répandre la langue anglaise chez les habitants moins favorisés de
l'Europe. Newton et Darwin ont peut-être réussi à rendre la
connaissance de leur langue nécessaire aux étrangers soucieux de
l'évolution de la pensée humaine. Dickens et surtout Ouida auront
peut-être encore davantage aidé à la rendre populaire. Mais celui
qui a répandu la connaissance de l'anglais depuis le cap St-Vincent
jusqu'aux monts de l'Oural, c'est l'Anglais qui, incapable ou peu
désireux d'apprendre un seul mot d'une autre langue, voyage, le
porte-monnaie à la main, dans tous les coins du continent. On
pourrait être choqué de son ignorance, irrité de sa stupidité,
écoeuré de sa présomption. Le résultat pratique subsiste; c'est cet
homme qui britannise l'Europe. C'est pour lui que chaque paysan
suisse par les soirées d'hiver trotte à travers les neiges pour
assister au cours d'anglais. C'est pour lui que le cocher et le
conducteur de train, la femme de chambre et la blanchisseuse
pâlissent sur leur grammaire anglaise et sur les manuels de
conversation. C'est pour lui que les boutiquiers et marchands
étrangers envoient leurs fils et leurs filles par milliers faire
leurs études dans toutes les villes anglaises. C'est pour lui que
tous les hôteliers ou restaurateurs en quête de personnel ajoutent à
leurs annonces: «Inutile de se présenter sans une connaissance
suffisante de la langue anglaise.»
Si les races britanniques se mettaient en tête de parler autre chose
que l'anglais, le progrès surprenant de la langue anglaise à travers
l'univers s'arrêterait.
Regardons jongler avec son or l'Anglais qui, ne parlant que sa
langue, vit parmi les étrangers.
--Voilà, s'écrie-t-il, de quoi récompenser tous ceux qui parlent
l'anglais.
C'est lui le grand éducateur. Théoriquement nous devrions le blâmer;
pratiquement il sied de se découvrir devant lui. Il est le
missionnaire de la langue anglaise.
CHAPITRE DOUZIÈME
_Nous sommes contristés par les instincts primitifs des Germains.
Une vue superbe, mais pas de restaurant. Une opinion continentale
sur l'Insulaire. Il n'est pas assez débrouillard pour se mettre à
l'abri de la pluie. Arrivée d'un voyageur fatigué, muni d'une
brique. Le chien va à la chasse. Une résidence de famille peu
désirable. Un pays de vergers. Un vieux bonhomme très gai gravit la
montagne. George, alarmé par l'heure tardive, descend vivement par
l'autre côté. Harris le suit pour lui montrer le chemin. Je déteste
rester seul et suis Harris à mon tour. Prononciation spéciale à
l'usage des étrangers._
Ce qui froisse les sentiments des Anglo-Saxons des classes
supérieures est l'instinct terre à terre qui pousse les Allemands à
placer un restaurant au terme de chaque excursion. On trouve
toujours et partout une «Wirtschaft» bondée, soit au sommet des
montagnes, soit dans les gorges féeriques, dans les défilés déserts
comme près des chutes d'eau ou des fleuves majestueux. Comment
peut-on s'extasier devant une vue lorsqu'on se trouve entouré de
tables tachées de bière? Comment se perdre dans des rêveries
historiques en respirant une odeur de veau rôti et d'épinards?
Un jour, désireux d'élever nos âmes, nous nous mîmes à grimper à
travers des bois touffus.
--Et, dit Harris avec sarcasme tandis que nous nous arrêtions un
moment pour respirer et pour serrer d'un cran nos ceintures, nous
allons trouver là-haut un restaurant splendide où des gens
engouffreront des beefsteaks saignants et des tartes aux prunes en
buvant du vin blanc.
--Vous croyez? dit George.
--Voyons, vous connaissez bien leurs habitudes. Ils ne
consentiraient pas à dédier à la solitude et à la contemplation le
moindre ravin; ils ne laisseraient pas à l'amant de la nature un
seul sommet intact.
--Je pense, remarquai-je, que nous arriverons un peu avant une
heure, pourvu que nous ne flânions pas.
--Le «Mittagstisch», grommela Harris, sera juste prêt, avec
peut-être quelques-unes de ces petites truites au bleu, qu'ils
pêchent par ici. En Allemagne on semble ne jamais pouvoir se défaire
de l'idée de boire et de manger. C'est horripilant!
Nous continuâmes notre chemin, et les beautés de la route nous
firent oublier notre indignation. Mon calcul se trouva exact.
A une heure moins un quart Harris, qui était en tête, dit:
--Nous voici arrivés. Je vois le sommet.
--Voyez-vous le restaurant? dit George.
--Je ne l'aperçois pas, mais vous pouvez être sûr qu'il y est, le
monstre!
Cinq minutes plus tard nous étions au sommet. Nous regardâmes vers
le nord, le sud, l'est, l'ouest; puis nous nous regardâmes.
--Vue magnifique, n'est-ce pas? dit Harris.
--Magnifique, acquiesçai-je.
--Superbe, confirma George.
--Ils ont eu pour une fois le bon goût de mettre le restaurant hors
de vue, dit Harris.
--Ils semblent l'avoir caché, dit George.
--Il ne vous choque pas tellement quand on ne vous le met pas sous
le nez, dit Harris.
--Naturellement, s'il est bien placé, observai-je, un restaurant en
général n'a rien de désagréable.
--Je désirerais savoir où ils l'ont mis, dit George.
--Si nous le cherchions? dit Harris, saisi d'une heureuse
inspiration.
L'idée nous sembla pratique. Nous convînmes d'explorer la région
dans différentes directions et de nous retrouver au sommet pour nous
faire part du résultat de nos recherches. Après une demi-heure nous
étions de nouveau réunis. Les paroles étaient inutiles. Nos figures
montraient assez clairement qu'enfin nous avions découvert un coin
de nature allemande inviolé par les appétits.
--Je ne l'aurais jamais cru, dit Harris; et vous?
--Je pense que ce doit être le seul coin de tout le Vaterland qui en
soit dépourvu.
--Et nous trois, étrangers, nous l'avons découvert sans effort,
risqua George.
--Nous voici à même, observai-je, de régaler nos sentiments les plus
délicats sans être dérangés par les sollicitations de notre vile
matière. Voyez le jeu de la lumière sur ces pics lointains. N'est-ce
pas ravissant?
--A propos de nature, dit George, quel est selon vous le chemin le
plus court pour redescendre?
--Le chemin de gauche, répliquai-je après avoir consulté le guide,
nous conduit en deux heures environ à Sommersteig, où, entre
parenthèses, je remarque que l'Aigle d'Or est très recommandé. Le
sentier de droite, un peu plus long, nous offre des panoramas plus
vastes.
--Ne trouvez-vous pas, dit Harris, qu'un panorama ressemble
follement à tous les autres panoramas?
--Moi, pour ma part, je prends le chemin de gauche, dit George.
Et Harris et moi le suivîmes. Mais nous ne descendîmes pas aussi
rapidement que nous l'avions prévu. Les orages s'amassent vite dans
ces régions et, avant que nous eussions fait un quart d'heure de
marche, le dilemme se posa: trouver un abri, ou passer le reste de
la journée dans des vêtements trempés. Nous nous décidâmes pour
l'abri et choisîmes un arbre qui, dans des circonstances ordinaires,
aurait constitué une protection efficace. Mais un orage dans la
Forêt Noire n'est pas chose ordinaire. Nous commençâmes par nous
expliquer l'un à l'autre, pour nous consoler, qu'un orage aussi
violent ne durerait pas. Puis nous essayâmes de nous réconforter en
pensant que s'il durait nous serions assez vite trop mouillés pour
craindre de l'être davantage.
--D'après la tournure que prennent les événements, dit Harris, il
aurait, ma foi, mieux valu qu'il y eût un restaurant là-haut.
--Je ne vois pas l'avantage, dit George, d'être à la fois mouillé et
affamé. J'attends encore cinq minutes, et je poursuis ma route.
--Ces solitudes montagneuses, remarquai-je, ont beaucoup de charme
quand il fait beau. Les jours de pluie, surtout si vous n'avez plus
l'âge de...
A ce moment un gros homme nous appela. Il se tenait à une
cinquantaine de mètres, abrité sous un vaste parapluie.
--Ne voulez-vous pas entrer? proposait le gros homme.
--Entrer où? criai-je. (Je le pris d'abord pour un de ces imbéciles
qui essaient de rire là où il n'y a rien de risible.)
--Entrer au restaurant, répondit-il.
Nous quittâmes notre abri et allâmes vers lui. Nous étions avides
d'obtenir de plus amples informations.
--Je vous ai déjà appelés par la fenêtre, dit le gros monsieur quand
nous fûmes près de lui, mais je suppose que vous ne m'entendiez pas.
Cet orage peut encore durer une heure, vous allez être rudement
mouillés.
C'était un bon vieux bien sympathique; il semblait s'intéresser
vivement à nous. Je dis:
--C'est gentil de votre part d'être sorti. Nous ne sommes pas des
fous. Il ne faut pas croire que nous soyons restés sous cet arbre
une demi-heure, sachant dès la première minute qu'un restaurant
dissimulé par des arbres se trouvait à peine à vingt yards. Nous ne
nous doutions pas le moins du monde d'être aussi près d'un
restaurant.
--Je le pensais bien, dit le vieux gentleman; et c'est pour cela que
je suis venu.
Il paraît que tout le monde dans l'auberge nous avait également
observés des fenêtres, se demandant pourquoi nous restions dehors,
l'air si malheureux. Sans ce brave vieux, ces imbéciles auraient
sans doute continué à nous regarder tout le reste de l'après-midi.
L'hôte s'excusa--comme nous avions l'air anglais, il ne savait pas
si... Ce n'est pas une figure oratoire. Ils croient tous sur le
continent que tout Anglais est un peu fou. Ils en sont sincèrement
convaincus, comme les paysans anglais croient mordicus que les
Français se nourrissent exclusivement de grenouilles.
C'était un petit restaurant confortable où l'on mangeait bien et où
le vin était vraiment tout à fait passable. Nous y restâmes quelques
heures, nous nous séchâmes en faisant un bon repas et en parlant du
site. Juste comme nous allions quitter ce lieu hospitalier, survint
un incident qui montre à quel point sur cette terre les influences
du mal l'emportent sur celles du bien.
Un voyageur entra. Il semblait rongé de soucis. Il tenait à la main
une brique attachée à un bout de ficelle. Il entra vite et
nerveusement, ferma précautionneusement la porte, vérifia cette
fermeture, regarda longuement et soigneusement par la fenêtre et
alors avec un soupir de soulagement posa sa brique à côté de lui sur
le banc et demanda à boire et à manger.
Il y avait du mystère là-dessous. On se demandait ce qu'il allait
faire avec cette brique, pourquoi il avait pris tant de précautions
pour fermer cette porte, pourquoi il avait eu l'air si inquiet en
regardant par la fenêtre; mais son aspect était trop minable pour
qu'on fût tenté d'engager la conversation. Tandis qu'il mangeait et
buvait il devint plus gai, soupira moins souvent. Un peu plus tard
il allongea ses jambes, alluma un cigare malodorant et en tira des
bouffées avec calme et satisfaction.
Alors la Chose arriva. Elle arriva trop subitement pour qu'on puisse
en donner une explication détaillée. Je me souviens qu'une Fraülein
venant de la cuisine entra dans la pièce, une poêle à la main; je la
vis se diriger vers la porte de sortie. Le moment d'après toute la
pièce était sens dessus dessous. Cela vous rappelait ces spectacles
à transformation: d'un décor vaporeux bercé d'une musique lente,
peuplé de fleurs se balançant sur leurs tiges et de fées, on se
trouve brusquement transporté au milieu de policemen criant et
trébuchant parmi des bébés qui hurlent et des dandies qui sur des
pentes glissantes se battent avec des arlequins, des dominos et des
clowns. Comme la Fraülein à la poêle atteignait la porte, celle-ci
fut si rapidement poussée qu'on aurait dit que tous les diables de
l'enfer avaient attendu, pressés derrière elle, le moment favorable.
Deux cochons et un poulet surgirent avec fracas dans la pièce; un
chat, qui dormait sur un tonneau de bière, s'éveilla en sursaut et
entra dans la mêlée. La demoiselle lança sa poêle en l'air et se
coucha par terre tout de son long. L'homme à la brique sauta sur ses
pieds, renversant sa table avec tout ce qui se trouvait dessus. On
cherchait à se rendre compte de la cause de ce désastre: on la
découvrit aussitôt dans la personne d'un terrier métis aux oreilles
pointues et à la queue d'écureuil. L'hôte s'élança d'une autre porte
et essaya de le chasser à coups de pied; au lieu de lui ce fut un
cochon, le plus gros des deux, qui reçut le coup. C'était un coup de
pied vigoureux et bien placé, et le cochon le reçut en plein; rien
ne s'en perdit. On avait pitié du pauvre animal, mais quelle que fût
la compassion qu'on ressentît pour lui, elle n'était pas comparable
à celle qu'il ressentait pour lui-même. Il s'arrêta de courir. Il
s'assit au milieu de la pièce et, prenant l'univers à témoin, il le
rendit juge de l'injustice de son sort. On dut entendre ses plaintes
jusque dans les vallées environnantes et se demander quelle
révolution cosmique bouleversait la montagne.
Quant à la poule, elle courait en caquetant dans toutes les
directions à la fois. C'était un oiseau remarquable; elle semblait
avoir la faculté d'escalader sans peine un mur à pic; et elle et le
chat, à eux deux, arrivaient à jeter par terre tout ce qui ne s'y
trouvait pas encore. En moins de quarante secondes il y eut dans
cette salle neuf personnes contre un seul chien, et toutes occupées
à lui administrer des coups de pied. Il est probable que de temps à
autre l'un deux atteignait son but, car parfois le chien s'arrêtait
d'aboyer pour hurler. Mais il ne se décourageait pas pour cela. Il
pensait évidemment que tout ici-bas doit se payer, même une chasse
au cochon et au poulet; et que, somme toute, cela en valait la
peine.
Il avait en outre la satisfaction de voir que, pour chaque coup reçu
par lui, la plupart des autres êtres vivants présents en
encaissaient deux. Quant au malheureux cochon--celui qui restait sur
place, assis et se lamentant au milieu de la pièce,--il dut en
attraper quatre pour un. Atteindre le chien était aussi difficile
que de jouer au football avec un ballon toujours absent. Cette bête
ne se dérobait pas au moment où on décochait le coup; non,--elle
attendait le moment où le pied, déjà trop lancé pour être retenu,
n'avait plus que l'espoir de rencontrer un objet assez résistant
pour arrêter sa course et éviter ainsi à son propriétaire une chute
bruyante et complète. Quand on touchait le chien, c'était par pur
hasard, au moment où l'on ne s'y attendait pas; et d'une manière
générale cela vous prenait tellement au dépourvu qu'après l'avoir
frappé on perdait l'équilibre et tombait par dessus lui. Et chacun,
toutes les demi-minutes, était sûr de choir par la faute du cochon,
du cochon assis, de celui qui se trouvait incapable de se mettre
hors du chemin de tous ces agités.
On ne saurait dire combien ce charivari dura. Il se termina grâce au
bon sens de George. Depuis quelque temps déjà, il s'efforçait
d'attraper non pas le chien, mais le cochon, celui qui restait
capable de se mouvoir. Le cernant enfin dans un coin, il lui
persuada de cesser sa course folle tout autour de la pièce, et
d'aller prendre ses ébats en plein air. Le cochon fila par la porte
avec une longue plainte.
Nous désirons toujours ce que nous ne possédons pas. Un cochon, un
poulet, neuf personnes et un chat semblaient bien peu de chose dans
l'esprit du chien au prix de la proie qui s'enfuyait. Imprudemment
il la poursuivit et George ferma la porte derrière lui et mit le
verrou.
Alors l'hôte se leva et mesura l'étendue du désastre, comptant les
objets qui jonchaient le sol.
--Vous avez un chien plein de malice, dit-il à l'homme qui était
entré avec une brique.
--Ce n'est pas mon chien, répliqua l'homme d'un air sombre.
--Alors à qui appartient-il? dit l'hôte.
--Je n'en sais rien, répondit l'homme.
--Ça ne prend pas avec moi, savez-vous? dit l'hôte, ramassant une
chromo qui représentait l'empereur d'Allemagne et essuyant avec sa
manche la bière qui la souillait.
--Je sais que ça ne prend pas, répliqua l'homme; j'en étais sûr.
D'ailleurs j'en ai assez de dire à tout le monde que ce n'est pas
mon chien, personne ne me croit.
--Mais alors pourquoi vous promener partout avec lui, si ce n'est
pas votre chien? qu'a-t-il donc de si attrayant?
--Je ne me promène pas partout avec lui: c'est lui qui se promène
avec moi. Il m'a rencontré ce matin à dix heures et depuis ne me
lâche plus. Je croyais m'en être débarrassé après mon entrée chez
vous. Je l'avais laissé à plus d'un quart d'heure d'ici, occupé à
tuer un canard. Je m'attends à ce qu'on veuille m'obliger à payer
aussi ce dégât, lors de mon retour.
--Avez-vous essayé de lui lancer des pierres? demanda Harris.
--Si j'ai essayé de lui lancer des pierres! répondit l'homme avec
mépris. Je lui ai lancé des pierres jusqu'au moment où mon bras n'en
pouvait plus; mais il croit que j'en fais un jeu et me les rapporte
toutes. Je traîne cette sale brique depuis bientôt une heure avec
l'espoir de pouvoir le noyer, mais jamais il ne s'approche
suffisamment de moi pour que je le saisisse. Il s'assied toujours à
au moins six pouces hors de ma portée et me regarde, la gueule
ouverte.
--C'est une des histoires les plus comiques que j'aie entendues
depuis longtemps, dit l'hôte.
--Heureusement que cela amuse quelqu'un! grommela l'homme.
Nous le quittâmes qui aidait l'hôte à ramasser les objets cassés, et
continuâmes notre chemin. A une douzaine de yards de la porte le
fidèle animal attendait son ami. Il semblait fatigué, mais content.
C'était apparemment un chien aux fantaisies brusques et bizarres, et
nous craignîmes à ce moment qu'il ne se sentît pris d'une affection
soudaine pour nous. Mais il nous laissa passer avec indifférence. Sa
fidélité envers cet homme qui ne lui rendait pas la pareille était
chose touchante et nous ne fîmes rien pour l'amoindrir.
Ayant achevé notre tour de Forêt Noire à notre entière satisfaction,
nous nous acheminâmes sur nos bicyclettes vers Munster, par
Vieux-Brisach et Colmar, d'où nous commençâmes une petite
exploration vers la chaîne des Vosges où l'humanité s'arrête; du
moins telle est l'opinion de l'empereur d'Allemagne actuel.
Vieux-Brisach est une forteresse, construite anciennement parmi les
rochers, tantôt d'un côté du Rhin, tantôt de l'autre (car le Rhin
dans sa prime jeunesse ne semble pas avoir bien su trouver son
chemin), qui a dû, surtout dans les temps lointains, plaire comme
résidence aux amateurs de changements et d'imprévu. Qu'une guerre
fût déclarée pour une cause quelconque et contre n'importe quels
adversaires, Vieux-Brisach en était toujours. Tous l'assiégèrent, la
plupart des peuples le conquirent; la majorité d'entre eux le
perdirent à nouveau; personne ne parut capable de s'y maintenir.
L'habitant de Vieux-Brisach n'a jamais été à même d'affirmer avec
certitude de qui il était le sujet et de quel pays il dépendait;
subitement devenu français, il avait à peine eu le temps d'apprendre
assez de français pour savoir payer ses impôts que déjà il devenait
autrichien. Le temps qu'il s'appliquât à découvrir ce qu'il fallait
faire pour être un bon sujet autrichien, il s'apercevait qu'il ne
l'était plus, et se voyait sujet allemand; mais dire auquel des
douze Etats il appartenait resta pour lui un problème insoluble. Un
matin il se réveillait catholique fervent, le lendemain protestant.
La seule chose qui dut donner quelque stabilité à son existence
était la nécessité uniforme de payer chèrement le privilège d'être
ce qu'il était pour le moment. Mais quand on se met à réfléchir à ce
sujet, on s'étonne qu'au moyen âge les hommes, sauf les rois et les
percepteurs d'impôts, se soient donné la peine de vivre.
On ne saurait comparer les Vosges aux monts de la Forêt Noire, quant
à la beauté et à la variété. Pour le touriste, elles ont pourtant
sur eux une supériorité: leur pauvreté plus grande. Le paysan des
Vosges n'a pas cet air peu poétique de prospérité satisfaite qui
gâte son vis-à-vis de l'autre côté du Rhin. Les fermes et les
villages possèdent à un plus haut point le charme des choses
vétustes. Un autre intérêt que présentent les Vosges est ses ruines.
Beaucoup de ses nombreux châteaux sont perchés à des endroits où
l'on aurait pu croire que seuls les aigles aimeraient construire
leurs nids. D'autres, ayant été commencés par les Romains et achevés
par les Troubadours, ne présentent plus maintenant qu'un dédale de
murs restés debout, couvrant de larges espaces et où l'on peut
flâner pendant des heures.
Le fruitier et le marchand de primeurs sont des personnages inconnus
dans les Vosges. Presque toutes les denrées qu'ils vendraient y
poussent à l'état sauvage et le seul effort à faire pour les
acquérir est de les cueillir. Il est difficile quand on traverse les
Vosges de suivre à la lettre un programme, car la tentation de
s'arrêter par une journée chaude et de manger des fruits est
généralement trop forte pour qu'on y résiste. Des framboises--je
n'en avais jamais mangé d'aussi délicieuses,--des fraises des bois,
des groseilles en grappes et des groseilles à maquereau poussent à
profusion sur les pentes des collines, telles les mûres sauvages le
long des prairies anglaises. Le petit Vosgien n'a pas besoin de
voler dans un verger, il a la facilité de se rendre malade sans
commettre un péché. Il y a une quantité énorme de vergers dans les
Vosges; mais vouloir s'aventurer dans l'un d'eux avec l'intention de
voler des fruits serait une tentative aussi folle que celle d'un
poisson essayant de se faufiler dans une piscine sans avoir payé son
entrée. Naturellement on se trompe souvent.
Il nous arriva une après-midi d'atteindre un plateau après une
montée rude, et de nous arrêter peut-être trop longtemps, mangeant
probablement plus de fruits que nous ne pouvions en supporter; il y
en avait une telle profusion autour de nous, une telle variété! nous
commençâmes par quelques fraises attardées et nous passâmes aux
framboises. Puis Harris trouva un arbre plein de reines-claudes déjà
mûres.
--C'est je crois la meilleure aubaine que nous ayons eue jusqu'à
présent, dit George, nous ferions bien d'en profiter. (Ce qui nous
sembla de bon conseil.)
--C'est malheureux, objecta Harris, que les poires soient encore si
dures.
Il s'en plaignit pendant un moment, mais quand plus tard je
découvris quelques mirabelles d'une saveur tout à fait remarquable,
cela le consola presque entièrement.
--Je crois, dit George, que nous sommes encore trop au nord pour
trouver des ananas, j'aurais beaucoup de plaisir à manger un ananas
fraîchement cueilli. On se lasse vite de ces fruits trop courants.
--Le défaut de la contrée, c'est qu'elle produit trop de baies et
pas assez de gros fruits, observa Harris. Pour mon compte j'aurais
préféré une plus grande quantité de reines-claudes.
--Tiens, un homme qui monte la côte, remarquai-je, on dirait un
indigène. Il nous indiquera peut-être où trouver d'autres
reines-claudes.
--Il marche vite pour un vieil homme, dit Harris.
Il gravissait évidemment la côte avec une très grande rapidité. Si
bien que, autant que nous pussions en juger d'aussi loin, il nous
sembla remarquablement gai, chantant et criant à tue-tête, et
agitant les bras.
--Quelle bonne humeur a ce vieux! dit Harris, cela réconforte, cela
fait du bien à voir. Mais pourquoi porte-t-il son bâton sur
l'épaule? Pourquoi ne s'appuie-t-il pas dessus pour gravir cette
rude montée?
--Dites donc, je ne crois pas que ce soit un bâton, dit George.
--Qu'est-ce que cela peut être alors? questionna Harris.
--Mais il me semble bien que cela a une vague allure de fusil,
répliqua Georges.
--Ne croyez-vous pas que nous nous sommes peut-être trompés? suggéra
Harris. Ne croyez-vous pas que ceci ressemble fort à un verger
privé?
Je répondis:
--Vous souvenez-vous de cette histoire tragique, arrivée il y a
bientôt deux ans? Un soldat cueillit quelques cerises en passant
devant une maison et le paysan auquel appartenaient ces cerises
sortit de chez lui et tua le militaire sans un mot d'avertissement.
--Mais, dit George, il est sûrement défendu de tuer un homme d'un
coup de fusil pour quelques fruits cueillis.
--Naturellement, répondis-je, c'était tout à fait illégal. La seule
excuse fournie par son avocat fut que le paysan était très irascible
et qu'on avait touché à ses cerises favorites.
--Maintenant que vous en parlez, d'autres détails me reviennent en
mémoire, dit Harris, la commune dans laquelle le drame se déroula
fut obligée de payer de gros dommages-intérêts à la famille du
soldat décédé; ce qui n'était que juste.
George déclara:
--J'ai assez vu cet endroit. D'ailleurs, il se fait tard.
--S'il continue à marcher à cette allure, jeta Harris, il va tomber
et se faire du mal. Je ne veux pas assister à cet accident...
Je me vis déjà abandonné, seul là-haut, sans personne avec qui
causer. D'autre part, je ne me souvenais pas d'avoir depuis ma plus
tendre enfance, eu la joie de descendre une côte vraiment raide à
toute allure. J'estimai intéressant de voir si je pourrais revivre
cette sensation. C'est un exercice assez violent, mais, dit-on,
excellent pour le foie...