Nous passâmes cette nuit-là à Barr, jolie petite ville située sur le

chemin de Sainte-Odile, couvent intéressant et ancien perdu dans les

montagnes, où on est servi par de vraies nonnes et où l'addition est

faite par un prêtre. A Barr, un touriste entra juste avant le

souper. Il paraissait être anglais, mais parlait une langue comme je

n'en avais pas encore entendu jusqu'ici. C'était d'ailleurs un

langage élégant et agréable à ouïr. L'hôte le regarda, effaré;

l'hôtesse secoua la tête. Il soupira et essaya d'une autre langue

qui évoqua en moi des souvenirs lointains, quoique sur le moment je

ne pusse les localiser. Mais de nouveau personne ne comprit.

--C'est assommant, dit-il à haute voix en anglais.

--Ah! vous êtes anglais! s'exclama l'hôte, dont le visage s'éclaira.

--Et monsieur a l'air fatigué, ajouta l'hôtesse, une petite femme

avenante. Monsieur désire-t-il souper?

Tous deux parlaient l'anglais couramment et presque aussi bien que

l'allemand et le français; ils firent de leur mieux pour contenter

le voyageur. A souper il fut mon voisin de table. J'engageai la

conversation.

--Dites-moi, demandai-je (car le sujet m'intéressait), quelle est la

langue que vous parliez lorsque vous êtes entré?

--L'allemand.

--Oh! répliquai-je, je vous demande pardon.

--Vous ne m'aviez pas compris? continua-t-il.

--Certainement par ma faute. Mes connaissances sont très limitées.

En voyageant, on acquiert des bribes d'allemand à droite et à

gauche; mais naturellement ce n'est pas comme vous...

--L'hôte et sa femme ne m'ont pas compris non plus et c'est leur

langue.

--Je ne crois pas, dis-je. Les enfants par ici parlent allemand,

c'est vrai, et nos hôte et hôtesse le savent jusqu'à un certain

point. Mais à travers toute l'Alsace et la Lorraine les vieux

parlent toujours le français.

--Je leur ai aussi adressé la parole en français, et ils ne m'ont

pas mieux compris.

--C'est certainement très curieux!

--C'est évidemment très curieux, continua-t-il; dans mon cas c'est

même incompréhensible. Je suis titulaire de diplômes témoignant de

mon aptitude à parler les langues modernes. Je suis même lauréat de

français et d'allemand. La correction de mes constructions, la

pureté de ma prononciation étaient considérées à mon collège comme

absolument remarquables. Et cependant, quand je suis sur le

continent, personne pour ainsi dire ne comprend ce que je dis.

Pouvez-vous m'expliquer ce phénomène.

--Je crois que je le puis, répliquai-je. Votre prononciation est

trop parfaite. Vous vous souvenez des paroles de cet Ecossais qui

pour la première fois de sa vie goûtait du whisky pur: «Il est

excellent, mais je ne peux pas le boire.» Il en est de même de votre

allemand. Il fait moins l'effet d'un langage utilisable que d'une

récitation. Permettez-moi de vous donner un conseil: prononcez aussi

mal que possible et introduisez dans vos discours le plus de fautes

que vous pourrez.

C'est partout la même chose. Chaque peuple tient en réserve une

prononciation spéciale à l'usage exclusif des étrangers,

prononciation à laquelle il ne penserait pas à se conformer et qui

lui demeure incompréhensible quand on l'emploie. J'entendis une fois

une Anglaise expliquer à un Français comment prononcer le mot

«have».

--Vous le prononcez, disait la dame d'une voix pleine de reproches,

comme si on écrivait h-a-v. Mais ce n'est pas le cas. Il y a un e à

la fin.

--Je croyais, dit l'élève, qu'on ne prononçait pas l'e à la fin de

h-a-v-e.

--En effet on ne le prononce pas, expliqua le professeur, c'est ce

que vous appelez un e muet; mais il exerce une influence sur la

voyelle précédente: il en modifie un peu l'inflexion.

Jusque là, il avait toujours dit «have» d'une manière intelligible.

A partir de ce moment, quand il lui arrivait de prononcer ce mot, il

s'arrêtait, rassemblait ses idées et émettait un son que seul le

contexte pouvait expliquer.

A l'exception des martyrs de l'Eglise primitive, peu d'hommes ont,

je crois, enduré ce que j'ai enduré moi-même en essayant d'acquérir

la prononciation correcte du mot allemand qui signifie église,

«Kirche». Bien avant de m'en être tiré, je m'étais décidé à ne

jamais aller à l'église en Allemagne plutôt que de me faire du

mauvais sang à cause de ce mot.

--Non, non, m'expliquait mon professeur (c'était un homme qui

prenait sa tâche à coeur), vous le prononcez comme si on l'écrivait

K-i-r-ch-k-e. Il n'y a de _k_ qu'au commencement. C'est... (et pour

la vingtième fois dans cette matinée il me donnait à entendre la

manière de le prononcer).

Ce qui me parut triste, c'est que je n'aurais pour rien au monde pu

découvrir de différence entre sa manière de prononcer et la mienne.

De guerre lasse, il essayait une autre méthode:

--Vous prononcez ce mot du fond de la gorge. (C'était tout à fait

juste: c'était bien là ce que je faisais.) Je voudrais que vous le

prononçassiez d'ici tout en bas. (Et de son index gras il me

désignait la région de laquelle j'aurais dû tirer le son).

Après de pénibles efforts, ayant pour résultat de me faire émettre

des sons qui éveillaient en moi l'idée de tout, sauf d'un lieu de

recueillement, je m'excusais:

--Je sens que vraiment je ne pourrai jamais y arriver. J'avoue que

voici des années que je parle avec ma bouche. Je ne savais pas qu'un

homme fût capable de parler avec son estomac. Ne croyez-vous pas

qu'en, ce qui me concerne il est un peu tard pour l'apprendre?

Je finis par savoir prononcer ce mot correctement. A cet effet,

j'avais passé des heures dans des coins sombres et, à la grande

terreur des rares passants, m'étais exercé dans des rues

silencieuses. Mon professeur fut enchanté de moi et je fus satisfait

de moi-même jusqu'au jour où je mis les pieds en Allemagne. En

Allemagne, je constatai que personne ne comprenait ce que je voulais

dire. A cause de ce mot, jamais je ne pus m'approcher d'une église.

Il me fallut abandonner la prononciation correcte et revenir au prix

de nouveaux efforts à mon ancienne prononciation vicieuse. Alors

leur visage s'éclairait et ils me disaient, suivant le cas, que

c'était en tournant tel coin, ou au bout de la rue la plus proche.

Je pense également qu'on ferait mieux d'enseigner la prononciation

des langues étrangères sans demander à l'élève ces exploits

d'acrobatie interne qui sont souvent impossibles et toujours sans

profit. Voici le genre de conseils que l'on reçoit:

--Appuyez vos amygdales contre la partie inférieure de votre larynx.

Puis avec la partie convexe du septum recourbé, pas complètement,

mais presque, jusqu'à toucher la luette, essayez avec le bout de la

langue d'atteindre le corps thyroïde. Faites une large inspiration

et comprimez la glotte. Maintenant, sans desserrer les lèvres,

prononcez: «garou.»

Et même, si l'on surmonte la difficulté, ils ne sont pas contents.

CHAPITRE TREIZIÈME

_Une étude sur le caractère et la conduite de l'étudiant allemand.

Le duel d'étudiants allemands. Usages et abus. Impressions. L'ironie

de la chose. Moyen pour élever des sauvages. La Jungfrau: son goût

particulier quant à la beauté du visage. La Kneipe. Comment on

frotte une salamandre. Conseils à un étranger. Histoire qui aurait

pu se terminer tristement de deux maris, de leurs femmes et d'un

célibataire._

Sur le chemin du retour nous visitâmes une ville universitaire

allemande, désirant avoir un aperçu de la vie de l'étudiant,

curiosité que l'amabilité de quelques amis de là-bas nous permit de

satisfaire.

Le jeune Anglais joue jusqu'à ce qu'il ait atteint quinze ans, puis

travaille jusqu'à vingt ans. En Allemagne c'est l'enfant qui

travaille et le jeune homme qui joue. Le garçonnet allemand va à

l'école à sept heures du matin en été et à huit en hiver, et il

travaille à l'école. Ce qui fait qu'à seize ans il a une

connaissance sérieuse des classiques et des mathématiques, qu'il

sait autant d'histoire que n'importe quel individu appelé à prendre

place dans un parti politique est censé en savoir; à cela il joint

une science approfondie d'une ou deux langues modernes. C'est

pourquoi les huit semestres d'Université s'étendant sur une durée de

quatre ans sont inutilement longs, sauf pour les jeunes gens qui

visent un professorat. L'étudiant allemand n'est pas sportif, ce qui

est à déplorer, car il aurait fait un bon sportsman. Un peu de

football, un peu de bicyclette; de préférence, des carambolages en

des cafés enfumés;--mais d'une manière générale tous ou presque tous

perdent leur temps à vadrouiller, à boire de la bière et à se battre

en duel.

S'il est fils de famille, il entre dans un Korps--la cotisation

annuelle d'un Korps élégant est d'environ mille francs. S'il

appartient à la classe moyenne, il s'enrôle dans une Burschenschaft

ou une Landsmannschaft, ce qui coûte un peu moins cher. Ces groupes

se subdivisent à leur tour en cercles dans lesquels on s'efforce

d'assembler les jeunes gens des mêmes régions. Il y a le cercle des

Souabes, originaires de Souabe; des Franconiens, qui descendent des

Francs; des Thuringiens et ainsi de suite. Dans la pratique,

naturellement, la répartition n'est qu'approximative (selon mes

calculs, la moitié de nos régiments écossais sont formés de

Londoniens); mais cette division de chaque Université en une

douzaine de compagnies d'étudiants ne laisse pas d'atteindre à un

effet pittoresque. Chaque société a ses couleurs distinctives et

possède sa brasserie particulière fermée aux étudiants dont la

casquette arbore d'autres couleurs. Son objectif principal est

d'organiser des rencontres soit dans son propre sein, soit entre ses

membres et ceux de quelque Korps ou Schaft rival, en un mot

d'organiser la célèbre _Mensur_ allemande.

La Mensur a été décrite si souvent et si complètement que je ne veux

pas fatiguer mes lecteurs de détails oiseux sur ce sujet. Je ne veux

que donner mes impressions et principalement celles de ma première

Mensur,--parce que je crois que les premières impressions sont plus

authentiques que les opinions émoussées par l'échange des idées.

Un Français ou un Espagnol cherchera à vous faire croire que les

courses de taureaux sont une institution créée principalement dans

l'intérêt des taureaux: le cheval que vous imaginez hurlant de

souffrance, ne ferait que rire au spectacle comique de ses propres

entrailles. Votre ami français ou espagnol ne voudrait pas comparer

sa mort glorieuse et excitante à la froide brutalité des luttes

foraines. Si vous ne restez pas entièrement maître de vous, vous le

quittez avec le désir de créer en Angleterre un mouvement en faveur

de l'institution des courses de taureaux comme école de chevalerie.

Sans doute Torquemada était-il convaincu de l'humanité de

l'Inquisition. Une heure passée sur le chevalet devait procurer le

plus grand bien-être à un gros gentleman souffrant de crampes ou de

rhumatismes. Il se relevait avec plus de jeu, plus d'élasticité dans

les articulations. Les chasseurs anglais considèrent le renard comme

un animal dont le sort est enviable. On lui procure à bon marché un

jour de bon sport, pendant lequel il est le centre de l'attraction.

L'habitude vous rend indifférents aux pires usages. Le tiers des

Allemands que vous croisez dans la rue portent et porteront jusque

dans la mort les traces des vingt à cent duels qu'ils ont eus au

cours de leur vie d'étudiants. L'enfant allemand joue à la Mensur

dans la nursery et continue au lycée. Les Allemands sont arrivés à

croire que ce jeu n'est ni brutal, ni choquant, ni dégradant. Ils

allèguent qu'il est l'école du sang-froid et du courage pour la

jeunesse allemande. Mais l'étudiant allemand aurait besoin de bien

plus de courage pour ne pas se battre. Il ne se bat pas pour son

plaisir, mais pour satisfaire à un préjugé qui retarde de deux cents

ans.

Le seul effet que produise sur lui la Mensur est de le rendre

brutal. Il se peut que ce duel exige de l'adresse--on me l'a

affirmé,--mais on ne s'en aperçoit pas. Ce n'est somme toute qu'un

essai fructueux pour unir le grotesque au déplaisant. A Bonn, centre

aristocratique par excellence où règne un goût meilleur, et à

Heidelberg où les visiteurs des nations étrangères sont nombreux,

l'affaire se passe peut-être avec plus d'apparat. Je me suis laissé

dire que là le duel a lieu dans de belles pièces, que des médecins à

cheveux blancs y soignent les blessés, que des laquais en livrée y

servent à boire et à manger et que toute l'affaire y est menée avec

un certain cérémonial qui ne manque pas de caractère. Dans les

Universités plus essentiellement allemandes où les étrangers sont

rares et où on ne les attire pas, on s'en tient aux combats purs et

simples et ceux-ci n'ont rien de plaisant.

Ils sont même si répugnants que je conseille au lecteur quelque peu

délicat de s'abstenir d'en lire la description. On ne peut pas

rendre ce sujet attrayant et je ne me propose pas de l'essayer.

La pièce est nue et sordide, les murs sont souillés d'un mélange de

taches de bière, de sang et de suif; le plafond est enfumé; le

plancher couvert de sciure de bois. Une foule d'étudiants riant,

fumant, causant, quelques-uns assis par terre, d'autres perchés sur

des chaises où des bancs, forment le cadre.

Au centre, se faisant face, les combattants sont debout. Bizarres et

rigides, avec de grosses lunettes protectrices, le cou bien

enveloppé dans d'épais cache-nez, le corps carapaçonné d'une sorte

de matelas sale et les bras, ouatés, tendus au-dessus de leur tête,

ils ont l'air d'un burlesque sujet de pendule. Les seconds, plus ou

moins rembourrés eux aussi, la tête et le visage protégés par de

vastes casques en cuir, donnent aux combattants, non sans

brusquerie, la position convenable. On prête l'oreille au héraut

d'armes. L'arbitre prend place, le signal est donné, et aussitôt les

lourds sabres droits s'entrechoquent. Il n'y a ni animation, ni

adresse, ni élégance dans le jeu (je parle d'après mes propres

impressions). Le plus fort est vainqueur; c'est celui, dont le bras

emmaillotté peut tenir le plus longtemps sans trop faiblir ce grand

sabre mastoc, soit pour parer, soit pour frapper.

Tout l'intérêt réside dans le spectacle des blessures. Elles

apparaissent presque toujours aux mêmes endroits,--sur le sommet de

la tête ou sur la partie gauche de la face. Parfois une portion de

cuir chevelu ou un morceau de joue vole à travers les airs, pour

être ramassé et conservé soigneusement par son propriétaire ou, plus

exactement, par son ancien propriétaire qui, orgueilleusement, lui

fera faire le tour de la table lors des joyeux festins à venir; et

naturellement le sang coule à flots de chaque blessure. Il inonde

les docteurs, les seconds, les spectateurs; il asperge le plafond et

les murs; il sature les combattants et forme des mares dans la

sciure. A la fin de chaque assaut, les docteurs accourent et, de

leurs mains déjà dégouttantes de sang, compriment les plaies

béantes, les épongent avec de petits tampons d'ouate mouillée qu'un

aide tend sur un plateau. Naturellement, dès que l'homme se relève

et reprend sa besogne, le sang jaillit de nouveau, l'aveuglant à

moitié et mettant sur le plancher une glu où le pied glisse. Parfois

on voit les dents d'un homme découvertes jusqu'à l'oreille, ce qui

fait, que tout le reste du duel il sourit démesurément à la moitié

des spectateurs et offre à l'autre moitié un demi-visage revêche; ou

bien un nez fendu donne à son propriétaire jusqu'à la fin du combat

une matamoresque arrogance.

Comme le but de chaque étudiant est de quitter l'Université porteur

du plus grand nombre possible de cicatrices, je doute que personne

s'efforce jamais de changer quoi que ce soit à cette manière de

combattre. Le vrai vainqueur est celui qui sort du duel avec le plus

grand nombre de blessures. Recousu et raccommodé, il est à même le

mois suivant de parader de façon à provoquer l'envie de la jeunesse

allemande et l'admiration des jeunes filles de là-bas. Celui qui n'a

obtenu que quelques blessures insignifiantes se retire du combat

mécontent et désappointé.

Mais la bataille elle-même n'est que le commencement du

divertissement. Le deuxième acte a lieu dans la salle de pansement.

Les docteurs sont en général des étudiants de la veille qui, à peine

munis de leurs diplômes, manoeuvrent pour acquérir de la clientèle.

La vérité m'oblige à dire que ceux d'entre eux que j'ai approchés

m'ont paru gens peu distingués. Ils semblaient prendre plaisir à

leur tâche. Leur rôle, d'ailleurs, consiste à amplifier autant que

possible les souffrances, à quoi un vrai médecin ne se prêterait pas

volontiers. La manière dont l'étudiant supporte le pansement de ses

blessures compte autant pour sa réputation que la manière, dont il

les a reçues. Chaque opération doit être accomplie avec autant de

brutalité que possible, et les camarades épient soigneusement le

patient pour voir s'il traverse l'épreuve avec une apparence de joie

et de sérénité. La blessure souhaitable est une blessure bien nette

et qui bâille largement. Exprès on en rejoint mal les lèvres,

espérant que la cicatrice restera visible toute la vie. L'heureux

propriétaire d'une telle blessure, savamment entretenue et

maltraitée toute la semaine suivante, peut espérer épouser une femme

qui lui apportera une dot se chiffrant au moins par dizaines de

mille francs.

C'est ainsi que se passent ordinairement les épreuves

bi-hebdomadaires; bon an mal an, chaque étudiant prend part à

quelques douzaines de ces Mensurs. Mais il y en a d'autres

auxquelles les visiteurs ne sont pas admis. Lorsqu'un étudiant s'est

fait disqualifier au cours d'un combat pour quelque léger mouvement

instinctif interdit par leur code, il lui faut pour recouvrer son

honneur provoquer les meilleurs duellistes de son Korps. Il demande

et on lui accorde non pas un combat, mais une punition. Son

adversaire alors lui inflige systématiquement le plus grand nombre

possible de blessures. Le but de la victime est de montrer à ses

camarades qu'elle est capable de rester immobile tandis qu'on lui

taille la peau du crâne.

Je doute qu'on puisse produire un argument quelconque en faveur de

la Mensur allemande; en tout cas il ne concernerait que les deux

combattants. Je suis sûr que l'impression des spectateurs ne peut

être que mauvaise. Je me connais assez pour savoir que je ne suis

pas d'un tempérament extraordinairement sanguinaire. L'effet qu'elle

a donc eu sur moi doit être celui qu'elle produit sur la plupart des

mortels. La première fois, avant que le spectacle ne commençât

véritablement, j'étais curieux de savoir comment j'allais en être

affecté, quoique une certaine habitude des salles de dissection et

des tables d'opération m'eût déjà un peu aguerri. Lorsque le sang

commença à couler, les muscles et les nerfs à être mis à nu, je pus

analyser en moi un mélange de dégoût et de pitié. Mais je dois

avouer qu'au deuxième duel, ces sentiments raffinés tendirent à

disparaître et que le troisième étant en bonne voie, et l'odeur

spéciale et chaude du sang alourdissant l'atmosphère, je commençai à

voir rouge.

J'en voulais encore. J'examinai les visages des autres assistants,

et j'y vis réfléchies d'une manière évidente mes propres sensations.

Si le fait d'exciter l'appétit du sang chez l'homme moderne est une

bonne chose, je dirai alors que la Mensur est utile. Mais en est-il

ainsi? Nous nous enorgueillissons de notre civilisation et de notre

humanité, mais ceux qui ne sont pas assez hypocrites pour se tromper

eux-mêmes savent que sous nos chemises empesées se cache le sauvage

avec tous ses instincts. Il se peut qu'on désire parfois sa

résurrection, mais jamais on n'aura à craindre sa disparition

totale. D'un autre côté il semble peu sage de lui laisser les rênes

sur l'encolure.

Si l'on examine le duel d'une manière sérieuse, on trouve beaucoup

d'arguments en sa faveur. On ne saurait cependant en invoquer aucun

en faveur de la Mensur. C'est de l'enfantillage, et le fait d'être

un jeu cruel et brutal ne la rend nullement moins puérile: les

blessures n'ont aucune valeur par elles-mêmes; c'est leur origine

qui leur confère de la dignité et non leur taille. Guillaume Tell

est à très juste titre considéré comme un héros; mais que

penserait-on d'un club de pères de famille, fondé uniquement pour

que ses membres se réunissent deux fois par semaine sur ce

programme: abattre à l'arbalète une pomme posée sur la tête de leurs

fils. Les jeunes Allemands pourraient atteindre un résultat analogue

à celui dont ils sont si fiers en taquinant un chat sauvage. Devenir

membre d'une société dans le seul but de se faire hacher, rabaisse

l'esprit d'un homme au niveau de celui d'un derviche tourneur. La

Mensur est en fait la _reductio ad absurdum_ du duel; et si les

Allemands sont par eux-mêmes incapables d'en voir le côté comique,

on ne peut que regretter leur manque d'humour.

Si on ne peut approuver la Mensur, au moins peut-on la comprendre.

Le code de l'Université qui, sans aller jusqu'à encourager

l'ivresse, l'absout est plus difficile à admettre. Les étudiants

allemands ne s'enivrent pas tous. En fait, la majorité est sobre,

sinon laborieuse. Mais la minorité, qui a la prétention, du reste

admise, d'être le modèle de l'étudiant allemand, n'échappe à

l'ébriété perpétuelle que grâce à l'adresse péniblement acquise de

boire la moitié du jour et toute la nuit en conservant par un effort

suprême l'usage des cinq sens. Cela n'a pas sur tous la même

influence, mais il est fréquent de voir dans les villes

universitaires des jeunes gens, n'ayant pas encore atteint leurs

vingt ans, avec une taille de Falstaff et un teint de Bacchus de

Rubens. C'est un fait que les jeunes Allemandes peuvent se sentir

fascinées par une figure balafrée et tailladée jusqu'à sembler faite

de matières hétéroclites. Mais on ne découvrira sûrement rien

d'attrayant à une peau bouffie et couverte de pustules et à un

ventre projeté en avant et qui menace de déséquilibrer le reste de

l'individu. D'ailleurs, que pourrait-on attendre d'autre d'un

jouvenceau qui commence à dix heures du matin, par le Frühschoppen,

à boire de la bière, et finit à quatre heures du matin à la

fermeture de la Kneipe?

La Kneipe, on pourrait l'appeler une des assises de la société. Elle

sera très calme ou très bruyante, suivant sa composition. Un

étudiant invite une douzaine ou une centaine de ses camarades au

café et les pourvoit de bière et de cigares à bon marché autant

qu'ils en peuvent avaler ou fumer; le Korps peut aussi lancer les

invitations. Ici, comme partout, on remarque le goût allemand pour

la discipline et l'ordre. Lorsque entre un convive, tous ceux qui

sont assis autour de la table se lèvent et saluent, les talons

joints. Quand la table est au complet, on élit un président qui est

chargé d'indiquer le numéro des chansons. On trouve sur la table des

recueils imprimés de ces chansons, un pour deux convives. Le

président annonce: «numéro vingt-quatre, premier vers», et aussitôt

tous commencent à chanter, chaque couple tenant son livre,

exactement comme on tient à deux un livre d'hymnes à l'église. A la

fin de chaque vers on observe une pause, jusqu'à ce que le président

fasse commencer le suivant. Tout Allemand ayant appris le solfège et

la plupart jouissant d'une belle voix, l'effet d'ensemble est

impressionnant.

Si les attitudes évoquent le chant des hymnes religieuses, les

paroles de ces chansons redressent souvent cette impression. Mais

qu'il s'agisse d'un chant patriotique, d'une ballade sentimentale ou

d'un refrain qui choquerait la plupart des jeunes Anglais, on le

chante toujours d'un bout à l'autre avec un sérieux imperturbable,

sans un sourire, sans une fausse note. A la fin le président crie

«Prosit!» Tout le monde répond «Prosit!» et le moment d'après tous

les verres sont vides. Le pianiste se lève et salue et on répond à

son salut. Puis la Fraülein remplit les verres.

Entre les chants on porte des toasts à la ronde; mais on applaudit

peu et on rit encore moins. Les étudiants allemands trouvent

préférable de sourire et d'opiner du bonnet d'un air grave.

On honore parfois certains convives, en leur portant un toast

particulier appelé «Salamander», qui comporte une solennité

exceptionnelle.

--Nous allons, dit le président, frotter une salamandre (_einen

Salamander reiben_).

Nous nous levons tous et nous nous tenons comme un régiment au garde

à vous.

--Est-ce que tout est prêt? (_Sind die Stoffe parat?_) interroge le

président.

--_Sunt_, répondons-nous d'une seule voix.

--_At exercitium Salamandri_, dit le président (et nous nous tenons

prêts).

--_Eins!_ (Nous frottons nos verres d'un mouvement circulaire sur la

table.)

--_Zwei!_ (De nouveau les verres tournent; de même à _Drei!_)

Les trois hommes en Allemagne · 第 14 / 16 段