En Allemagne, il est défendu de se promener en travesti dans les

rues. Un Ecossais de ma connaissance, qui voulait passer l'hiver à

Dresde, consacra les premiers jours de son séjour là-bas en

discussions à ce propos avec les autorités saxonnes. Elles lui

demandèrent ce qu'il voulait faire dans cet accoutrement. Ce n'était

pas un homme commode. Il répondît: le porter. Elles lui demandèrent:

pourquoi? Il répondit: pour avoir chaud. Elles répliquèrent avec

franchise qu'elles ne le croyaient pas et le renvoyèrent chez lui

dans un landau fermé. L'ambassadeur d'Angleterre dut attester en

personne que nombre de loyaux sujets britanniques, fort respectables

d'ailleurs, avaient l'habitude de porter le costume écossais. On fut

obligé, vu le caractère diplomatique du témoin, d'accepter ces

explications, mais jusqu'à ce jour les autorités ont réservé leur

opinion particulière.

Elles ont fini par s'habituer au touriste anglais; mais un

gentilhomme du Leicestershire, invité à chasser avec des officiers

allemands, fut appréhendé, lui et son cheval à la sortie de son

hôtel et conduit vivement au poste pour y expliquer son

extravagance.

Il est également défendu dans les rues allemandes de donner à manger

à des chevaux, des mulets ou des ânes, qu'ils soient votre propriété

ou celle d'autrui. Si une envie soudaine vous prend de nourrir le

cheval d'un autre, il vous faut fixer un rendez-vous à l'animal, et

le repas aura lieu dans un endroit dûment autorisé. Il est défendu

de casser de la porcelaine ou du verre dans la rue ou dans quelque

endroit public que ce soit. Et si cela vous arrivait, il vous

faudrait en ramasser tous les morceaux. Je ne saurais dire ce qu'il

vous faudrait faire de tous les morceaux, une fois rassemblés. Tout

ce que je peux affirmer, c'est qu'on n'a pas la permission de les

jeter ni de les laisser dans un endroit quelconque, ni, paraît-il,

de s'en séparer de quelque manière que ce soit. Il est à présumer

qu'on sera obligé de les porter sur soi jusqu'à la mort et de se

faire enterrer avec; mais il est fort possible que l'on obtienne

l'autorisation de les avaler.

Il est défendu dans les rues allemandes de tirer à l'arbalète. Le

législateur germanique ne se contente pas d'envisager les méfaits de

l'homme normal: il se préoccupe de toutes les bizarreries maladives

qu'un maniaque halluciné pourrait imaginer. En Allemagne il n'existe

pas de loi contre l'homme qui marcherait sur la tête au beau milieu

de la rue; l'idée ne leur en est pas venue. Un de ces jours un homme

d'Etat allemand, en voyant des acrobates au cirque, s'avisera

soudain de cette omission. Aussitôt il se mettra au travail et

accouchera d'une loi qui aura pour but d'empêcher les gens de

marcher sur la tête au beau milieu de la rue et qui fixera le

montant de l'amende. C'est en cela que réside le charme de la loi

germanique: les méfaits en Allemagne sont à prix fixe. Vous n'y

passez pas des nuits sans sommeil, comme vous faites en Angleterre,

à réfléchir sur la possibilité de vous en tirer avec une caution, ou

une amende de quarante shillings, ou avec un emprisonnement de sept

jours, selon l'humeur du juge. Vous savez exactement à combien vous

reviendra votre plaisanterie. Vous pouvez étaler votre argent sur la

table, ouvrir votre code et calculer le coût de vos vacances à

cinquante pfennigs près.

Pour passer une soirée vraiment peu coûteuse, je recommanderais de

se promener sur le côté interdit du trottoir après avoir été sommé

de ne pas le faire. En choisissant votre quartier et en vous tenant

aux rues peu fréquentées, vous pourrez, d'après mon calcul, vous

promener toute une soirée sur le mauvais côté du trottoir pour un

peu plus de trois marks.

Il est défendu dans les villes allemandes de se promener «en groupe»

après la tombée du jour. Je ne sais pas exactement de combien

d'unités se compose un «groupe», et aucun fonctionnaire que j'aie

interviewé à ce sujet ne s'est senti suffisamment compétent pour en

fixer le nombre exact. Je soumis un soir la question à un ami

allemand qui se préparait à aller au théâtre, accompagné de sa

femme, de sa belle-mère, de ses cinq enfants, de sa soeur avec

fiancé et de deux nièces; je lui demandai s'il ne craignait pas de

s'exposer aux rigueurs de cette loi. Cette question ne lui parut

nullement une plaisanterie. Il jeta un coup d'oeil sur le groupe.

--Oh, je ne crois pas, dit-il, nous faisons tous partie d'une même

famille.

--L'article ne fait pas de distinction entre un groupe familial et

un groupe non familial: il se contente de dire «groupe». Sans

vouloir vous froisser, mais en considérant l'étymologie du mot, je

tends personnellement à considérer votre assemblée comme un

«groupe». Toute la question est de savoir si la police verra les

choses sous le même jour que moi. Je tenais seulement à vous

avertir.

Mon ami avait tendance à passer outre, mais sa femme, préférant ne

pas risquer de voir sa soirée interrompue dès le début par la

police, fit diviser le groupe en deux parties, qui se retrouveraient

dans le vestibule du théâtre.

Une autre passion qu'il faut savoir refréner en Allemagne est celle

qui consiste à jeter des objets par la fenêtre. Même les chats ne

sont pas une excuse. Pendant la première semaine de mon séjour en

Allemagne, j'étais constamment réveillé la nuit par des chats. Une

nuit, je devins enragé. Je formai un petit arsenal--deux ou trois

morceaux de charbon, quelques poires dures, une paire de bouts de

chandelle, un oeuf resté sur la table de la cuisine, une bouteille

de soda vide et autres menus objets de ce genre, et ouvrant la

fenêtre, je me mis à bombarder l'endroit d'où paraissait venir le

bruit. Je ne crois pas avoir atteint mon but. Je n'ai jamais connu

d'homme qui ait mis un projectile dans un chat, même visible,

excepté peut-être par hasard, en visant autre chose. J'ai vu des

tireurs de marque, des lauréats de tir, des gens enfin qui s'étaient

distingués dans ce sport, je les ai vus tirer au fusil sur un chat à

une distance de cinquante yards: ils n'arrivaient seulement pas à en

toucher un poil. Je me suis souvent dit qu'au lieu de cible ou de

lièvre, ou de toute autre sorte de buts ridicules, on devrait, pour

découvrir le prince des tireurs, faire le concours sur des chats.

Mais peu importe, ils s'en allèrent. Il est possible que l'oeuf les

ait incommodés. J'avais remarqué en le prenant qu'il ne paraissait

pas frais. Et je me recouchai, croyant l'incident clos. Dix minutes

plus tard, on se mit à sonner violemment à la grande porte.

J'essayai de faire la sourde oreille, mais on sonnait avec trop de

persistance; je mis ma robe de chambre et descendis. Un sergent de

ville se trouvait devant la porte. Tous les objets que j'avais jetés

par la fenêtre, il les avait devant lui, réunis en un petit tas,

tous, excepté l'oeuf. Il avait évidemment rassemblé tout cela. Il me

dit:

--Ces objets vous appartiennent-ils?

--Ils m'ont appartenu, mais je n'y tiens plus. N'importe qui peut

les prendre. Vous pouvez les prendre.

Il fit semblant de ne pas entendre ma proposition et déclara:

--Vous avez jeté ces objets par la fenêtre.

--C'est exact.

--Pourquoi les avez-vous jetés par la fenêtre? demanda-t-il. (Le

sergent de ville germanique trouve ses questions toutes préparées à

l'avance dans son code; il ne les modifie jamais, et jamais il n'en

omettra aucune.)

--Je les avais jetés par la fenêtre pour atteindre des chats,

répondis-je.

--Quels chats? demanda-t-il.

Cette question est bien d'un sergent de ville allemand. Je

répliquai, avec autant de sarcasme qu'il me fut possible, que je

n'étais pas capable à ma grande confusion de lui dire quels chats.

J'expliquai qu'ils étaient des inconnus pour moi, personnellement;

mais je lui offris, à la condition que la police réunît tous les

chats du voisinage, de me rendre auprès d'eux et de voir si je

pourrais les reconnaître d'après le miaulement.

Le sergent de ville allemand ne comprend pas la plaisanterie, ce qui

vaut mieux, car l'amende prévue pour plaisanterie envers n'importe

quel uniforme allemand est élevée; ils appellent cela «traiter un

fonctionnaire avec insolence». Il me répondit simplement que ce

n'était pas l'office de la police de m'aider à reconnaître des

chats, son rôle se bornant à m'infliger une amende pour avoir jeté

des objets par la fenêtre.

Je lui demandai ce qu'un simple mortel était admis à faire en

Allemagne lorsqu'il était réveillé chaque nuit par des chats, et il

m'expliqua que je pouvais déposer une plainte contre le propriétaire

du chat. La police lui infligerait alors une amende et, si besoin

était, ordonnerait la destruction du dit chat. Il ne daigna pas

s'appesantir sur la question de savoir qui abattrait le chat et

comment le chat se comporterait pendant le procès.

Je lui demandai quel procédé il me conseillait d'employer pour

découvrir le propriétaire du chat. Il réfléchit quelques minutes;

puis me répondit que je pouvais filer celui-ci jusque chez celui-là.

Je ne me sentis plus le courage de discuter; je n'aurais pu dire que

des choses qui auraient forcément aggravé mon cas. En résumé, le

sport de cette nuit m'est revenu à douze marks et aucun des quatre

fonctionnaires allemands qui m'interrogèrent à ce sujet ne put

découvrir le ridicule qui se dégageait de cette aventure.

Mais en Allemagne la plus grande partie des fautes et des folies

humaines semble insignifiante à côté de l'énormité que l'on commet

en marchant sur les gazons. Vous ne devez en Allemagne, sous aucun

prétexte, dans aucune circonstance et nulle part, vous promener

jamais sur une pelouse. L'herbe en Allemagne est absolument

considérée comme tabou. Poser un pied sur un gazon allemand est

aussi sacrilège que de danser la gigue sur le tapis de prière d'un

mahométan. Les chiens eux-mêmes respectent l'herbe allemande; pas un

chien allemand n'y poserait une patte, même en songe. Si vous voyez

un chien gambader en Allemagne sur une pelouse, vous pouvez être sûr

que c'est le chien d'un étranger sans foi ni loi. En Angleterre,

lorsque nous voulons empêcher les chiens de pénétrer dans certains

endroits, nous dressons des filets métalliques de six pieds de haut,

soutenus par des pieux et défendus au sommet par des fils de fer

barbelés. En Allemagne, on se contente de mettre une pancarte au

beau milieu: «Accès interdit aux chiens»; le chien qui a du sang

allemand dans les veines regarde la pancarte et fait demi-tour.

J'ai vu dans un parc allemand un jardinier pénétrer

précautionneusement avec des chaussons de feutre sur une pelouse, y

prendre un insecte pour le déposer avec gravité, mais fermeté, sur

le gravier; ceci fait, il resta à observer avec sérieux l'insecte,

pour l'empêcher si besoin était de retourner sur l'herbe; et

l'insecte, visiblement honteux, prit hâtivement le caniveau, en

suivant la route marquée «Sortie».

On a assigné dans les parcs allemands des artères différentes aux

différentes catégories d'humains. Et une personne, au risque de sa

liberté et de sa fortune, n'a pas le droit de se promener sur la

route réservée aux autres. On y trouve certaines allées destinées

aux «cyclistes», d'autres aux «piétons», des allées «cavalières»,

des routes pour «voitures suspendues», et d'autres pour «voitures

non suspendues»; des chemins pour «enfants» et d'autres pour «dames

seules». Ils m'ont semblé avoir omis le chemin pour «hommes chauves»

ou pour «femmes légères».

Un jour, je croisai dans le Grosse Garten de Dresde «une vieille

dame» qui se tenait désemparée et ahurie au centre d'un carrefour de

sept chemins. Chacun était gardé par un écriteau menaçant qui en

écartait tous les promeneurs, sauf ceux pour lesquels il avait été

spécialement tracé.

--Je vous demande pardon, me demanda-t-elle, devinant que je parlais

l'anglais et savais lire l'allemand, mais cela ne vous

dérangerait-il pas de me dire ce que je suis, et par où je dois

passer.

Je l'examinai avec attention. J'arrivai à la conclusion qu'elle

était une «grande personne» et un «piéton», et du doigt je lui

désignai son chemin. Elle le regarda et prit une mine désappointée.

--Mais je ne veux pas aller dans cette direction, dit-elle; ne

puis-je pas prendre cet autre chemin?

--Grand Dieu non, madame, répliquai-je, ce passage est réservé aux

enfants.

--Mais je ne leur ferai aucun mal, dit la vieille dame avec un

sourire. (Elle ne semblait pas être de ces vieilles dames capables

de faire du mal aux enfants.)

--Madame, répondis-je, si cela dépendait de moi, j'aurais confiance

et vous laisserais prendre ce chemin, même si mon dernier né jouait

à l'autre bout; mais je ne puis que vous mettre au fait des

règlements de ce pays. Pour vous, créature adulte, vous aventurer

dans cette allée, ce serait marcher au devant d'une amende certaine,

sinon de l'emprisonnement. Voici votre itinéraire écrit en toutes

lettres: _Nur für Fussgaenger_, et si vous acceptez un conseil,

suivez ce chemin à grands pas; il ne vous est permis ni de

stationner ni d'hésiter.

--Il ne prend pas du tout la direction où je voudrais aller, dit la

vieille dame.

--Il prend celle où vous _devriez_ vouloir aller, répondis-je, et

nous nous séparâmes.

Dans les parcs il existe des sièges spéciaux, munis d'inscriptions:

«Pour grandes personnes seulement» (_Nur für Erwachsene_), et le

garçonnet allemand, désireux de s'asseoir et lisant cette pancarte,

poursuit son chemin et cherche un banc où les enfants aient le droit

de se reposer; et là il s'assied en prenant garde de le salir avec

ses bottines boueuses. Supposez un instant un banc dans Regent's ou

dans St. James's Park portant l'inscription: «Seulement pour grandes

personnes.» Accourant de cinq lieues à la ronde, les enfants

essaieraient de trouver place sur ce banc, fût-ce par expulsion des

autres enfants qui s'y seraient déjà installés. Quant aux «grandes

personnes», elles ne pourraient jamais en approcher à moins d'un

demi-mille, rapport à la foule. Le garçonnet allemand qui, par

erreur, se serait assis sur un banc de cette sorte, se lève avec

effroi lorsqu'on lui fait remarquer son erreur et, avec honte et

regret, il s'en va la tête basse, en rougissant jusqu'à la racine

des cheveux.

Il ne faut pas croire que le gouvernement ne soit pas paternel, il

n'oublie pas l'enfant: dans le parc allemand et dans les jardins

publics, on a réservé pour lui des emplacements spéciaux

(_Spielplaetze_), chacun d'eux pourvu d'un tas de sable. Il peut y

jouer à coeur joie, en faisant des pâtés et en construisant des

châteaux de sable. Un pâté fait avec un autre sable semblerait un

pâté immoral à l'enfant allemand. Il ne lui donnerait aucune

satisfaction: son âme se révolterait contre lui. Il se dirait:

--Ce pâté n'était pas comme il aurait dû être, fait du sable que le

Gouvernement a spécialement mis à notre disposition pour cet usage;

il n'a pas été fait à l'endroit que le Gouvernement avait choisi et

aménagé pour la construction de pâtés de sable. Rien de bon ne peut

en résulter. C'est un pâté hors toute loi.

Et sa conscience continuerait à le tourmenter jusqu'à ce que son

père eût payé l'amende prévue et lui eût infligé une correction en

rapport avec son méfait.

Une autre manière de s'amuser en Allemagne consiste à se promener en

poussant une voiture d'enfant. Des pages entières du code allemand

sont remplies d'articles qui traitent de ce que l'on peut faire et

de ce que l'on n'a pas le droit de faire avec un «Kinderwagen»,

comme on l'appelle. L'homme qui peut pousser sans anicroche une

voiture d'enfant à travers une ville allemande est né diplomate. Il

ne vous faut pas flâner avec une voiture d'enfant; mais il ne faut

pas non plus aller trop vite. Il ne vous faut pas avec une voiture

d'enfant barrer la route aux autres personnes; mais si les autres

personnes vous barrent la route, il vous faut leur céder la place.

Si vous voulez vous arrêter avec une voiture d'enfant, il faut vous

rendre à une place spécialement aménagée, où les voitures d'enfant

ont licence de s'arrêter; et quand vous y arrivez, il _faut_ vous

arrêter. Il ne faut pas traverser la rue avec une voiture d'enfant;

si le bébé et vous habitez par hasard de l'autre côté, c'est votre

faute. Il est défendu d'abandonner la voiture d'enfant où que ce

soit, et il ne vous est permis de l'emmener que dans certains lieux.

Il est à supposer que si vous vous promeniez en Allemagne avec une

voiture d'enfant pendant une heure et demie, vous vous créeriez

suffisamment d'ennuis pour être obligé d'y séjourner un mois. Tout

jeune Anglais désireux d'avoir des démêlés avec la police ne saurait

mieux faire que d'aller en Allemagne et d'emmener avec lui sa

voiture d'enfant.

En Allemagne il est défendu de laisser la porte d'entrée d'une

maison ouverte après dix heures du soir, et il vous est interdit de

jouer du piano dans votre propre demeure après onze heures. En

Angleterre je n'ai jamais éprouvé le désir de jouer du piano ou

d'entendre une personne quelconque en jouer après onze heures du

soir. Le fait est que tout change, si l'on vous défend de jouer.

Ici, en Allemagne, le piano n'a eu d'attrait pour moi qu'après onze

heures, et, à partir de ce moment, je deviens capable de m'asseoir

pour écouter avec plaisir la _Prière d'une Vierge_ ou l'_Ouverture

de Zampa_. D'autre part, pour l'Allemand respectueux du code, la

musique jouée après onze heures du soir cesse d'être de la musique;

elle devient du péché et à ce titre ne lui donne pas de

satisfaction.

Dans toute l'Allemagne, le seul individu qui songe à prendre des

libertés avec la loi est l'étudiant, et encore ne le fait-il que

jusqu'à un certain point bien défini. La coutume lui octroie des

privilèges, mais bien spécifiés et strictement limités. Par exemple,

l'étudiant a le droit de s'enivrer et de s'endormir dans le ruisseau

sans encourir d'autre punition que l'obligation de donner le

lendemain matin une légère gratification au sergent de ville qui l'a

ramassé et rapporté chez lui. Mais pour cet usage, il lui faut

choisir les ruisseaux de rues écartées. L'étudiant allemand qui sent

approcher rapidement la minute où il perdra le discernement des

choses emploie les dernières ressources de son énergie à contourner

le coin de rue passé lequel il pourra s'affaler sans anxiété. Dans

certains quartiers, il a le droit de sonner aux portes, quartiers où

les appartements sont d'un loyer moins élevé qu'ailleurs; chaque

famille tourne du reste la difficulté en établissant entre ses

membres un code secret de sonneries, grâce auquel on peut savoir si

l'appel est digne de foi ou s'il ne l'est pas. On fait bien d'être

au courant de ce code si l'on visite ce genre de maison tard dans la

soirée, car en persistant à sonner on risque de recevoir un baquet

d'eau sur la tête.

L'étudiant allemand jouit aussi du privilège de pouvoir éteindre la

nuit les becs de gaz; mais on ne le voit pas d'un bon oeil en

éteindre un trop grand nombre. L'étudiant amateur de farces tient

une comptabilité: il se contente d'une demi-douzaine de becs par

nuit. Il a, à part cela, le droit de crier et de chanter dans la

rue, en rentrant chez lui, et cela jusqu'à deux heures trente

inclusivement. Dans certains restaurants, on lui permet de passer

son bras autour de la taille de la Fraülein. Pour empêcher toute

velléité de libertinage, les servantes des restaurants fréquentés

par les étudiants sont toujours soigneusement choisies parmi des

femmes mûres et calmes, grâce à quoi l'étudiant allemand peut jouir

des délices du flirt sans peur et sans reproche.

Ils respectent tous la loi, les citoyens allemands.

CHAPITRE DIXIÈME

_Baden-Baden jugé par un étranger. Les beautés du lendemain matin

envisagées de la veille au soir. La distance mesurée au compas. La

même, mesurée avec les jambes. George d'accord avec sa conscience.

Une machine paresseuse. Le sport de la bicyclette d'après l'affiche

du fabricant: son aisance. Le cycliste, selon l'affiche: son

costume; sa méthode. Le griffon, joujou du ménage. Un chien qui a de

l'amour-propre. Le cheval insulté._

A Bade, nous commençâmes à faire sérieusement de la bicyclette. Il

suffit d'un mot pour décrire Bade: ville de plaisir tout à fait

semblable aux autres villes de plaisir. Nous combinâmes une

excursion de dix jours pour achever notre tour de Forêt Noire, avec

pointe dans la vallée du Danube. C'est une des plus belles vallées

de l'Allemagne, au long des vingt kilomètres qui séparent Tüttlingen

de Sigmaringen; le Danube s'y fraie un passage étroit, longeant des

villages vieillots où se sont conservées les moeurs du bon vieux

temps; il côtoie des monastères anciens, perdus dans des nids de

verdure; il traverse des prairies peuplées de troupeaux dont les

bergers, nu-pieds et nu-tête, ont les hanches serrées étroitement

par une corde et tiennent une houlette à la main. Le fleuve passe

ensuite au milieu de forêts rocheuses entre des murs de rocs

abrupts, dont chaque pointe est couronnée d'une forteresse en

ruines, d'une église ou d'un château. On y jouit en même temps d'une

vue sur les montagnes des Vosges où la moitié de la population se

froisse si vous lui adressez la parole en français, tandis que

l'autre se considère comme insultée si vous lui parlez en allemand;

mais les deux manifestent une même indignation et un égal mépris à

l'audition du premier mot d'anglais; situation qui rend la

conversation quelque peu énervante et fatigante.

Nous n'avons pu suivre notre programme à la lettre par la raison que

les humains, même animés des meilleures intentions, ne parviennent

pas toujours à mener à bonne fin leurs projets. Il est facile de

dire à trois heures de l'après-midi avec conviction:

--Nous nous lèverons à cinq heures; nous ferons un léger déjeuner à

la demie et partirons à six heures.

--Nous aurons ainsi fait la plus grande partie de notre chemin avant

la grande chaleur, remarque quelqu'un.

--En cette saison, dit un autre, les premières heures du matin sont

assurément les meilleures de la journée.

--N'est-ce pas votre avis? ajoute un troisième.

--Eh! Indubitablement.

--Il fera si frais et si agréable!

--Et les demi-teintes sont si exquises.

Le premier matin on met ces projets à exécution. Les excursionnistes

se rassemblent à cinq heures trente. On est très silencieux; chacun,

pris à part, est quelque peu grognon; on est tenté de trouver la

nourriture mauvaise et beaucoup d'autres choses avec; l'atmosphère

est chargée d'une irritabilité contenue qui cherche une issue. Dans

le cours de la soirée la voix du Tentateur se fait entendre:

--Je pense que si nous nous mettions en route à six heures et demie

précises, cela suffirait.

La voix de la Vertu proteste faiblement:

--Cela bouleversera nos intentions.

Le Tentateur réplique:

--Les intentions furent créées pour les hommes et non les hommes

pour les intentions. (Le Diable sait paraphraser l'Ecriture dans son

propre intérêt.) D'ailleurs, cela dérange tout l'hôtel, songez donc

aux malheureux domestiques.

La voix de la Vertu continue, en faiblissant:

--Mais par ici tout le monde se lève de bonne heure.

--Ils ne se lèveraient pas si tôt, les pauvres, s'ils n'y étaient

obligés! Mettons donc le déjeuner à six heures et demie précises,

cela ne dérangera personne.

Ainsi le Péché se dissimule sous les traits de la Bonté, et on dort

jusqu'à six heures, expliquant à sa conscience, qui d'ailleurs ne

vous croit pas, qu'on n'agit ainsi que par altruisme. J'ai vu des

considérations de ce genre prolonger le repos jusqu'à sept heures

sonnées.

Semblablement, les distances mesurées au compas ne sont pas les

mêmes que mesurées avec les jambes.

--Dix milles à l'heure pendant sept heures font soixante-dix milles.

Ce n'est pas trop de fatigue pour une journée.

--N'y a-t-il pas quelques côtes très raides à gravir?

--On les descend ensuite. Mettons huit milles à l'heure, et

convenons de ne faire que soixante milles. Dieu du ciel! si nous ne

pouvons pas faire du huit à l'heure, il vaudrait mieux nous faire

traîner dans une voiture de malade. (Il semble en effet impossible

de faire moins sur le papier.)

Mais à quatre heures de l'après-midi la voix du Devoir sonne moins

haut.

--Eh bien, il me semble que le plus gros est fait.

--Oh, rien ne presse! Ne nous hâtons pas. Vue ravissante, n'est-ce

pas?

--Ravissante. N'oubliez pas que nous sommes à vingt-cinq milles de

St-Blasien.

--Vous dites?

--Vingt-cinq milles; sinon un peu plus.

Les trois hommes en Allemagne · 第 10 / 16 段