contâmes l'histoire de gens qui s'étaient brusquement adonnés à la
bière allemande et à qui elle avait été funeste: les uns envahis
d'idées homicides, d'autres enlevés à la fleur de l'âge, d'autres
obligés d'abdiquer leurs plus chères ambitions sentimentales.
Il était dix heures, quand nous nous mîmes en route pour rentrer à
l'hôtel. Des nuages épais voilaient la lune par instants. Harris
dit:
--Ne prenons pas le chemin par où nous sommes venus. Rentrons par
les quais. C'est merveilleux au clair de lune!
Chemin faisant, il conta la triste histoire d'un homme qu'il avait
connu et qui se trouvait présentement dans un asile, section des
gâteux inoffensifs. Cette histoire, confessa-t-il, lui revenait en
mémoire, parce que cette nuit-ci lui rappelait tout à fait celle où
il s'était promené avec ce malheureux pour la dernière fois. Ils
descendaient lentement les quais de la Tamise, quand cet homme
l'effraya en affirmant voir de ses yeux, au coin de Westminster
Bridge, la statue du duc de Wellington qui, comme chacun sait, se
trouve à Piccadilly.
C'est à ce moment même que nous arrivâmes en vue de la première des
effigies de bois. Elle occupait le centre d'un petit square entouré
de grilles, à peu de distance de nous, de l'autre côté de la rue.
George s'arrêta net.
--Qu'y a-t-il? dis-je. Un petit étourdissement?
--Oui, en effet. Reposons-nous une minute.
Il resta cloué sur place, les yeux fixés sur l'objet. Il dit,
parlant d'une manière un peu haletante:
--Pour revenir aux statues, ce qui me frappe, c'est de constater
combien une statue ressemble à une autre statue.
Harris dit:
--Je ne suis pas de votre avis. Les tableaux, si vous voulez.
Beaucoup se ressemblent. Quant aux statues, elles ont toujours des
détails caractéristiques. Prenez par exemple celle que nous avons
vue à la fin de cette après-midi. Elle représentait un homme à
cheval. Il existe d'autres statues équestres à Prague: aucune ne
ressemble à celle-là.
--Que si, dit Georges. Elles sont toutes pareilles. C'est toujours
le même homme sur le même cheval. Elles sont pareilles. C'est
stupide de dire qu'elles diffèrent.
Il semblait irrité contre Harris.
--Comment vous êtes-vous forgé cette opinion? demandai-je.
--Comment je me la suis forgée? Mais regardez donc cet objet maudit,
là, en face!
--Quel objet maudit?
--Celui-là. Regardez-le donc! Voilà bien ce même cheval avec une
moitié de queue, et cabré; le même homme, tête nue; le même...
Harris objecta:
--Vous voulez parler de la statue que nous avons vue au Ringplatz!
--Non, pas le moins du monde, répliqua George, je veux parler de
cette statue-ci, en face de nous.
--Quelle statue? s'étonna Harris.
George regarda Harris, mais Harris est un homme qui, avec un peu
d'entraînement, eût fait un excellent acteur. Sa figure n'exprimait
que de l'anxiété, mélangée d'une tristesse amicale. Puis George
tourna son regard vers moi. Je m'efforçai de copier la physionomie
de Harris, y ajoutant de mon propre chef une légère pointe de
reproche.
--Faut-il vous chercher une voiture? dis-je à George de ma voix la
plus compatissante, j'y vole.
--Que diable voulez-vous que je fasse d'une voiture, répondit-il
vexé, on dirait que vous êtes incapable de comprendre une
plaisanterie! c'est comme si l'on sortait avec une paire de sacrées
vieilles femmes.
Ce disant, il se mit à traverser le pont, nous laissant derrière
lui.
--Je suis bien heureux de voir que vous nous faisiez une farce, dit
Harris, quand nous le rejoignîmes. J'ai connu un cas de
ramollissement cérébral qui commença...
--Vous êtes un fieffé crétin! dit George, coupant court; vous savez
trop d'histoires.
Il devenait tout à fait désagréable.
Nous l'amenâmes vers le théâtre, en passant par les quais. Nous lui
dîmes que c'était le chemin le plus court, ce qui, du reste, était
la vérité. C'était là, dans l'espace vide derrière le théâtre, que
se trouvait la deuxième de ces apparitions en bois, George la
regarda et s'arrêta de nouveau.
--Qu'y a-t-il? dit aimablement Harris. Vous n'êtes pas malade, hein?
--Je ne crois pas que ce chemin soit le plus court, dit George.
--Je vous assure que si, persista Harris.
--Eh bien, moi, je vais prendre l'autre.
Il s'y dirigea, et nous le suivîmes comme avant.
Tout en descendant la Ferdinandstrasse, Harris et moi, nous nous
entretenions d'asiles privés d'aliénés, lesquels, assura Harris,
n'étaient pas irréprochables en Angleterre. Un de ses amis,
commença-t-il, soigné dans un asile...
George nous interrompit:
--Vous avez un grand nombre d'amis dans des asiles d'aliénés, à ce
qu'il me semble.
Il le dit d'un ton agressif, comme s'il voulait insinuer que c'était
bien là qu'il fallait qu'on s'adressât pour trouver la plupart des
amis de Harris. Mais Harris ne se fâcha pas; il répondit avec
douceur:
--Le fait est qu'il est extraordinaire, en y réfléchissant, de
constater combien ont fini comme cela. Cela me rend parfois nerveux.
Harris, qui nous précédait de quelques pas, s'arrêta au coin du
Wenzelsplatz.
George et moi le rejoignîmes, A deux cents yards devant nous, bien
au centre, se trouvait la troisième de ses statues fantasmagoriques.
C'était la meilleure des trois, la plus ressemblante et la plus
décevante. Elle se découpait vigoureusement sur le ciel obscur; le
cheval sur ses pattes de derrière, avec sa queue drôlement
raccourcie, l'homme, tête nue, son chapeau à plumes tendu vers la
lune.
--Je crois, si vous n'y voyez pas d'inconvénient et si vous pouvez
m'en trouver une, que je prendrais bien une voiture, dit George. (Il
parlait sur un ton pathétique; son ton agressif l'avait complètement
quitté.)
--Je constatais que vous aviez l'air tout chose, dit Harris avec
compassion, c'est la tête qui ne va pas, hein?
--Peut-être bien.
--Je m'en étais aperçu, affirma Harris, mais je n'osais pas vous en
parler. Vous vous imaginez voir des choses, n'est-ce pas?
--Oh! non ce n'est pas cela, répliqua George un peu vivement. Je ne
sais pas ce que j'ai!
--Je le sais, dit Harris avec solennité, et je m'en vais vous le
dire. C'est cette bière allemande, que vous buvez. J'ai connu un
homme...
--Ne me racontez pas son histoire en ce moment, dit George. C'est
une histoire vraie, je n'en doute pas, mais je n'ai pas très envie
de la connaître.
--Vous n'y êtes pas habitué, ajouta Harris.
--Je vais certainement y renoncer à partir de ce soir, dit George.
Il me semble que vous avez raison; je ne dois pas bien la supporter.
Nous le ramenâmes à l'hôtel et le couchâmes. Il était très petit
garçon et plein de reconnaissance.
Quelques jours plus tard, un soir, après une grande excursion suivie
d'un excellent dîner, ayant enlevé tous les objets à sa portée, nous
lui offrîmes un gros cigare et lui racontâmes le stratagème que nous
avions combiné pour son bien.
--Combien, dites-vous, avons-nous vu de reproductions de cette
statue? demanda George, quand nous eûmes terminé.
--Trois, répliqua Harris.
--Que trois? dit George. En êtes-vous sûr?
--Positivement, affirma Harris. Pourquoi?
--Oh! pour rien, répliqua George.
Mais j'eus l'impression qu'il ne crut pas Harris.
De Prague nous nous rendîmes à Nuremberg par Carlsbad. Les bons
Allemands, quand ils meurent, vont, dit-on, à Carlsbad, comme les
bons Américains vont à Paris. J'en doute: l'endroit serait trop
exigu pour tant de gens. On se lève à cinq heures à Carlsbad, c'est
l'heure de la promenade des élégants; l'orchestre joue sous la
Colonnade, et le Sprudel se remplit d'une foule dense qui va et
vient de six à huit heures du matin dans un espace d'une lieue et
demie. On y entend plus de langues qu'à Babel. Vous y rencontrez
juifs polonais et princes russes, mandarins chinois et pachas turcs,
Norvégiens issus d'un drame d'Ibsen, femmes des Boulevards, grands
d'Espagne et comtesses anglaises, montagnards monténégrins et
millionnaires de Chicago. Carlsbad procure à ses visiteurs tous les
luxes, poivre excepté. Vous ne vous en procurerez à aucun prix à
cinq lieues à la ronde, et ce que vous en obtiendrez de l'amabilité
des habitants ne vaut pas la peine d'être emporté. Le poivre
constitue un poison pour la brigade des malades du foie qui forment
les quatre cinquièmes des habitués de Carlsbad et, comme ne pas
s'exposer vaut mieux que guérir, tous les environs en sont
soigneusement dépourvus. Mais on organise des «fêtes du
poivre»,--des excursions où l'on fait fi de son régime et qui
dégénèrent en orgies de poivre.
Nuremberg désappointe si on s'attend à trouver une ville d'aspect
moyenâgeux. Il y existe bien encore des coins singuliers, des sites
pittoresques, beaucoup même; mais le tout est submergé dans le
moderne, et ce qui est vraiment ancien est loin de l'être autant
qu'on croit. Après tout, une ville est comme une femme, elle a l'âge
qu'elle paraît. Nuremberg est une dame dont l'âge est difficile à
apprécier sous le gaz et l'électricité complices de son maquillage.
Tout de même ses murs sont craquelés et ses tours grises.
CHAPITRE NEUVIÈME
_Harris enfreint la loi. L'homme qui veut se rendre utile; les
dangers qu'il courut. George s'engage dans une voie criminelle. Ceux
auxquels l'Allemagne doit paraître un baume et une bénédiction. Le
pécheur anglais: ses déceptions. Le pécheur allemand: ses
privilèges. Ce qu'il est défendu de faire avec son lit. Un péché à
bon marché. Le chien allemand. Sa parfaite éducation. La mauvaise
conduite de l'insecte. Un peuple qui prend le chemin qu'on lui
indique. Le petit garçon allemand: son amour de la justice. Où il
est dit comment une voiture d'enfant devient une source d'embarras.
L'étudiant allemand: ses privautés et leur châtiment._
Il nous arriva à tous trois, pour des motifs différents, d'avoir des
ennuis entre Nuremberg et la Forêt Noire.
Harris débuta à Stuttgart en insultant un gardien municipal.
Stuttgart est une ville charmante, propre et gaie, autre Dresde en
plus petit. Son attrait particulier consiste à offrir peu de chose
qui vaille la peine d'être visité, mais à l'offrir sans qu'on soit
forcé de se déranger de son chemin: une galerie de tableaux
d'importance moyenne, un modeste musée d'antiquités, un demi-palais;
avec cela vous avez tout vu et êtes libre d'aller vous distraire
autrement. Harris ignorait que c'était un gardien qu'il insultait.
Il l'avait pris pour un pompier (cet homme en avait l'air) et il
l'appela «dummer Esel».
Vous n'avez pas le droit en Allemagne de traiter un gardien
municipal d'«âne bâté», mais cet homme en était un, indubitablement.
Voici ce qui s'était passé. Harris, se trouvant dans le Stadtgarten
et désirant le quitter, franchit une grille qu'il voyait ouverte,
enjamba un fil de fer et se trouva dans la rue. Harris prétend ne
pas avoir vu un écriteau sur lequel on pouvait lire: «Passage
interdit», mais il y en avait un sans aucun doute. L'homme aposté là
arrêta Harris et lui fit remarquer cet écriteau. Harris l'en
remercia et poursuivit son chemin. L'homme courut après lui et lui
fit comprendre qu'on ne pouvait pas se permettre en pareille
occurrence tant de désinvolture; il voulait que Harris rebroussât
chemin et, repassant par dessus le fil de fer, rentrât dans le
jardin, ce qui arrangerait tout. Harris expliqua à l'homme que
l'écriteau défendait de passer et qu'il allait donc, en rentrant
dans le jardin, enfreindre une seconde fois la loi. L'homme en
convint et, pour résoudre la difficulté, il enjoignit à Harris de
rentrer dans le jardin par l'entrée principale, qui se trouvait au
tournant du coin, et d'en sortir, aussitôt après, par la même porte.
C'est à ce moment là que Harris le traita d'âne bâté. Ceci nous fit
perdre une journée et coûta à Harris quarante marks.
J'eus mon tour à Carlsruhe par suite du vol d'une bicyclette. Je
n'avais pas l'intention de voler une bicyclette; je n'avais que le
désir de me rendre utile. Le train était sur le point de partir,
lorsque j'aperçus dans le fourgon ce que je crus être la bicyclette
de Harris. Il n'y avait personne pour m'aider. Je sautai dans le
wagon et pus tout juste la saisir et l'en retirer. Je la conduisis
triomphalement sur le quai; or, là, je me trouvai devant la
bicyclette de Harris, appuyée contre le mur, derrière quelques
boîtes à lait. La bicyclette que j'avais rattrapée n'était pas celle
de Harris.
La situation était embarrassante. Si j'avais été en Angleterre, je
serais allé trouver le chef de gare et lui aurais expliqué mon
erreur. Mais en Allemagne on ne se contente pas de vous voir
expliquer une petite affaire de ce genre devant un seul homme: on
vous emmène et vous êtes obligé de donner vos explications à une
demi-douzaine d'individus; et si l'un d'entre eux est absent, ou
s'il n'a pas le temps de vous écouter à ce moment-là, on a la
fâcheuse habitude de vous garder pendant la nuit, afin que vous
puissiez achever vos explications le lendemain. Je pensai donc à
mettre l'objet hors de vue, puis à aller faire un petit tour sans
tambour ni trompette. Je trouvai un hangar en bois qui me sembla
l'endroit rêvé et j'y roulais la bicyclette, quand malheureusement
un employé à casquette rouge, l'air d'un feld-maréchal en retraite,
me remarqua, s'approcha et me dit:
--Que faites-vous de cette bicyclette?
--Je suis en train de la ranger sous ce hangar. (J'essayai de le
persuader par mon ton que j'accomplissais un acte de complaisance,
pour lequel les employés de chemin de fer me devraient de la
reconnaissance; mais il ne se montra pas touché.)
--Cette bicyclette est à vous?
--Eh! pas exactement.
--A qui est-elle? demanda-t-il, sévère.
--Je ne peux pas vous renseigner. J'ignore à qui appartient cette
bicyclette.
--D'où l'avez-vous? fut la question suivante. (Sa voix devenait
soupçonneuse, presque insultante.)
--Je l'ai prise dans le train, répondis-je avec autant de calme et
de dignité que je le pus dans un moment pareil. Le fait est,
continuai-je avec franchise, que je me suis trompé.
Il me laissa à peine le temps de finir ma phrase, il dit simplement
que cela lui faisait également cet effet, et il donna un coup de
sifflet.
Ce qui se passa ensuite, en tant que cela me concerne, ne me laissa
pas de souvenirs amusants. Par un miracle de chance--la Providence
veille sur certaines personnes--cet incident se passait à Carlsruhe,
où je possède un ami allemand, personnage officiel qui occupe une
situation assez importante. J'aime autant ne pas approfondir ce qui
se serait produit, si cet ami eût été en voyage; il s'en fallut d'un
cheveu que je restasse captif. Mon élargissement est encore
aujourd'hui considéré par les autorités allemandes comme une grave
faiblesse de la justice.
Mais rien n'approche de la formidable turpitude de George.
L'incident de la bicyclette nous avait tous mis sens dessus dessous
et eut pour résultat de nous faire perdre George. On apprit plus
tard qu'il nous avait attendus devant le commissariat de police;
mais nous ne le sûmes pas au bon moment. Nous pensâmes qu'il avait
dû continuer seul sur Baden, et, impatients de quitter Carlsruhe,
nous sautâmes dans le premier train en partance. Quand George, las
d'attendre, s'en vint à la station, il s'aperçut de notre départ et
du départ de ses bagages. J'étais le caissier du trio, si bien qu'il
ne se trouvait en possession que de menue monnaie. Son billet était
entre les mains de Harris. Trouvant dans cet ensemble de faits des
motifs suffisants d'excuse, George entra délibérément dans une série
de crimes dont la lecture au procès-verbal officiel nous fit
dresser, à Harris et à moi, les cheveux sur la tête.
Voyager en Allemagne, il faut en convenir, est compliqué: vous
commencez par prendre à votre gare de départ un billet pour celle de
votre destination. On croirait que cela suffit pour s'y rendre, il
n'en est rien. Quand votre train entre en gare, vous essayez d'y
accéder, mais l'employé vous renvoie avec emphase. Où sont les
preuves de votre droit? Vous lui présentez votre billet. Il vous
explique qu'en soi ce billet n'a aucune efficacité; ce n'est qu'un
mince préliminaire. Il vous faut retourner au guichet prendre un
supplément de train express, appelé «Schnellzugbillet». Muni de
celui-ci, vous revenez à la charge et croyez en avoir fini. On vous
permet de monter dans le train, c'est parfait. Mais il vous est
interdit de vous asseoir, comme de rester debout, comme de circuler.
Il vous faut prendre un autre billet, nommé «Platzticket», qui vous
rend titulaire d'une place pour un parcours déterminé.
Je me suis souvent demandé ce que ferait celui qui s'obstinerait à
ne prendre qu'un seul ticket. Aurait-il le droit de courir sur la
voie, derrière le train? Ou pourrait-il se coller une étiquette
comme sur un colis et monter dans le fourgon? Et encore, que
ferait-on de celui qui, muni d'un «Schnellzugticket» refuserait avec
fermeté--ou n'aurait pas les moyens--de prendre un «Platzticket»:
lui permettrait-on de s'étendre dans le filet à bagages ou de
s'accrocher à la portière?
Mais revenons à George. Il avait juste de quoi prendre un billet de
troisième classe pour Baden en train omnibus. Pour éluder les
questions de l'employé, il attendit que le train démarrât pour
sauter dedans.
C'était le premier chef d'accusation relevé contre lui:
_a_) Etre monté dans un train en marche;
_b_) Malgré la défense formelle d'un employé.
Deuxième chef:
_a_) Avoir voyagé dans un train d'une catégorie supérieure à celle
qu'indiquait son billet;
_b_) Refus de payer le supplément à réquisition d'un employé.
(George déclara ne pas avoir «refusé», mais avoir simplement dit
qu'il ne possédait pas l'argent nécessaire.)
Troisième chef:
_a_) Avoir voyagé dans une classe supérieure à celle qu'indiquait
son billet;
_b_) Refus de payer le supplément sur la demande de l'employé. (De
nouveau George discute l'exactitude du rapport. Il retourna ses
poches et offrit à l'homme tout son avoir, à savoir seize sous en
monnaie allemande. Il s'offrit à voyager en troisième, mais il n'y
en avait pas. Il offrit de passer dans le fourgon, mais on ne voulut
rien entendre.)
Quatrième chef:
_a_) Avoir occupé un siège sans le payer;
_b_) Avoir stationné dans les couloirs. (Comme on ne lui permettait
pas de s'asseoir sans avoir payé, chose qu'il ne pouvait d'ailleurs
pas faire, on ne voit pas quelle autre solution il aurait pu
adopter.)
Mais en Allemagne on ne considère pas les explications comme des
excuses; et son voyage de Carlsruhe à Baden fut peut-être un record
par son prix.
En pensant à la fréquence et à la facilité avec lesquelles, en
Allemagne, on peut avoir maille à partir avec la police, on est
amené à conclure que cette contrée serait le paradis du jeune
Anglais.
La vie à Londres est d'une monotonie exaspérante selon ce que disent
les étudiants en médecine et les gens en goguette. L'Anglais bien
portant prend ses distractions en violant la loi, ou ne s'amuse pas.
Rien de ce qui lui est permis ne lui procure de satisfaction
véritable. Aller au-devant de quelque ennui, tel est son idéal de
félicité. Mais voilà, en Angleterre on a fort peu d'occasions de ce
genre; le jeune Anglais doit montrer pas mal de persévérance pour se
fourrer dans un mauvais cas.
Un jour j'eus une conversation à ce sujet avec le principal
marguillier de notre paroisse. C'était le 10 novembre au matin; tous
deux nous parcourions avec anxiété les faits divers. Une bande de
jeunes gens, comme chaque année à cette date, avait été appelée
devant le magistrat pour avoir fait dans la nuit précédente
l'habituel chahut au Criterion. Mon ami le marguillier a des fils.
J'ai un neveu, que je surveille paternellement; sa mère, qui
l'adore, le croit entièrement absorbé à Londres par ses études de
futur ingénieur. Par extraordinaire nous ne découvrîmes aucun nom
connu dans la liste des personnes retenues par la justice. Et
rassérénés nous commençâmes à philosopher sur la folie et la
dépravation de la jeunesse.
--La manière, dit mon ami le marguillier, dont le Criterion conserve
son privilège à ce point de vue est remarquable. Rien n'est changé
depuis ma jeunesse, les soirées se terminent invariablement par un
chahut au Criterion.
--Tellement insipide, remarquai-je.
--Tellement monotone. Vous ne pouvez vous figurer, continua-t-il,
une expression rêveuse passant sur sa figure ridée, combien finit
par être inexprimablement fastidieux le parcours de Piccadilly
Circus au commissariat de police de Vine Street. Mais hors cela que
pouvions-nous faire? Rien, rien de rien. Eteindre une lanterne? On
la rallumait tout de suite. Insulter un policeman? Il n'en tenait
pas compte. Vous pouviez vous battre avec un fort de la halle de
Covent Garden, si vous étiez amateur de ce genre d'amusement; d'une
manière générale le fort sortait vainqueur du combat; en ce cas cela
vous coûtait cinq shillings, mais dans le cas contraire cela coûtait
un demi-souverain; je n'ai jamais pu me passionner pour ce sport.
J'essayai un jour de jouer au cocher de fiacre. C'était considéré
comme le _nec plus ultra_ de l'extravagance parmi les jeunes fous de
mon âge. Un beau soir je volai un «hansom-cab» devant un marchand de
vin dans Dean Street, et la première chose qui m'arriva fut d'être
hélé dans Golden Square par une vieille dame flanquée de trois
enfants, parmi lesquels deux pleuraient et le troisième était à
moitié endormi. Avant que j'aie pu m'éloigner, elle avait lancé la
marmaille dans la voiture, pris mon numéro, m'avait payé un shilling
de plus que la taxe, prétendit-elle, et donné comme adresse un point
légèrement au delà de ce qu'elle appelait North Kensington. En
réalité cet endroit se trouvait à l'autre bout de Willesden. Le
cheval était fatigué: le voyage prit plus de deux heures. C'est la
distraction la plus ennuyeuse qui me soit échue de ma vie. Je tentai
à plusieurs reprises de proposer aux enfants de les ramener chez la
vieille dame; mais chaque fois que je voulais engager la
conversation en levant la trappe, le plus jeune des trois se mettait
à brailler, et lorsque je demandais à d'autres cochers de prendre le
lot, la plupart d'entre eux me répondaient en me chantant une scie
populaire, très en vogue à ce moment: «Oh! George, ne crois-tu pas
que tu vas un peu loin?» L'un d'eux m'offrit de porter à ma femme
une pensée dernière que j'aurais pu avoir. Tandis qu'un autre promit
d'organiser une expédition pour aller m'exhumer au printemps, à la
fonte des neiges. Quand j'avais conçu ma blague, je me voyais
conduisant un vieux colonel grincheux dans un quartier perdu et
dépourvu de communications, situé à au moins une demi-douzaine de
lieues de l'endroit où il voulait se rendre, et l'abandonnant là à
jurer devant une borne. Dans ces conditions j'aurais pu avoir de
l'amusement ou peut-être pas: tout dépendant des circonstances et du
colonel. L'idée ne m'était jamais venue d'avoir la responsabilité de
toute une nursery d'enfants sans défense, avec la mission de les
transporter dans un faubourg perdu. Non, il n'y a pas à dire,
Londres, conclut mon ami le marguillier avec un soupir, Londres
n'offre que bien peu d'occasions à celui qui aime enfreindre la loi.
Bien au contraire, en Allemagne, on arrive à avoir des ennuis avec
une facilité surprenante. Il y fourmille de choses, très faciles à
exécuter, qu'il est défendu de faire. Je conseillerais tout
simplement un billet d'aller au jeune Anglais qui serait désireux de
se fourrer dans un mauvais cas, faute d'en trouver l'occasion chez
lui. Prendre un billet aller et retour, qui n'est valable qu'un
mois, serait indubitablement du gaspillage.
Il trouvera dans la lecture des ordonnances de police du Vaterland
tout un ensemble de prescriptions dont l'infraction lui procurerait
de la distraction et de la joie. En Allemagne il est défendu de
suspendre sa literie à sa fenêtre. Il pourrait commencer sa journée
par là. En secouant ses draps par la fenêtre, il serait à peu près
sûr, avant l'absorption de son premier déjeuner, d'avoir déjà eu une
petite discussion avec les agents. En Angleterre, il lui serait
loisible de se pendre en personne à sa fenêtre sans que nul y
trouvât à redire, pourvu qu'il n'interceptât pas le jour des
locataires de l'étage inférieur, ou bien que, se détachant, il
n'allât blesser un passant.