--Vous voulez dire que nous n'en n'avons fait que trente-cinq?

--Oh! à peine.

--C'est impossible. Je n'en crois pas votre carte.

--Cela ne se peut pas, voyons! nous pédalons consciencieusement

depuis les premières heures du jour.

--Non. Nous ne sommes pas partis avant huit heures.

--Huit heures moins un quart.

--Bien, mettons huit heures moins un quart, et tous les six milles

nous nous sommes arrêtés.

--Nous ne nous sommes arrêtés que pour regarder le site! Il est

inutile de parcourir une région, si on ne prend pas le temps de

l'admirer.

--Et il nous a fallu grimper quelques côtes très raides.

--Et il fait exceptionnellement chaud aujourd'hui.

--En tous cas, n'oubliez pas que nous sommes à vingt-cinq milles de

St-Blasien, c'est un fait.

--Encore des montagnes?

--Oui, deux; ça monte et puis ça descend.

--Je croyais que vous aviez dit que la route descendait jusque dans

St-Blasien?

--C'est vrai pour les dix derniers milles, mais... nous sommes

encore à vingt-cinq milles de St-Blasien!

--Est-ce qu'il n'y a rien entre ici et St-Blasien? Qu'est-ce donc

que ce petit endroit au bord de ce lac?

--Ce n'est pas St-Blasien, ni rien qui en soit proche. Il y a du

danger à entrer dans cet ordre d'idées.

--Il y en a surtout à nous surmener. On devrait en toutes

circonstances s'appliquer à agir avec modération. Joli petit pays

que Titisee, d'après la carte; on doit y respirer un air pur.

--Très bien. Je suis conciliant. C'est vous autres qui vouliez

pousser jusqu'à St-Blasien.

--Oh, je ne tiens pas tant que ça à St-Blasien. C'est dans le fond

d'une vallée. On y étouffe. Titisee est beaucoup mieux situé.

--Et assez près, n'est-ce pas?

--Cinq milles.

Alors tous en choeur:

--On s'arrête à Titisee.

George avait dissocié la théorie et la pratique dès notre premier

jour d'excursion.

--Je croyais, dit-il (il était sur sa bicyclette, tandis que Harris

et moi, sur le tandem, menions le train), qu'il avait été entendu

que nous gravirions les côtes en funiculaire et les descendrions sur

nos machines.

--Oui, d'une manière générale. Mais les funiculaires ne gravissent

pas _toutes_ les côtes dans la Forêt Noire, spécifia Harris.

--Je m'en étais bien un peu douté grogna George; et le silence régna

quelque temps.

--D'un autre côté, dit Harris, qui avait apparemment ruminé ce

sujet, il est impossible que vous ayez espéré n'avoir que des

descentes. Ce ne serait pas de jeu. Sans un peu de travail, il n'est

pas de plaisir.

Du silence encore. George le rompit:

--Ne vous surmenez pas pour le seul plaisir de m'être agréable, vous

deux.

--Que voulez-vous dire? demanda Harris.

--Je veux dire qu'aux endroits où d'aventure nous pourrions prendre

le funiculaire, il ne vous faudrait pas craindre de blesser ma

susceptibilité. Pour mon compte, je me déclare prêt à gravir toutes

ces montagnes dans des funiculaires, même si ce n'est pas de jeu. Je

me charge de me mettre en règle avec ma conscience; voici huit jours

que je me lève à sept heures du matin, et je trouve que cela vaut

une compensation. Ne vous gênez donc pas pour moi à ce sujet.

Nous promîmes de ne pas oublier son voeu et l'excursion continua

dans un mutisme absolu, jusqu'au moment où George nous en fit sortir

de nouveau par cette question:

--De quelle marque m'avez-vous dit qu'était votre machine?

Harris le lui dit. Je ne me rappelle pas de quelle marque elle

était; peu importe.

--En êtes vous sûr? insista George.

--Naturellement, j'en suis sûr. Pourquoi?

--Eh bien, elle ne fait pas honneur à son affiche. C'est tout.

--Quelle affiche?

--L'affiche qui a pour but de prôner cette marque de cycles. J'en ai

regardé une peu de jours avant notre départ, qui était placardée sur

un mur de Sloane Street. Un jeune homme montait une machine de cette

marque, un jeune homme, une bannière à la main: il ne faisait aucun

effort, c'était aussi clair que le jour. Il était simplement assis

dessus à aspirer largement le grand air. Le cycle avançait par sa

propre initiative et avançait d'un bon train. Votre bicyclette me

laisse à moi tout le travail. Votre machine est un monstre de

paresse. Si on ne suait pas sang et eau, ce n'est pas elle qui

bougerait. A votre place j'irais réclamer.

En y réfléchissant, il y a bien peu de machines qui fassent honneur

à leurs réclames! Je ne me souviens que d'une seule affiche où le

cycliste apparemment peinait. Mais c'est qu'il était poursuivi par

un taureau. Le plus souvent, l'intention de l'artiste est de prouver

au néophyte hésitant que le sport de la bicyclette consiste à être

assis sur la selle luxueuse et à être transporté rapidement par des

forces invisibles et surnaturelles dans la direction où l'on désire

aller.

D'une manière générale le cycliste est une dame. Une fée voyageant

sur une légère nuée estivale ne peut pas paraître plus à son aise

que la bicycliste de l'affiche. Elle porte le costume rêvé pour

faire de la bicyclette par de fortes chaleurs. Des patronnes

d'auberges un peu bégueules lui refuseraient peut-être l'accès de

leur salle à manger; et une police à l'esprit étroit pourrait

vouloir la protéger en l'enveloppant dans un châle, avant de

l'incriminer. Mais elle ne s'occupe pas de ces détails. Par monts et

par vaux, en des passages où un chat aurait du mal à trouver son

chemin, sur des routes faites pour briser un rouleau compresseur,

elle passe comme une vision de beauté nonchalante, ses cheveux

blonds ondulant au vent, son corps de sylphide alangui dans une

attitude éthérée, un pied sur la selle et l'autre effleurant la

lanterne. Parfois elle consent à s'asseoir sur la selle; en ce cas

elle place ses pieds sur les leviers de repos, allume une cigarette

et brandit un lampion.

Quelquefois, mais plus rarement, ce n'est qu'un mâle qui conduit la

bicyclette. Acrobate moins accompli que la demoiselle, il réussit

pourtant des tours de force appréciables: se tenir debout sur la

selle en agitant des drapeaux, boire de la bière ou du bouillon en

pleine marche. Il faut bien qu'il fasse quelque chose pour occuper

ses loisirs: ce doit être fort pénible pour un homme d'un

tempérament actif de rester tranquillement assis sur sa machine des

heures durant sans rien avoir à faire, sans même avoir à réfléchir.

Et c'est pourquoi on le voit se dresser sur ses pédales en arrivant

près du sommet d'une haute montagne, pour apostropher le soleil ou

pour déclamer des vers à la campagne environnante.

Parfois l'affiche représente un couple de cyclistes; et alors on

saisit sur le vif toutes les supériorités qu'a, au point de vue du

flirt, la bicyclette moderne sur le salon, ou sur la grille du

jardin du bon vieux temps. Lui et elle grimpent sur leurs

bicyclettes, après s'être naturellement assurés qu'elles sont de

bonne marque. Après quoi, ils n'ont plus rien à faire qu'à se

répéter l'éternelle chanson d'amour toujours si douce. Gaiement les

roues de la «Bermondsey Company's Bottom Bracket Britain's Best» ou

de la «Camberwell Company's Jointless Eureka» roulent le long

d'étroits sentiers, à travers les villes qui sont des ruches en

travail. On n'a besoin ni de pédaler ni de les conduire. Donnez-leur

une direction et dites-leur à quelle heure vous voulez être rentrés:

c'est tout ce qu'il leur faut pour agir. Pendant qu'Edwin se penche

sur sa selle pour murmurer à l'oreille d'Angélina les mille petits

riens si doux, pendant que le visage d'Angélina se tourne vers

l'horizon décoratif pour cacher sa chaste rougeur, les bicyclettes

magiques poursuivent leur course régulière.

Et le soleil brille toujours et toujours les routes sont sèches. Ils

ne sont ni suivis par des parents sévères, ni accompagnés d'une

tante encombrante, ni épiés au coin des rues par un démon de petit

frère; jamais ils ne rencontrent d'obstacle à leur bonheur. Ah, mon

Dieu! pourquoi n'avons-nous pas pu louer des «Britain's Best» ou des

«Camberwell Eurekas» quand _nous_ étions jeunes.

Il se peut aussi que la «Britain's Best» ou la «Camberwell Eureka»

soit appuyée contre une grille; elle est peut-être fatiguée. Elle a

eu beaucoup à travailler cette après-midi pour transporter ces

jeunes gens. Animés des meilleures intentions ils ont mis pied à

terre pour donner du repos à la machine. Ils sont assis sur l'herbe,

ombragés par de jolis arbustes; l'herbe est longue et bien sèche; un

ruisseau coule à leurs pieds. Tout respire la paix et la

tranquillité.

L'artiste, compositeur d'affiches pour cycles, s'ingénie toujours à

donner cette impression élyséenne de paix et de tranquillité.

Mais, au fait, j'ai tort d'affirmer que, d'après les affiches,

jamais cycliste ne peine. J'en ai vu qui représentaient des hommes à

bicyclette travaillant dur ou même se surmenant. Ils paraissent

amaigris et hagards; à force de travail, la sueur perle sur leur

front; ils vous donnent l'impression que, s'il y a une autre

montagne au delà de l'affiche, il leur faudra ou abandonner ou

mourir. Mais c'est le résultat de leur propre folie et cela ne leur

arrive que parce qu'ils s'obstinent à monter une machine d'une

marque inférieure. Ah! s'ils montaient une «Putney Popular» ou une

«Battersea Bounder» comme le jeune homme raisonnable qui occupe le

centre de l'affiche, ils n'auraient aucun besoin de se dépenser en

efforts inutiles! On ne leur demanderait en témoignage de

reconnaissance que d'avoir l'air heureux; tout au plus de freiner un

peu parfois lorsqu'il arrive à la machine dans sa juvénile fougue de

perdre la tête et de prendre une allure par trop précipitée.

Vous, pauvres jeunes hommes si las, assis misérablement sur une

borne kilométrique, trop éreintés pour prendre garde à la pluie

persistante qui vous traverse, vous jeunes filles harassées, aux

cheveux raides et mouillés, que l'heure tardive énerve, qui

lanceriez un juron si vous saviez vous y prendre; vous, hommes

chauves et corpulents, qui maigrissez à vue d'oeil en vous éreintant

sur la route sans fin; vous, matrones pourpres et découragées, qui

avez tant de mal à maîtriser la roue récalcitrante; vous tous,

pourquoi n'avez-vous pas eu soin d'acheter une «Britain's Best», ou

une «Camberwell Eureka»? Pourquoi ces bicyclettes de marques

inférieures sont-elles si répandues? Ou bien en est-il du cyclisme

comme de toute chose en ce bas monde: la Vie réalise-t-elle jamais

la promesse de l'Affiche?

En Allemagne ce qui ne manque jamais de me fasciner, c'est le chien

autochthone. On se lasse en Angleterre des vieilles races, on les

connaît trop: il y a le dogue, le plum pudding dogue, le terrier (au

poil noir, blanc ou roux, selon le cas, mais toujours querelleur),

le collie, le bouledogue; et jamais rien de nouveau. Mais en

Allemagne vous rencontrez de la variété. Vous y apercevez des chiens

comme vous n'en avez jamais vu jusque là; que vous ne prendriez pas

pour des chiens, s'ils ne se mettaient à aboyer. Tout cela est si

neuf, si captivant! George s'arrêta devant un chien à Sigmaringen et

attira notre attention sur lui. Il nous sembla le produit hétérogène

d'une morue et d'un caniche, et, ma foi, je n'oserais pas affirmer

qu'il n'était pas, en effet, issu du croisement d'une morue et d'un

caniche. Harris essaya de le photographier, mais le chiens se hissa

le long d'une palissade et disparut dans quelque haie.

J'ignore les intentions de l'éleveur allemand; il les cache pour le

moment. George prétend qu'il vise à produire un griffon. On est

tenté de défendre cette théorie: j'ai observé un ou deux cas de

quasi réussite en ce genre. Et cependant je ne peux pas m'empêcher

de croire que ce ne furent que de simples accidents. L'Allemand est

pratique: quel intérêt aurait-il à réaliser un griffon? Si on n'est

poussé que par le désir d'avoir une bête originale, n'a-t-on pas

déjà le basset? Que faut-il de plus? Au surplus, le griffon serait

très incommode dans une maison: chacun, à chaque instant, lui

marcherait sur la queue. A mon idée, les Allemands tentent de

produire une sirène, qu'ils dresseraient à la pêche.

Car nos Allemands n'encouragent jamais la paresse chez aucun être

vivant: ils aiment voir leurs chiens travailler, et le chien

allemand aime le travail. Il ne peut y avoir aucun doute à ce sujet.

La vie du chien anglais doit lui peser comme un fardeau. Imaginez un

être fort, intelligent et actif, d'un tempérament exceptionnellement

énergique, condamné à passer vingt-quatre heures par jour dans une

inertie absolue! Aimeriez-vous cela pour vous-même? Rien d'étonnant

qu'il se sente incompris, qu'il aspire à l'impossible et ne récolte

que déboires.

Le chien allemand, au contraire, a de quoi occuper son esprit. Il se

sait important et très utile. Observez-le qui s'avance, l'air

heureux, attelé à sa voiturette chargée de lait. Nul marguillier ne

semble aussi satisfait de lui-même au moment de la quête. Il ne

fournit aucun travail véritable; c'est l'humain qui pousse, et lui

qui aboie. C'est ainsi qu'il conçoit la division du travail. Voici

ce qu'il se dit:

--Le vieux bonhomme ne peut pas aboyer, mais sait pousser. C'est

parfait.

La fierté qu'il tire de ce travail est édifiante. Il se peut qu'un

autre chien, le croisant, fasse une remarque désobligeante, jette du

discrédit sur la teneur en crème de son lait. Alors il s'arrête

subitement, sans tenir aucun compte de la circulation.

--Je vous demande pardon, mais que disiez-vous de notre lait?

--Je n'ai rien dit de votre lait, répond l'autre chien sur le ton de

la plus parfaite innocence. J'avais simplement dit qu'il fait beau

temps et demandé le prix de la craie.

--Ah, vous avez demandé le prix de la craie, hein? Désireriez-vous

le savoir?

--Je vous en prie, je m'imagine que vous êtes à même de me le dire.

--Vous avez raison. Je le peux. Cela vaut....

--Allons, marche, dit la vieille qui a chaud, qui est lasse et

voudrait avoir fini sa tournée.

--Oui; mais, nom d'un petit bonhomme! avez-vous entendu ce qu'il a

dit de notre lait?

--Eh! ne t'occupe donc pas de lui. Voilà un tramway qui vient de

tourner la rue: nous allons être écrasés.

--Possible, mais moi je m'occupe de lui. On a son amour-propre. Il a

demandé le prix de la craie, et il va le savoir! ça vaut exactement

vingt fois plus....

--Vous allez tout renverser! s'écrie la vieille femme angoissée, le

retenant de toutes ses faibles forces. Mon Dieu! j'aurais dû le

laisser chez nous.

Le tram s'avance rapidement sur eux; un cocher les invective, un

autre chien, énorme, attelé à une voiturette de pain, espérant

arriver à temps pour prendre part au combat, se hâte de traverser la

rue, suivi d'un enfant qui crie de toutes ses forces. Il se forme

vite un petit rassemblement; et un représentant de la force publique

se fraie un chemin vers le champ de bataille.

--Cela vaut, reprend le chien de la laitière, exactement vingt fois

plus que vous n'allez valoir quand j'en aurai fini avec vous.

--Ah! tu crois ça, vraiment?

--Oui, vraiment, petit-fils de caniche français, mangeur de choux!

--Là! je savais que vous alliez la renverser, dit la pauvre

laitière. Je lui avais dit qu'il allait la renverser.

Mais il est occupé et ne l'écoute pas. Cinq minutes plus tard, quand

la circulation a repris, quand la porteuse de pain a ramassé ses

miches boueuses et que le sergent de ville s'est retiré après avoir

noté le nom et l'adresse de toutes les personnes présentes, il

consent à jeter un regard derrière lui.

--Evidemment on en a renversé un peu, admet-il. Puis, se secouant

pour chasser cet ennui, il ajoute gaiement: Mais je pense lui avoir

appris le prix de la craie, à celui-là. Je crois qu'il ne reviendra

plus nous ennuyer.

--Je l'espère, bien sûr, dit la vieille femme, en regardant avec

regret la voie lactée.

Mais son sport préféré consiste à attendre au sommet d'une colline

la venue d'un autre chien et alors de la redescendre au grand trot.

En ces occasions-là son maître est surtout occupé à courir derrière

lui, pour ramasser au fur et à mesure les objets semés, des pains,

des choux, des chemises. Arrivé au bas de la colline, lui s'arrête

et attend amicalement son maître.

--Excellente course, n'est-ce pas? remarque-t-il, essoufflé, quand

l'homme arrive, chargé jusqu'au menton. Je crois que je l'aurais

gagnée, si cet idiot de petit garçon n'était pas intervenu. Il s'est

mis juste en travers de mon chemin au moment où je tournais le coin.

_Vous l'aviez remarqué?_ Je voudrais pouvoir en dire autant, sale

gosse! Pourquoi se met-il à brailler de la sorte? _Parce que je l'ai

renversé et que j'ai passé sur lui?_ Eh, pourquoi ne s'est-il pas

écarté de mon chemin? C'est une honte que les gens permettent à

leurs enfants de courir ainsi et de se jeter dans les jambes de tout

le monde pour faire choir les gens. _Oh, là, là! Toutes ces choses

sont tombées de la voiture?_ Vous ne l'aviez sûrement pas bien

chargée, il faudra y mettre plus de soin une autre fois. _Vous ne

pouviez pas vous attendre à ce que je descendisse la colline à une

allure de vingt milles à l'heure?_ Vous me connaissez assez pourtant

pour ne pas croire que je me laisserais dépasser par ce vieux chien

des Schneider sans tenter un effort. Mais vous ne réfléchissez

jamais. Vous êtes certain d'avoir retrouvé tout? _Vous le croyez?_

Je ne me contenterais pas de «croire»; à votre place je remonterais

vivement la colline et je m'en assurerais. _Vous êtes trop fatigué?_

Oh, cela va bien! mais ne dites pas alors que c'est ma faute s'il

vous manque quelque chose.

Il est très entêté. Il est sûr et certain que le bon tournant est le

second à votre droite, et rien ne pourra le persuader que ce n'est

que le troisième. Il est sûr de pouvoir traverser la route

suffisamment vite et ne sera convaincu du contraire que lorsqu'il

aura vu sa charrette démolie. Il est vrai qu'alors il s'excusera

très humblement. Mais à quoi cela servira-t-il? Cela réparera-t-il

le mal? Comme il a d'habitude la taille et la force d'un jeune

taureau et que son compagnon humain n'est généralement qu'un faible

vieillard ou un petit enfant, il n'en fait qu'à sa guise. La plus

grande punition que son propriétaire puisse lui infliger, c'est de

le laisser à la maison et de traîner lui-même sa voiture. Mais notre

Allemand a trop bon coeur pour abuser de ce procédé.

Il ne faut pas croire que l'animal soit attelé à la voiture pour un

autre agrément que le sien, et j'ai la certitude que le paysan

allemand ne commande le petit harnachement et ne fabrique la petite

voiture que pour faire plaisir à son chien. Dans d'autres pays, en

Hollande, en Belgique et en France, j'ai vu maltraiter et surmener

les chiens qu'on attelle; en Allemagne, jamais. Les Allemands

accablent de sottises leurs animaux d'une manière choquante. J'ai vu

un Allemand se tenir devant son cheval et le traiter de tous les

noms qui lui venaient à l'esprit. Mais le cheval n'en avait cure.

J'ai vu un Allemand, las d'injurier son cheval, appeler sa femme et

lui demander de l'aider. Quand elle survint, il lui révéla ce que le

cheval avait fait. A ce récit la femme se fâcha, elle aussi, tout

rouge; et, se tenant l'un à droite, l'autre à gauche du pauvre

animal, tous deux le rouèrent d'invectives; ils lui firent des

remarques blessantes sur son aspect physique, son intelligence, son

sens moral, son adresse en tant que cheval. L'animal subit

l'avalanche pendant quelque temps avec une patience exemplaire; puis

il trouva la meilleure solution en l'occurrence. Sans perdre son

sang-froid, il s'en alla doucement. La femme s'en retourna à sa

lessive. Quand au mari, il le suivit, remontant la rue, la bouche

pleine d'injures.

Il n'y a pas sur terre de peuple dont le coeur soit aussi tendre.

Les Allemands ne maltraitent pas les enfants ni les animaux. Ils

n'utilisent le fouet que comme instrument de musique; on entend son

claquement du matin au soir. A Dresde je vis la foule lyncher

presque un cocher italien qui s'était servi du fouet contre sa bête.

L'Allemagne est le seul pays d'Europe où le voyageur puisse

s'installer confortablement dans un fiacre avec la certitude que son

laborieux et patient ami d'entre les brancards ne sera ni surmené ni

maltraité.

CHAPITRE ONZIÈME

_Une maison de la Forêt Noire. Les relations qu'on pourrait faire.

Son parfum. George refuse énergiquement de rester couché après

quatre heures du matin. La route qu'on ne saurait manquer. Mon flair

extraordinaire. Une réunion de gens peu reconnaissants. Harris

savant. Sa confiance sereine. Le village: où il se trouvait et où il

aurait dû être. George: son plan. Nous nous promenons à la

française. Le cocher allemand endormi et réveillé. L'homme qui

répand l'anglais sur le continent._

Très fatigués et loin de toute ville ou de tout village, nous avons

dormi une nuit dans une ferme de la Forêt Noire. Le grand charme

d'une maison de la Forêt Noire réside dans sa sociabilité. Les

vaches y habitent la pièce à côté, les chevaux l'étage au-dessus,

les oies et les canards sont installés dans la cuisine, tandis que

les cochons, les enfants et les poules séjournent un peu partout.

Pendant qu'on procède à sa toilette on entend un grognement derrière

soi:

--Bonjour! Pas d'épluchures de pommes de terre ici? Non, je vois que

vous n'en avez pas. Au revoir.

Puis voici un caquètement et le cou d'une vieille poule qui avance.

--Belle journée, n'est-ce pas? Cela ne vous dérange pas que

j'apporte ici mon ver? C'est si difficile de trouver dans cette

maison une pièce où l'on puisse jouir en paix de sa nourriture.

Déjà, quand je n'étais que poussin, je mangeais lentement, mais

quand une douzaine.... Là, je pensais bien qu'ils ne me laisseraient

pas tranquille! Chacun en voudra un morceau. Cela ne vous fait rien

que je m'installe sur le lit? Ici ils ne me verront peut-être pas.

Pendant que l'on s'habille, différentes têtes viennent vous épier

par la porte. Elles considèrent apparemment la chambre comme une

ménagerie temporaire. On ne saurait dire si les têtes appartiennent

à des garçons ou à des filles; on ne peut qu'espérer qu'elles

appartiennent toutes au sexe masculin. Il est inutile d'essayer de

fermer la porte, car il n'y a rien pour la maintenir et, aussitôt

qu'ils ne la sentent plus poussée, ils l'ouvrent de nouveau. On

déjeune dans le décor traditionnel du repas qui fut célébré pour le

retour de l'Enfant Prodigue: un cochon ou deux entrent pour vous

tenir compagnie; une bande d'oies d'un certain âge vous accablent de

critiques, se tenant sur le pas de la porte; vous devinez, d'après

leurs chuchotements, leur expression choquée, qu'elles cassent du

sucre sur votre dos. Une vache s'abaissera peut-être jusqu'à jeter

un coup d'oeil sur cet intérieur.

C'est cet arrangement dans le genre de l'arche de Noé qui donne, je

suppose, à la maison de la Forêt Noire son odeur particulière. Ce

n'est pas une odeur qu'on puisse comparer à quoi que ce soit. C'est

tout comme si l'on mélangeait des roses, du fromage du Limbourg, de

l'huile pour les cheveux, quelques fleurs de bruyère, des oignons,

des pêches, de l'eau de savon avec une bouffée d'air marin et un

cadavre. On ne saurait discerner aucune odeur particulière, mais on

les sent toutes réunies là, toutes les odeurs que l'univers possède

jusqu'à présent. Les gens qui vivent dans ces maisons adorent à

l'envi ce mélange. Ils n'ouvrent jamais les fenêtres, de peur d'en

perdre un peu; ils conservent précieusement cette odeur dans leur

maison hermétiquement close. Si vous désirez respirer un parfum

différent, vous avez tout loisir de sortir et de humer à l'extérieur

l'arome des pins et des violettes des bois: à l'intérieur il y a

celui de la maison; et on dit qu'au bout de quelque temps on s'y

habitue de telle sorte qu'il vous manquerait et que l'on devient

incapable de s'endormir dans aucune autre atmosphère.

Les trois hommes en Allemagne · 第 11 / 16 段