Et avec un ensemble automatique tous les verres sont vidés et
maintenus en l'air.
--_Eins!_ dit le président. (Le pied de chaque verre vide frôle la
table avec un bruit de galets roulés par la vague.)
--_Zwei!_ (Le roulement reprend et meurt.)
--_Drei!_ (Les verres frappent la table tous du même coup, et nous
nous retrouvons assis.)
La distraction de la Kneipe consiste pour deux étudiants à
s'invectiver (naturellement pour rire) et à se provoquer ensuite en
un duel à boire. On désigne un arbitre; on remplit deux verres
énormes et les hommes se font face, tenant les anses à pleines
mains; tout le monde les regarde. L'arbitre donne le signal du
départ et l'instant d'après on entend la bière descendre rapide les
pentes de leurs gosiers. L'homme qui heurte le premier la table de
son verre vide est proclamé vainqueur.
Les étrangers qui prennent part à une Kneipe et qui désirent se
comporter à la manière allemande feront bien, avant de commencer,
d'épingler leurs nom et adresse sur leur veston. L'étudiant allemand
est la courtoisie personnifiée et, quel que puisse être son propre
état, il veillera à ce que, par un moyen ou un autre, ses hôtes
soient reconduits chez eux sains et saufs avant l'aurore. Mais
naturellement on ne saurait lui demander de se rappeler les
adresses.
On me raconta l'histoire de trois hôtes d'une Kneipe berlinoise qui
aurait pu avoir des résultats tragiques. Nos étrangers étaient
d'accord pour pousser les choses à fond. Chacun d'eux écrivit son
adresse sur sa carte et l'épingla sur la nappe en face de sa place.
Ce fut une faute. Ils auraient dû, comme je l'ai dit, l'épingler à
leur veston. Un homme peut changer de place à table, même
inconsciemment et réapparaître de l'autre côté; mais partout où il
va il emmène son veston.
Sur le matin, le président proposa que pour la plus grande commodité
de ceux qui se tenaient encore droit, on renvoyât chez eux tous les
messieurs qui se montraient incapables de soulever leur tête de la
table. Parmi ceux qui ne s'intéressaient plus aux événements étaient
nos trois Anglais. On décida de les charger dans un fiacre et de les
renvoyer chez eux sous la surveillance d'un étudiant relativement de
sang-froid. S'ils étaient restés à leur place initiale pendant toute
la soirée, tout se serait passé au mieux; mais malheureusement ils
s'étaient promenés et personne ne sut quel était le propriétaire de
telle ou telle carte. Nul ne le savait et eux moins que personne.
Dans la gaieté générale, cela ne sembla pas devoir être d'une trop
grande importance. Il y avait trois gentlemen et trois adresses. Je
crois qu'on pensait que même en cas d'erreur le tri pourrait
s'opérer dans la matinée. On mit donc les trois messieurs dans une
voiture; l'étudiant relativement de sang-froid prit les trois cartes
et ils s'en allèrent, salués des acclamations et des bons voeux de
la compagnie.
Pour avoir bu de la bière allemande on n'est pas--et c'est son
avantage--gris comme on sait l'être en Angleterre. Son ivresse n'a
rien de répugnant; elle ne fait qu'alourdir: on n'a pas envie de
parler; on veut avoir la paix, pour dormir, n'importe où.
Le conducteur de la troupe fit arrêter la voiture à l'adresse la
plus proche. Il en tira le plus atteint, jugeant naturel de se
débarrasser d'abord de celui-là. Aidé du cocher il le porta jusqu'à
son étage et sonna. Le domestique de la pension de famille vint
ouvrir à moitié endormi; ils firent entrer leur charge et
cherchèrent une place où la déposer. La porte d'une chambre à
coucher était ouverte, la chambre était vide, quelle belle occasion!
Ils le mirent là. Ils le débarrassèrent de tout ce qui pouvait être
retiré facilement, puis le couchèrent dans le lit. Cela fait, les
deux hommes, satisfaits, retournèrent à la voiture.
A la suivante adresse ils s'arrêtèrent de nouveau. Cette fois, en
réponse à leur sonnerie apparut une dame en robe de chambre avec un
livre à la main. L'étudiant allemand ayant lu la première des deux
cartes qu'il tenait demanda s'il avait le plaisir de s'adresser à
madame Y. Et, en l'occasion, le plaisir, s'il y en avait, paraissait
bien être entièrement de son côté. Il expliqua à Frau Y., que le
monsieur qui pour le moment ronflait contre le mur était son mari.
Cette nouvelle ne provoqua chez elle aucun enthousiasme; elle ouvrit
simplement la porte de la chambre à coucher, puis s'en fut. Le
cocher et l'étudiant rentrèrent le patient et le couchèrent sur le
lit. Ils ne se donnèrent pas la peine de le déshabiller; ils se
sentaient trop fatigués! Ils n'aperçurent plus la maîtresse de
maison et pour ce motif se retirèrent sans prendre congé.
La dernière carte était celle d'un célibataire descendu à l'hôtel.
Ils amenèrent donc leur dernier voyageur à cet hôtel, en firent
livraison au portier de nuit et le quittèrent.
Or voici ce qui s'était passé à l'endroit où l'on avait effectué le
premier déchargement. Quelque huit heures auparavant, monsieur X.
avait dit à madame X.:
--Je crois, ma chérie, vous avoir dit que je suis invité ce soir à
prendre part à ce qu'on appelle une Kneipe?
--Vous avez en effet parlé de quelque chose de ce genre, répliqua
madame X. Qu'est-ce que c'est qu'une Kneipe?
--Eh bien, ma chérie, c'est une sorte de réunion de célibataires, où
les étudiants se rendent pour bavarder et chanter et fumer, et pour
toutes sortes d'autres choses, comprenez-vous?
--Bon. J'espère que vous allez bien vous amuser, dit madame X., qui
était aimable et d'esprit large.
--Ce sera intéressant, observa monsieur X. Voilà longtemps que je
désirais y assister. Il se peut, il est fort possible que je rentre
un peu tard.
--Qu'entendez-vous par tard?
--C'est assez difficile à dire. Vous comprenez, ces étudiants sont
tant soit peu turbulents lorsqu'ils se réunissent... Et puis j'ai
tout lieu de croire qu'on portera un certain nombre de toasts. Je ne
sais comment je m'y plairai. Si j'en trouve le moyen, je les
quitterai de bonne heure, mais à la condition que je le puisse sans
les froisser. Si je ne peux pas...
--Vous devriez emprunter un passe-partout aux gens de la maison,
conseilla madame X. qui, ainsi que j'ai déjà dit, était une femme
raisonnable. Je coucherai avec Dolly, si bien que vous ne me
dérangerez pas quelle que soit l'heure de votre retour.
--C'est une excellente idée, acquiesça monsieur X. J'ai horreur de
vous déranger. Je rentrerai sans bruit et me glisserai dans le lit.
A un certain moment, au milieu de la nuit, peut-être déjà vers le
matin, Dolly, la soeur de madame X., se réveilla et prêta l'oreille.
--Jenny, dit-elle, as-tu entendu?
--Oui, chérie, répondit madame X., ça va bien. Rendors-toi.
--Mais qu'est-ce qu'il y a? ne crois-tu pas que c'est le feu?
--Je pense que c'est Percy. Je suppose que dans l'obscurité il aura
trébuché sur un objet quelconque. Ne t'inquiète pas, ma chérie,
rendors-toi.
Mais sitôt que Dolly se fut assoupie, madame X., qui était une bonne
épouse, pensa qu'elle devrait se lever doucement pour voir si Percy
allait bien. Enfilant son peignoir et chaussant ses pantoufles, elle
se glissa par le couloir jusqu'à sa propre chambre. Il aurait fallu
un tremblement de terre pour réveiller le monsieur qui reposait sur
le lit. Elle alluma une bougie et s'en approcha avec précaution.
Ce n'était pas Percy; ce n'était même pas quelqu'un qui lui
ressemblât. Elle eut la sensation que ce n'était pas le genre
d'homme qu'elle aurait jamais choisi pour mari, jamais, en aucune
circonstance. Et dans l'état où il se trouvait actuellement, il lui
inspirait même une aversion prononcée. Elle n'eut qu'un désir: se
débarrasser de l'intrus.
Mais il avait un je ne sais quel air qui lui rappelait quelqu'un.
Elle s'approcha davantage et le considéra de plus près. Ses
souvenirs se précisèrent. Ce devait sûrement être monsieur Y., un
monsieur chez qui Percy et elle avaient dîné le jour de leur arrivée
à Berlin.
Qu'est-ce qu'il venait faire là? Elle posa la bougie sur la table,
prit sa tête entre ses mains et se mit à réfléchir. Le jour se fit
vivement dans son esprit. Percy était allé à la Kneipe avec ce même
monsieur Y. Une erreur avait été commise. On avait ramené monsieur
Y. à l'adresse de Percy. Donc Percy à ce moment...
Les éventualités terribles que cette situation comportait se
présentèrent à son esprit. Retournant à la chambre de Dolly, elle se
rhabilla à la hâte et descendit en silence. Elle trouva heureusement
une voiture et se fit conduire chez madame Y. Disant au cocher
d'attendre, elle vola jusqu'à l'étage supérieur et sonna avec
insistance. La porte fut ouverte comme auparavant par madame Y.,
toujours vêtue de son peignoir et tenant toujours son livre à la
main.
--Madame X.! s'écria madame Y. Qu'est-ce qui peut vous amener ici?
--Mon mari! (c'était tout ce que la pauvre madame X. trouvait à dire
pour l'instant) est-il ici?
--Madame X., répliqua madame Y. en se redressant de toute sa
hauteur, comment osez-vous...?
--Oh! comprenez-moi bien, s'excusa madame X., c'est une erreur
épouvantable. Ils ont dû apporter mon pauvre Percy ici, au lieu de
le conduire chez nous, sûrement. Allez voir, je vous en prie.
--Ma chère, dit madame Y., qui était beaucoup plus âgée et plus
posée, ne vous énervez pas. Il y a une demi-heure qu'ils l'ont
apporté ici et, pour vous dire la vérité, je ne l'ai pas regardé. Il
est là-dedans. Je ne crois pas qu'ils se soient même donné la peine
de lui ôter ses chaussures. Si vous restez calme, nous le
descendrons et le rentrerons sans qu'âme qui vive entende mot de
cette affaire.
En vérité madame Y. semblait très empressée à venir en aide à madame
X.
Elle poussa la porte. Madame X. entra, mais pour reparaître
aussitôt, pâle et décomposée.
--Ce n'est pas Percy, dit-elle. Qu'est-ce que je vais faire?
--Je voudrais bien que vous ne commissiez pas de telles erreurs, dit
madame Y., se préparant à son tour à pénétrer dans la chambre.
Madame X. l'arrêta:
--Et ce n'est pas non plus votre mari.
--Allons donc, riposta madame Y.
--Je vous dis que ce n'est pas lui, je le sais, car je viens de le
quitter, dormant sur le lit de Percy.
--Mais... comment cela se fait-il? tonna madame Y.
--Ils l'ont apporté là et l'ont déposé, expliqua madame X., en se
mettant à pleurer. C'est ce qui m'avait fait croire que Percy devait
être ici.
Les deux femmes se regardaient muettes. Le silence était troublé
seulement par le ronflement du monsieur qu'on entendait à travers la
porte entrebâillée.
--Mais alors qui est là dedans? demanda madame Y., qui se ressaisit
d'abord.
--Je ne sais pas; c'est la première fois que je le vois. Croyez-vous
que ce soit quelqu'un que vous connaissiez?
Mais madame Y. se précipitait déjà vers la porte.
--Qu'allons-nous faire, mon Dieu? dit madame X.
--Je sais ce que _moi_ je vais faire, dit madame Y. Je m'en vais
rentrer avec vous et reprendre mon mari.
--Il dort d'un sommeil de plomb, objecta madame X.
--Je le connais depuis longtemps sous ce jour, répliqua madame Y. en
boutonnant son manteau.
--Mais alors où est Percy? sanglota la pauvre petite madame X. en
descendant les escaliers.
--Ça, ma chère, c'est une question que vous pourrez _lui_ poser.
--S'ils commettent des erreurs de ce genre, il est impossible de
savoir ce qu'ils ont pu faire de lui.
--Nous ferons une enquête demain matin, dit madame Y. consolatrice.
--Je trouve que ces Kneipe sont pleines de désagréments, je ne
laisserai plus jamais Percy y retourner, jamais tant que je vivrai.
--Chère amie, si vous comprenez votre devoir, jamais il n'en aura
plus envie.
Et le bruit a couru que jamais plus il n'y retourna.
Mais, comme je l'ai dit, toute l'erreur provenait de ce que l'on
avait épinglé les cartes à la nappe et non aux vestons. Et sur cette
terre les erreurs sont toujours punies sévèrement.
CHAPITRE QUATORZIÈME
_Qui est sérieux, comme il convient à un chapitre dans lequel on
prend congé du lecteur. Les Allemands du point de vue anglo-saxon.
La Providence en casque et en uniforme. Le paradis du malheureux
idiot. Comment on se pend en Allemagne. Qu'arrive-t-il aux bons
Allemands quand ils meurent? L'instinct militaire peut-il suffire à
tout? De l'Allemand boutiquier. La manière dont il supporte la vie.
La Femme moderne là, comme partout ailleurs. Ce qu'on peut dire
contre les Allemands comme peuple. Fin de la «balade»._
N'importe qui pourrait gouverner ce pays, dit George, moi, par
exemple.
Nous étions assis dans le jardin du Kaiser Hof à Bonn; nous
regardions le Rhin. C'était la dernière soirée de notre «balade»; le
train qui devait partir le lendemain à la première heure allait
marquer le commencement de la fin.
--J'écrirais sur un morceau de papier tout ce que je voudrais que le
peuple fît, continua George, je trouverais une maison recommandable
pour l'imprimer à un nombre suffisant d'exemplaires que
j'expédierais à travers les villes et les villages; et tout serait
dit.
On ne retrouve plus dans l'Allemand contemporain, personnage doux et
placide dont la seule ambition semble être de payer régulièrement
ses impôts et de faire ce que lui ordonne celui que la Providence a
bien voulu placer au-dessus de lui,--on ne retrouve plus le moindre
vestige de son ancêtre sauvage, à qui la liberté individuelle
paraissait aussi nécessaire que l'air; qui accordait à ses
magistrats le droit de délibérer, mais qui réservait le pouvoir
exécutif à la tribu; qui suivait son chef, mais ne s'abaissait pas
jusqu'à lui obéir. De nos jours on entend parler de socialisme, mais
c'est d'un socialisme qui ne serait que du despotisme dissimulé sous
un autre nom. L'électeur allemand ne se pique pas d'originalité. Il
est désireux, que dis-je? il éprouve l'angoissant besoin de se
sentir contrôlé et réglementé en toute chose. Il ne critique pas son
gouvernement, mais sa constitution. Le sergent de ville est pour lui
un dieu et on sent qu'il le sera toujours. En Angleterre, nous
considérons nos agents comme des êtres nécessaires mais neutres. La
plupart des citoyens s'en servent surtout comme de poteaux
indicateurs; et dans les quartiers fréquentés de la ville, on estime
qu'ils sont utiles pour aider les vieilles dames à passer d'un côté
de la rue à l'autre. A part la reconnaissance qu'on leur marque pour
ces services, je crois qu'on ne s'en occupe pas beaucoup. En
Allemagne, au contraire, on adore l'agent de police comme s'il était
un petit dieu et on l'aime comme un ange gardien. Il est pour
l'enfant allemand un mélange de Père Noël et de Croquemitaine. Le
grand désir de tout enfant allemand est de plaire à la police. Le
sourire d'un sergent de ville le rend orgueilleux. On ne peut plus
vivre avec un enfant allemand à qui un sergent de ville a tapoté
amicalement la joue: sa suffisance le rend insupportable.
Le citoyen allemand est un soldat dont l'agent de police est
l'officier. L'agent lui indique la rue dans laquelle marcher et la
vitesse permise. A l'entrée de chaque pont se trouve un agent qui
indique aux Allemands la manière de le traverser. Si le quidam ne
trouvait pas cet agent à sa place, il s'asseoirait probablement et
attendrait que la rivière ait fini de couler devant lui. Aux
stations de chemin de fer l'agent l'enferme à clef dans la salle
d'attente, où il ne peut se faire de mal. Quand l'heure du départ a
sonné, il le fait sortir et le met entre les mains du chef de train,
qui n'est qu'un sergent de ville revêtu d'un uniforme différent. Le
chef de train lui indique la place qu'il doit occuper, l'endroit où
il devra descendre, et il veille à ce qu'il descende au bon moment.
En Allemagne l'individu n'assume aucune responsabilité. On vous
mâche la besogne et on vous la mâche bien. Vous n'êtes pas censé
vous conduire de votre propre initiative; on ne vous blâme pas, si
vous ne savez pas vous conduire vous-même; c'est le rôle du sergent
de ville allemand de s'occuper de vous et de vous conduire. A
supposer même que vous soyez un idiot fieffé, votre stupidité ne
constituerait pas une excuse pour lui, s'il vous arrivait quelque
désagrément. Quel que soit l'endroit où vous soyez et quoi que vous
fassiez, vous êtes toujours sous sa protection et il prend soin de
vous,--il prend bien soin de vous; on ne saurait le nier.
Si vous vous perdez, il vous retrouve; si vous perdez un objet vous
appartenant, il vous le retrouve. Si vous ne savez pas ce que vous
voulez, il vous le dit. Si vous désirez quelque chose d'utile, il
vous le procure. On n'a pas besoin de notaire en Allemagne. Si vous
voulez acheter ou vendre une maison ou un champ, l'Etat se charge de
servir d'intermédiaire. Si on vous a roulé, l'Etat se constitue
votre défenseur. L'Etat vous marie, vous assure; pour un peu il se
ferait même votre partenaire aux jeux de hasard.
Le gouvernement allemand dit au citoyen allemand:
--Arrangez-vous pour naître, nous ferons le reste. Que vous soyez
chez vous ou dehors, que vous soyez malade ou en bonne santé, qu'il
s'agisse de vos plaisirs ou de votre travail, nous vous montrerons
le bon chemin et veillerons à ce que vous le suiviez. Ne vous
inquiétez de rien.
Et effectivement l'Allemand ne s'inquiète de rien. S'il n'arrive pas
à rencontrer un sergent de ville, il continue sa route jusqu'au
moment où il trouve une ordonnance de police placardée sur un mur.
Il la lit, puis il repart et fait ce qu'elle commande.
Je me souviens d'avoir vu dans une ville allemande (je ne me
rappelle plus laquelle,--ça n'a d'ailleurs pas d'importance, la
chose aurait pu arriver n'importe où) une grille ouverte sur un
jardin où l'on donnait un concert. Rien n'empêchait celui qui aurait
voulu y pénétrer de se mêler à la foule des auditeurs sans rien
payer. En fait, des deux grilles du jardin séparées par deux cent
cinquante mètres, c'était celle dont l'accès était le plus commode.
Cependant, dans la foule des passants, pas un seul ne songeait à
entrer par cette porte. Ils continuaient patiemment sous un soleil
de plomb jusqu'à l'autre entrée, où un homme était aposté pour
percevoir l'argent. J'ai vu des petits garçons allemands s'arrêter
avec envie devant un lac gelé et désert. Ils auraient pu y glisser
et y patiner des heures durant, sans que jamais personne en sût
rien. La foule et la police en étaient éloignées de plus d'un
demi-mille. Rien ne les eût empêchés de s'y aventurer, mais ils
savaient que c'était défendu. C'est à se demander si le Teuton fait
partie de notre humanité faillible. Ce peuple, ne dirait-on pas? se
compose uniquement d'anges qui, descendant du ciel pour boire un
bock, ont atterri en Allemagne, convaincus qu'il n'est bons bocks
que là.
En Allemagne, les routes sont bordées d'arbres fruitiers. Aucune
voix, sauf celle de la conscience, ne saurait empêcher les hommes ou
les enfants d'en cueillir et d'en manger des fruits. En Angleterre,
les enfants mourraient par centaines du choléra et les médecins
s'épuiseraient à essayer d'enrayer les conséquences d'excès
accomplis par des gens se gavant de pommes acides et d'autres fruits
pas mûrs. Mais en Allemagne un gamin parcourt des kilomètres sur des
routes bordées d'arbres fruitiers, pour aller acheter au village
prochain deux sous de poires. L'Anglo-Saxon qui passerait sous ces
arbres sans protection, pliants sous le poids succulent des fruits
mûrs, trouverait stupide de ne pas profiter de l'aubaine et de
mépriser ainsi les dons de la Providence.
J'ignore si cela est, mais il ne m'étonnerait pas d'apprendre qu'en
Allemagne, lorsqu'un homme est condamné à mort, on lui donne un bout
de corde en lui enjoignant d'aller se pendre. Cela épargnerait à
l'Etat beaucoup d'ennuis et de travail; je vois d'ici le criminel
allemand rapportant chez lui le bout de corde, lisant soigneusement
les ordres de la police et se préparant à les exécuter dans sa
propre cuisine.
Les Allemands sont de bonnes gens. Peut-être les meilleures de la
terre; c'est un peuple bienveillant et qui n'est pas égoïste. Je
suis persuadé que la majorité d'entre eux iront au paradis. En les
comparant aux autres nations chrétiennes, on est fatalement amené à
conclure que le paradis est organisé d'après leurs idées. Mais je ne
comprends pas comment ils y arrivent. Je ne puis pas croire que
l'âme d'un Allemand ait suffisamment d'initiative pour prendre seule
son vol jusqu'au paradis et frapper à la porte de saint Pierre.
Selon moi, on les transporte là-haut par petits paquets et on les
fait entrer sous la direction d'un sergent de ville défunt.
Carlyle a dit des Prussiens, et cela s'applique à tout le peuple
allemand, qu'une de leurs vertus principales résidait dans leur
capacité d'obéir au commandement. On peut dire des Allemands que ce
sont gens à aller partout où on leur commande d'aller et à faire
toujours ce qu'on leur ordonne. Envoyez-les en Afrique ou en Asie
sous la direction de quelqu'un portant l'uniforme, ils feront sans
faute d'excellents colons, tenant tête aux difficultés comme ils
tiendraient tête au diable lui-même pourvu qu'ils en aient reçu
l'ordre. Livré à lui-même, l'Allemand s'étiolerait bien vite et
mourrait, non faute d'intelligence, mais manque de la plus petite
parcelle de confiance en soi.
L'Allemand a été si longtemps le soldat de l'Europe que chez lui
l'instinct militaire est devenu atavique. Il possède toutes les
vertus militaires, mais les vertus militaires ont aussi leurs
inconvénients. On m'a raconté l'histoire d'un valet allemand sorti
depuis peu de la caserne, auquel son maître avait donné une lettre à
porter quelque part avec ordre d'y attendre la réponse. Les heures
passaient sans que l'homme revînt. Son maître, anxieux, se mit en
route à son tour et le trouva là où il avait été envoyé, tenant la
réponse à la main. Il attendait d'autres ordres. D'aucuns croiront
cette histoire exagérée. Je me porte garant de son exactitude.
L'étonnant est que le même homme, qui en tant qu'individu est faible
comme un enfant, devient dès qu'il revêt son uniforme un être
intelligent, capable de prendre une initiative et d'endosser une
responsabilité. L'Allemand peut diriger les autres, être dirigé par
les autres, mais il ne peut pas se diriger lui-même. Le remède
indiqué serait que chaque Allemand fût exercé au métier d'officier,
puis placé sous son propre commandement. Il se donnerait sûrement
des ordres empreints de sagesse et d'habileté, et veillerait à ce
qu'il s'obéît avec diligence, tact et précision.
Les écoles sont responsables au premier chef de cette orientation du
caractère allemand. Leur enseignement fondamental est le «devoir».
C'est un bel idéal pour un peuple; mais avant de l'admirer sans
réserve, faudrait-il avoir une conception claire de ce que l'on
entend par «devoir». L'idée qu'en ont les Allemands semble être:
«obéissance aveugle à tout ce qui porte galon». C'est l'antithèse
absolue de la conception anglo-saxonne; mais comme les Anglo-Saxons
prospèrent aussi bien que les Teutons, il doit y avoir du bon dans
chaque système. Jusqu'ici les Allemands ont eu le bonheur d'être
excellemment gouvernés; si cela continue, la fortune ne cessera pas
de leur sourire. Les difficultés commenceront le jour où par un
hasard quelconque leur machine gouvernementale se déréglera. Mais il
se peut que leur système ait le privilège de produire, au fur et à
mesure des besoins, un continuel renouvellement de bons gouvernants.
Ça en a tout l'air.