La foule, à l'occasion, s'amusait à faire des paris innocents.

--Deux contre un sur le vieux type à gilet blanc!

--Dix contre un que le vieil asthmatique se flanque par terre avant

d'arriver!

--Ma fortune sur le Prince Ecarlate!--surnom donné par un gamin

fantaisiste à un certain voisin de mon oncle, ancien militaire,

d'extérieur imposant au repos, mais dont le teint devenait cramoisi

au moindre effort.

Mon oncle, ainsi que les autres, écrivait de temps en temps à

l'_Ealing Press_ pour se plaindre de l'indolence de la police

locale. A ces communications l'éditeur ajoutait des commentaires

spirituels où il dénonçait le Déclin de la Courtoisie dans les

Classes Inférieures de la Société, spécialement parmi celles des

Banlieues de l'Ouest. Mais cela ne produisait aucun effet.

Ce n'était pas que mon oncle ne se levât assez tôt; les ennuis

surgissaient au dernier moment. Il commençait après le déjeuner par

perdre son journal. Nous étions toujours prévenus, quand l'oncle

Podger avait perdu quelque chose, par l'expression d'étonnement

indigné avec laquelle il avait coutume de dévisager chacun. Il

n'arrivait jamais à mon oncle Podger de se dire:

--Je suis un vieux négligent, j'égare tout; je ne sais jamais où je

mets mes affaires. Je suis tout à fait incapable de les retrouver

moi-même. Je dois être, quant à cela, un sujet de trouble pour mon

entourage. Il faut que j'essaie de me corriger.

Au contraire! Il s'était convaincu par des raisonnements singuliers

que quand il avait égaré quelque chose, c'était la faute de tous

dans la maison, sauf la sienne.

--Je l'avais à la main il n'y a qu'une minute! s'exclamait-il.

Vous auriez cru, à l'entendre, qu'il vivait entouré de

prestidigitateurs qui subtilisaient ses affaires rien que pour

l'ennuyer.

--L'aurais-tu laissé au jardin? hasardait ma tante.

~-Pour quelle raison aurais-je voulu le laisser au jardin? Je n'ai

pas besoin d'un journal au jardin; je veux le journal pour l'avoir

dans le train.

--Tu ne l'as pas mis dans ta poche?

--Que Dieu te pardonne! Crois-tu que je serais ici à le chercher à

neuf heures moins cinq, si je l'avais tranquillement dans ma poche?

Me prends-tu pour un imbécile?

A ce moment-là, quelqu'un de s'exclamer: «Qu'est ceci?» en lui

passant un journal bien plié.

--Si seulement on pouvait laisser mes affaires en place,

grognait-il, en l'arrachant d'un geste sauvage des mains qui le lui

tendaient.

Et l'ouvrant pour l'y mettre, en place, il jetait un regard sur la

feuille et s'arrêtait net, privé de parole, comme outragé.

--Qu'y a-t-il? demandait ma tante.

--C'est celui d'avant-hier! répondait-il, trop blessé pour élever la

voix, en jetant le journal sur la table.

Si seulement ce journal avait une seule fois pu être celui de la

veille! Mais c'était invariablement celui de l'avant-veille, sauf le

mardi, car ce jour-là le journal datait du samedi.

Il arrivait qu'on le lui retrouvât; la plupart du temps il était

assis dessus, et alors il souriait, non pas aimablement, mais d'un

sourire las, celui d'un homme abandonnant toute lutte contre le sort

qui le force à vivre au sein d'une bande d'idiots fieffés.

--Dire qu'il était juste sous votre nez!

Il se dirigeait ensuite vers l'antichambre, où ma tante Maria avait

eu soin de rassembler tous les enfants, pour qu'il pût leur dire au

revoir.

Jamais ma tante n'aurait quitté la maison, fût-ce pour une visite

dans le voisinage, sans prendre tendrement congé de chaque membre de

la famille.

--On ne sait jamais ce qui peut arriver, avait-elle coutume de dire.

Sur le nombre il y en avait naturellement toujours un qui manquait.

Les six autres, au moment où on le remarquait, filaient dans toutes

les directions à la recherche de l'absent en poussant de grands

cris.

A peine avaient-ils disparu que le manquant arrivait tranquillement.

Il n'avait pas été loin et fournissait une explication très

plausible de cette absence. Puis, sans plus attendre, il courait

expliquer aux autres qu'il avait été retrouvé. De cette manière, il

fallait bien cinq minutes pour que tous pussent être réunis, ce qui

permettait tout juste à mon oncle de mettre la main sur son

parapluie et d'égarer son chapeau. Enfin, le groupe étant rassemblé

dans le vestibule, la pendule du salon commençait à sonner neuf

heures d'un son froid et pénétrant qui ne manquait jamais de

troubler mon oncle. Enervé, il embrassait certains enfants deux

fois, en négligeait d'autres, puis, ne sachant plus qui avait été

embrassé et qui ne l'avait pas été, il se croyait obligé de

recommencer l'opération. Il disait qu'ils se donnaient le mot pour

l'embrouiller et je n'oserais affirmer que ce fût entièrement faux.

Pour comble d'ennui, il y en avait toujours un qui avait la figure

barbouillée de confitures et c'était naturellement cet enfant qui se

montrait toujours le plus tendre.

Quand d'aventure les choses allaient trop bien, l'aîné déclarait que

toutes les pendules de la maison retardaient de cinq minutes, ce

qui, la veille, l'avait mis en retard pour la classe.

Mon oncle gagnait en courant la porte du jardin, où il s'avisait

qu'il n'avait emporté ni son sac ni son parapluie. Tous les enfants

que ma tante n'arrivait pas à retenir galopaient après lui; deux

d'entre eux luttant pour le parapluie, les autres se disputant le

sac. Et c'est à leur retour seulement qu'on découvrait sur la table

de l'antichambre l'objet le plus indispensable qu'il avait oublié et

l'on se perdait en conjectures sur ce qu'il allait dire en rentrant.

Nous arrivâmes à Waterloo un peu après neuf heures et commençâmes

immédiatement les expériences qu'avait projetées George. Nous

ouvrîmes le bouquin au chapitre intitulé «A la Station des Fiacres»

et, nous approchant d'un hansom-cab, nous soulevâmes nos chapeaux,

disant poliment au cocher:

--Bonjour.

Cet homme ne voulut pas être en reste de politesse envers un

étranger réel ou simulé. Et demandant à un ami du nom de «Charles»

de lui «tenir sa jument», il sauta de son siège et nous remercia

d'une révérence qui aurait fait honneur à Lord Brummell en personne.

Parlant apparemment au nom de la nation, il nous souhaita la

bienvenue en Angleterre, regrettant que Sa Majesté fût momentanément

absente de Londres.

Nous fûmes incapables de lui répondre: ce genre de conversation

n'était pas prévu dans le livre. Nous l'appelâmes «cocher», en

réponse de quoi il s'inclina de nouveau jusqu'à toucher le pavé, et

nous lui demandâmes s'il allait avoir l'extrême bonté de nous

conduire à Westminster Bridge. Il mit la main sur son coeur,

déclarant que tout le plaisir serait pour lui.

Prenant la troisième phrase du chapitre, George demanda quel serait

le prix de la course.

Cette question, en introduisant un élément vil dans la conversation,

eut l'air d'offenser ses sentiments. Il dit n'avoir jamais accepté

d'argent de nobles étrangers, et suggéra un petit souvenir, une

épingle de cravate en diamants, une tabatière en or, un petit rien

de ce genre qui lui serait agréable et qui le ferait penser à nous.

Comme un léger rassemblement n'avait pas manqué de se former et que

la plaisanterie tournait trop à l'avantage du cocher, nous montâmes

en voiture sans plus de propos et partîmes au milieu des

acclamations. Nous fîmes arrêter le fiacre un peu au delà d'Astley's

Théâtre, devant la boutique d'un cordonnier. C'était une de ces

boutiques qui débordent de marchandises. A terre et sur les rayons,

il y avait des piles de boîtes remplies de chaussures. Des bottines

étaient accrochées en festons autour des portes et des fenêtres. Le

store, telle une vigne grimpante, supportait des grappes de bottines

noires et jaunes. Au moment où nous entrâmes, le patron était occupé

à ouvrir avec un marteau et un ciseau une nouvelle caisse de

chaussures.

George souleva son chapeau et dit:

--Bonjour.

L'homme ne se retourna même pas. Dès le début, il me fit l'effet

d'un être désagréable. Il grogna quelque chose qui pouvait être ou

ne pas être «Bonjour» et continua son travail.

George lui dit:

--Mon ami, M. X. m'a recommandé votre maison.

L'homme aurait dû répondre:

--M. X. est un monsieur fort honorable, et je serais très heureux

d'être utile à un de ses amis.

Mais il dit au contraire:

--Connais pas: jamais entendu ce nom-là.

C'était ahurissant. Le livre donnait trois ou quatre méthodes pour

l'achat de bottines. George avait choisi spécialement celle où

intervenait «monsieur X.», la considérant comme la plus polie de

toutes. Vous commenciez par entretenir longuement le marchand de ce

«monsieur X.», et quand vous étiez arrivé par ce moyen à vous mettre

sur un pied d'amitié et de bonne entente avec lui, vous passiez avec

aisance et grâce à l'objet principal de votre visite, à votre désir

d'acheter des bottines à bon marché, mais solides. Cet homme

grossier et pratique n'avait pas l'air de se soucier des

gentillesses de la vente au détail. Il était indispensable avec

celui-là d'aborder la question brutalement. George abandonna

«monsieur X.» et, feuilletant le bouquin, il prit une phrase au

hasard. Son choix ne fut pas heureux; c'était une phrase qui aurait

été superflue, adressée à n'importe quel marchand de chaussures.

Dans la circonstance, entourés comme nous l'étions à en étouffer de

monceaux de bottines, elle présentait le charme d'une imbécillité

parfaite.

Voici la phrase:

--Quelqu'un m'a dit que vous aviez ici des bottines à vendre.

L'homme déposa enfin son marteau et son ciseau et nous regarda. Il

parlait lentement d'une voix rauque et voilée.

--Pour quelle raison croyez-vous que j'aie toutes ces bottines? Pour

les renifler?

Il était de ces hommes qui, débutant posément, sentent leur colère

grossir au cours de la conversation.

--Qui croyez-vous que je sois? continua-t-il. Un collectionneur de

bottines? Pourquoi pensez-vous que j'ai loué cette boutique? Pour

raison de santé? Me supposez-vous amoureux de mes bottines au point

de ne pouvoir me séparer d'une paire? Imaginez-vous que je les

expose autour de moi pour jouir de leur vue? N'y en a-t-il pas

assez? Où vous figurez-vous donc être? Dans une exposition

internationale de chaussures? Peut-être que ces bottines-là forment

une collection historique! Avez-vous jamais entendu parler d'un

homme tenant boutique de chaussures, et n'en vendant pas? Il se

pourrait que je m'en serve pour décorer ma boutique et pour

l'embellir? Pour qui me prenez-vous? Pour un idiot fini?

J'avais toujours soutenu que ces manuels de conversation ne servent

pas à grand'chose. Nous cherchions un équivalent d'une phrase

allemande bien connue: _Behalten Sie Ihr Haar auf?_

Le livre ne contenait d'un bout à l'autre rien de ce genre. Il faut

cependant admettre que George choisit la meilleure phrase qu'on

pouvait y trouver et s'en servit. Il dit:

--Je reviendrai quand vous aurez davantage de bottines à me montrer.

D'ici là, adieu!

Après quoi nous regagnâmes la voiture et partîmes, quittant le

cordonnier qui, à la porte de sa boutique, debout entre ses piles de

bottines, nous décochait quelques remerciements. Je ne pus

comprendre ce qu'il disait, mais les passants parurent s'y

intéresser.

George voulait s'arrêter chez un autre cordonnier et recommencer

l'expérience; il dit avoir vraiment besoin d'une paire de

pantoufles. Mais nous le décidâmes à différer leur acquisition

jusqu'à notre arrivée dans une ville étrangère où les commerçants

sont probablement plus habitués à cette sorte de langage ou ont un

caractère plus aimable. Il fut cependant intraitable au sujet du

chapeau. Il prétendait ne pas pouvoir s'en passer pour le voyage;

nous nous arrêtâmes donc devant une petite boutique à Blackfriars

Road. Le patron était un petit homme d'apparence gaie aux yeux

rieurs, ce qui était plutôt pour nous encourager que pour nous

retenir.

Quand George, selon le texte du livre, lui demanda: «Avez-vous des

chapeaux?» il ne se fâcha point; il s'arrêta et se gratta le menton

d'un air pensif.

--Des chapeaux, dit-il. Voyons; oui,--et là un sourire joyeux

éclaira sa physionomie aimable,--oui, en y réfléchissant bien, je

crois que j'ai un chapeau. Mais dites donc, pourquoi me

demandez-vous cela?

George expliqua qu'il avait envie d'acheter une casquette, une

casquette de voyage, mais à la condition _sine qua non_ que cette

casquette fût de bonne qualité.

Le visage de l'homme s'assombrit.

--Oh, remarqua-t-il, je crains bien de ne pouvoir vous satisfaire.

Voyez-vous, s'il vous avait fallu une mauvaise casquette, ne valant

pas son prix, une casquette juste assez bonne pour pouvoir vous

servir à nettoyer des carreaux, une semblable casquette j'aurais pu

vous la trouver. Mais une casquette de bonne qualité, non, nous n'en

avons pas. Pourtant attendez une minute, continua-t-il devant

l'expression de désappointement qui assombrit la figure de George;

ne soyons pas trop pressés (Et allant vers un tiroir qu'il ouvrit):

Voilà une casquette, ce n'est pas une casquette de bonne qualité,

mais elle n'est pas aussi mauvaise que la plupart des casquettes que

je vends.

Il la prit et nous la présenta entre ses doigts.

--Qu'en pensez-vous? demanda-t-il. Croyez-vous qu'elle puisse faire

votre affaire?

George l'essaya devant la glace et, choisissant une autre remarque

du livre, il dit:

--Ce chapeau me va assez bien, mais, dites-moi, trouvez-vous qu'il

me flatte?

L'homme prit un peu de recul pour mieux embrasser le panorama.

--Pour être sincère, répondit-il, je ne pourrais pas dire oui.

Et, délaissant George, il s'adressa à Harris et à moi:

--La beauté de votre ami, dit-il, je la considérerais comme

virtuelle. Elle existe en puissance, mais vous pourriez facilement

passer devant lui et ne pas la voir. Avec cette casquette, par

exemple, vous ne la remarquerez pas.

A ce moment George parut avoir eu assez d'amusement avec cet

homme-là.

Il dit:

--Cela va bien. Ne manquons pas notre train. Combien?

Et l'homme de répondre:

--Le prix de cette casquette, monsieur, est de 4 sh 6, et c'est bien

le double de sa valeur. La désirez-vous enveloppée dans du papier

marron, monsieur, ou dans du blanc?

George dit qu'il allait la prendre telle quelle, paya les 4 sh 6 en

espèces et quitta la boutique. Harris et moi, nous le suivîmes.

Arrivés à Fenchurch Street, nous transigeâmes avec notre cocher pour

5 sh. Il refit une révérence profonde en nous priant de le rappeler

aux bons souvenirs de l'empereur d'Autriche.

Dans le train, George, qui était visiblement désappointé, jeta le

bouquin par la portière.

Nous trouvâmes bagages et bicyclettes bien installés sur le bateau,

et descendîmes la rivière avec la marée de midi.

CHAPITRE CINQUIÈME

_Digression nécessaire amenée par une histoire très morale. Un des

charmes de ce livre. Une revue littéraire qui ne provoque pas

l'admiration des foules. Ses vantardises: l'instructif et l'amusant

combinés. Problème: dire ce qui est instructif, dire ce qui est

amusant. Opinion autorisée sur la loi anglaise. Un autre charme de

ce livre. Une vieille chanson. Encore un troisième attrait du livre.

Quel était le genre de forêt dans laquelle habitait la vierge.

Description de la Forêt Noire._

On raconte qu'un Ecossais, amoureux d'une jeune fille, désirait

l'épouser. Mais il était prudent comme tous ceux de sa race. Il

avait remarqué que dans son entourage trop d'unions des plus

prometteuses avaient souvent eu pour conséquence désespoir et

désillusions, et ceci uniquement parce que les fiancés s'étaient

imaginé chacun épouser un être parfait. Il se jura que dans son cas

il n'en serait pas de même. Et voilà pourquoi sa demande prit la

forme suivante:

--Je ne suis qu'un pauvre gars, Jennie; je n'ai ni fortune ni terre

à t'offrir.

--Oui, mais il y a toi, Davie!

--Eh! je désirerais qu'il y eût autre chose, petite. Je ne suis

qu'un propre-à-rien et un mal fichu, Jennie.

--Que nenni, il y en a bien qui ne te valent pas, Davie.

--Je n'en connais pas, petite, et je me dis même que je ne tiendrais

pas à en connaître.

--Mieux vaut un homme modeste mais franc et sûr, Davie, qu'un autre

qui tourne autour des filles et vous amène des ennuis dans le

ménage.

--Ne t'y fie pas trop Jennie; ce n'est pas toujours le meilleur coq

qui a le plus de succès au poulailler. Je n'ai jamais cessé d'être

un coureur de cotillons. Crois-moi, je suis un mauvais parti.

--Ah! mais tu as bon coeur, Davie, et tu m'aimes bien. J'en suis

sûre.

--Je t'aime assez, Jennie; mais cela durera-t-il? Je suis bon

garçon, tant qu'on fait mes volontés. Au fond, j'ai un caractère

infernal, ma mère peut en témoigner; et je suis comme mon pauvre

père, je ne deviendrai pas meilleur en vieillissant.

--Ouais! tu es sévère sur ton compte, Davie. Tu es un garçon

honnête. Je te connais mieux que tu ne te connais et tu feras pour

moi un bon mari.

--Peut-être, Jennie! Pourtant j'en doute. C'est une triste chose

pour la femme et les enfants, quand le père ne peut résister à la

boisson. Lorsque l'odeur du whisky me monte au nez, ma gorge est un

abîme; il en descend, il en descend, et je n'arrive pas à me

remplir.

--Tu seras un bon époux quand tu seras sobre, Davie.

--Crois-le si tu veux.

--Et tu me soutiendras, Davie, et travailleras pour moi?

--Je ne vois pas pourquoi je ne te soutiendrais pas, Jennie; mais ne

viens pas me rebattre les oreilles avec le mot travail, je ne peux

pas l'entendre.

--N'importe comment, Davie, tu feras de ton mieux et personne ne

peut faire davantage, comme dit monsieur le curé.

--De mon mieux! ce ne sera pas encore fameux, Jennie, et je crains

que ce soit si peu de chose, qu'il ne vaille pas la peine d'en

parler. Tu aurais du mal à trouver homme plus faible, pécheur plus

endurci.

--Bien des gars feraient les plus belles promesses à une pauvre

fille pour lui briser le coeur ensuite. Toi, tu me parles

franchement, Davie, et je compte t'épouser, on verra bien ce qui

adviendra.

L'histoire se termine là et nous ne savons pas quel fut le résultat

de cette union. Quoi qu'il en soit, Jennie avait perdu le droit de

se plaindre et Davie aura eu la satisfaction de se dire qu'il ne

méritait pas de reproche.

Soucieux, moi aussi, d'être franc, j'étalerai ici les tares de mon

livre.

Ce livre ne contiendra pas d'information utile.

Celui qui croirait, guidé par lui, pouvoir entreprendre un voyage à

travers l'Allemagne et la Forêt Noire, s'égarerait sûrement avant de

s'embarquer. Et ce serait ce qui pourrait lui arriver de plus

heureux. Plus il s'éloignerait de son pays natal, plus les

difficultés iraient grandissant.

Je me considère comme inapte à donner des conseils pratiques. Je ne

suis pas né avec cette conscience de mon incapacité: elle m'est

venue à la suite d'expériences cruelles.

A mes débuts dans le journalisme, j'étais attaché à un périodique,

précurseur de ces nombreuses revues populaires d'à présent. Nous

nous vantions d'allier l'utile à l'agréable: au lecteur de

déterminer ce qu'il y avait là d'amusant et ce qui devait y être

considéré comme instructif. Nous donnions des conseils à ceux qui

allaient se marier,--des conseils sérieux et détaillés qui, s'ils

avaient été suivis, auraient fait de notre public la fleur de la

gent maritale. Nous montrions à nos abonnés la manière de s'enrichir

en élevant des lapins, avec exemples et chiffres à l'appui. Ce qui

eût dû les surprendre, c'est que nous n'abandonnassions pas le

journalisme pour nous mettre à l'élève du lapin. J'ai maintes et

maintes fois établi, d'après des sources autorisées, qu'au bout de

trois ans un homme qui commence avez douze lapins de choix et un peu

de jugeotte arrive inéluctablement à un revenu annuel de 2000 livres

sterling, chiffre qui doit croître vite. Peut-être que l'éleveur n'a

pas besoin de cet argent. Il ne sait peut-être même pas qu'en faire,

une fois qu'il l'a. Mais l'argent est là; il n'a qu'à le ramasser.

Personnellement je n'ai jamais rencontré d'éleveur de lapins qui eût

un revenu de 2000 livres, quoique j'en aie vu pas mal se mettre en

route avec les douze lapins de choix obligatoires. Toujours quelque

chose clochait quelque part; il se peut que l'atmosphère d'une ferme

à lapins annihile à la longue les facultés.

Nous tenions nos lecteurs au courant du nombre d'hommes chauves que

renfermait l'Islande et pour ce que nous en savions, nous pouvions

être dans le vrai; du nombre de harengs saurs qu'il faudrait mettre

bout à bout pour couvrir la distance de Londres à Rome, information

précieuse pour celui qui aurait envie de tracer une ligne de harengs

saurs de Londres à Rome, car il serait à même d'en commander du

premier coup la quantité nécessaire; du nombre de paroles prononcées

chaque jour par une femme, et autres informations de ce genre,

destinées à rendre nos lecteurs plus savants et mieux armés que ceux

des autres feuilles.

Nous leur enseignions comment guérir les chats atteints de

convulsions. Je ne crois pas (et je ne croyais pas alors) qu'on

puisse guérir de ses convulsions un chat. Si je possédais un chat

sujet aux convulsions, je tâcherais de m'en défaire; je mettrais une

annonce dans les journaux pour le vendre ou même j'en ferais cadeau

à quelqu'un. Mais le devoir professionnel nous obligeait à donner

des conseils à ceux qui en demandaient. Un imbécile nous avait

écrit, nous suppliant de le renseigner à ce sujet; il me fallut

toute une matinée de recherches pour me documenter. Je finis par

découvrir ce que je cherchais à la fin d'un vieux recueil de

recettes de cuisine. Je n'ai jamais pu comprendre ce que cela venait

y faire. Cela n'avait aucun rapport avec le véritable sujet du

livre. Ce livre ne contenait aucune recette pour accommoder un chat

même guéri de ses convulsions et en faire un plat savoureux.

L'écrivain avait dû ajouter ce paragraphe par pure générosité.

J'avoue qu'il eût été préférable qu'il ne l'ajoutât pas; car cet

épisode donna lieu à une correspondance longue et épineuse et

entraîna la perte de quatre abonnés, sinon davantage. L'homme

écrivit que, pour avoir suivi notre conseil, il lui en avait coûté

un dommage de deux livres sterling à sa batterie de cuisine, sans

compter un carreau de cassé et pour lui-même un probable

empoisonnement du sang; inutile de dire que les convulsions du chat

n'avaient fait qu'empirer. Et pourtant la médication était fort

simple. Vous mainteniez le chat entre vos jambes avec douceur pour

ne pas le blesser et avec une paire de ciseaux vous lui faisiez dans

la queue une entaille nette. Vous n'enleviez aucune partie de la

queue, deviez même bien prendre garde à cet accident: vous ne

pratiquiez qu'une incision.

Ainsi que nous l'expliquâmes à notre homme, mieux eût valu procéder

à l'opération dans un jardin ou dans une cave à charbon; un idiot

seul pouvait imaginer de s'y risquer, sans aide, dans une cuisine.

Nous leur donnions des conseils sur l'étiquette: comment s'adresser

à un pair d'Angleterre, à un évêque et manger élégamment le potage.

Nous indiquions à des jeunes gens timides la façon de se tenir avec

grâce dans un salon. Nous enseignions la danse aux deux sexes à

l'aide de diagrammes. Nous résolvions leurs scrupules religieux et

leur procurions un code de morale qui aurait fait honneur à des

saints de vitraux.

Les trois hommes en Allemagne · 第 4 / 16 段