--Extraordinaire, n'est-ce pas? remarqua-t-il; il doit exister un

endroit, quelque part sur la terre, où on les élève.

Puis il se mit à chasser avec sa langue les mouches qui couvraient

son épaule gauche. Je commençais à me demander si, ayant perdu sa

mère tout enfant, il n'avait pas été recueilli par un chat.

George et moi grimpâmes dans la voiture et attendîmes Harris. Il

arriva un moment après. J'étais enclin à penser que son aspect était

plutôt soigné. Il portait un costume en flanelle blanche à culotte

courte, qu'il s'était spécialement fait tailler pour monter à

bicyclette en été; son chapeau peut-être sortait un peu de

l'ordinaire, mais l'abritait d'une manière vraiment efficace contre

le soleil.

Le cheval le toisa d'un seul regard, dit: «_Gott im Himmel!_» aussi

clairement que jamais cheval ait parlé et se mit à trotter d'une

allure rapide le long de la Friedrichstrasse, abandonnant Harris et

le cocher sur le trottoir. Son patron lui ordonna de s'arrêter, mais

il ne s'en préoccupa pas. Ils coururent après nous et purent nous

arrêter au coin de la Dorotheenstrasse. Je ne pus saisir ce que

l'homme dit au cheval, il parla vite et avec excitation; mais je

comprenais quelques bribes de phrases telles que:

--Je suis bien forcé de gagner ma vie, hein? Qui t'a demandé ton

avis? Ah, tu t'en moques pas mal, tant que tu as à boire!

Le cheval coupa court en prenant la Dorotheenstrasse de son propre

chef. Je pense qu'il lui répondit:

--En route alors, et n'en parlons plus! Tâchons d'en finir avec

cette plaisanterie et prenons autant que possible les rues les moins

fréquentées.

En face du Brandenburger Thor notre cocher attacha les guides autour

du fouet, descendit de son siège et vint vers nous pour nous donner

des explications. Il nous montra le Thiergarten, puis nous détailla

le Reichstags Haus. Il nous précisa sa longueur exacte, sa hauteur

et sa largeur selon la manière des guides. Il appela ensuite notre

attention sur le Thor. Il le dit construit en grès, imitant les

«Properleer» d'Athènes.

A ce moment-là, le cheval, qui avait occupé ses loisirs à se lécher

les jambes, tourna la tête. Il ne proféra pas une parole, il ne fit

que regarder.

L'homme reprit, nerveusement. Cette fois-ci il dit que c'était en

imitation des «Propeyedliar».

Le cheval alors se mit à parcourir les Linden et rien ne put le

déterminer à ne pas prendre par les Linden. Son patron discuta avec

lui, mais il continua à trotter. Il avait une manière de hausser les

épaules tout en marchant, qui, à mon avis, signifiait:

--Ils ont vu le Thor, n'est-ce pas? Eh bien, c'est tout ce qu'il

faut. Quant au reste, vous ne savez pas de quoi vous parlez et ils

ne vous comprendraient pas, même si vous le saviez. Parlez donc

allemand.

Et ce fut ainsi tout le long des Linden. Le cheval consentit à

s'arrêter tout juste assez de temps pour que nous pussions jeter un

long regard sur ce qu'il y avait à voir et en entendre le nom. Il

coupa court à toute explication ou description par le procédé simple

qui consistait à continuer son chemin.

Il a dû se dire: «Ces messieurs ne veulent pas autre chose que

pouvoir dire aux gens, en rentrant chez eux, qu'ils ont vu tout

cela. Si je les juge avec injustice et qu'ils soient plus

intelligents qu'ils n'en ont l'air, ils trouveront dans un guide des

informations bien plus précises que celles que mon vieil idiot peut

leur donner. Qui aurait envie de savoir la hauteur d'un clocher? On

l'oublie cinq minutes après. Ce qu'il me fatigue avec son babil!

Pourquoi ne se dépêche-t-il pas, qu'on puisse rentrer déjeuner?»

Réflexion faite, peut-être bien que ce vieil animal borgne était

dans le vrai. Il est certain que je me suis déjà trouvé en compagnie

d'un guide dans des circonstances où j'aurais apprécié

l'intervention de ce cheval.

Mais on ne reconnaît jamais les bienfaits de l'heure, puisque dans

la circonstance nous l'avons maudit au lieu de le bénir.

CHAPITRE SEPTIÈME

_George s'étonne. L'amour germanique de l'ordre. Le concert de

merles dans la Forêt Noire aura lieu à sept heures du matin. Le

chien en porcelaine. Sa supériorité sur tous les autres chiens. Une

contrée bien entretenue. Comment devrait être aménagée une vallée

dans les montagnes d'après l'idéal allemand. Comment se fait

l'écoulement des eaux en Allemagne. Le scandale de Dresde. Harris

donne une représentation. Elle reste inappréciée. George et sa

tante. George, un coussin et trois demoiselles._

A un certain moment, entre Berlin et Dresde, George, qui était resté

pendant le dernier quart d'heure à regarder très attentivement par

la portière, nous déclara:

--Pourquoi a-t-on l'habitude en Allemagne d'accrocher au haut des

arbres les boîtes aux lettres? Pourquoi ne pas les fixer à la grande

porte, comme on fait chez nous? Il me semble que je détesterais

grimper au sommet d'un arbre pour prendre mon courrier, sans compter

la corvée inutile imposée au facteur. J'ajoute que la tournée de cet

employé doit être des plus fatigantes, pour peu qu'il soit

corpulent, et même dangereuse par des nuits de tempête. S'ils

tiennent absolument à suspendre leur boîte à un arbre, pourquoi ne

pas l'attacher aux branches basses, au lieu de choisir les branches

les plus élevées? Mais il est possible que j'émette un jugement

téméraire sur ce pays, continua-t-il, une nouvelle idée se

présentant à lui. Il est probable que les Allemands, qui nous

devancent en beaucoup de points, ont perfectionné le service des

pigeons voyageurs. Mais, même en ce cas, je ne peux m'empêcher de

remarquer qu'il eût été plus simple, pendant qu'ils y étaient, de

dresser les oiseaux à déposer leurs messages plus près de la terre.

Ce doit être un travail pénible, même pour un Allemand adulte de

force moyenne, de retirer son courrier de ces boîtes.

Je suivis son regard à travers la portière et lui dis:

--Ce ne sont pas des boîtes aux lettres, ce sont des nids. Il faut

que vous pénétriez cette nation. L'Allemand aime les oiseaux, mais

il n'aime que les oiseaux soigneux. Un oiseau abandonné à lui-même

construit son nid n'importe où. Le nid n'est pas un bel objet,

suivant la conception allemande du beau. On n'y trouve pas trace de

peinture, pas trace de décoration, pas même un drapeau. Une fois

qu'il l'a terminé, l'oiseau recommence à aller et venir et laisse

tomber sur les pelouses des brindilles, des tronçons de vers, une

foule de choses. Il est inconvenant. Il fait la cour à sa femme ou

se chamaille avec elle, il donne la becquée à ses petits, et tout

cela en public. Le propriétaire allemand en est choqué. Il dit à

l'oiseau: «Je t'affectionne pour beaucoup de raisons. J'aime te

voir, j'aime t'entendre chanter, mais je n'aime pas tes manières.

Prends cette petite boîte, mets-y toutes tes petites affaires, pour

que je ne les voie pas. Sors-en, lorsque l'envie te prendra de

chanter, mais vis-y ta vie intime. Reste dans ta boîte, et surtout

ne salis pas le jardin.»

En Allemagne on respire l'amour de l'ordre en même temps que l'air;

en Allemagne les bébés battent la mesure avec leur hochet, et

l'oiseau allemand en est arrivé à être fier de sa boîte, et à

mépriser les quelques incivilisés qui continuent à construire leurs

nids sur les branches et dans les haies. Dans la suite des temps, on

peut en être sûr, chaque oiseau allemand aura sa place marquée dans

les concerts d'oiseaux. Le chant confus et irrégulier de la gent

emplumée doit, on le sent, irriter au plus haut point l'esprit si

précis des Allemands, il manque de méthode; l'Allemand, amoureux de

musique, y mettra de l'ordre. Quelque oiseau de forte taille et de

belle prestance sera dressé à tenir le rôle de chef d'orchestre.

Pour qu'ils ne gâchent plus le meilleur de leur talent dans un bois

à quatre heures du matin, il les fera chanter dans un Biergarten,

accompagnés d'un piano. Telle est la tournure que prendront les

choses.

L'Allemand aime la nature, mais sa conception de la nature est

artificielle et symétrique. Il s'intéresse beaucoup à son jardin; il

plante sept rosiers du côté nord, sept du côté sud, et s'ils

n'atteignent pas tous la même hauteur et n'ont pas tous la même

silhouette, il en perd le sommeil. Chaque fleur, il l'attache après

un bâton. Cela nuit à la beauté de la plante, mais il a, par contre,

la satisfaction de savoir qu'elle est là et qu'elle se conduit bien.

Il a également un bassin revêtu de zinc; une fois par semaine il le

retire, l'emporte dans sa cuisine et le récure. Il place un chien de

faïence au centre géométrique de la pelouse, qui souvent ne dépasse

pas la largeur d'une nappe et est généralement entourée d'arceaux.

Les Allemands adorent les chiens, mais en général ils les préfèrent

en faïence. Le chien de faïence ne creuse pas de trous dans les

parterres pour y enterrer des os, ni ne disperse les fleurs à tous

les vents avec ses pattes de derrière. Au point de vue allemand,

c'est le chien idéal. Il ne s'enfuit pas de l'endroit où on le pose,

et on ne le rencontre pas en des lieux où sa présence est gênante.

On peut le choisir parfait en tous points, d'après les derniers

engouements de l'exposition canine; ou bien on peut suivre sa propre

fantaisie et avoir quelque chose d'unique; on n'est pas, comme avec

les autres chiens, limité dans son choix par les rigueurs de

l'hérédité. En faïence on peut avoir un chien rose, un chien bleu.

Moyennant une petite augmentation on aura même un chien à deux

têtes.

A date fixe, en automne, l'Allemand couche les plantes de son jardin

et les couvre d'une natte. A date fixe, au printemps, il les

découvre et les redresse. Si d'aventure l'automne était

exceptionnellement doux ou le printemps exceptionnellement sévère,

tant pis pour les malheureux végétaux. Aucun véritable Allemand ne

songerait à sacrifier la pureté d'un rite aux fantaisies

incontrôlées des saisons; incapable de régler le temps, il l'ignore.

Aux autres arbres notre Allemand préfère le peuplier. Certaines

nations moins disciplinées pourront chanter les beautés du chêne

rugueux, du marronnier ombrageux, de l'orme ondulant sous la brise.

Ces arbres capricieux et volontaires choquent les yeux allemands. Le

peuplier pousse où on l'a planté et comme on l'a planté. Il n'a

aucune idée originale ou inconvenante. Ce n'est pas lui qui

songerait à étaler des rameaux d'ombre, autour d'un tronc tourmenté.

Il pousse simplement droit, tout droit, comme doit pousser un arbre

allemand. Les Allemands déracineront peu à peu les autres arbres

pour les remplacer par des peupliers.

L'Allemand aime la campagne, mais, comme disait la dame qui avait vu

un sauvage, «il la préfère plus habillée». Il aime à se promener

dans les bois... vers un restaurant; mais le sentier doit être bordé

d'un caniveau en briques pour l'écoulement régulier des eaux et,

tous les quinze mètres environ, posséder un banc sur lequel le

promeneur pourra se reposer et s'éponger le front; car l'Allemand ne

songe pas plus à s'asseoir sur l'herbe qu'un évêque anglican ne

songerait à dévaler en dégringolade une pente abrupte. Il aimera

contempler du sommet d'un mont la nature, mais il veut, sur ce

sommet, une table panoramique qui lui expliquera ce qu'il voit et

une autre table avec un banc où s'asseoir pour un frugal repas,

«belegte Semmel» et bière, dont il a eu la précaution de se munir au

départ. Si en outre il est assez heureux pour apercevoir, accroché à

un arbre, un arrêté de police lui interdisant de faire ceci ou cela,

il éprouvera une sensation particulière de confort et de sécurité.

L'Allemand n'est pas ennemi d'un paysage sauvage, pourvu que ce

paysage ne soit pas sauvage par trop. S'il le considère comme tel,

il s'efforcera de le dompter. Je me rappelle, proche de Dresde, une

vallée étroite et pittoresque, conduisant vers l'Elbe. Les lacets de

la route y suivent un torrent qui, entre des rives ombreuses écume

et bondit parmi les galets et les rocs pendant environ un kilomètre.

Je le suivais enchanté, lorsque, à un tournant, je me trouvai face à

face avec une équipe d'ouvriers occupés à mettre de l'ordre dans

cette vallée et à donner au cours d'eau un aspect respectable. Ils

enlevaient soigneusement toutes les pierres qui l'obstruaient. Ils

cimentaient les rives; ils arrachaient ou taillaient les buissons et

les arbres qui dépassaient les bords, les vignes vierges et les

plantes grimpantes. Un peu plus loin le travail était déjà au point

et je contemplai ce que doit être une vallée d'après les idées

allemandes. L'eau, massée maintenant en un courant large et noble,

coulait dans un lit aplani et sablonneux entre deux murs couronnés

d'une crête imposante. Tous les cent mètres elle descendait

gentiment trois marches en bois. Sur chaque rive une petite étendue

de terrain avait été défrichée et à intervalles réguliers on y avait

planté des peupliers. Chaque arbrisseau était protégé par un

treillage d'osier et soutenu par une baguette de fer. Le conseil

municipal espère dans la suite des temps «finir» la vallée d'un bout

à l'autre et en faire une promenade digne de l'amateur pointilleux

d'une nature à l'allemande. On y trouvera un banc tous les cinquante

mètres, un arrêté de police tous les cent et un restaurant tous les

cinq cents.

Et voilà ce qu'ils font depuis le Memel jusqu'au Rhin: mettre en

ordre leur pays. Je me souviens parfaitement du Wehrtal. Ce fut

jadis la vallée la plus romanesque qu'on pût trouver dans la Forêt

Noire. La dernière fois que je la descendis, j'y rencontrai un

campement d'une centaine d'Italiens: ils étaient en plein travail,

traçant à la petite Wehr sauvage le chemin qu'elle devait suivre;

ils embriquetaient les rives, ils faisaient sauter les rochers, lui

fabriquaient des marchés en ciment pour qu'elle voyageât avec

décence et sobriété.

Car en Allemagne on ne badine pas avec la nature indisciplinée, on

ne lui permet pas de faire ses quatre volontés. En Allemagne la

nature est arrivée à bien se conduire et à ne pas donner le mauvais

exemple aux enfants. Un poète allemand, apercevant une chute d'eau,

ne s'arrêterait pas, comme le fit Southey devant celles de Lodore,

pour la décrire en des vers pleins d'allitérations,--il

s'empresserait d'avertir la police, et dès lors les minutes de la

belle chute seraient comptées.

--Voyons, voyons, pourquoi tout ce bruit? dirait aux eaux la voix

sévère de l'autorité; vous savez que nous ne pouvons pas tolérer cet

état de choses, descendez doucement. Où croyez-vous donc être?

Et le conseil municipal pourvoirait ces eaux de tuyaux de zinc, de

caniveaux de bois et d'un escalier en colimaçon et leur montrerait

comment descendre raisonnablement, d'après l'idéal allemand.

C'est un pays bien ordonné que l'Allemagne.

Nous arrivâmes à Dresde le mercredi soir avec l'intention d'y rester

jusqu'au lundi.

A certains points de vue Dresde est peut-être la ville la plus

agréable de l'Allemagne. Elle mérite mieux qu'une visite hâtive. Ses

musées, ses galeries, ses palais, ses jardins, ses environs riches

de souvenirs historiques recèlent du plaisir pour tout un hiver,

mais ne font qu'ahurir si l'on n'y reste qu'une semaine. Dresde n'a

pas cette gaieté de Paris ou de Vienne, dont on est si vite las; ses

attractions sont plus solidement allemandes et plus durables. C'est

la Mecque de la musique. Pour cinq shillings à Dresde on se procure

une stalle à l'Opéra, mais on y gagne en même temps, hélas! une

aversion violente pour les représentations d'opéras en Angleterre,

en France et en Amérique.

La chronique scandaleuse s'occupe encore, de nos jours, d'Auguste le

Fort, «l'Homme aux Péchés», comme l'appelait Carlyle, qui a affligé

l'Europe, dit-on, de plus d'un millier d'enfants. On visite encore

les châteaux où il emprisonnait telle ou telle de ses maîtresses

disgraciées; on parle de l'une d'elles, qui mourut dans l'un d'eux

après quarante ans de captivité. Des châteaux mal famés sont épars

un peu partout dans les environs, comme des squelettes sur un champ

de bataille, et la plupart des histoires que racontent les guides

sont telles que des «jeunes personnes» élevées en Allemagne auraient

avantage à ne pas les entendre. Son portrait grandeur nature est

accroché dans le beau «Zwinger», construit d'abord pour servir

d'arène aux combats entre animaux sauvages, lorsque le peuple fut

las de voir ces combats sur la place du Marché. C'était un homme aux

sourcils épais, à l'air franchement bestial, mais non sans une

pointe de culture et de goût, qualités qui souvent laissent leur

empreinte sur ces physionomies-là. La Dresde moderne lui doit

certainement beaucoup.

Mais ce qui y frappe le plus les étrangers, ce sont les tramways

électriques. Ces véhicules énormes filent à travers les rues à une

vitesse de dix à vingt kilomètres à l'heure, prenant les virages à

la manière des cochers irlandais. Tout le monde s'en sert, sauf les

officiers en uniforme, qui n'en ont pas le droit. Les dames en

toilette de soirée allant au bal ou à l'Opéra, les garçons de

livraison avec paniers s'y trouvent côte à côte. Ils sont

omnipotents dans la rue et tout, bêtes ou gens, s'empresse de se

garer. Si on ne leur cède pas la place, et si d'aventure on se

retrouve vivant quand on a été relevé, on est condamné, lorsqu'on

revient à soi, à payer une amende pour s'être mis sur leur chemin.

Cela apprend au public à s'en méfier.

Une après-midi Harris avait fait une «balade» en cavalier seul. Le

soir pendant que nous étions assis au Belvédère, écoutant la

musique, il dit soudain, sans raison apparente:

--Ces Allemands n'ont aucun sens de l'humour.

--Pourquoi dites-vous cela? demandai-je.

--Parce que, cet après-midi, j'ai sauté sur un de ces trams

électriques. Voulant voir la ville, je restai debout sur la petite

plate-forme extérieure, comment l'appelez-vous?

--Le Stehplatz.

--C'est cela, dit Harris. Vous savez à quel point il vous secoue et

comme il faut se méfier des tournants, des arrêts et des départs!

Je fis signe que oui. Il continua.

--Nous étions à peu près une demi-douzaine sur cette plate-forme;

moi, naturellement, je manquais d'expérience. Le tram démarra

subitement, cela me projeta en arrière. Je tombai sur un monsieur

corpulent qui se trouvait juste derrière moi. Il ne se maintenait

lui-même pas très ferme et, à son tour, tomba en arrière, écrasant

un gosse qui portait une trompette dans une housse en feutre vert.

Aucun d'eux ne sourit, ni l'homme ni le gamin à la trompette; ils se

contentèrent de se redresser, l'air renfrogné. J'allais m'excuser,

mais avant que j'aie pu dire un mot, le tram ralentit pour une

raison quelconque, et cela naturellement me projeta en avant.

J'allai buter dans un vieux bonhomme à cheveux blancs qui me sembla

être un professeur. Eh bien, lui non plus ne sourit pas, pas un de

ses muscles ne broncha.

--Peut-être, hasardai-je, pensait-il à autre chose.

--Cela n'est pas possible pour ce cas particulier, répliqua Harris,

car pendant ce voyage j'ai dû tomber au moins trois fois sur chacun

d'eux. Vous voyez, expliqua-t-il, ils savaient à quel moment on

allait arriver à un tournant et dans quelle direction ils devaient

se pencher. Moi, comme étranger, j'étais naturellement handicapé. La

façon dont je roulais et tanguais sur cette plate-forme,

m'accrochant désespérément tantôt à l'un, tantôt à l'autre, devait

être du plus haut comique. Je ne dis pas que c'était d'un comique

raffiné, mais il aurait diverti n'importe qui. Ces Allemands ne

semblaient pas y trouver d'amusement; ils paraissaient inquiets. Un

homme, un petit homme se tenait adossé contre le frein. Je tombai

cinq fois sur lui,--j'ai compté. On aurait pu s'attendre, à la

cinquième, à le voir éclater de rire; mais non: il eut simplement

l'air fatigué. C'est une race triste.

George eut aussi son aventure. Il y avait proche l'Altmarkt un

magasin à la vitrine duquel étaient exposés quelques coussins. Le

véritable commerce de la boutique était la verrerie et la

porcelaine, les coussins semblaient ne devoir être qu'un essai.

C'étaient de fort beaux coussins de satin, enjolivés de broderies à

la main. Nous passions souvent devant cette vitrine et, chaque fois,

George s'arrêtait pour les admirer. Il disait que certainement sa

tante aimerait en posséder un.

George s'est montré plein d'attention envers cette tante depuis le

début du voyage. Il lui a écrit une longue lettre chaque jour, et de

chaque ville où nous nous arrêtions lui a envoyé un souvenir. A mon

avis il exagère, et plus d'une fois je le lui ai dit. Sa tante va

rencontrer d'autres tantes et elles causeront; toute cette espèce en

sera bouleversée et en deviendra intraitable. Comme neveu je

m'oppose à cet état de trouble que George est en train de créer.

Mais il ne veut rien entendre.

Voilà pourquoi il nous quitta le samedi après le déjeuner,

expliquant qu'il se rendait à ce magasin afin d'acheter un coussin

pour sa tante. Il dit qu'il ne serait pas longtemps parti et il nous

engagea à l'attendre.

Nous l'attendîmes un temps qui me sembla interminable. Quand il nous

revint, il avait les mains vides et l'air ennuyé. Nous lui

demandâmes ce qu'il avait fait du coussin. Il nous dit qu'il n'en

avait pas acheté, qu'il avait changé d'avis; il ajouta qu'au fond sa

tante n'aurait pas tenu tellement à ce coussin. Certainement il

s'était passé quelque chose de contrariant. Nous essayâmes de

connaître le fond de l'histoire, mais il ne se montra pas

communicatif; même, à notre vingtième question, il finit par nous

répondre sèchement.

Cependant dans la soirée, comme nous étions en tête à tête, il

commença de lui-même:

--Les Allemands sont quand même un peu bizarres pour certaines

choses.

--Qu'est-il arrivé?

--Je voulais donc un coussin...

--Pour votre tante, remarquai-je.

--Pourquoi pas? (Il commençait à se monter. Je n'ai jamais connu

homme si susceptible à propos d'une tante.) Pourquoi n'enverrais-je

pas un coussin à ma tante?

--Ne vous fâchez pas, répliquai-je. Je n'y vois pas d'objection, au

contraire; je respecte vos sentiments.

Il se calma et continua:

--Il y en avait quatre à la devanture, vous vous le rappelez bien.

Tous quatre semblables, et chacun marqué vingt marks en chiffres

connus. Je n'ai pas la prétention de parler couramment l'allemand,

mais avec un petit effort j'arrive généralement à me faire

comprendre et à saisir le sens de ce que l'on me dit, pourvu qu'on

ne mange pas les mots. J'entre donc dans ce magasin. Une jeune fille

s'avance vers moi. Elle était jolie, elle avait l'air sage, timide

même: on ne se serait pas attendu en la voyant à une telle chose. De

ma vie je n'ai été aussi surpris.

--Surpris de quoi? demandai-je.

George suppose toujours que vous connaissez la fin de l'histoire

dont il raconte le commencement; c'est un genre déplaisant.

--De ce qui arriva, expliqua-t-il, de ce que je vous raconte. Elle

se prit à sourire et me demanda ce que je voulais. Je perçus cela

parfaitement; aucun doute ne pouvait surgir dans mon esprit. Je

déposai une pièce de vingt marks sur le comptoir et dis:

--Donnez-moi, s'il vous plaît, un coussin.

Elle me regarda comme si je lui avait demandé un édredon. Je pensai

que peut-être elle n'avait pas bien compris, de sorte que je lui

répétai ma demande d'une voix plus forte. Si je l'avais caressée

sous le menton, elle n'eût certes pu avoir un air plus surpris ni

plus indigné.

Elle me déclara que je devais faire erreur.

Je ne voulus pas commencer une longue conversation, de peur de ne

pouvoir la soutenir. Je lui dis qu'il n'y avait pas erreur. Je lui

montrai la pièce de vingt marks, et lui répétai pour la troisième

fois que je voulais un coussin, «un coussin de vingt marks.»

Sur ces entrefaites s'avança une autre demoiselle, plus âgée, et la

première, qui paraissait bouleversée, lui répéta ce que je venais de

dire.

L'autre estima que je n'avais pas l'air d'appartenir à cette classe

d'hommes qui pouvaient désirer un coussin. Pour s'en assurer, elle

me posa elle-même la question:

--Est-ce que vous avez dit que vous vouliez un coussin?

--Je l'ai dit trois fois, je vais le répéter: je veux un coussin.

Elle dit:

--Eh bien, vous ne pouvez pas en avoir!

Je sentais la colère monter. Si je n'avais pas réellement tenu à cet

objet, je serais sorti de la boutique; mais les coussins étaient à

la devanture pour être vendus, évidemment. Je ne voyais pas

_pourquoi_, moi, je ne pourrais pas en obtenir un. Je déclarai:

--Et je veux en avoir un!

Les trois hommes en Allemagne · 第 7 / 16 段