troisième demoiselle parut à ce moment, je suppose que ces trois
formaient tout le personnel de la maison. Cette dernière était une
petite personne aux grands yeux brillants et pleins de malice. En
toute autre occasion j'aurais eu du plaisir à la voir, mais son
arrivée m'irrita. Je ne voyais pas l'utilité de trois vendeuses pour
conclure cette affaire.
Les deux premières expliquèrent le cas à la troisième et avant
qu'elles fussent à la moitié de leur récit, la troisième commença à
s'esclaffer. Elle me paraissait d'un caractère à rire de tout.
Ensuite elles se prirent à bavarder comme des pies, toutes les trois
à la fois; et tous les dix mots elles me regardaient; et plus elles
me regardaient, plus la troisième riait; et avant qu'elles eussent
fini, elles se tordaient toutes les trois, les petites idiotes; on
aurait pu me prendre pour un clown, en train de donner une
représentation.
Quand elles furent suffisamment calmées pour se mouvoir, la
troisième vendeuse s'approcha de moi en riant toujours. Elle me dit:
--Si vous l'obtenez, vous en irez-vous?
De prime abord, je ne compris pas très bien: elle fut obligée de
répéter:
--Ce coussin, quand vous l'aurez, vous-en-irez-vous-tout-de-suite?
Moi, je ne demandais que cela, et je le lui dis. Mais j'ajoutai que
je ne m'en irais pas sans. J'étais résolu à obtenir un coussin,
dussé-je passer toute la nuit dans la boutique.
Elle rejoignit les deux autres vendeuses, je crus qu'elles allaient
me chercher le coussin, et que le marché allait être conclu. Au lieu
de cela, arriva la chose la plus incompréhensible. Ces deux se
mirent derrière la troisième (toutes les trois pouffant de rire,
Dieu seul sait pourquoi) et la poussèrent vers moi. Elles la
poussèrent tout contre moi et alors, avant que je comprisse ce qui
arrivait, cette troisième posa ses mains sur mes épaules, se mit sur
la pointe des pieds et m'embrassa. Après quoi, enfouissant sa figure
dans son tablier, elle s'en alla en courant, suivie par la deuxième
vendeuse. La première m'ouvrit la porte avec un désir si évident de
me voir partir que, dans ma confusion, je m'en allai, laissant
derrière moi les vingt marks. Je n'ai pas d'objection à formuler
contre ce baiser, quoique je ne l'eusse pas désiré, tandis que je
désirais un coussin. Je ne tiens pas à retourner à ce magasin. Mais
je ne comprends pas du tout cette conduite.
Je lui dis:
--Mais qu'avez-vous donc demandé?
Il répondit:
--Un coussin.
--C'est ce que vous vouliez, je le sais. Ce que je veux dire est:
quel mot de la langue allemande moderne avez-vous employé?
Il me répondit:
--Un Kuss.
J'expliquai:
--Vous n'avez pas le droit de vous plaindre. Cela prête à confusion.
Un «Kuss» semble vouloir dire un coussin, mais il n'en est pas
ainsi, cela signifie baiser; tandis que «Kissen» signifie coussin.
Vous avez confondu les deux mots: vous n'êtes pas le premier auquel
cela arrive. Je ne suis pas bon juge en la matière; mais vous aviez
demandé un baiser de vingt marks et, d'après votre description de la
jeune fille, on pourrait estimer le prix raisonnable. En tout cas
n'en parlons pas à Harris. Si mes souvenirs sont bons, il a
également une tante.
En quoi George fut de mon avis.
CHAPITRE HUITIÈME
_Monsieur et Mlle Jones de Manchester. Les bienfaits du cacao.
Conseil à la société pour la conservation de la paix. La fenêtre,
argument moyenâgeux. Le passe-temps favori des chrétiens. Les
litanies du guide. Comment réparer les ravages du temps. George
expérimente le contenu d'un flacon. Le sort du buveur de bière
allemand. Harris et moi prenons la résolution de faire une bonne
action. Le modèle-type de la statue. Harris et ses amis. Le paradis
sans poivre. Les femmes et les villes._
Nous nous étions mis en route pour Prague et attendions dans le
grand hall de la gare de Dresde le moment où les employés
omnipotents nous permettraient l'accès du quai. George, qui était
allé au kiosque à journaux, revint vers nous, une lueur malicieuse
dans les yeux, et dit:
--Je l'ai vu.
--Vu quoi? demandai-je.
Il était trop agité pour répondre intelligiblement.
--Ils sont là, ils avancent vers vous, tous les deux. Vous allez les
voir vous-mêmes dans une minute! Je ne plaisante pas! C'est
exactement ça.
Comme d'habitude en cette saison, les journaux avaient fait paraître
quelques articles plus ou moins sérieux sur le serpent de mer; et je
croyais que ce qu'il nous disait s'y rapportait. Un moment de
réflexion me fit comprendre que cette chose était impossible, vu que
nous nous trouvions en plein centre de l'Europe, à cinq cents lieues
des côtes. Avant que j'eusse pu lui poser toute autre question, il
me saisit le bras:
--Regardez! dit-il, est-ce que j'exagère?
Je tournai la tête et vis ce que peu de mes compatriotes ont eu
l'occasion de voir: l'Anglais voyageur d'après la conception
continentale, accompagné de sa fille. Ils s'avançaient vers nous, en
chair et en os, vivants et palpables, à moins que ce n'ait été un
rêve. C'était le «Milord» et la «Miss» anglais, tels que depuis des
générations on les caricature dans la presse comique et sur la scène
continentale. Ils étaient parfaits en tous points. L'homme était
grand et maigre, avec des cheveux couleur de sable, un nez énorme,
de longs favoris. Il portait un vêtement de teinte indécise et un
long manteau clair lui tombait jusqu'aux talons. Son casque blanc
était orné d'un voile vert; il portait une paire de jumelles en
bandoulière et tenait dans sa main, gantée de beurre frais, un
alpenstock légèrement plus grand que lui. Sa fille était longue et
anguleuse. Je ne puis décrire son costume: mon regretté grand-père
aurait pu mener cette tâche à bien; il devait être plus familiarisé
avec cette mode. Je ne puis que dire qu'elle me sembla inutilement
court-vêtue, exhibant une paire de chevilles (si je puis me
permettre de mentionner ce détail) qui, au point de vue artistique,
demandaient plutôt à être cachées. Son chapeau me rappelait Mrs
Hemans; je ne sais pas trop pourquoi. Elle portait des mitaines, un
pince-nez et des bottines lacées sur le côté--on les appelait
«prunella» dans le commerce. Elle aussi tenait un alpenstock, malgré
l'absence totale de montagnes à cent kilomètres à la ronde, et un
sac plat maintenu à la taille par une courroie. Les dents lui
sortaient de la bouche comme à un lapin, et sa silhouette était
celle d'un traversin sur des échasses.
Harris se précipita sur son kodak et naturellement ne le trouva pas;
il ne le trouve jamais quand il en a besoin. Lorsque nous voyons
Harris se démener comme un possédé et criant: «Que diable ai-je fait
de mon kodak, est-ce que l'un de vous se rappelle ce que j'en ai
fait?» c'est que pour la première fois de la journée il a aperçu une
chose digne d'être photographiée. Plus tard, il se souvient de
l'avoir mis dans sa valise.
Ils ne se contentèrent pas de la simple apparence; ils jouèrent leur
rôle jusqu'au bout. Ils avançaient en regardant à chaque pas à
droite et à gauche. Le gentleman tenait à la main un Baedeker
ouvert, la lady portait un manuel de conversation; ils parlaient un
allemand que personne ne pouvait comprendre et un français
qu'eux-mêmes ils n'auraient pu traduire. Le monsieur touchait de son
alpenstock les employés pour attirer leur attention, tandis que la
dame se détournait violemment à la vue d'une affiche-réclame de
cacao, en s'écriant: «Shocking!»
Vraiment, elle était excusable. On remarque, même dans la chaste
Angleterre, que, d'après l'auteur de l'affiche, une femme qui boit
du cacao n'a que bien peu d'autres besoins terrestres: il lui suffit
d'environ un mètre de mousseline. Sur le continent cette même femme,
autant que j'ai pu en juger, est à l'abri de tous les autres besoins
de la vie. Non seulement, selon le fabricant, le cacao doit tenir
lieu d'aliments et de boisson, mais encore de vêture. Ceci dit entre
parenthèses.
Naturellement ils devinrent le point de mire de tous les regards.
Ayant eu l'occasion de leur rendre un léger service, j'eus
l'avantage de cinq minutes de conversation avec eux. Ils furent très
aimables. Le gentleman me déclara se nommer Jones, et venir de
Manchester, mais il me parut ne savoir ni de quel quartier de
Manchester il venait, ni où cette ville se trouvait. Je lui demandai
où il allait, mais il me sembla l'ignorer. Il me dit que cela
dépendait. Je lui demandai s'il ne trouvait pas l'alpenstock un
objet encombrant pour se promener à travers une ville populeuse; il
admit qu'en effet l'alpenstock devenait parfois embarrassant. Je lui
demandai si sa voilette ne le gênait pas pour voir. Mais il nous
expliqua qu'il ne la baissait que lorsque les mouches devenaient
gênantes. Je demandai à la miss si elle s'était aperçue de la
fraîcheur du vent; elle me dit qu'elle l'avait trouvé spécialement
froid aux coins de rue. Je n'ai pas posé ces questions les unes
après les autres, comme je l'ai relaté ici; je les mêlais à la
conversation générale, et nous nous séparâmes bons amis.
J'ai beaucoup réfléchi à cette apparition et suis arrivé à une
conclusion bien définie. Un monsieur, que je rencontrai plus tard à
Francfort et auquel je fis la description du couple, m'affirma
l'avoir lui-même rencontré à Paris, trois semaines après l'affaire
de Fachoda. Tandis qu'un voyageur de commerce pour quelque aciérie
anglaise, que j'avais rencontré à Strasbourg, se rappelle les avoir
vus à Berlin, au moment de la surexcitation causée par la question
du Transvaal. J'en conclus que c'étaient des acteurs sans travail,
engagés spécialement dans l'intérêt de la paix internationale. Le
ministère français des Affaires Etrangères, désireux de faire tomber
la colère de la populace parisienne qui réclamait la guerre avec
l'Angleterre, embaucha ce couple admirable pour qu'il circulât dans
la capitale. On ne peut pas à la fois rire et vouloir tuer. La
nation française contempla ce spécimen de citoyen anglais, elle y
vit non pas une caricature, mais une réalité palpable et son
indignation sombra dans le fou rire. Le succès de ce stratagème
amena plus tard le couple à offrir ses services au gouvernement
allemand: on sait l'heureux résultat qui couronna ses efforts.
Notre propre gouvernement pourrait lui-même profiter de la leçon. On
pourrait parfaitement tenir à la disposition de Downing Street
quelques petits Français bien gras, qu'à l'occasion l'on enverrait à
travers le pays, avec la consigne de hausser les épaules et de
manger des sandwiches aux grenouilles; ou bien on pourrait
réquisitionner une bande d'Allemands mal soignés et mal peignés,
dans le simple but de les faire se promener, en fumant de longues
pipes et en disant «So». Le public rirait et s'écrierait: «La guerre
avec ceux-là? Non, ce serait trop bête!» Si le gouvernement
n'accepte pas ma proposition, j'en recommande les grandes lignes à
la société pour le maintien de la paix.
Nous fûmes amenés à allonger quelque peu notre séjour à Prague.
Prague est une des villes les plus intéressantes d'Europe. Ses
pierres sont saturées d'histoires et de romances; tous ses environs
ont servi de champs de bataille. C'est dans cette ville que fut
conçue la Réforme et que se trama la guerre de Trente ans. Mais il
n'y aurait pas eu à Prague la moitié des troubles qui y ont éclaté,
si ses fenêtres avaient été moins larges et moins tentantes. Le fait
initial de la première de ces catastrophes fameuses consista à jeter
les sept conseillers catholiques de la fenêtre du Rathhaus sur les
piques des Hussites. Plus tard on donna le signal de la deuxième en
jetant les conseillers impériaux par les fenêtres de la vieille
Burg, dans le Hradschin. Ce fut la deuxième «défenestration» de
Prague. Depuis on a résolu à Prague d'autres questions importantes.
L'issue pacifique de ces réunions fait conjecturer qu'elles eurent
lieu dans des caves. On a d'ailleurs bien la sensation que la
fenêtre a toujours joué, en tant qu'argument, le rôle de tentateur
chez l'enfant de Bohême.
On peut admirer dans la Teynkirche la chaire vermoulue où Jean Huss
prêcha. On entend aujourd'hui la voix d'un prêtre papiste s'élever
du même endroit, tandis qu'un grossier bloc de pierre, à moitié
caché par du lierre, commémore au loin, à Constance, l'emplacement
où Huss et Jérôme expirèrent en proie aux flammes du bûcher.
L'histoire est coutumière de semblables ironies. Dans cette
Teynkirche se trouve enterré Tycho Brahé, l'astronome qui commit
l'erreur banale de croire que la terre, avec ses mille et une
croyances et son unique humanité, était le centre de l'univers, mais
qui, d'autre part, observa les étoiles avec clairvoyance.
Quoiqu'elles soient bordées de palais, les avenues de Prague sont
sales. Ziska l'Aveugle a dû souvent les traverser en hâte. Le
clairvoyant Wallenstein a habité cette ville. Ils l'ont surnommé «le
Héros»; la ville est particulièrement fière de l'avoir eu comme
citoyen. Dans son palais lugubre de la place Waldstein, on montre
comme un lieu sacré la petite pièce où il faisait ses dévotions, et,
ma parole, on a l'air ici de croire qu'il possédait réellement une
âme.
Ces chemins raides et tortueux doivent avoir résonné bien souvent
sous les pas des légions de Sigismond ou de Maximilien. Tantôt les
Saxons, tantôt les Bavarois et puis les Français; tantôt les saints
de Gustave-Adolphe, puis les soldats-machines de Frédéric le Grand,
tous ont voulu forcer ces portes et ont combattu sur ces ponts.
Les juifs ont toujours donné à Prague une physionomie particulière.
Il leur est arrivé de porter assistance aux chrétiens dans leur
occupation favorite, qui consistait à s'entre-tuer, et cette grande
oriflamme suspendue sous la voûte de l'Altneuschule atteste le
courage avec lequel ils aidèrent Ferdinand le Catholique à résister
aux protestants suédois. Le ghetto de Prague fut un des premiers
établis en Europe. Les juifs de Prague ont fait leurs dévotions
depuis huit cents ans dans une minuscule synagogue qui existe
toujours; du dehors les femmes pleines de ferveur assistent aux
offices, l'oreille collée à des ouvertures spécialement aménagées
pour elles dans les murs épais. Le cimetière juif avoisinant,
«Bethchajim», ou la «Maison de la vie», a l'air de vouloir déborder
de sépulcres. Pendant des siècles on a, selon la loi, enterré là, et
nulle part ailleurs, les os d'Israël. Les pierres tombales s'y
culbutent comme renversées par quelque lutte macabre de leurs hôtes
souterrains.
Il y a longtemps que les murs du ghetto ont été nivelés, mais les
juifs de Prague tiennent toujours à leurs ruelles fétides, qu'on est
d'ailleurs en train de remplacer par de belles rues neuves qui
promettent de faire de ce quartier la plus belle partie de la ville.
On nous avait conseillé à Dresde de ne pas parler allemand à Prague.
La Bohême est en proie depuis des années à une haine de race entre
la minorité germanique et la majorité tchèque; être pris pour un
Allemand dans certaines rues de Prague peut causer des désagréments
à celui qui n'a plus l'entraînement voulu pour soutenir une course
de fond. Nous parlâmes cependant allemand dans certaines rues de
Prague,--il fallait le parler ou rester muet. Le dialecte tchèque
est très ancien, dit-on, et celui qui le parle fait montre d'une
culture scientifique très haute. Son alphabet se compose de
quarante-deux lettres, qui évoquent chez l'étranger l'image des
caractères chinois. Ce n'est pas une langue qu'on puisse apprendre
rapidement. Nous décidâmes qu'en nous en tenant à l'allemand notre
santé courrait moins de risque: en effet il ne nous arriva rien de
fâcheux. Je ne puis l'expliquer que de la manière suivante:
l'habitant de Prague est fort astucieux; une légère trace d'accent,
quelque insignifiante incorrection grammaticale a pu se glisser dans
notre allemand, lui révélant le fait que, malgré toutes les
apparences contraires, nous n'étions pas des Allemands pur sang. Je
ne veux pas l'affirmer; je l'avance comme une possibilité.
Pour éviter cependant tout danger inutile, nous visitâmes la ville
avec un guide. Je n'ai jamais rencontré de guide accompli. Celui-là
avait deux défauts bien marqués. Son anglais était des plus
imparfaits. En réalité ce n'était pas du tout de l'anglais. J'ignore
comment on aurait pu appeler son baragouin. Ce n'était pas
entièrement sa faute; il avait appris l'anglais avec une dame
écossaise. Je comprends assez bien l'écossais, ce qui est nécessaire
si l'on tient à être au courant de la littérature anglaise
moderne,--mais de là à saisir un patois écossais prononcé avec un
accent slave et assaisonné de-ci de-là d'inflexions allemandes...!
On avait du mal pendant la première heure passée en sa compagnie à
se débarrasser de l'impression que cet homme étouffait. Nous nous
attendions à chaque instant à le voir expirer entre nos mains. Nous
nous habituâmes à lui au cours de la matinée et nous pûmes arriver à
réprimer notre premier mouvement, qui était de l'étendre sur le dos
et de lui arracher ses vêtements chaque fois qu'il ouvrait la
bouche. Nous arrivâmes plus tard à comprendre une partie de ce qu'il
disait et ceci nous permit de découvrir son deuxième défaut.
Il avait inventé depuis peu, à ce qu'il paraît, une lotion pour
faire repousser les cheveux et obtenu qu'un pharmacien de l'endroit
acceptât de la lancer et de lui faire de la réclame. Aussi
s'efforçait-il, les trois quarts du temps, de nous vanter, non pas
les beautés de Prague, mais les bienfaits que vaudrait à l'humanité
son liquide. Il avait pris pour de la sympathie envers sa misérable
lotion l'assentiment conventionnel que nous donnions à son éloquence
enthousiaste (nous croyions qu'il nous développait ses idées sur
l'architecture).
De telle sorte qu'il nous fut impossible de le ramener à tout autre
sujet. Il traitait les palais en ruines et les églises branlantes en
quantités négligeables, tout au plus bonnes à flatter le goût
dépravé d'un décadent. Il avait l'air de croire que son devoir ne
consistait pas à nous faire méditer sur les ravages du temps, mais
plutôt sur les moyens de les réparer. Que nous importaient des héros
aux têtes cassées ou des saints chauves? Vivait-on parmi les vivants
ou parmi les morts? et, plutôt qu'à ceux-ci, ne devrions-nous pas
être attentifs à ces jeunes filles et jeunes gens qu'un usage
rationnel du «kophkeo» avait lotis (tout au moins sur l'étiquette)
de nattes interminables ou d'épaisses moustaches?
Dans son cerveau, inconsciemment, il avait divisé le monde en deux
catégories. Le Passé (avant l'usage): des gens peu intéressants, à
l'air maladif et désagréable. L'Avenir (après usage): un choix de
gens gras, joviaux, à physionomie avenante. Et tout ceci le rendait
incapable de nous guider utilement à travers les vestiges du moyen
âge.
Chacun de nous reçut à l'hôtel une bouteille de son produit. Au
début de notre conversation, nous en avions tous, paraît-il, demandé
avec véhémence. Je ne peux personnellement ni louer ni condamner
cette drogue. Une longue suite de déceptions antérieures m'a
découragé, sans parler d'une odeur tenace de paraffine qui, si
légère soit-elle, vous attire des remarques désobligeantes. Depuis,
je n'essaie même plus d'échantillons.
Je donnai ma bouteille à George. Il me l'avait demandée pour
l'envoyer à un monsieur à Leeds. J'appris plus tard que Harris lui
avait également cédé son flacon pour l'envoyer au même destinataire.
Un léger relent d'oignon ne nous quitta plus, à dater de notre
départ de Prague. George l'a remarqué lui-même. Il l'attribuait à
l'emploi exagéré de la ciboulette dans la cuisine européenne.
C'est à Prague que Harris et moi eûmes l'occasion de témoigner à
George toute notre amitié. Nous avions remarqué qu'il commençait à
avoir pour la bière de Pilsen un amour immodéré. Cette bière
allemande est une boisson traîtresse, spécialement par temps chaud.
Elle ne vous monte pas à la tête, mais elle vous épaissit vite la
taille. En arrivant en Allemagne, je me tiens toujours le discours
suivant: «Allons! je ne boirai pas de bière allemande. Du vin blanc
du pays avec un peu de soda; de temps en temps peut-être un verre
d'Ems ou d'eau carbonatée. Mais de bière, jamais, ou presque
jamais.»
Cette résolution est bonne, je la recommande à tous les voyageurs.
Comme je voudrais être capable de m'y tenir!
George refusa, malgré mes supplications, de se limiter si
péniblement. Il dit que la bière allemande est salubre, pourvu qu'on
en use avec modération.
--Un bock le matin, dit George, un verre le soir, ou même deux. Cela
ne fait de mal à personne.
Il avait probablement raison. Harris et moi ne nous alarmâmes que
lorsqu'il prit les bocks par demi-douzaines.
--Nous devrions faire quelque chose pour l'arrêter, dit Harris; cela
devient inquiétant.
--C'est héréditaire, à ce qu'il dit; il paraît que sa famille a
toujours eu soif.
--Il y a l'eau d'Apollinaris additionnée de quelques gouttes de jus
de citron, elle n'entraîne, je crois, aucun danger. Ce qui me donne
à réfléchir, c'est son embonpoint naissant. Il va perdre toute
élégance.
Nous en causâmes longuement et dressâmes nos plans; la Providence
nous aida. Une nouvelle statue venait d'être achevée, destinée à
l'embellissement de la ville. Je ne me souviens pas en l'honneur de
qui on l'érigeait. Je ne m'en rappelle que les grandes lignes;
c'était la statue conventionnelle, représentant le monsieur
conventionnel, à la raide allure conventionnelle, sur le cheval
conventionnel, ce cheval qu'on voit toujours dressé sur ses pattes
de derrière et réservant ses pattes de devant pour battre la mesure.
Mais, examiné de plus près, ce groupe ne laissait pas que d'être
assez original. Au lieu du bâton ou de l'épée qu'on voit partout,
l'homme tenait à bras tendu son chapeau à plumes; et le cheval, au
lieu de se terminer par une cascade, avait, en guise de queue, un
simple moignon qui ne semblait pas d'accord avec sa fougue
imposante. On avait l'impression qu'un cheval muni d'une queue si
rudimentaire ne se serait pas cabré de la sorte.
On l'avait transporté, mais non pas définitivement, dans un petit
square, près du bout de la Karlsbrücke. Les autorités municipales
avaient décidé fort intelligemment, avant de lui choisir une place
définitive, de voir par expérience en quel endroit la statue ferait
le meilleur effet. Pour cela elles en avaient fait exécuter trois
copies, sommaires,--à la vérité, de simples silhouettes en
bois,--mais qui à distance produisaient l'effet voulu. On avait
placé l'une d'elles près de la Franz-Josephbrücke, une deuxième dans
l'espace libre derrière le théâtre et la troisième au centre du
Wenzelsplatz.
--Si George n'en sait rien, me dit Harris (nous nous promenions de
notre côté depuis une heure, George étant resté à l'hôtel pour
écrire à sa tante), s'il n'a pas remarqué ces statues, eh bien, nous
pourrons le rendre meilleur et plus svelte; et cette bonne action
nous la commettrons ce soir même.
Nous tâtâmes le terrain pendant le dîner et, voyant que George
n'était pas au courant, nous l'emmenâmes à la promenade et le
conduisîmes par des détours à l'endroit où se trouvait l'original de
la statue. George ne voulait qu'y jeter un coup d'oeil et poursuivre
sa route, comme il fait d'habitude en pareil cas; mais nous le
contraignîmes à un examen plus consciencieux. Quatre fois nous lui
fîmes faire le tour du monument; il fallut qu'il le regardât sous
toutes ses faces. Je suppose que notre insistance l'ennuyait; mais
nous voulions qu'il emportât de là une impression durable. Nous lui
fîmes la biographie du cavalier, lui révélâmes le nom de l'artiste,
lui indiquâmes le poids de la statue et sa hauteur. Nous saturâmes
son cerveau de cette statue. Et lorsque nous lui rendîmes enfin sa
liberté, ses connaissances sur la statue l'emportaient sur tout le
reste de son savoir. Nous l'obsédâmes de cette statue et ne le
lâchâmes qu'à la condition que nous y reviendrions le lendemain
matin pour la mieux voir à la faveur d'un meilleur éclairage; nous
insistâmes pour qu'il en notât sur son carnet l'emplacement.