C'est une phrase bien simple, mais je la dis avec énergie. Une

troisième demoiselle parut à ce moment, je suppose que ces trois

formaient tout le personnel de la maison. Cette dernière était une

petite personne aux grands yeux brillants et pleins de malice. En

toute autre occasion j'aurais eu du plaisir à la voir, mais son

arrivée m'irrita. Je ne voyais pas l'utilité de trois vendeuses pour

conclure cette affaire.

Les deux premières expliquèrent le cas à la troisième et avant

qu'elles fussent à la moitié de leur récit, la troisième commença à

s'esclaffer. Elle me paraissait d'un caractère à rire de tout.

Ensuite elles se prirent à bavarder comme des pies, toutes les trois

à la fois; et tous les dix mots elles me regardaient; et plus elles

me regardaient, plus la troisième riait; et avant qu'elles eussent

fini, elles se tordaient toutes les trois, les petites idiotes; on

aurait pu me prendre pour un clown, en train de donner une

représentation.

Quand elles furent suffisamment calmées pour se mouvoir, la

troisième vendeuse s'approcha de moi en riant toujours. Elle me dit:

--Si vous l'obtenez, vous en irez-vous?

De prime abord, je ne compris pas très bien: elle fut obligée de

répéter:

--Ce coussin, quand vous l'aurez, vous-en-irez-vous-tout-de-suite?

Moi, je ne demandais que cela, et je le lui dis. Mais j'ajoutai que

je ne m'en irais pas sans. J'étais résolu à obtenir un coussin,

dussé-je passer toute la nuit dans la boutique.

Elle rejoignit les deux autres vendeuses, je crus qu'elles allaient

me chercher le coussin, et que le marché allait être conclu. Au lieu

de cela, arriva la chose la plus incompréhensible. Ces deux se

mirent derrière la troisième (toutes les trois pouffant de rire,

Dieu seul sait pourquoi) et la poussèrent vers moi. Elles la

poussèrent tout contre moi et alors, avant que je comprisse ce qui

arrivait, cette troisième posa ses mains sur mes épaules, se mit sur

la pointe des pieds et m'embrassa. Après quoi, enfouissant sa figure

dans son tablier, elle s'en alla en courant, suivie par la deuxième

vendeuse. La première m'ouvrit la porte avec un désir si évident de

me voir partir que, dans ma confusion, je m'en allai, laissant

derrière moi les vingt marks. Je n'ai pas d'objection à formuler

contre ce baiser, quoique je ne l'eusse pas désiré, tandis que je

désirais un coussin. Je ne tiens pas à retourner à ce magasin. Mais

je ne comprends pas du tout cette conduite.

Je lui dis:

--Mais qu'avez-vous donc demandé?

Il répondit:

--Un coussin.

--C'est ce que vous vouliez, je le sais. Ce que je veux dire est:

quel mot de la langue allemande moderne avez-vous employé?

Il me répondit:

--Un Kuss.

J'expliquai:

--Vous n'avez pas le droit de vous plaindre. Cela prête à confusion.

Un «Kuss» semble vouloir dire un coussin, mais il n'en est pas

ainsi, cela signifie baiser; tandis que «Kissen» signifie coussin.

Vous avez confondu les deux mots: vous n'êtes pas le premier auquel

cela arrive. Je ne suis pas bon juge en la matière; mais vous aviez

demandé un baiser de vingt marks et, d'après votre description de la

jeune fille, on pourrait estimer le prix raisonnable. En tout cas

n'en parlons pas à Harris. Si mes souvenirs sont bons, il a

également une tante.

En quoi George fut de mon avis.

CHAPITRE HUITIÈME

_Monsieur et Mlle Jones de Manchester. Les bienfaits du cacao.

Conseil à la société pour la conservation de la paix. La fenêtre,

argument moyenâgeux. Le passe-temps favori des chrétiens. Les

litanies du guide. Comment réparer les ravages du temps. George

expérimente le contenu d'un flacon. Le sort du buveur de bière

allemand. Harris et moi prenons la résolution de faire une bonne

action. Le modèle-type de la statue. Harris et ses amis. Le paradis

sans poivre. Les femmes et les villes._

Nous nous étions mis en route pour Prague et attendions dans le

grand hall de la gare de Dresde le moment où les employés

omnipotents nous permettraient l'accès du quai. George, qui était

allé au kiosque à journaux, revint vers nous, une lueur malicieuse

dans les yeux, et dit:

--Je l'ai vu.

--Vu quoi? demandai-je.

Il était trop agité pour répondre intelligiblement.

--Ils sont là, ils avancent vers vous, tous les deux. Vous allez les

voir vous-mêmes dans une minute! Je ne plaisante pas! C'est

exactement ça.

Comme d'habitude en cette saison, les journaux avaient fait paraître

quelques articles plus ou moins sérieux sur le serpent de mer; et je

croyais que ce qu'il nous disait s'y rapportait. Un moment de

réflexion me fit comprendre que cette chose était impossible, vu que

nous nous trouvions en plein centre de l'Europe, à cinq cents lieues

des côtes. Avant que j'eusse pu lui poser toute autre question, il

me saisit le bras:

--Regardez! dit-il, est-ce que j'exagère?

Je tournai la tête et vis ce que peu de mes compatriotes ont eu

l'occasion de voir: l'Anglais voyageur d'après la conception

continentale, accompagné de sa fille. Ils s'avançaient vers nous, en

chair et en os, vivants et palpables, à moins que ce n'ait été un

rêve. C'était le «Milord» et la «Miss» anglais, tels que depuis des

générations on les caricature dans la presse comique et sur la scène

continentale. Ils étaient parfaits en tous points. L'homme était

grand et maigre, avec des cheveux couleur de sable, un nez énorme,

de longs favoris. Il portait un vêtement de teinte indécise et un

long manteau clair lui tombait jusqu'aux talons. Son casque blanc

était orné d'un voile vert; il portait une paire de jumelles en

bandoulière et tenait dans sa main, gantée de beurre frais, un

alpenstock légèrement plus grand que lui. Sa fille était longue et

anguleuse. Je ne puis décrire son costume: mon regretté grand-père

aurait pu mener cette tâche à bien; il devait être plus familiarisé

avec cette mode. Je ne puis que dire qu'elle me sembla inutilement

court-vêtue, exhibant une paire de chevilles (si je puis me

permettre de mentionner ce détail) qui, au point de vue artistique,

demandaient plutôt à être cachées. Son chapeau me rappelait Mrs

Hemans; je ne sais pas trop pourquoi. Elle portait des mitaines, un

pince-nez et des bottines lacées sur le côté--on les appelait

«prunella» dans le commerce. Elle aussi tenait un alpenstock, malgré

l'absence totale de montagnes à cent kilomètres à la ronde, et un

sac plat maintenu à la taille par une courroie. Les dents lui

sortaient de la bouche comme à un lapin, et sa silhouette était

celle d'un traversin sur des échasses.

Harris se précipita sur son kodak et naturellement ne le trouva pas;

il ne le trouve jamais quand il en a besoin. Lorsque nous voyons

Harris se démener comme un possédé et criant: «Que diable ai-je fait

de mon kodak, est-ce que l'un de vous se rappelle ce que j'en ai

fait?» c'est que pour la première fois de la journée il a aperçu une

chose digne d'être photographiée. Plus tard, il se souvient de

l'avoir mis dans sa valise.

Ils ne se contentèrent pas de la simple apparence; ils jouèrent leur

rôle jusqu'au bout. Ils avançaient en regardant à chaque pas à

droite et à gauche. Le gentleman tenait à la main un Baedeker

ouvert, la lady portait un manuel de conversation; ils parlaient un

allemand que personne ne pouvait comprendre et un français

qu'eux-mêmes ils n'auraient pu traduire. Le monsieur touchait de son

alpenstock les employés pour attirer leur attention, tandis que la

dame se détournait violemment à la vue d'une affiche-réclame de

cacao, en s'écriant: «Shocking!»

Vraiment, elle était excusable. On remarque, même dans la chaste

Angleterre, que, d'après l'auteur de l'affiche, une femme qui boit

du cacao n'a que bien peu d'autres besoins terrestres: il lui suffit

d'environ un mètre de mousseline. Sur le continent cette même femme,

autant que j'ai pu en juger, est à l'abri de tous les autres besoins

de la vie. Non seulement, selon le fabricant, le cacao doit tenir

lieu d'aliments et de boisson, mais encore de vêture. Ceci dit entre

parenthèses.

Naturellement ils devinrent le point de mire de tous les regards.

Ayant eu l'occasion de leur rendre un léger service, j'eus

l'avantage de cinq minutes de conversation avec eux. Ils furent très

aimables. Le gentleman me déclara se nommer Jones, et venir de

Manchester, mais il me parut ne savoir ni de quel quartier de

Manchester il venait, ni où cette ville se trouvait. Je lui demandai

où il allait, mais il me sembla l'ignorer. Il me dit que cela

dépendait. Je lui demandai s'il ne trouvait pas l'alpenstock un

objet encombrant pour se promener à travers une ville populeuse; il

admit qu'en effet l'alpenstock devenait parfois embarrassant. Je lui

demandai si sa voilette ne le gênait pas pour voir. Mais il nous

expliqua qu'il ne la baissait que lorsque les mouches devenaient

gênantes. Je demandai à la miss si elle s'était aperçue de la

fraîcheur du vent; elle me dit qu'elle l'avait trouvé spécialement

froid aux coins de rue. Je n'ai pas posé ces questions les unes

après les autres, comme je l'ai relaté ici; je les mêlais à la

conversation générale, et nous nous séparâmes bons amis.

J'ai beaucoup réfléchi à cette apparition et suis arrivé à une

conclusion bien définie. Un monsieur, que je rencontrai plus tard à

Francfort et auquel je fis la description du couple, m'affirma

l'avoir lui-même rencontré à Paris, trois semaines après l'affaire

de Fachoda. Tandis qu'un voyageur de commerce pour quelque aciérie

anglaise, que j'avais rencontré à Strasbourg, se rappelle les avoir

vus à Berlin, au moment de la surexcitation causée par la question

du Transvaal. J'en conclus que c'étaient des acteurs sans travail,

engagés spécialement dans l'intérêt de la paix internationale. Le

ministère français des Affaires Etrangères, désireux de faire tomber

la colère de la populace parisienne qui réclamait la guerre avec

l'Angleterre, embaucha ce couple admirable pour qu'il circulât dans

la capitale. On ne peut pas à la fois rire et vouloir tuer. La

nation française contempla ce spécimen de citoyen anglais, elle y

vit non pas une caricature, mais une réalité palpable et son

indignation sombra dans le fou rire. Le succès de ce stratagème

amena plus tard le couple à offrir ses services au gouvernement

allemand: on sait l'heureux résultat qui couronna ses efforts.

Notre propre gouvernement pourrait lui-même profiter de la leçon. On

pourrait parfaitement tenir à la disposition de Downing Street

quelques petits Français bien gras, qu'à l'occasion l'on enverrait à

travers le pays, avec la consigne de hausser les épaules et de

manger des sandwiches aux grenouilles; ou bien on pourrait

réquisitionner une bande d'Allemands mal soignés et mal peignés,

dans le simple but de les faire se promener, en fumant de longues

pipes et en disant «So». Le public rirait et s'écrierait: «La guerre

avec ceux-là? Non, ce serait trop bête!» Si le gouvernement

n'accepte pas ma proposition, j'en recommande les grandes lignes à

la société pour le maintien de la paix.

Nous fûmes amenés à allonger quelque peu notre séjour à Prague.

Prague est une des villes les plus intéressantes d'Europe. Ses

pierres sont saturées d'histoires et de romances; tous ses environs

ont servi de champs de bataille. C'est dans cette ville que fut

conçue la Réforme et que se trama la guerre de Trente ans. Mais il

n'y aurait pas eu à Prague la moitié des troubles qui y ont éclaté,

si ses fenêtres avaient été moins larges et moins tentantes. Le fait

initial de la première de ces catastrophes fameuses consista à jeter

les sept conseillers catholiques de la fenêtre du Rathhaus sur les

piques des Hussites. Plus tard on donna le signal de la deuxième en

jetant les conseillers impériaux par les fenêtres de la vieille

Burg, dans le Hradschin. Ce fut la deuxième «défenestration» de

Prague. Depuis on a résolu à Prague d'autres questions importantes.

L'issue pacifique de ces réunions fait conjecturer qu'elles eurent

lieu dans des caves. On a d'ailleurs bien la sensation que la

fenêtre a toujours joué, en tant qu'argument, le rôle de tentateur

chez l'enfant de Bohême.

On peut admirer dans la Teynkirche la chaire vermoulue où Jean Huss

prêcha. On entend aujourd'hui la voix d'un prêtre papiste s'élever

du même endroit, tandis qu'un grossier bloc de pierre, à moitié

caché par du lierre, commémore au loin, à Constance, l'emplacement

où Huss et Jérôme expirèrent en proie aux flammes du bûcher.

L'histoire est coutumière de semblables ironies. Dans cette

Teynkirche se trouve enterré Tycho Brahé, l'astronome qui commit

l'erreur banale de croire que la terre, avec ses mille et une

croyances et son unique humanité, était le centre de l'univers, mais

qui, d'autre part, observa les étoiles avec clairvoyance.

Quoiqu'elles soient bordées de palais, les avenues de Prague sont

sales. Ziska l'Aveugle a dû souvent les traverser en hâte. Le

clairvoyant Wallenstein a habité cette ville. Ils l'ont surnommé «le

Héros»; la ville est particulièrement fière de l'avoir eu comme

citoyen. Dans son palais lugubre de la place Waldstein, on montre

comme un lieu sacré la petite pièce où il faisait ses dévotions, et,

ma parole, on a l'air ici de croire qu'il possédait réellement une

âme.

Ces chemins raides et tortueux doivent avoir résonné bien souvent

sous les pas des légions de Sigismond ou de Maximilien. Tantôt les

Saxons, tantôt les Bavarois et puis les Français; tantôt les saints

de Gustave-Adolphe, puis les soldats-machines de Frédéric le Grand,

tous ont voulu forcer ces portes et ont combattu sur ces ponts.

Les juifs ont toujours donné à Prague une physionomie particulière.

Il leur est arrivé de porter assistance aux chrétiens dans leur

occupation favorite, qui consistait à s'entre-tuer, et cette grande

oriflamme suspendue sous la voûte de l'Altneuschule atteste le

courage avec lequel ils aidèrent Ferdinand le Catholique à résister

aux protestants suédois. Le ghetto de Prague fut un des premiers

établis en Europe. Les juifs de Prague ont fait leurs dévotions

depuis huit cents ans dans une minuscule synagogue qui existe

toujours; du dehors les femmes pleines de ferveur assistent aux

offices, l'oreille collée à des ouvertures spécialement aménagées

pour elles dans les murs épais. Le cimetière juif avoisinant,

«Bethchajim», ou la «Maison de la vie», a l'air de vouloir déborder

de sépulcres. Pendant des siècles on a, selon la loi, enterré là, et

nulle part ailleurs, les os d'Israël. Les pierres tombales s'y

culbutent comme renversées par quelque lutte macabre de leurs hôtes

souterrains.

Il y a longtemps que les murs du ghetto ont été nivelés, mais les

juifs de Prague tiennent toujours à leurs ruelles fétides, qu'on est

d'ailleurs en train de remplacer par de belles rues neuves qui

promettent de faire de ce quartier la plus belle partie de la ville.

On nous avait conseillé à Dresde de ne pas parler allemand à Prague.

La Bohême est en proie depuis des années à une haine de race entre

la minorité germanique et la majorité tchèque; être pris pour un

Allemand dans certaines rues de Prague peut causer des désagréments

à celui qui n'a plus l'entraînement voulu pour soutenir une course

de fond. Nous parlâmes cependant allemand dans certaines rues de

Prague,--il fallait le parler ou rester muet. Le dialecte tchèque

est très ancien, dit-on, et celui qui le parle fait montre d'une

culture scientifique très haute. Son alphabet se compose de

quarante-deux lettres, qui évoquent chez l'étranger l'image des

caractères chinois. Ce n'est pas une langue qu'on puisse apprendre

rapidement. Nous décidâmes qu'en nous en tenant à l'allemand notre

santé courrait moins de risque: en effet il ne nous arriva rien de

fâcheux. Je ne puis l'expliquer que de la manière suivante:

l'habitant de Prague est fort astucieux; une légère trace d'accent,

quelque insignifiante incorrection grammaticale a pu se glisser dans

notre allemand, lui révélant le fait que, malgré toutes les

apparences contraires, nous n'étions pas des Allemands pur sang. Je

ne veux pas l'affirmer; je l'avance comme une possibilité.

Pour éviter cependant tout danger inutile, nous visitâmes la ville

avec un guide. Je n'ai jamais rencontré de guide accompli. Celui-là

avait deux défauts bien marqués. Son anglais était des plus

imparfaits. En réalité ce n'était pas du tout de l'anglais. J'ignore

comment on aurait pu appeler son baragouin. Ce n'était pas

entièrement sa faute; il avait appris l'anglais avec une dame

écossaise. Je comprends assez bien l'écossais, ce qui est nécessaire

si l'on tient à être au courant de la littérature anglaise

moderne,--mais de là à saisir un patois écossais prononcé avec un

accent slave et assaisonné de-ci de-là d'inflexions allemandes...!

On avait du mal pendant la première heure passée en sa compagnie à

se débarrasser de l'impression que cet homme étouffait. Nous nous

attendions à chaque instant à le voir expirer entre nos mains. Nous

nous habituâmes à lui au cours de la matinée et nous pûmes arriver à

réprimer notre premier mouvement, qui était de l'étendre sur le dos

et de lui arracher ses vêtements chaque fois qu'il ouvrait la

bouche. Nous arrivâmes plus tard à comprendre une partie de ce qu'il

disait et ceci nous permit de découvrir son deuxième défaut.

Il avait inventé depuis peu, à ce qu'il paraît, une lotion pour

faire repousser les cheveux et obtenu qu'un pharmacien de l'endroit

acceptât de la lancer et de lui faire de la réclame. Aussi

s'efforçait-il, les trois quarts du temps, de nous vanter, non pas

les beautés de Prague, mais les bienfaits que vaudrait à l'humanité

son liquide. Il avait pris pour de la sympathie envers sa misérable

lotion l'assentiment conventionnel que nous donnions à son éloquence

enthousiaste (nous croyions qu'il nous développait ses idées sur

l'architecture).

De telle sorte qu'il nous fut impossible de le ramener à tout autre

sujet. Il traitait les palais en ruines et les églises branlantes en

quantités négligeables, tout au plus bonnes à flatter le goût

dépravé d'un décadent. Il avait l'air de croire que son devoir ne

consistait pas à nous faire méditer sur les ravages du temps, mais

plutôt sur les moyens de les réparer. Que nous importaient des héros

aux têtes cassées ou des saints chauves? Vivait-on parmi les vivants

ou parmi les morts? et, plutôt qu'à ceux-ci, ne devrions-nous pas

être attentifs à ces jeunes filles et jeunes gens qu'un usage

rationnel du «kophkeo» avait lotis (tout au moins sur l'étiquette)

de nattes interminables ou d'épaisses moustaches?

Dans son cerveau, inconsciemment, il avait divisé le monde en deux

catégories. Le Passé (avant l'usage): des gens peu intéressants, à

l'air maladif et désagréable. L'Avenir (après usage): un choix de

gens gras, joviaux, à physionomie avenante. Et tout ceci le rendait

incapable de nous guider utilement à travers les vestiges du moyen

âge.

Chacun de nous reçut à l'hôtel une bouteille de son produit. Au

début de notre conversation, nous en avions tous, paraît-il, demandé

avec véhémence. Je ne peux personnellement ni louer ni condamner

cette drogue. Une longue suite de déceptions antérieures m'a

découragé, sans parler d'une odeur tenace de paraffine qui, si

légère soit-elle, vous attire des remarques désobligeantes. Depuis,

je n'essaie même plus d'échantillons.

Je donnai ma bouteille à George. Il me l'avait demandée pour

l'envoyer à un monsieur à Leeds. J'appris plus tard que Harris lui

avait également cédé son flacon pour l'envoyer au même destinataire.

Un léger relent d'oignon ne nous quitta plus, à dater de notre

départ de Prague. George l'a remarqué lui-même. Il l'attribuait à

l'emploi exagéré de la ciboulette dans la cuisine européenne.

C'est à Prague que Harris et moi eûmes l'occasion de témoigner à

George toute notre amitié. Nous avions remarqué qu'il commençait à

avoir pour la bière de Pilsen un amour immodéré. Cette bière

allemande est une boisson traîtresse, spécialement par temps chaud.

Elle ne vous monte pas à la tête, mais elle vous épaissit vite la

taille. En arrivant en Allemagne, je me tiens toujours le discours

suivant: «Allons! je ne boirai pas de bière allemande. Du vin blanc

du pays avec un peu de soda; de temps en temps peut-être un verre

d'Ems ou d'eau carbonatée. Mais de bière, jamais, ou presque

jamais.»

Cette résolution est bonne, je la recommande à tous les voyageurs.

Comme je voudrais être capable de m'y tenir!

George refusa, malgré mes supplications, de se limiter si

péniblement. Il dit que la bière allemande est salubre, pourvu qu'on

en use avec modération.

--Un bock le matin, dit George, un verre le soir, ou même deux. Cela

ne fait de mal à personne.

Il avait probablement raison. Harris et moi ne nous alarmâmes que

lorsqu'il prit les bocks par demi-douzaines.

--Nous devrions faire quelque chose pour l'arrêter, dit Harris; cela

devient inquiétant.

--C'est héréditaire, à ce qu'il dit; il paraît que sa famille a

toujours eu soif.

--Il y a l'eau d'Apollinaris additionnée de quelques gouttes de jus

de citron, elle n'entraîne, je crois, aucun danger. Ce qui me donne

à réfléchir, c'est son embonpoint naissant. Il va perdre toute

élégance.

Nous en causâmes longuement et dressâmes nos plans; la Providence

nous aida. Une nouvelle statue venait d'être achevée, destinée à

l'embellissement de la ville. Je ne me souviens pas en l'honneur de

qui on l'érigeait. Je ne m'en rappelle que les grandes lignes;

c'était la statue conventionnelle, représentant le monsieur

conventionnel, à la raide allure conventionnelle, sur le cheval

conventionnel, ce cheval qu'on voit toujours dressé sur ses pattes

de derrière et réservant ses pattes de devant pour battre la mesure.

Mais, examiné de plus près, ce groupe ne laissait pas que d'être

assez original. Au lieu du bâton ou de l'épée qu'on voit partout,

l'homme tenait à bras tendu son chapeau à plumes; et le cheval, au

lieu de se terminer par une cascade, avait, en guise de queue, un

simple moignon qui ne semblait pas d'accord avec sa fougue

imposante. On avait l'impression qu'un cheval muni d'une queue si

rudimentaire ne se serait pas cabré de la sorte.

On l'avait transporté, mais non pas définitivement, dans un petit

square, près du bout de la Karlsbrücke. Les autorités municipales

avaient décidé fort intelligemment, avant de lui choisir une place

définitive, de voir par expérience en quel endroit la statue ferait

le meilleur effet. Pour cela elles en avaient fait exécuter trois

copies, sommaires,--à la vérité, de simples silhouettes en

bois,--mais qui à distance produisaient l'effet voulu. On avait

placé l'une d'elles près de la Franz-Josephbrücke, une deuxième dans

l'espace libre derrière le théâtre et la troisième au centre du

Wenzelsplatz.

--Si George n'en sait rien, me dit Harris (nous nous promenions de

notre côté depuis une heure, George étant resté à l'hôtel pour

écrire à sa tante), s'il n'a pas remarqué ces statues, eh bien, nous

pourrons le rendre meilleur et plus svelte; et cette bonne action

nous la commettrons ce soir même.

Nous tâtâmes le terrain pendant le dîner et, voyant que George

n'était pas au courant, nous l'emmenâmes à la promenade et le

conduisîmes par des détours à l'endroit où se trouvait l'original de

la statue. George ne voulait qu'y jeter un coup d'oeil et poursuivre

sa route, comme il fait d'habitude en pareil cas; mais nous le

contraignîmes à un examen plus consciencieux. Quatre fois nous lui

fîmes faire le tour du monument; il fallut qu'il le regardât sous

toutes ses faces. Je suppose que notre insistance l'ennuyait; mais

nous voulions qu'il emportât de là une impression durable. Nous lui

fîmes la biographie du cavalier, lui révélâmes le nom de l'artiste,

lui indiquâmes le poids de la statue et sa hauteur. Nous saturâmes

son cerveau de cette statue. Et lorsque nous lui rendîmes enfin sa

liberté, ses connaissances sur la statue l'emportaient sur tout le

reste de son savoir. Nous l'obsédâmes de cette statue et ne le

lâchâmes qu'à la condition que nous y reviendrions le lendemain

matin pour la mieux voir à la faveur d'un meilleur éclairage; nous

insistâmes pour qu'il en notât sur son carnet l'emplacement.

Les trois hommes en Allemagne · 第 8 / 16 段