ce motif nous désirions nous lever de bonne heure, vers les six
heures,--si possible sans déranger toute la maison. Nous demandâmes
timidement à notre hôtesse si elle voyait d'un bon oeil ce
programme. Elle ne fit pas d'objection. Elle-même ne serait
peut-être pas dans les parages à cette heure-là. C'était le jour où
elle devait se rendre au marché, distant de dix milles. Elle ne
rentrait pas avant sept heures; mais il était fort possible que son
mari ou l'un de ses fils passât à la maison prendre un deuxième
repas à ce moment. En tous cas on enverrait quelqu'un nous réveiller
et préparer notre premier déjeuner.
On n'eût pas à nous réveiller. Nous nous levâmes de nous-mêmes à
quatre heures. Nous nous levâmes à quatre heures pour échapper au
fracas qui faisait éclater nos têtes. Je suis incapable de dire à
quelle heure les paysans de la Forêt Noire se lèvent en été; ils
nous parurent se lever toute la nuit. Et la première chose que fait
l'indigène quand il sort du lit est de chausser une paire de sabots
et de faire une promenade hygiénique à travers sa maison. Il ne se
sent pas complètement levé avant d'avoir monté et descendu trois
fois les étages. Une fois bien réveillé, il monte aux écuries et y
réveille son cheval. (Les maisons de la Forêt Noire étant
généralement bâties sur une pente raide, le rez-de-chaussée se
trouve à la partie supérieure et le grenier à la partie inférieure.)
Le cheval, semble-t-il, doit aussi faire sa promenade hygiénique par
la maison. Ensuite l'homme descend à la cuisine et commence à casser
du bois; quand il en a cassé suffisamment, il se sent satisfait de
lui-même et se met à chanter. Considérant toutes ces choses, nous
arrivâmes à conclure que ce que nous avions de mieux à faire était
de suivre l'excellent exemple qu'on nous donnait. George lui-même
avait très envie de se lever ce matin-là.
Nous absorbâmes un repas frugal à quatre heures et demie et nous
mîmes en route à cinq heures. Notre chemin nous conduisait à travers
des montagnes et, d'après les renseignements pris dans le village,
ce devait être une de ces routes si faciles à suivre qu'il était
impossible de s'égarer. Je suppose que tout le monde connaît ces
sortes de routes; généralement elles vous ramènent à votre point de
départ; et s'il en va autrement, vous le regrettez, car dans le
premier cas vous savez au moins où vous vous trouvez. J'étais en
défiance dès le début, et avant d'avoir parcouru une couple de
milles nous fûmes édifiés. Nous arrivions à un carrefour de trois
routes. Un poteau indicateur vermoulu assignait pour destination au
chemin de gauche un endroit inconnu de toute carte. L'autre bras,
parallèle à la route du milieu, avait disparu. Le chemin de droite,
nous étions tous d'accord pour le croire, ramenait manifestement au
village.
--Le vieillard, rappela Harris, nous a dit clairement de longer la
montagne.
--Quelle montagne? demanda George avec justesse.
Une demi douzaine de collines nous faisaient face, les unes plus
grandes, les autres plus petites.
--Il nous a dit, continua Harris, que nous devions arriver à un
bois.
--Je ne vois aucune raison d'en douter, quelle que soit la route que
nous prenions, commenta George.
En effet toutes les hauteurs autour de nous étaient couvertes de
forêts épaisses.
--Et il a encore dit, murmura Harris, que nous atteindrions le
sommet en une heure et demie environ.
--C'est là, dit George, que je commence à douter de ses paroles.
--Eh bien, qu'allons-nous faire? demanda Harris.
Le hasard veut que j'aie la bosse de l'orientation. Ce n'est pas une
vertu; je ne veux pas m'en vanter. Ce n'est qu'un instinct tout
animal, auquel je ne peux rien. S'il m'arrive de rencontrer sur mon
chemin des montagnes, des précipices, des rivières et d'autres
obstacles de cette sorte qui m'empêchent d'avancer,--ce n'est pas ma
faute. Mon instinct me conduit très sûrement; c'est la planète qui a
tort. Je les emmenai donc par la route du milieu. On n'aurait pas dû
m'imputer à crime le fait que cette route du milieu n'ait pas eu
suffisamment d'énergie pour continuer plus d'un quart de mille dans
la même direction, et qu'après trois milles de montées et de
descentes elle ait subitement abouti à un guêpier. Si cette route
médiane avait suivi la direction qu'elle aurait dû suivre, elle nous
aurait menés là où nous voulions aller, j'en suis convaincu.
Ce don particulier qui m'est échu, j'aurais continué à m'en servir
pour découvrir un nouveau chemin, s'ils ne m'avaient pas fait sentir
leur mauvaise humeur. Mais je ne suis pas un ange--je l'avoue
franchement--et je refuse de faire des efforts au profit d'ingrats
et de rebelles. D'un autre côté je me demande si George et Harris
m'auraient suivi plus loin. C'est pour ces raisons que je m'en lavai
les mains et que Harris me remplaça comme chef de colonne.
--Eh bien, me dit-il, je suppose que vous êtes satisfait de votre
oeuvre.
--J'en suis assez satisfait, répondis-je du haut du tas de pierres
sur lequel j'étais assis. Je vous ai menés jusqu'ici sains et saufs.
Je mènerais plus loin, mais nul artiste ne peut travailler sans
encouragement. Vous vous montrez mécontents de moi parce que vous ne
savez pas où vous êtes. Il est possible que vous soyez dans la bonne
direction, sans vous en douter. Mais autant ne rien dire; je ne
m'attends pas à des remerciements. Suivez le chemin qui bon vous
semblera; je ne m'en occupe plus.
Je parlai peut-être avec amertume, mais je n'y pouvais rien. On ne
m'avait pas adressé une parole aimable pendant tout ce trajet
rebutant.
--Ne vous méprenez pas sur le sens de mes paroles, dit Harris:
George et moi sommes convaincus que sans votre aide nous ne serions
pas arrivés à l'endroit où nous nous trouvons. Nous vous rendons
justice en cela. Mais on ne peut pas se fier aveuglément à
l'instinct. Je compte vous proposer d'y substituer la science qui,
elle, est exacte. Donc, où se trouve le soleil?
--Ne croyez-vous pas, dit George, que si nous retournions au village
et que nous demandions à un gamin de nous servir de guide pour un
mark, cela nous ferait, somme toute, gagner du temps?
--Cela nous ferait perdre plusieurs heures, répliqua Harris d'un ton
décidé. Fiez-vous à moi. J'ai étudié la question. (Il tira sa montre
et commença à tourner sur lui-même.)
C'est simple comme bonjour. Il faut diriger la petite aiguille vers
le soleil, vous prenez la bissectrice de l'angle formé par la petite
aiguille et midi, et obtenez ainsi la direction du nord. (Il s'agita
pendant quelque temps, puis il fit son choix.) Me voilà fixé,
dit-il; le nord est dans cette direction, là où se trouve le
guêpier. Maintenant passez-moi la carte. (Nous la lui tendîmes et,
s'asseyant face aux guêpes, il l'examina.) Todtmoos se trouve, par
rapport à notre position actuelle, dans une direction sud-sud-ouest.
--Qu'entendez-vous par «notre position actuelle»? questionna George.
--Mais ici, où nous sommes.
--Mais où sommes-nous donc?
Cette question embarrassa Harris pendant quelques instants, mais à
la fin il se rasséréna.
--Notre position importe peu, répliqua-t-il. Quel que soit l'endroit
où nous sommes, Todtmoos se trouve dans une direction sud-sud-ouest.
Allons, venez, nous perdons notre temps.
--Je ne comprends pas exactement votre raisonnement, dit George en
se levant et en bouclant sa musette; mais je suppose que cela ne
tire pas à conséquence. Nous nous promenons pour notre santé et
partout la campagne est belle.
--Cela va aller merveilleusement, dit Harris avec une confiance
sereine. Nous arriverons à Todtmoos avant dix heures, ne vous
tourmentez pas. Et à Todtmoos nous trouverons à manger.
Il avoua que, pour sa part, il aimerait un beefsteak suivi d'une
bonne omelette. George nous confia que personnellement il
s'abstiendrait de penser à ce sujet avant que Todtmoos ne fût en
vue.
Nous marchions depuis une demi-heure quand, arrivant à une
éclaircie, nous aperçûmes au-dessous de nous, à environ deux milles,
le village que nous avions traversé quelques heures plus tôt. Nous
le reconnaissions à son église bizarre, munie d'un escalier
extérieur, ce qui est d'une architecture peu répandue. Cette vue me
remplit de tristesse. Nous avions marché sur une route très dure
pendant trois heures et demie et n'avions apparemment fait que
quatre milles. Mais Harris était enchanté:
--Enfin, nous savons où nous sommes.
--Je croyais que cela importait peu, lui rappela George.
--En effet, pratiquement cela n'a aucun intérêt, mais il vaut quand
même mieux être fixé. A présent je me sens plus sûr de moi.
--Je ne vois pas en quoi cela constitue pour vous un avantage,
murmura George. (Mais je ne crois pas que Harris l'entendit.)
--Nous sommes en ce moment, continua Harris, dans l'est par rapport
au soleil et Todtmoos est au sud-ouest de l'endroit où nous sommes.
De sorte que si... (Il s'arrêta net.) A propos, vous souvenez-vous
si j'ai dit qu'en menant la bissectrice de l'angle on obtenait la
direction nord ou la direction sud?
--Vous avez dît qu'elle donnait le nord, répliqua George.
--En êtes-vous sûr? insista Harris.
--Certain. Mais ne vous laissez pas influencer dans vos calculs pour
si peu. Selon toute probabilité, vous vous êtes trompé.
Harris réfléchit quelque temps, puis sa physionomie s'éclaira:
--Nous y sommes. Evidemment c'est le nord. Il faut que ce soit le
nord. Comment cela pourrait-il être le sud? Maintenant, il faut nous
diriger vers l'ouest. Venez.
--Je ne demande pas mieux que de me diriger vers l'ouest, dit
George; n'importe quelle direction de la boussole m'est bonne. Je
veux seulement vous faire remarquer qu'en ce moment nous marchons en
plein vers l'est.
--Mais non, répondit Harris, nous allons vers l'ouest.
--Je vous dis que nous nous dirigeons vers l'est.
--Je voudrais que vous ne continuiez pas à affirmer ça. Vous
dérangez mes calculs.
--Cela m'est égal. J'aime mieux déranger vos calculs que de
continuer à m'égarer. Je vous dis que nous avons mis cap en plein
vers l'est.
--Quelle stupidité! s'impatienta Harris, voici le soleil.
--Je peux voir le soleil, convint George, je le vois même assez
distinctement. Il se peut qu'il se trouve à sa place selon vous et
les préceptes de la science, mais il se peut aussi qu'il n'y soit
pas. Tout ce que je sais se résume en ceci: quand nous étions dans
le village, cette montagne surmontée de cette couronne de rochers
était nettement au nord. En ce moment, nous faisons face à l'est.
--Vous avez raison, acquiesça Harris, j'avais oublié pour un instant
que nous marchions dans un sens opposé.
--Moi, à votre place, je prendrais l'habitude de noter ces
changements d'orientation, grommela George. Cela nous arrivera
probablement plus d'une fois encore.
Nous fîmes demi-tour et nous acheminâmes dans la direction opposée.
Après avoir grimpé pendant quarante minutes, nous arrivâmes de
nouveau à une éclaircie, et de nouveau le village s'étalait à nos
pieds. Mais cette fois-ci il était au sud, par rapport à nous.
--C'est étonnant, dit Harris.
--Je ne vois rien d'étonnant à cela, émit George. Si vous faites
consciencieusement le tour d'un village, il n'est que naturel que
vous en aperceviez de temps en temps l'église. J'ai tout le premier
du plaisir à la voir. Cela me prouve que nous ne sommes pas
irrémédiablement perdus.
--Il devrait être à notre gauche, dit Harris.
--Il y sera dans une heure environ si nous poursuivons notre route.
Moi, je me taisais: tous les deux m'irritaient. Mais je voyais non
sans satisfaction George se mettre en colère contre Harris. Aussi
était-ce assez stupide de la part de Harris de s'imaginer qu'il
était capable de trouver son chemin d'après le soleil.
--Je serais bien content de savoir d'une manière certaine, dit
Harris d'un air songeur, si cette bissectrice nous indique le nord
ou le sud.
--A votre place, je prendrais une résolution à ce sujet: c'est un
point important.
--C'est impossible que ce soit le nord, dit Harris, et je vais vous
expliquer pourquoi.
--Ne vous donnez pas cette peine, répliqua George, je ne demande
qu'à le croire.
--Vous venez de dire qu'elle indique le nord, lui reprocha Harris.
--Ce n'est pas cela que j'ai dit. J'ai dit que vous l'aviez dit,
c'est tout différent. Si vous croyez vous tromper, rebroussons
chemin. Cela nous changera, à défaut de mieux.
Alors Harris dressa de nouveaux plans basés sur des calculs inverses
et de nouveau nous nous enfonçâmes dans les bois; et de nouveau
après une demi-heure de côtes rudes, nous arrivâmes en vue du même
village. Il est vrai que nous étions à une altitude un peu plus
élevée et que cette fois-ci il était situé entre nous et le soleil.
--Je pense, dit George, tandis qu'il le regardait du haut de cet
observatoire, que c'est la meilleure vue que nous en ayons eue
jusqu'à présent. Il n'y a plus qu'un seul endroit au-dessus de nous
d'où nous puissions le voir encore. Ce après quoi, je vous
proposerai d'y descendre et d'y prendre quelque repos.
--Je ne crois pas que ce soit le même village, dit Harris; cela
n'est pas possible.
--On ne saurait s'y méprendre, avec cette église, dit George. A
moins qu'il ne s'agisse d'un cas semblable à celui de cette statue
de Prague. Il se peut que les autorités aient différentes copies
grandeur nature de ce village et les aient dispersées dans la forêt
pour juger où il ferait meilleur effet. Du reste, peu importe. Où
allons-nous maintenant?
--Je n'en sais rien, dit Harris, et cela m'est égal. J'ai fait de
mon mieux; vous n'avez fait que bougonner et m'induire en erreur.
--J'ai pu vous adresser quelques critiques, admit George; mais
mettez-vous à ma place. L'un de vous me certifie qu'il a un instinct
infaillible et me conduit à un guêpier au milieu d'un bois.
--Je ne peux pas empêcher les guêpes de bâtir leurs ruches dans les
bois, répliquai-je.
--Je ne dis pas que cela soit en votre pouvoir, riposta George. Je
ne discute pas; je ne fais que constater des faits bien établis...
L'autre me mène pendant des heures par monts et par vaux, d'après
des principes astronomiques, tout en ne sachant pas distinguer le
nord du sud. Personnellement, je ne prétends pas avoir des instincts
dépassant ceux du commun des mortels, je ne suis pas non plus un
scientifique. Mais je vois là-bas, deux champs plus loin, un homme.
Je vais lui offrir la valeur du foin qu'il coupe et que j'estime à
un mark cinquante, afin que, laissant son travail, il me conduise
jusqu'à ce que nous soyons en vue de Todtmoos. Si vous voulez me
suivre, camarades, vous êtes libres; si non, vous pouvez recourir à
un autre système et tenter l'épreuve de votre côté.
Le plan de George était dépourvu d'originalité et de hardiesse, mais
sur le moment il nous parut sympathique. Heureusement que nous
n'étions pas éloignés de l'endroit où nous nous étions trompés de
route pour la première fois; ce qui eut pour résultat qu'aidés par
l'homme à la faux nous retrouvâmes le bon chemin et atteignîmes
Todtmoos avec un retard de quatre heures sur nos calculs, mais avec
un appétit formidable que quarante-cinq minutes de travail
silencieux et acharné suffirent à peine à calmer.
Nous avions projeté d'aller à pied de Todtmoos à la vallée du Rhin;
mais en raison de nos fatigues extraordinaires de la matinée, nous
décidâmes de faire «une promenade en voiture», comme on dit en
France.
Et à cette intention nous louâmes un véhicule d'aspect pittoresque,
tiré par un cheval qu'on aurait volontiers comparé à un tonneau,
n'eût été l'embonpoint de son cocher auprès duquel il semblait
anguleux. En Allemagne, toutes les voitures sont aménagées pour être
attelées à deux, mais en général elles ne sont tirées que par un
seul cheval. Cela donne à l'équipage un aspect asymétrique qui
heurte notre goût, mais que les gens d'ici trouvent élégant: on a
l'air de quelqu'un qui d'habitude sort avec une paire de chevaux,
mais qui, pour l'instant, a égaré l'un d'eux. Le cocher allemand
n'est pas ce que nous appellerions un maître. Quand il dort, c'est
alors qu'il montre ses qualités. A ce moment, au moins, il n'est pas
dangereux; et comme le cheval est généralement intelligent et
expérimenté, la course est relativement peu périlleuse. S'ils
arrivaient en Allemagne à dresser le cheval à se faire payer à la
fin de la course, on pourrait se passer tout à fait de cocher, ce
qui serait un soulagement considérable pour le voyageur: car le
cocher allemand est le plus souvent occupé soit à se mettre dans
l'embarras, soit à essayer de s'en tirer. Mais il est plus apte à
s'y mettre qu'à s'en tirer. Je me souviens avoir descendu une pente
rapide, dans la Forêt Noire, en compagnie de deux dames. C'était une
de ces descentes en zigzag. D'un côté de la route la montagne se
dressait à soixante-quinze degrés, de l'autre elle s'abaissait,
suivant le même angle. Nous avancions très agréablement; le cocher
avait, à notre grande satisfaction, les yeux clos, quand soudain un
mauvais rêve ou une indigestion le réveilla. Il saisit les rênes, et
par un mouvement habile, il conduisit au bord extrême du précipice
le cheval de droite qui s'y accrocha, retenu tant bien que mal par
son harnachement. Notre cocher n'en parut ni surpris ni affecté; je
remarquai aussi que les chevaux semblaient tous deux habitués à
cette position. Nous sortîmes de voiture et il descendit du siège.
Il prit dans son coffre un énorme couteau qui semblait être
spécialement affecté à cet usage et coupa vivement les traits. Le
cheval ainsi lâché descendit en roulant jusqu'au moment où il se
retrouva sur la route, quelque cinquante mètres plus bas. Là, il se
remit sur pied et nous attendit. Nous reprîmes nos places dans la
voiture qui poursuivit sa route avec son seul cheval, et nous
arrivâmes de la sorte au niveau du premier. Celui-ci, notre
conducteur le réattela avec quelques bouts de corde et nous
continuâmes notre chemin. De toute évidence, cocher et chevaux
avaient l'habitude de descendre les montagnes par ce procédé: c'est
ce qui m'impressionna le plus.
Une autre particularité du cocher allemand est que, pour ralentir ou
accélérer son allure, il n'agit pas sur le cheval par les rênes,
mais sur la voiture par le frein. Pour faire du huit à l'heure, il
le serre légèrement, de telle sorte que la roue râclée produise un
bruit continu analogue à celui qui s'entend lorsqu'on aiguise une
scie; pour faire quatre milles à l'heure, il le serre un peu plus
fort et vous roulez, accompagnés de cris et de grognements qui
rappellent la symphonie de porcs qu'on égorge. Désire-t-il s'arrêter
tout à fait, il le serre à bloc. Il sait que, si son frein est de
bonne qualité, sa voiture s'arrêtera en un espace moindre de deux
fois sa longueur, à moins que l'animal ne soit d'une force
extraordinaire. Le cocher allemand et le cheval allemand doivent
ignorer qu'on peut arrêter une voiture par un autre moyen, car le
cheval continue à tirer la voiture de toutes ses forces jusqu'au
moment où il se sent incapable de la déplacer d'un centimètre; alors
il se repose. Les chevaux des autres pays ne voient aucun
inconvénient à s'arrêter, quand on leur en suggère l'idée. J'ai même
connu des chevaux qui se montraient satisfaits de marcher tout
doucement; mais notre cheval allemand est, selon toute apparence,
bâti pour marcher à une seule allure et est incapable de s'en
départir. J'ai vu, c'est vérité pure, un cocher allemand manoeuvrer
le frein des deux mains, de peur de ne pas pouvoir éviter une
collision.
A Waldshut, une des petites villes du XVI siècle, que le Rhin
traverse peu après sa source, nous rencontrâmes cet être très
répandu sur le continent: le touriste anglais qui se montre surpris,
même offensé, de l'ignorance dont l'indigène fait preuve touchant
les subtilités de la langue anglaise. Quand nous pénétrâmes dans la
gare, il était en train d'expliquer au porteur, dans un anglais très
pur, malgré un léger accent du Sommersetshire, et ceci pour la
dixième fois, ainsi qu'il nous en fit part, ce fait pourtant bien
simple qu'il possédait un billet pour Donaueschingen et désirait se
rendre à Donaueschingen pour voir les sources du Danube qui n'y sont
d'ailleurs pas, quoiqu'on dise en général qu'elles y sont, et
entendait que sa bicyclette fût dirigée sur Engen et son sac sur
Constance où le dit sac attendrait son arrivée. Cette explication
poursuivie d'une haleine lui avait donné chaud et l'avait mis en
colère. Le porteur, un très jeune homme, avait pris la physionomie
d'un vieillard fatigué. J'offris mes services. Je le regrette
maintenant, mais peut-être pas autant que cet abruti a dû le
regretter plus tard. Les trois itinéraires, nous apprit le porteur,
étaient compliqués, nécessitant des changements et encore des
changements. Il ne nous restait que peu de temps pour délibérer avec
calme, car notre propre train devait partir dans quelques minutes.
L'homme était volubile, ce qui est toujours une faute, lorsqu'on
veut tirer au clair une affaire embrouillée, tandis que le porteur
ne désirait qu'en avoir fini au plus vite pour pouvoir respirer. Dix
minutes plus tard dans le train, la lumière se fit dans mon esprit
connue je réfléchissais à la chose: je m'étais bien mis d'accord
avec le porteur pour l'expédition de la bicyclette par Immendingen
(ce qui me semblait être le meilleur itinéraire) et son
enregistrement pour Immendingen; seulement j'avais négligé de donner
des instructions pour son départ d'Immendingen. Si j'étais de
tempérament bilieux, je me ferais du mauvais sang encore à l'heure
actuelle en pensant que, selon toute probabilité, la bicyclette se
trouve aujourd'hui encore à Immendingen. Mais il est de bonne
philosophie de se résigner à voir toujours le bon côté des choses.
Il se peut que le porteur ait, de son propre chef, réparé ma
négligence, il se peut aussi qu'un miracle soit intervenu pour
rendre la bicyclette à son propriétaire peu de temps avant la fin de
leur voyage. Nous envoyâmes le sac à Radolfszell: mais je me console
en me disant qu'il portait une étiquette sur laquelle était écrit
Constance; sans aucun doute, après un certain laps de temps, la
direction du chemin de fer, voyant qu'on ne le réclamait pas à
Radolfszell, l'aura envoyé à Constance.
Le piquant de cette histoire réside en le fait que notre Anglais se
soit indigné parce que dans une gare allemande il était tombé sur un
porteur incapable de comprendre sa langue. Dès que nous lui eûmes
adressé la parole, il avait exprimé longuement cette indignation:
--Merci beaucoup. C'est pourtant bien simple. Je vais prendre le
train pour Donaueschingen; de Donaueschingen je me rendrai à pied à
Geisengen; de Geisengen j'irai en chemin de fer à Engen, et d'Engen
je me propose d'aller à bicyclette à Constance. Mais je ne veux pas
emporter mon sac; je veux le trouver à Constance quand j'y
arriverai. Voici dix minutes que j'essaie d'expliquer cela à cet
imbécile, sans pouvoir le lui faire entrer dans tête.
--C'est honteux en effet, avais-je constaté: ces manoeuvres
allemands parlent à peine leur propre langue.
--Tout cela, je le lui ai montré sur l'indicateur et expliqué par
des gestes pourtant bien clairs. Impossible de lui rien faire
comprendre.
--J'ai vraiment du mal à vous croire... La chose pourtant
s'expliquait d'elle-même...
Harris était en colère après cet homme; il lui aurait volontiers
donné une leçon pour lui apprendre à voyager dans des régions
perdues et à vouloir y accomplir des tours de force sur les chemins
de fer, sans savoir un traître mot de la langue du pays. J'avais
refréné l'ardeur de Harris et lui avais fait remarquer la grandeur
et l'intérêt du travail auquel cet homme se livrait sans s'en
douter.