Je suis porté à croire que les Allemands, en tant que commerçants, à

moins qu'ils ne changent fort, seront toujours dépassés par leurs

concurrents anglo-saxons; et cela à cause de leurs vertus. La vie

leur semble plus importante qu'une misérable course aux richesses.

Un peuple qui ferme ses banques et ses bureaux de poste pendant deux

heures au beau milieu de la journée, pour aller faire dans le sein

de la famille un repas plantureux, avec peut-être un petit somme

pour dessert, ne peut pas espérer, et sans doute ne le désire même

pas, lutter avec un peuple qui prend ses repas sur le pouce et qui

dort avec le téléphone à la tête de son lit. En Allemagne, la

différence entre les classes n'est pas assez marquée, du moins

jusqu'à présent, pour qu'on y fasse de la lutte pour la vie une

affaire capitale comme en Angleterre. Excepté dans l'aristocratie

campagnarde, dont les barrières sont infranchissables, la différence

de caste compte à peine. Frau Professeur et Frau Charcutière se

rencontrent au Kaffeeklatsch hebdomadaire et échangent les derniers

potins avec la plus franche cordialité. Le loueur de chevaux et le

médecin trinquent en frères dans leur brasserie favorite. Le riche

entrepreneur en bâtiment, lorsqu'il projette une excursion en

voiture, invite son contremaître et son tailleur à se joindre à lui

avec leur famille. Chacun apporte sa part de vivres et tous en

choeur entonnent en rentrant le même refrain. Un homme ne sera pas

tenté, tant que durera cet état de choses, de sacrifier les

meilleures années de sa vie au désir d'amasser une fortune pour ses

vieux jours. Ses goûts et davantage encore ceux de sa femme restent

modestes. Il aime dans son appartement ou sa villa les meubles en

peluche rouge avec une profusion de laque et de dorure. Mais cela le

regarde; et il se peut que ce goût ne soit pas plus critiquable que

celui qui mêle du mauvais Elisabeth à des copies de Louis XV, le

tout orné de photographies et éclairé à la lumière électrique. Il

fait décorer la façade de sa maison par l'artiste du pays: une

bataille sanglante, largement coupée par la porte d'entrée, en

garnit le bas; tandis qu'un ange, ayant la tête de Bismarck, voltige

entre les fenêtres de la chambre à coucher. Il lui suffit de voir

des tableaux de maîtres anciens au musée; et, comme la mode d'avoir

des oeuvres d'art à domicile n'a pas encore pénétré dans le

Vaterland, il ne se sent pas forcé de gaspiller son argent pour

transformer sa maison en boutique d'antiquaire.

L'Allemand est gourmand. Il existe des fermiers anglais qui, tout en

prétendant que leur métier ne nourrit pas son homme, font

joyeusement leurs sept repas solides par jour. Une fois par an a

lieu en Russie une fête qui dure une semaine pendant laquelle on

enregistre de nombreux décès occasionnés par une indigestion de

crêpes; mais c'est une fête religieuse et une exception. L'Allemand

comme gros mangeur tient la première place entre toutes les nations

de la terre. Il se lève de bonne heure et en s'habillant avale

vivement quelques tasses de café avec une demi-douzaine de petits

pains chauds beurrés. Il ne s'attable pas avant dix heures pour

prendre un repas digne de ce nom. A une heure ou une heure et demie

a lieu son repas principal. C'est une affaire sérieuse qui dure

quelques heures. A quatre heures il va au café où il boit du

chocolat et mange des gâteaux. Il passe en général ses soirées à

manger,--non qu'il fasse le soir un repas sérieux (cela lui arrive

rarement), il se contente d'une série de casse-croûtes,--mettons: à

sept heures une bouteille de bière avec un ou deux «belegte Semmel»;

au théâtre, pendant l'entr'acte, une autre bouteille de bière et un

«Aufschnitt»; une demi-bouteille de vin blanc et des «Spiegeleier»

avant de rentrer, puis un morceau de saucisse ou de fromage qu'il

fait glisser avec un peu de bière, juste avant de se mettre au lit.

Mais ce n'est pas un gourmet. La cuisine française, non plus que les

prix français, n'est pas en usage dans ses restaurants. Il préfère

aux meilleurs crus de Bordeaux ou de Champagne sa bière ou son vin

blanc national et à bon marché. Et en réalité cela vaut mieux pour

lui: il semble, en effet, que chaque fois qu'un vigneron français

vend une bouteille de vin à un hôtelier ou à un marchand de vins

allemand, il soit obsédé par le souvenir de Sedan. C'est une

revanche ridicule, car en thèse générale ce n'est pas un Allemand

qui la boit: la victime est le plus souvent un innocent voyageur

anglais. Il se peut aussi que le marchand français n'ait pas oublié

Waterloo et pense qu'en tous les cas sa vengeance atteindra son but.

Les distractions coûteuses sont fort peu à la mode en Allemagne; on

n'en offre pas et on n'en attend pas. A travers le Vaterland tout se

passe à la bonne franquette. L'Allemand ne dépense pas d'argent à

des sports onéreux et ne se ruine pas en frais de toilette pour

plaire à un cercle de parvenus. Il peut pour quelques marks

satisfaire son goût de prédilection, une place à l'opéra ou au

concert; et sa femme et ses filles s'y rendent à pied avec des robes

confectionnées par elles-mêmes et la tête enveloppée d'un châle. Les

Anglais remarquent avec plaisir dans ce pays l'absence de toute

pose. Les voitures privées sont très rares et même ne se sert-on des

«Droschken» que si le tram électrique, plus rapide et plus propre,

est inutilisable.

C'est ainsi que l'Allemagne maintient son indépendance. Le

boutiquier en Allemagne ne fait pas d'avances à ses clients. A

Munich, j'ai accompagné un jour une dame anglaise qui faisait des

courses. Ayant l'habitude des magasins de Londres et de New-York,

elle critiquait tout ce que le vendeur lui montrait. Non

qu'effectivement elle ne trouvât rien à sa convenance, mais parce

que c'était sa méthode. Elle se mit à expliquer, à propos de presque

tous les articles, qu'elle pourrait trouver mieux et à meilleur

marché ailleurs; non qu'elle le crût vraiment, mais elle pensait

bien faire en le disant au boutiquier. Elle ajouta que le stock

manquait de goût (elle n'avait pas d'intention offensante, je l'ai

déjà dit, c'était là sa manière) et était trop restreint; que les

objets étaient démodés; qu'ils étaient banals; qu'ils ne

paraissaient pas solides. Il ne la contredit pas; il n'essaya pas de

la faire changer d'avis. Il remit les choses dans leurs cartons

respectifs, rangea ces cartons à leurs rayons respectifs, s'en alla

dans l'arrière-boutique et ferma la porte sur lui.

--Va-t-il revenir bientôt? me demanda la dame après quelques

instants d'attente.

C'était moins une question qu'une exclamation d'impatience.

--J'en doute, répliquai-je.

--Pourquoi donc? me demanda-t-elle, pleine d'étonnement.

--J'ai tout lieu de croire que vous l'avez vexé. Il y a beaucoup de

chances pour qu'il soit en ce moment derrière cette porte en train

de fumer sa pipe et de lire son journal.

--Quel marchand extraordinaire! s'exclama mon amie, en rassemblant

ses paquets et en sortant majestueusement indignée.

--C'est leur manière, expliquai-je. Voici la marchandise. Si vous

voulez l'acheter, vous pouvez l'avoir. Si vous n'y tenez pas, ils

aimeraient tout autant que vous ne vinssiez pas leur en parler.

Une autre fois j'entendis dans le fumoir d'un hôtel allemand un

Anglais de petite taille raconter une histoire qu'à sa place

j'aurais tue.

--Essayer de marchander avec un Allemand? disait ce petit Anglais.

Il semble qu'il ne vous comprenne pas. Ayant vu une première édition

des _Brigands_ à la vitrine d'une librairie du Georg Platz, j'entrai

et en demandai le prix. Un vieil original se tenait derrière le

comptoir. Il me répondit: «25 marks» et continua sa lecture. Je lui

expliquai alors que j'en avais vu un plus bel exemplaire à 20 marks

quelques jours auparavant: c'est ainsi que l'on fait quand on veut

marchander; c'est admis. Il me demanda: «Où?» Je lui dis: «Dans un

magasin, à Leipzig». Il me conseilla d'y retourner et de l'acquérir;

que j'achetasse son livre ou le lui laissasse, cela semblait peu lui

importer. Je lui dis: «Quel est votre dernier prix?--Je vous ai déjà

dit 25 marks», me répondit-il (c'était un type irascible). «Il ne

les vaut pas, lui dis-je.--Je ne l'ai jamais prétendu, vous ne

pouvez pas dire le contraire, grogna-t-il.--Je vous en offre 10

marks!» Je croyais qu'il allait finir par en accepter 20. Il se

leva. Je crus qu'il allait prendre le livre à l'étalage. Non, il se

dirigea droit sur moi. C'était une sorte de géant. Il m'empoigna par

les deux épaules, me jeta à la rue et ferma violemment la porte sur

moi. Jamais de ma vie je ne fus aussi étonné.

--Peut-être, insinuai-je, le livre valait-il ses 25 marks.

--Naturellement qu'il les valait, répliqua-t-il, et largement

encore! Mais quelle notion des affaires!

C'est la femme qui seule pourra arriver à changer le caractère

allemand. Elle-même est en train d'évoluer et progresse vite. Il y a

dix ans nulle jeune fille allemande tenant à sa réputation et

espérant trouver un mari n'aurait osé monter à bicyclette:

maintenant elles pédalent par milliers à travers le pays. Les vieux

secouent la tête à leur vue; mais j'ai remarqué que les jeunes gens

les rejoignent et font route à leur côté. Récemment encore il

n'était pas comme il faut, pour une dame, de faire des dehors en

patinant: elle devait, pour être correcte, s'accrocher éperdûment au

bras de son cavalier qui, pour que ce fût tout à fait bien, devait

être un membre de sa famille. Maintenant elle s'exerce à faire des

huit dans un coin, jusqu'au moment où un jeune homme vient à elle

pour la seconder. Elle joue au tennis, et j'en ai même aperçu qui

conduisaient un dog-cart.

Son éducation a toujours été des plus soignées. A dix-huit ans elle

parle deux ou trois langues et a déjà oublié plus de choses qu'une

Anglaise moyenne n'en lit de toute sa vie. Jusqu'à présent cette

éducation ne lui a été d'aucune utilité. Une fois mariée, elle se

retirait dans sa cuisine, où elle se hâtait de vider son cerveau

pour y mettre de piètres principes culinaires. Mais supposons

qu'elle comprenne soudain qu'une femme n'est pas tenue absolument de

sacrifier toute son existence à peiner dans son ménage, pas plus

qu'un homme n'a besoin de se considérer comme une machine à

travailler. Supposons qu'elle se mette en tête de prendre une part

active à la vie sociale et nationale. Alors l'influence d'une telle

compagne, saine de corps et par conséquent vigoureuse d'esprit, ne

manquera pas d'être à la fois puissante et durable.

Car il faut bien se dire que l'Allemand est exceptionnellement

sentimental et très facilement influencé par le sexe. On dit de lui

qu'il est le meilleur des amants et le plus mauvais des maris. C'est

d'ailleurs la faute de sa femme. Sitôt mariée, la femme allemande

fait plus qu'abdiquer le romanesque; elle saisit un balai pour le

chasser de chez elle. Jeune fille elle ne savait pas s'habiller;

épouse, elle abandonne ses toilettes pour se draper dans les

oripeaux les plus hétéroclites, ramassés à droite et à gauche; en

tout cas, c'est bien là l'impression qu'elle donne.

Elle est souvent faite comme une Junon, avec une carnation qui

ferait honneur à un ange bien portant: elle s'entend parfaitement à

abîmer son galbe et son teint. Elle vend son droit aux hommages pour

une portion de friandises. Vous pouvez la voir toutes les après-midi

dans un café, se gavant de gâteaux à la crème fouettée que chassent

d'abondantes tasses de chocolat. A ce régime elle s'avilit, s'empâte

et devient tout à fait inintéressante.

Quand la femme allemande renoncera à son goûter et à sa bière du

soir, quand elle prendra suffisamment d'exercice pour conserver sa

taille et qu'elle lira, une fois mariée, autre chose que son livre

de cuisine, le gouvernement allemand remarquera qu'il lui faut

compter avec une force nouvelle. Et c'est à travers toute

l'Allemagne qu'on peut observer mille petits détails significatifs

qui ne trompent pas et qui marquent l'évolution des surannées

«Frauen» allemandes en «Damen» modernes.

On se perd en conjectures sur ce qu'il adviendra alors. Car la

nation germanique est encore jeune et sa maturité fera époque dans

l'histoire de l'humanité.

Ce qu'on peut dire de pire sur les Allemands, c'est qu'ils ont

quelques défauts. Eux-mêmes ne les voient pas; ils se considèrent

comme parfaits, ce qui est stupide de leur part. Ils vont même

jusqu'à se croire supérieurs aux Anglo-Saxons. Non, mais... Quelle

prétention!

--Ils ont leurs bons côtés, observa George, mais leur tabac est une

honte pour la nation. Je vais me coucher.

Nous nous levâmes et, nous accoudant sur le parapet, suivîmes

quelque temps du regard les dernières lueurs dansantes, sur la

rivière assombrie.

--Ce fut dans l'ensemble une «balade» pleine d'agrément. Je serai

content d'être de retour et cependant je regrette d'en voir la fin,

me comprenez-vous?

--Qu'entendez-vous par «balade»? dit George.

--Une «balade», expliquai-je, est un voyage long ou court... mais

sans but ni programme; l'obligation de revenir au point de départ

dans un délai fixé en est le seul régulateur. Parfois l'on traverse

des rues populeuses, parfois des champs ou des prairies; parfois on

disparaît pendant quelques heures, parfois pendant plusieurs

jours,--sans manquer à personne. Mais que le voyage soit long ou

court, qu'il nous mène là ou ailleurs, nos pensées restent

attentives à la chute du sable fin dans le sablier éternel du Temps.

Nous saluons au passage ceux que nous croisons et leur sourions; il

nous arrive de nous arrêter un instant pour causer avec certains

d'entre eux, de faire avec d'autres un bout de chemin. Nous passons

des moments intéressants et souvent nous sommes un peu las. Mais en

fin de compte le temps a coulé agréablement et nous, en regrettons

la fuite.

FIN

End of Project Gutenberg's Les trois hommes en Allemagne, by Jerome K Jerome

Les trois hommes en Allemagne · 第 16 / 16 段