

Arrivés à un demi-yodjana et plus sur la rive méridionale de la

Çarayoû: «Râma, dit avec douceur Viçvâmitra; mon bien-aimé

Râma, il convient que tu verses maintenant l'eau sur toi, suivant

nos rites; je vais t'enseigner les moyens de salut; ne perdons pas le

temps.

«Reçois d'abord ces deux sciences merveilleuses, LA PUISSANCE et

L'OUTRE-PUISSANCE; par elles, ni la fatigue, ni la vieillesse, ni

aucune altération ne pourront jamais envahir tes membres.

«Car ces deux sciences, qui apportent avec elles la force et la

vie, sont les filles de l'aïeul suprême des créatures; et toi,

ô Kakoutsthide, tu es un vase digne que je verse en lui ces

connaissances merveilleuses. Entouré de qualités divines, enfantées

par ta propre nature, et d'autres qualités acquises par les efforts

d'un louable désir, tu verras encore ces deux sciences élever tes

vertus jusqu'à la plus haute excellence.»

Après ce _discours_, Viçvâmitra, l'homme riche en mortifications,

initia aux deux sciences Râma, purifié dans les eaux du fleuve,

debout, la tête inclinée et les mains jointes.

Le héros enfant dit, chemin faisant, au sublime anachorète

Viçvâmitra ces paroles, toutes composées de syllabes douces:

«Quelle est cette forêt bien grande, qui se montre ici, non loin de

la montagne, comme une masse de nuages? À qui appartient-elle, _homme

saint_, qui brilles d'une splendeur impérissable? Cette forêt semble

à mes regards délicieuse et ravissante.»

«Ce lieu, Râma, lui répondit l'anachorète, fut jadis l'ermitage du

Nain magnanime: l'Ermitage-Parfait, c'est ainsi qu'on l'appelle, fut

jadis la scène où le parfait, où l'illustre Vishnou se livrait

sous la forme d'un nain à la plus austère pénitence, dans le temps,

noble fils de Raghou, que Bali ravit à Indra le sceptre des trois

mondes.

«Le Virotchanide, enflammé par l'ivresse que lui inspirait

l'éminence de sa force, ayant donc vaincu le monarque du ciel, Bali

resta maître de l'empire des trois mondes.

«Ensuite, comme Bali _voulait encore augmenter sa puissance par_

l'offrande d'un sacrifice, Indra et l'armée des immortels avec lui

vint dire, tout ému de crainte, à Vishnou, ici même, dans cet

ermitage:

«Ce Virotchanide d'une si haute puissance, Bali offre un sacrifice:

_et cependant_ ce roi des Asouras est _déjà_ doué d'une telle

abondance, qu'il rassasie les désirs de toutes les créatures. Va le

trouver sous cette forme de nain, Dieu aux longs bras, et veuille

bien lui mendier ce que trois de tes pas seulement peuvent mesurer de

terre. Il doit nécessairement t'accorder l'aumône de ces trois pas,

aveuglé qu'il est de sa force, comme de son courage, et méprisant

dans toi-même le maître du monde, qu'il ne reconnaîtra point

sous ta forme de nain. Le roi des vils Démons gratifie par

l'accomplissement de leurs voeux les plus chers tous ceux qui,

désirant obtenir l'objet où leur souhait aspire, invoquent _sa

munificence_.

«Cet ermitage parfait de nom le sera donc aussi de fait, si _tu veux

bien en sortir un instant_, ô toi, de qui l'énergie est celle de la

vérité même, _pour_ accomplir cette action parfaite.

«Conjuré ainsi par les Dieux, Vishnou, sous la forme de nain, dont

s'était revêtue _son âme divine_, alla trouver le Virotchanide et

lui demanda l'aumône des trois pas.

«Mais aussitôt que Bali eut accordé les trois pas de terre au

mendiant, le nain se développa dans une forme prodigieuse, et le

Dieu-aux-trois-pas[3] s'empara de tous les mondes en trois pas.--Du

premier pas, noble Raghouide, il franchit toute la terre; au

deuxième, tout l'immortel espace atmosphérique; et, du troisième,

il mesura tout le ciel austral. C'est ainsi que Vishnou réduisit

le démon Bali à ne plus avoir d'autre habitation que l'abîme des

enfers; c'est ainsi qu'ayant extirpé ce fléau des trois mondes, il

en restitua l'empire au monarque du ciel.

[Note 3: _Trivikrama_, un des surnoms de Vishnou, qu'il dut à

cette légende.]

«Cet ermitage, qui fut habité jadis par le Dieu aux oeuvres saintes,

reçoit très-souvent mes visites par dévotion en l'ineffable nain.

Voici le lieu où grâce à ton courage, héros, fils du plus grand

des hommes, tu dois immoler ces deux rakshasas qui mettent des

obstacles à mon sacrifice.»

Ensuite Râma, ayant habité là cette nuit avec Lakshmana et s'étant

levé à l'heure où blanchit l'aube, se prosterna humblement pour

saluer Viçvâmitra.

Alors ce guerrier, de qui la force ne trompe jamais, Râma, qui sait

le prix du lieu, du temps et des moyens, adresse à Viçvâmitra ce

langage opportun: «Saint anachorète, je désire que tu m'apprennes

dans quel temps il me faut écarter ces Démons nocturnes qui jettent

des obstacles dans ton sacrifice.»

Ravis de joie à ces paroles, aussitôt Viçvâmitra et tous les

autres solitaires de louer Râma et de lui dire: «À partir de

ce jour, il faut, Râma, que tu gardes pendant six nuits, dévoué

entièrement à cette _veille continue_; car une fois entré dans les

cérémonies préliminaires du sacrifice, il est défendu au solitaire

de rompre le silence.»

Après qu'il eut écouté ces paroles des monobites à l'âme

contemplative, Râma se tint là debout, six nuits, gardant avec

Lakshmana le sacrifice de l'anachorète, l'arc en main, sans dormir et

sans faire un mouvement, immobile, comme un tronc d'arbre, impatient

de voir la _nuée des_ rakshasas abattre son vol sur l'ermitage.

Ensuite, quand le cours du temps eut amené le sixième jour,

ces fidèles observateurs des voeux, les magnanimes anachorètes

dressèrent l'autel sur sa base.--Déjà, accompagné des hymnes,

arrosé de beurre clarifié, le sacrifice était célébré suivant

les rites; déjà la flamme se développait sur l'autel, où priait le

contemplateur d'une âme attentive, quand soudain éclata dans l'air

un bruit immense et tel que l'on entend le sombre nuage tonner au sein

des cieux dans la saison des pluies.

Alors, voici que se précipitent _dans l'ermitage_, et Mârîtcha, et

Soubâhou, et les serviteurs de ces deux rakshasas, déployant toute

la puissance de leur magie.

Aussitôt que, de ses yeux beaux comme des lotus, Râma les vit

accourir, faisant pleuvoir un torrent de sang: «Vois, Lakshmana,

dit-il à son frère, vois Mârîtcha, qui vient, suivi de son

cortége, avec sa voix de bruyant tonnerre, et Soubâhou, le rôdeur

nocturne. Regarde bien! ces Démons noirs, comme deux montagnes de

collyre, vont disparaître à l'instant même devant moi, tels que

deux nuages au souffle du vent!»

À ces mots, l'habile archer tira de son carquois la flèche nommée

le Trait-de-l'homme, et, sans être poussé d'une très-vive colère,

il décocha le dard en pleine poitrine de Mârîtcha.

Emporté jusqu'au front de l'Océan par l'impétuosité de cette

flèche, Mârîtcha y tomba comme une montagne, les membres agités

par le tremblement de l'épouvante.

Ensuite, le rejeton vaillant de Raghou choisit _dans son carquois_

le dard nommé la Flèche-du-feu; il envoya ce trait céleste dans

la poitrine de Soubâhou, et le rakshasa frappé tomba _mort_ sur la

terre.

Puis, s'armant avec la Flèche-du-vent et mettant le comble à la joie

des solitaires, le descendant illustre de Raghou immola même tous

les autres Démons. Après ce carnage, Viçvâmitra avec toute la

communauté des anachorètes, s'approcha du jeune guerrier, et

lui décerna les honneurs, les félicitations, les présents, que

méritait sa victoire:

«Je suis content, guerrier aux longs bras: tu as bien observé la

parole de _moi_, ton maître; en effet, cet Ermitage-Parfait est

devenu, grâce à toi, plus parfait encore.

* * * * *

Leur mission accomplie, Râma et Lakshmana passèrent encore là cette

nuit, honorés des anachorètes et l'âme joyeuse. À l'heure où la

nuit s'éclaire aux premières lueurs de l'aube, et quand ils eurent

vaqué aux dévotions du matin, les deux héros petits-neveux de

Raghou allèrent s'incliner devant Viçvâmitra et devant les autres

solitaires; puis, les ayant tous salués avec lui, ces princes, doués

d'une immortelle splendeur, lui tinrent ce discours à la fois noble

et doux:

«Ces deux guerriers, qui se tiennent devant toi, ô le plus éminent

des anachorètes, sont tes serviteurs; commande-nous à ton gré: que

veux-tu que nous fassions encore?»

À ce discours, les ermites, riches de mortifications, à qui ces deux

frères l'avaient adressé, laissent parler Viçvâmitra, et rendent

par lui cette réponse au _vaillant_ Râma:

«Djanaka, le roi de Mithila, doit bientôt célébrer, ô le plus

vertueux des Raghouides, un sacrifice très-grand et très-saint: nous

irons certainement.--Toi-même, ô le plus éminent des hommes, tu

viendras avec nous: tu es digne de voir là cet arc fameux, qui est

une grande merveille et la perle des arcs.

«Jadis, Indra et les Dieux ont donné au roi de Mithila cet arc

géant, comme un dépôt, au temps que la guerre fut terminée entre

eux et les Démons. Ni les Dieux, ni les Gandharvas, ni les Yakshas,

ni les Nâgas, ni les Rakshasas ne sont capables de bander cet arc:

combien moins, nous autres hommes, ne le saurions-nous faire!»

Et sur-le-champ Râma se mit en route avec ces grands saints, à la

tête desquels marchait Viçvâmitra.

Attelés dans un instant, s'avançaient une centaine de chars

brahmiques, où l'on avait chargé les bagages des anachorètes, qui

venaient tous à leur suite. On voyait aussi des troupeaux d'antilopes

et d'oiseaux, doux habitants de l'Ermitage-Parfait, suivre pas à

pas dans cette marche Viçvâmitra, le sublime solitaire. Déjà les

troupes des anachorètes s'étaient avancées loin dans cette route,

quand, arrivées au bord de la Çona, vers le temps où le soleil

s'affaisse à l'horizon, elles _s'arrêtent pour_ camper devant son

rivage.

Mais, aussitôt que l'astre du jour a touché le couchant, ces hommes

d'une splendeur infinie se purifient dans les ondes, rendent un

hommage au feu avec des libations de beurre clarifié, et, donnant

la première place à Viçvâmitra, s'assoient autour du sage. Râma

lui-même avec le fils de Soumitrâ se prosterne devant l'ermite, qui

s'est amassé un trésor de mortifications, et s'assoit auprès de

lui.--Alors, joignant ses mains, le jeune tigre des hommes, que

sa curiosité pousse à faire cette demande, interroge ainsi

Viçvâmitra, le saint: «Bienheureux, quel est donc ce lieu, _que

je vois_ habité par des hommes au sein de la félicité? Je désire

l'apprendre, sublime anachorète, de ta bouche même en toute

vérité.»

Excitée par ce langage de Râma, la grande lumière de Viçvâmitra

commença donc à lui raconter ainsi l'histoire du lieu où ils

étaient arrivés:

«Jadis il fut un monarque puissant, appelé Kouça, issu de Brahma et

père de quatre fils, renommés pour la force. C'étaient Kouçâçwa,

Kouçanâbha, Amoûrtaradjasa et Vasou, tous magnanimes, brillants et

dévoués aux devoirs du kshatrya.

«Kouça dit un jour: «Mes fils, il faut vous consacrer à la

défense des créatures.» C'est ainsi qu'il parla, noble Raghouide,

à ces princes, de qui la modestie était la compagne de la science

dans la Sainte Écriture.

«À ces paroles du roi leur père, ils bâtirent quatre villes,

chacun fondant la sienne. De ces héros, semblables aux gardiens

célestes du monde, Kouçâçwa construisit la ville charmante de

Kâauçâçwi; Kouçanâbha, qu'on eût dit la justice en personne,

fut l'auteur de Mahaudaya; le vaillant Amoûrtaradjasa créa la ville

de Prâgdjyautisha, et Vasou éleva Girivradja dans le voisinage de

Dharmâranya.

«Ce lieu-ci, appelé Vasou, porte le nom du prince Vasou à la

splendeur infinie: on y remarque ces belles montagnes, au nombre de

cinq, à la crête sourcilleuse.--Là, coule la jolie rivière de

Mâgadhî; elle donne son nom à la ville de Magadhâ, qui brille,

comme un bouquet de fleurs, au milieu des cinq grands monts. Cette

rivière appelée Mâgadhî appartenait au domaine du magnanime

Vasou: _car_ jadis il habita, _vaillant_ Râma, ces champs fertiles,

guirlandés de moissons.

«De son côté, l'invincible et saint roi Kouçanâbha rendit _la

nymphe_ Ghritâtchyâ mère de cent filles _jumelles_, à qui rien

n'était supérieur en toutes qualités.

«Un jour, ces jeunes vierges, délicieusement parées, toutes

charmantes de jeunesse et de beauté, descendent au jardin, et là,

vives comme des éclairs, se mettent à folâtrer. Elles chantaient,

noble fils de Raghou, elles dansaient, elles touchaient ou pinçaient

divers instruments de musique, et, parfumant l'air des guirlandes

tressées dans leurs atours, elles se laissaient ravir aux mouvements

d'une joie suprême.

«Le Vent, qui va se glissant partout, les vit en ce moment, et voici

quel langage il tint à ces jouvencelles, aux membres suaves, et de

qui rien n'était pareil en beauté sur la terre: «Charmantes

filles, je vous aime toutes; soyez donc mes épouses. Par là,

vous dépouillant de la condition humaine, vous obtiendrez

l'immortalité.»

«À ces habiles paroles du Vent _amoureux_, les jeunes vierges lui

décochent un éclat de rire; et puis toutes lui répondent ainsi:

«Ô Vent, il est certain que tu pénètres dans toutes les

créatures; nous savons toutes quelle est ta puissance; mais

pourquoi juger de nous avec ce mépris? Nous sommes toutes filles de

Kouçanâbha; et, fermes sur l'assiette de nos devoirs, nous défions

ta force de nous en précipiter: oui! Dieu _léger_, nous voulons

rester dans la condition faite à notre famille.--Qu'on ne voie jamais

arriver le temps où, volontairement infidèle au commandement de

notre bon père, de qui la parole est celle de la vérité, nous irons

de nous-mêmes arrêter le choix d'un époux. Notre père est notre

loi, notre père est pour nous une divinité suprême; l'homme, à qui

notre père voudra bien nous donner, est celui-là seul qui deviendra

jamais notre époux.»

«Saisi de colère à ces paroles des jeunes vierges, le Vent fit

violence à toutes et brisa la taille à toutes par le milieu du

corps. Pliées en deux, les nobles filles rentrent donc au palais du

roi leur père; elles se jettent devant lui sur la terre, pleines de

confusion, rougissantes de pudeur et les yeux noyés de larmes.

«À l'aspect de ses filles, tout à l'heure d'une beauté

nonpareille, maintenant flétries et la taille déviée, le monarque

dit avec émotion ces paroles aux princesses désolées:--«Quelle

chose vois-je donc ici, mes filles? Dites-le-moi! Quel être eut une

âme assez violente pour attenter sur vos personnes et vous rendre

ainsi toutes bossues?

«À ces mots du sage Kouçanâbha, les cent jeunes filles

répondirent, baissant leur tête à ses pieds:--«Enivré d'amour, le

Vent s'est approché de nous; et, franchissant les bornes du devoir,

ce Dieu s'est porté jusqu'à nous faire violence.--Toutes cependant

nous avions dit à ce Vent, tombé sous l'aiguillon de l'Amour:

«Dieu fort, nous avons un père; nous ne sommes pas maîtresses de

nous-mêmes. Demande-nous à notre père, si ta pensée ne veut point

une autre chose que ce qui est honnête. Nos coeurs ne sont pas libres

dans leur choix: sois bon pour nous, toi qui es un Dieu!» Irrité de

ce langage, le Vent, seigneur, fit irruption dans nos membres: abusant

de sa force, il nous brisa et nous rendit bossues, _comme tu vois_.»

«Après que ses filles eurent achevé ce discours, le dominateur

des hommes, Kouçanâbha fit cette réponse, noble Râma, aux cent

princesses: «Mes filles, je vois avec une grande satisfaction que

ces violences du Vent, vous les avez souffertes _avec une sainte

résignation_, et que vous avez en même temps sauvegardé l'honneur

de ma race. En effet, la patience, mes filles, est le principal

ornement des femmes; et nous devons supporter, c'est mon sentiment,

tout ce qui vient des Dieux. Votre soumission à de tels outrages

commis par le Vent, je vous l'impute à bonne action; aussi je

m'en réjouis, mes chastes filles, comme je pense que ce jour vient

d'amener pour vous le temps du mariage. Allez donc où il vous plaît

d'aller, mes enfants: moi, je vais occuper ma pensée de votre bonheur

_à venir_.»

«Ensuite, quand ce roi, le plus vertueux des monarques, eut

congédié les tristes jeunes filles, il se mit, en homme versé dans

la science du devoir, à délibérer avec ses ministres sur le mariage

des cent princesses. _Enfin_, c'est de ce jour que Mahaudaya fut dans

la suite des temps appelé Kanyakoubja, _c'est-à-dire la ville des

jeunes bossues_, en mémoire du fait arrivé dans ces lieux, où jadis

le Vent déforma les cent filles du roi et les rendit toutes bossues.

«Dans ce temps même, un grand saint, nommé Halî, anachorète

d'une sublime énergie, accomplissait un voeu de chasteté vraiment

difficile à soutenir.--Une Gandharvî[4], fille d'Orûnâyou,

appelée Saumadâ, s'était elle-même enchaînée du même

voeu très-saint et veillait avec des soins attentifs autour du

brahmatchâri, tandis qu'il se consumait dans sa rude pénitence. Elle

souhaitait un fils, Râma; et ce désir lui avait inspiré d'embrasser

une obéissance soumise et _pieusement_ dévouée à ce grand saint,

absorbé dans la contemplation. Après un long temps, l'anachorète

satisfait lui dit: «Je suis content: que veux-tu, sainte, dis-moi,

que je fasse pour toi?» Aussitôt que la Gandharvî eut reçu de

l'anachorète ces paroles de satisfaction, elle joignit les mains et

lui fit connaître en ces mots composés de syllabes douces à quelle

chose aspirait son voeu _le plus ardent_: «Ce que je désire de toi,

c'est un fils tout éblouissant d'une beauté, qui émane de Brahma,

comme toi, que je vois briller à mes yeux de cette lumière,

_auréole_ éminente, dont Brahma t'a revêtu lui-même. Je te choisis

de ma libre volonté pour mon époux, moi qui n'ai pas encore été

liée par la chaîne du mariage.

[Note 4: Les Gandharvas sont les musiciens du ciel: ce mot au

féminin est _gandharvî_.]

«Veuille donc t'unir à moi, qui te demande, religieux inébranlable

en tes voeux, à moi, qui n'en demandai jamais un autre avant toi!»

Sensible à sa prière, le brahme saint lui donna un fils, comme elle

se l'était peint dans ses désirs.

«Le fils de Hali eut nom Brahmadatta: ce fut un saint monarque

d'une splendeur égale au rayonnement du roi même des Immortels: il

habitait alors, Kakoutsthide, une ville appelée Kâmpilyâ. Quand

la renommée de son éminente beauté fut parvenue aux oreilles de

Kouçanâbha, ce prince équitable conçut la pensée de marier ses

filles avec lui, et fit proposer l'hymen au roi Brahmadatta.

«_L'offre acceptée_, Kouçanâbha, dans toute la joie de son

âme, donna les cent jeunes filles à Brahmadatta. Ce prince, d'une

splendeur à nulle autre semblable, prit donc la main à toutes, l'une

après l'autre, suivant les rites du mariage. Mais à peine les eut-il

seulement touchées aux mains, que tout à coup disparut aux yeux la

triste infirmité des cent princesses bossues.

«Elles redevinrent ce qu'elles étaient naguère, douées

entièrement de majesté, de grâces et de beauté. Quand le roi

Kouçanâbha vit ses filles délivrées du _ridicule fardeau que leur

avait imposé la colère du_ Vent, il en fut ravi au plus haut point

de l'admiration, il s'en réjouit, il en fut enivré de plaisir.

«Les noces célébrées et son royal hôte parti, Kouçanâbha, qui

n'avait pas de postérité mâle, célébra un sacrifice solennel

pour obtenir un fils. Tandis que les prêtres vaquaient à cette

cérémonie, le fils de Brahma, Kouça lui-même apparut et tint ce

langage au roi Kouçanâbha, son fils:

«Il te naîtra bientôt un fils égal à toi, mon fils; il sera

nommé Gâdhi, et par lui tu obtiendras une gloire éternelle dans les

_trois_ mondes.»

«Aussitôt que Kouça eut adressé, noble Râma, ces paroles au roi

Kouçanâbha, il disparut soudain, et rentra dans l'air, comme il

en était sorti. Après quelque temps écoulé, ce fils du sage

Kouçanâbha vint au monde: il fut appelé Gâdhi; il acquit une haute

renommée, il signala sa force égale à celle de la vérité. Ce

Gâdhi, qui semblait la justice en personne, fut mon père; il naquit

dans la famille de Kouça; et moi, vaillant Raghouide, je suis né de

Gâdhi.

«Gâdhi eut encore une fille, ma soeur cadette, Satyavatî, bien

digne de ce nom[5], femme chaste, qu'il donna en mariage à Ritchika.

Quand cette branche éminemment noble du tronc antique de Kouça eut

mérité, par son amour conjugal, d'entrer avec son époux au séjour

des Immortels, son corps fut changé ici en un grand fleuve.

[Note 5: _Satyavat_, au féminin, _satyavatî_, veut dire _qui

possède la vérité_.]

«_Oui_! ma soeur est devenue ce beau fleuve aux ondes pures, qui

descend du Swarga _ou du Paradis_ sur le _mont_ Himâlaya pour la

purification des mondes.

«Depuis lors, content, heureux, fidèle à mon voeu, j'habite, Râma,

sur les flancs de l'Himâlaya, par amour de ma soeur. Satyavatî, la

noble fille de Kouça, est donc aujourd'hui le premier des fleuves,

parce qu'elle a été pure, dévouée aux _saints_ devoirs de la

vérité et chastement unie à son époux. C'est de là que, voulant

accomplir un voeu, je suis venu à l'Ermitage-Parfait, où grâce

à ton héroïsme, _vaillant_ fils de Raghou, mon sacrifice a été

parfait.

«Mais, tandis que je raconte, la nuit est arrivée à la moitié de

son cours; va donc cultiver le sommeil: que la félicité descende sur

toi, et puisse notre voyage ne connaître aucun obstacle!

«Les arbres sont immobiles; les quadrupèdes et les volatiles

reposent: les ténèbres de la nuit enveloppent toutes les régions du

ciel. Il semble qu'on ait fardé tout le firmament avec une poussière

fine de sandal; les étoiles d'or, les planètes et les constellations

du zodiaque le tiennent, pour ainsi dire, embrassé. L'astre, que le

monde aime à cause de ses rayons frais, l'astre des nuits se lève,

comme pour verser dans ses clartés radieuses la joie sur la terre,

haletante, _il n'y a qu'un instant_, sous la chaleur enflammée du

jour. C'est l'heure où l'on voit circuler hardiment tous les êtres,

qui rôdent au sein des nuits, les troupes des Yakshas, des Rakshasas

et des autres Démons, qui se repaissent de chair.»

Après ces mots, le grand anachorète cessa de parler, et tous les

solitaires, s'écriant à l'envi: «Bien!... _c'est_ bien!» saluent

d'un applaudissement unanime le fils de Kouça.

* * * * *

Ces grands saints dormirent le reste de la nuit au bord de la

Çona, et, quand l'aube eut commencé d'éclairer les ténèbres,

Viçvâmitra adressant la parole au jeune Râma: «Lève-toi, dit-il,

fils de Kâauçalyâ, car la nuit s'est déjà bien éclaircie. Rends

d'abord ton hommage à l'aube de ce jour et remets-toi ensuite d'un

pas allègre en voyage.»

Après qu'ils eurent longtemps marché dans cette route, le jour vint

complètement, et la reine des fleuves, la Gangâ se montra aux yeux

des éminents rishis. À l'aspect de ses limpides eaux, peuplées

de grues et de cygnes, tous les anachorètes et le guerrier issu de

Raghou avec eux de sentir une vive allégresse.

Ensuite, ayant fait camper leurs familles sur les bords du fleuve,

ils se baignent dans ses ondes, comme il est à propos; ils rassasient

d'offrandes les Dieux et les mânes des ancêtres, ils versent dans

le feu des libations de beurre clarifié, ils mangent comme de

l'ambroisie ce qui reste des oblations, et goûtent, d'une âme

joyeuse, le plaisir d'habiter la rive pure du fleuve saint.

Ils entourent de tous les côtés Viçvâmitra le magnanime, et Râma

lui dit alors: «Je désire que tu me parles, saint homme, sur la

reine des bruyantes rivières; _dis-moi_ comment est venue _ici-bas_

cette Gangâ, le plus noble des fleuves, et la purification des trois

mondes.»

Engagé par ce discours, le sublime anachorète, remontant à

l'origine des choses, se mit à lui raconter la naissance du fleuve

et sa marche: «L'Himâlaya est le roi des montagnes; il est doué,

Râma, de pierreries en mines inépuisables. Il naquit de son mariage

deux filles, auxquelles rien n'était supérieur en beauté sur la

terre. Elles avaient pour mère la fille du Mérou, Ménâ à la

taille gracieuse, déesse charmante, épouse de l'Himâlaya. La

Gangâ, de qui tu vois les ondes, _noble_ enfant de Raghou, est la

fille aînée de l'Himâlaya; la seconde fille du mont sacré fut

appelée Oumâ.

«Ensuite les Immortels, ambitieux d'une si brillante union,

sollicitèrent la main de la belle Gangâ, et le Mont-des-neiges,

suivant les règles de l'équité, voulut bien leur donner à tous en

mariage cette déesse, l'aînée de ses filles, la _riche_ Gangâ,

ce grand fleuve, qui marche à son gré dans ses voies pour la

purification des trois mondes.

«Puis, les Dieux, dont cet hymen avait comblé tous les voeux, s'en

vont de chez l'Himâlaya, comme ils y étaient venus, ayant reçu

de lui cette _noble_ Gangâ, qui parcourt les trois mondes dans sa

_longue_ carrière.

«Celle qui fut la seconde fille du roi des monts, Oumâ s'est amassé

un trésor de mortifications: elle a, fils de Raghou, embrassé une

austère pénitence pour accomplir un voeu difficile. Çiva même

a demandé sa main, et le mont sacré a marié avec le Dieu cette

nymphe, à qui le monde rend un culte et que ses rudes macérations

ont élevée jusqu'à la cime de la perfection.»

Quand cet anachorète, commodément assis, eut mis fin à son

discours, Râma, joignant les mains, adressa au magnanime Viçvâmitra

cette nouvelle demande: «Il n'y a pas moins de mérite à écouter

qu'à dire, saint brahme, l'histoire que tu viens de conter: aussi

désiré-je l'entendre avec une _plus_ grande extension. Pour quelle

raison la nymphe Gangâ roule-t-elle ainsi dans trois lits, et

vient-elle se répandre au milieu des hommes, elle qui est le fleuve

des Dieux? Quels devoirs a-t-elle, cette nymphe, si versée dans la

science des vertus, à remplir dans les trois mondes?»

Alors Viçvâmitra, l'homme aux grandes mortifications, répondant

aux paroles du Kakoutsthide, se mit à lui conter cette histoire avec

étendue:

«Jadis un roi, nommé Sagara, juste comme la justice elle-même,

était le fortuné monarque d'Ayodhyâ: il n'avait pas et désirait

avoir des enfants. _De ses deux_ épouses, la première était la

fille du roi des Vidarbhas, _princesse aux beaux cheveux_, justement

appelée Kéçinî et qui, très-vertueuse, n'avait jamais souillé

sa bouche d'un mensonge. La seconde épouse de Sagara était la fille

d'Aristhtanémi, femme d'une vertu supérieure et d'une beauté sans

pareille sur la terre.

«Excité par le désir _impatient_ d'obtenir un fils, ce roi, habile

archer, s'astreignit à la pénitence avec ses deux femmes sur

la montagne, où jaillit la source du fleuve, qui tire son nom de

Bhrigou. Enfin, quand il eut ainsi parcouru mille années, le plus

éminent des hommes véridiques, l'anachorète Bhrigou, qu'il s'était

concilié par la vigueur de ses mortifications, accorda, noble

Kakoutsthide, cette grâce au monarque pénitent:

«Tu obtiendras, _saint_ roi, de bien nombreux enfants, et l'on verra

naître de toi une postérité, à la gloire de laquelle rien dans

le monde ne sera comparable. L'une de tes femmes accouchera d'un fils

pour l'accroissement _infini_ de ta race; l'autre épouse donnera le

jour à soixante mille enfants.»

«Quand il eut ainsi parlé, ces deux femmes de Sagara, joignant

les mains, dirent au solitaire, qui s'était amassé un trésor de

pénitence, de justice et de vérité: «Qui de nous sera mère d'un

seul fils, saint brahme, et qui sera mère de si nombreux enfants?

voilà ce que nous désirons apprendre: que cette faveur accordée

soit pour nous une vérité complète!»

À ces mots, l'excellent anachorète de répondre aux deux femmes

cette parole bienveillante: «J'abandonne cela à votre choix.

Demandez-moi ce que vous souhaitez: chacune de vous obtiendra l'objet

de son désir: celle-ci un seul fils avec une _longue_ descendance,

celle-là beaucoup de fils, qui ne laisseront aucune postérité.»

«D'après ces paroles du solitaire, la belle Kéçinî _demanda et_

reçut le fils unique, Râma, qui devait propager sa race. La soeur de

Garouda, Soumalî, _la seconde épouse_, obtint le don qu'elle avait

préféré, _vaillant_ fils de Raghou, les illustres enfants au nombre

de soixante mille. Ensuite, le roi salua Bhrigou, le plus vertueux

des hommes vertueux, en décrivant un pradakshina autour du saint

anachorète, et s'en retourna dans sa ville, accompagné de ses deux

femmes.

«Quand il se fut écoulé un _assez_ long temps, la première des

épouses mit au monde un fils de Sagara: il fut nommé Asamandjas.

Mais l'enfant, à qui Soumatî donna le jour, noble Raghouide, était

une _verte_ calebasse: elle se brisa, et l'on en vit sortir les

soixante mille fils.

«Les nourrices firent pousser la petite famille en des urnes pleines

de beurre clarifié, et tous, après un laps suffisant d'années,

ils atteignirent _dans cette couche_ au temps de l'adolescence.

Les soixante mille fils du roi Sagara furent tous égaux en âge,

semblables en vigueur et pareils en courage.

«L'aîné de ces frères, Asamandjas fut banni par son père de la

ville, où ce héros exterminateur des ennemis s'appliquait à nuire

aux citadins. Mais Asamandjas eut un fils, nommé Ançoumat, prince

estimé par tout le monde et qui avait pour tout le monde une parole

gracieuse.

«Ensuite et longtemps après, _noble_ fils de Raghou, cette pensée

naquit en l'esprit de Sagara: «Il faut, se dit-il, que je célèbre

le sacrifice d'un açwa-médha.»

«Dans cette contrée où le mont Vindhya et le fortuné beau-père de

Çiva, l'Himâlaya, ce roi des montagnes, se contemplent mutuellement

et semblent se défier; dans cette contrée, dis-je, Sagara le

magnanime célébra son pieux sacrifice; car c'est un pays grand,

saint, renommé, habité par un noble peuple.

«Là, d'après son ordre, vint avec lui son petit-fils, le héros

Ançoumat, habile à manier un arc pesant, habile à conduire un vaste

char.

«Tandis que l'_attention_ du roi était _absorbée_ dans la

célébration du sacrifice, voici que tout à coup un serpent sous

la forme d'Ananta se leva du fond de la terre, et déroba le cheval

destiné au couteau du sacrificateur. Alors, fils de Raghou, voyant

cette victime enlevée, tous les prêtres officiants viennent trouver

le royal maître du sacrifice, et lui adressent les paroles suivantes:

«Qui que ce soit qui, sous la forme d'un serpent, a dérobé le

coursier destiné au sacrifice, roi, il faut que tu donnes la mort à

ce ravisseur et que tu _nous_ ramènes le cheval; car son absence

est dans la cérémonie une grande faute pour la ruine de nous

tous. Accomplis donc ce devoir, afin que ton sacrifice n'ait aucun

défaut.»

«Quand le prince eut écouté dans cette grande assemblée ces

pressantes paroles de ses directeurs spirituels, il fit appeler devant

lui ses soixante mille fils, et leur tint ce langage: «Je vois que ni

les Rakshasas, ni les Nâgas eux-mêmes n'ont pu se glisser dans cette

auguste cérémonie; car ce sont les grands rishis qui veillent sur

mon sacrifice. Qui que ce soit des êtres divins qui, sous la forme

d'un serpent, s'est emparé du cheval, vous, mes fils, voyant avec une

_juste_ colère ce défaut jeté dans les cérémonies introductives

de mon sacrifice, allez, soit qu'il se cache dans les enfers,

soit qu'il se tienne au fond des eaux, allez, _dis-je_, le tuer,

ramenez-moi le cheval, et puisse le bonheur vous accompagner!

«Fouillant jusque dans les _humides_ guirlandes de la mer et creusant

le globe entier avec de longs efforts, cherchez tant que vous ne

verrez point le cheval s'offrir enfin à vos yeux. Que chacun de vous

brise un yodjana de la terre; allez tous en _vous_ suivant _ainsi

les uns les autres_, selon cet ordre, que je vous impose, de chercher

_avec soin_ le ravisseur de notre cheval.

«Quant à moi, lié par les cérémonies préliminaires de mon

sacrifice, je me tiendrai ici, accompagné de mon petit-fils et des

prêtres officiants, jusqu'au temps où le bonheur veuille que vous

ayez bientôt découvert le coursier.»

«Dès que Sagara eut ainsi parlé, ses fils, Râma, exécutèrent,

d'une âme joyeuse, l'ordre paternel et se mirent aussitôt à

déchirer la terre. Ces hommes héroïques fendent le sein du globe,

chacun l'espace d'un yodjana, avec une vigueur et des bras égaux à

la force du tonnerre.--Ainsi brisée à coups de bêches, de massues,

de lances, de hoyaux et de pics, la terre pousse comme des cris de

douleur.--Il en sortait un bruit immense de Nâgas, de serpents aux

grandes forces, de Rakshasas et d'Asouras ou tués ou blessés.

«En effet, d'une vigueur augmentée par la colère, tous ces hommes

eurent bientôt déchiré soixante mille yodjanas _carrés_ du globe

jusqu'aux voûtes des régions infernales.

«Ainsi, creusant de tous côtés la terre, ces fils du roi avaient

parcouru le Djamboudwîpa, _c'est-à-dire l'Inde_, hérissé de

montagnes.

«Ensuite, les Dieux avec les Gandharvas, avec le peuple même des

grands serpents, courent, l'âme troublée, vers l'aïeul suprême

des créatures, et, s'étant prosternés devant lui, tous les Souras,

agités d'une profonde épouvante, adressent au magnanime Brahma les

paroles suivantes: «Heureuse Divinité, toute la terre est creusée

en tous lieux par les fils de Sagara, et ces vastes fouilles

causent une destruction immense des créatures _vivantes_. «Voici,

disent-ils, ce _Démon_, perturbateur de nos sacrifices, le ravisseur

du cheval!» et, parlant ainsi, les fils de Sagara détruisent _l'une

après l'autre_ toutes les créatures. Informé de ces _troubles_,

Dieu, à la force puissante, daigne concevoir un moyen dans ta

pensée, afin que ces héros, qui cherchent le cheval _dévoué au

sacrifice_, n'ôtent plus à tous les animaux une vie qu'ils ont

reçue de toi.»

Le Râmâyana - tome premier Poème sanscrit de Valmiky · 第 1 / 26 段