--L'âge et l'expérience, répondis-je, m'ont enseigné qu'il n'y a

guère de questions sur lesquelles un homme puisse être affirmatif.

Parmi mes rares certitudes, en voici toujours une, et inébranlable:

ce tandem n'a pas besoin d'être vérifié. Je suis sûr également

qu'aucun être humain, si Dieu me prête vie, n'y touchera d'ici

mercredi matin.

--A votre place, je ne me fâcherais pas. Le jour arrivera, il n'est

peut-être pas loin, où cette bicyclette aura besoin d'être réparée

malgré votre désir tyrannique de la laisser tranquille, et cela

quand il y aura plusieurs montagnes entre elle et le réparateur le

plus proche. C'est alors que vous nous supplierez de vous dire où

vous aurez mis la burette d'huile et ce que vous aurez fait du

tournevis. Puis, pendant que vous tâcherez de maintenir la machine

en équilibre contre un arbre, vous proposerez que quelqu'autre

nettoie la chaîne et gonfle le pneu d'arrière.

La sagesse prophétique de ce propos m'impressionna:

--Pardonnez-moi si je vous ai parlé sur un ton un peu trop vif. La

vérité est que Harris est venu ici ce matin.

--Cela suffit, dit George, je comprends. Du reste, je suis venu pour

vous parler d'autre chose. Regardez ceci.

Il me passa un petit volume, relié en calicot rouge. C'était un

guide pour la conversation anglaise, à l'usage des voyageurs

allemands. Il commençait: «A bord d'un vapeur» et se terminait par:

«Chez le médecin». Le chapitre le plus long était consacré à la

conversation dans un wagon de chemin de fer apparemment rempli de

fous querelleurs et mal appris. «Ne pouvez-vous pas vous éloigner un

peu plus de moi, monsieur?--C'est impossible, madame; mon voisin est

très gros.--N'allons-nous pas essayer de ranger nos jambes?--Ayez la

bonté, s'il vous plaît, de maintenir vos coudes au corps.--Ne vous

gênez pas, je vous en prie, madame, si mon épaule peut vous être

agréable». On ne trouvait aucune indication précisant s'il fallait

l'entendre ironiquement ou non. «Je dois vraiment vous prier de vous

éloigner un peu, madame, je peux à peine respirer.» Il est à

supposer que, dans la pensée de l'auteur, ils se trouvent tous par

terre et pêle-mêle. Le chapitre se terminait par cette phrase: «Nous

voilà arrivés à destination, Dieu merci! (_Gott sei dank_)»

exclamation pieuse qui, vu les circonstances, dut prendre la forme

d'un choeur.

A la fin du livre se trouve un appendice donnant aux voyageurs

germaniques des conseils sur la conservation de leur santé et leur

confort pendant leur séjour dans les villes anglaises, recommandant

spécialement de voyager toujours avec une provision de poudre

insecticide, de ne jamais manquer le soir de fermer la chambre à

clef et de toujours compter soigneusement la monnaie rendue.

--Ce n'est pas une publication bien remarquable, dis-je, en rendant

le livre à George. Moi, personnellement, je ne recommanderai pas ce

bouquin à un Allemand qui se proposerait de visiter l'Angleterre; je

crois que sa pratique le rendrait antipathique. Mais j'ai lu des

brochures publiées à Londres à l'usage des voyageurs anglais sur le

continent, et qui sont tout aussi idiotes. Quelque imbécile ayant de

l'éducation et comprenant, mais mal, sept langues, se croit autorisé

à écrire ces livres, qui induisent en erreur l'Europe moderne.

--Vous ne pourrez cependant pas nier, répliqua George, que ces

manuels soient très demandés. Je sais qu'ils se vendent par

milliers. Il y a sûrement des quidams dans toutes les villes

d'Europe, qui se promènent, parlant de la sorte.

--Peut-être bien, répondis-je, mais heureusement que personne ne les

comprend. J'ai plus d'une fois aperçu des gens, debout sur des

plateformes de tramways ou postés à des coins de rue, qui tenaient

de ces livres à la main et les lisaient à haute voix. Personne ne

sait quelle est la langue qu'ils parlent, personne n'a la moindre

idée de ce qu'ils disent. Cela vaut peut-être mieux: si on les

comprenait, il est plus que probable qu'on les écharperait.

--Il se peut que vous ayez raison. Je serais curieux de voir ce qui

arriverait si effectivement on les comprenait. Je propose d'arriver

à Londres de bonne heure mercredi matin et de passer une heure ou

deux à nous promener et à faire des emplettes dans les magasins en

nous servant de ce manuel. Il me faut quelques menus objets, entre

autres un chapeau et une paire de pantoufles. Notre bateau ne quitte

pas Tilbury avant midi et cela nous en laisse juste le temps. Je

voudrais éprouver ce genre de langage à un endroit où je serais bien

à même de juger de son effet. Je voudrais connaître les impressions

de l'étranger quand on lui parle de la sorte.

Nous nous promîmes de l'amusement. Plein d'enthousiasme, je m'offris

à l'accompagner et à l'attendre devant les boutiques. Je lui dis que

sûrement Harris demanderait à être des nôtres, mais en restant à

distance respectueuse.

George expliqua son projet, qui était un peu différent. Il entendait

qu'Harris et moi entrions avec lui dans les magasins. Avec Harris,

qui a l'air imposant, pour lui prêter main forte, et avec moi sur le

pas de la porte pour appeler un agent si le besoin s'en faisait

sentir, il risquerait le coup.

Nous fîmes les quelques pas qui nous séparaient de chez Harris et

lui soumîmes notre plan. Harris examina le livre, spécialement le

chapitre qui a trait à l'achat de souliers et de chapeaux.

--Si George, dit-il, parle à un cordonnier ou à un chapelier dans

les termes indiqués ci-dessus, il lui faudra non pas un garde de

corps, mais des gens de bonne volonté pour le porter à l'hôpital.

Cela vexa George.

--Vous parlez, s'écria-t-il, comme si j'étais un téméraire, dénué de

sens commun. Je ferai un choix des phrases les plus polies et les

moins agressives; j'éluderai toute insulte grossière.

Une fois ceci bien entendu, Harris donna son consentement, et notre

départ fut fixé pour le mercredi matin de bonne heure.

CHAPITRE QUATRIÈME

_Pourquoi Harris considère les réveille-matin comme inutiles dans la

vie de famille. Instincts sociables des petits. Les idées d'un

enfant sur le matin. Le subconscient qui ne dort pas. Son mystère.

Ses angoisses. Pensées nocturnes. Le genre de travail d'avant le

petit déjeuner. La bonne et la mauvaise brebis. Les désavantages

qu'il y a à être vertueux. Le nouveau fourneau de cuisine de Harris

commence mal son service. Comment mon oncle Podger sortait chaque

matin. Le vieux cityman considéré comme cheval de courses. Nous

parlons la langue du voyageur._

George arriva le mardi soir chez les Harris et y passa la nuit. Nous

avions préféré cet arrangement à sa proposition: venir le cueillir

chez lui. Cueillir George en passant, le matin, veut dire: le

réveiller en le secouant, effort déjà épuisant pour un début de

journée; l'aider à retrouver ses effets et à boucler ses bagages;

puis l'attendre pendant qu'il déjeune, rôle qui manque de charme

pour le spectateur.

Je savais qu'il serait levé à l'heure voulue, s'il couchait à

«Beggarbush». J'y ai couché moi-même, et je suis au courant de ce

qui s'y passe. Vers le milieu de la nuit, du moins à ce qu'il vous

semble, car dans la réalité il peut être un peu plus tard, vous êtes

réveillé en sursaut de votre premier somme par une charge de

cavalerie le long du couloir. Mal réveillé, vous hésitez entre des

cambrioleurs, les trompettes du jugement dernier et une explosion de

gaz. Vous vous mettez sur votre séant, et vous écoutez avec

attention. On ne vous fait pas attendre: bientôt une porte est

violemment poussée; quelqu'un ou quelque chose dégringole l'escalier

apparemment sur un plateau à thé; vous entendez un «Je l'avais bien

dit!» et aussitôt une chose dure, une tête peut-être, c'est du moins

l'impression qu'on en a d'après le bruit, rebondit contre le panneau

de votre porte.

A ce moment vous vous lancerez dans une charge folle autour de votre

chambre, à la recherche de vos vêtements. Rien ne se trouve plus où

vous l'aviez mis le soir. Les objets les plus indispensables ont

entièrement disparu; et pendant ce temps l'assassinat, la

révolution, bref l'événement quel qu'il soit continue formidable.

Vous vous arrêtez un moment, la tête sous l'armoire, où vous avez

cru découvrir vos pantoufles, pour écouter des coups réguliers et

monotones sur une porte éloignée. La victime, vous le supposez,

s'est cachée là; ils tâchent de la faire sortir et de l'achever.

Pourrez-vous arriver à temps? Les coups cessent, et on entend une

voix suave, rassurante par son ton doux et plaintif, qui demande

humblement:

--Pa, puis-je me lever?

Vous n'entendez pas l'autre voix, mais les réponses sont:

--Non, ce n'était que la baignoire... Non, elle n'a vraiment pas de

mal, elle est seulement mouillée, tu comprends... Oui, maman, je

leur dirai ce que tu veux... Non, c'était un pur hasard... Oui;

bonne nuit, papa.

Ensuite la même voix, s'élevant pour être entendue, à distance de la

maison, commande:

--Il faut que vous remontiez tous. Papa dit qu'il n'est pas encore

l'heure de se lever.

--Vous vous recouchez et écoutez quelqu'un auquel on fait monter

l'escalier, selon toute évidence, contre son gré. Par une attention

délicate les chambres d'amis de «Beggarbush» sont exactement

au-dessous des nurseries. Le même petit être continue sa résistance

tandis qu'on l'insère dans son lit. Aucun des détails de la bataille

ne vous échappe, car chaque fois que le corps est jeté sur le

matelas élastique, le lit fait un bond juste au-dessus de votre

tête, et chaque fois que le corps s'échappe victorieusement de

l'étreinte, vous en êtes averti par un coup sur le parquet. Ensuite

le combat se calme à moins que le lit ne s'effondre; et le sommeil

vous regagne doucement. Mais un moment après, ou du moins il vous

semble qu'il n'y a qu'un moment, vous rouvrez les yeux, sous la

sensation d'un regard; la porte s'est entr'ouverte et quatre têtes

solennelles et superposées vous regardent avec persistance, comme si

vous étiez un prodige exposé dans cette chambre. Vous voyant

éveillé, la tête supérieure s'avance avec calme par-dessus les trois

autres, entre, et vient s'asseoir sur le lit dans une attitude

amicale.

--Oh! dit-elle, nous ne savions pas que vous étiez éveillé; moi je

le suis déjà depuis quelque temps.

--Il me le semble, répondez-vous brièvement.

--Papa n'aime pas que nous soyons levés trop tôt, continue-t-elle.

Il dit que tout le monde dans la maison en serait dérangé. Alors

naturellement nous ne devons pas nous lever.

Ceci est dit sur un ton de gentille résignation. Elle paraît remplie

d'une satisfaction intime, due au sentiment du devoir accompli.

Vous lui demandez:

--Vous n'appelez pas cela être levé?

--Oh, non! Nous ne sommes pas encore convenablement habillés.

C'est l'évidence même.

--Papa est toujours très fatigué le matin, poursuit la voix;

naturellement, c'est parce qu'il travaille dur toute la journée.

N'êtes-vous jamais fatigué le matin?

Alors seulement vous remarquez que les trois enfants sont entrés

aussi et sont assis par terre en demi-cercle. Il est évident que

tout ceci n'est pour eux que préliminaires à la représentation

véritable. Ils attendent le moment où ils vous verront sortir de

votre lit et agir.

De les voir dans la chambre d'un étranger déplaît à l'aîné. Il leur

ordonne sur un ton sévère de se retirer. Eux ne lui répondent pas,

ne discutent pas; d'un commun accord et dans un silence complet ils

tombent sur lui. Vous ne distinguez pas autre chose, de votre lit,

qu'un enchevêtrement confus de bras et de jambes, image frénétique

d'une pieuvre empoisonnée. Si vous êtes couché en pyjama, vous

sautez du lit et ne faites qu'ajouter à la confusion; si votre

toilette de nuit est moins élégante, vous restez où vous êtes et

hurlez des ordres, qu'on méconnaîtra entièrement. Le plus simple est

de laisser agir l'aîné. Il arrive en peu de temps à les expulser et

ferme la porte sur eux. Elle est immédiatement rouverte, et l'un

d'eux est projeté dans la chambre. C'est généralement Muriel. Elle y

arrive comme lancée par une catapulte. L'aîné rouvre la porte et se

sert de sa soeur comme d'un bélier contre la masse des autres. Vous

distinguez nettement le bruit mat de la tête qui tape dans le tas

qu'elle disperse. Quand l'aîné est ainsi arrivé à ses fins, il

revient tranquillement reprendre sa place sur le lit. Il montre le

plus grand calme; il a l'air d'avoir oublié l'incident.

--J'aime le lever du jour, dit-il, l'aimez-vous aussi?

--J'en aime certains, répondrez-vous, il en est d'autres, qui ont

moins de charme.

Lui ne prend pas garde à cette distinction; son regard extasié se

perd dans le lointain:

--J'aimerais mourir le matin; le matin la nature est si belle!

--Eh, répondrez-vous, cela pourra bien vous arriver, le jour où

votre père offrira un lit à un monsieur un peu nerveux et n'aura pas

soin de le mettre en garde contre les surprises de la maison.

Il rappelle ses esprits vagabonds et redevient lui-même.

--Il fait délicieux au jardin, remarque-t-il, n'auriez-vous pas

envie de vous lever et de faire une partie de cricket?

Vous ne vous étiez pas couché avec cette idée en tête, mais

maintenant, considérant la tournure des événements, cela vous semble

aussi bien que de rester couché là, sans espoir de vous rendormir;

et vous acceptez.

Vous recevez plus tard dans la journée l'explication suivante: vous

étant réveillé trop tôt et incapable de vous rendormir vous aviez

manifesté l'envie de faire une partie de cricket. Les enfants,

dressés à la politesse envers les hôtes, avaient cru de leur devoir

de se prêter à vos désirs. Mme Harris remarque, pendant le déjeuner,

que vous auriez au moins dû exiger, avant de faire sortir les

enfants, qu'ils fussent convenablement habillés; pendant que Harris

vous fait pathétiquement remarquer que l'exemple et l'encouragement

d'un seul matin vous ont suffi pour détruire son ouvrage

laborieusement édifié pendant de longs mois.

Il paraît que, ce même mercredi matin, George avait demandé à grands

cris à se lever dès cinq heures et quart et avait voulu à toute

force leur apprendre comment tourner à bicyclette autour des châssis

de concombres sur la nouvelle machine de Harris. Toutefois, Mme

Harris ne blâma pas George à cette occasion, sentant que cette idée

n'avait pas dû être entièrement sienne.

Ne croyez pas que les enfants de Harris aient l'intention de

s'éviter des reproches aux dépens d'un ami. Ils sont l'honnêteté

même et endossent la responsabilité de leurs propres méfaits. Mais

la chose se présente ainsi à leur compréhension. Quand vous leur

expliquez que vous n'aviez d'abord nullement le dessein de vous

lever à cinq heures pour jouer au cricket sur la pelouse, ni de

mettre à la scène le martyrologe en tirant à l'arbalète sur des

poupées attachées à un arbre; qu'assurément si on vous avait laissé

suivre votre goût, vous auriez dormi en paix jusqu'à ce qu'on vous

eût réveillé comme un bon chrétien à huit heures avec une tasse de

thé, ils manifestent d'abord leur étonnement, puis s'excusent et

semblent sincèrement contrits. Ecartant la question purement

académique de savoir si le réveil de George un peu avant cinq heures

devait être attribué à son instinct ou bien au passage accidentel, à

travers la fenêtre de sa chambre, d'un boumerang de leur

fabrication, les chers enfants acceptaient franchement la

responsabilité de ce réveil ultramatinal. Comme dit l'aîné:

--Nous aurions dû penser que l'oncle George avait une longue journée

devant lui et nous aurions dû lui déconseiller de se lever. Je me

fais des reproches.

Mais un changement occasionnel dans les habitudes ne fait de mal à

personne. Au surplus, Harris et moi fûmes d'accord pour penser que

ç'avait été un bon entraînement pour George. Il nous faudrait être

debout à cinq heures tous les matins dans la Forêt Noire; nous en

avions décidé ainsi. George avait même proposé quatre et demie, mais

Harris et moi avions déclaré qu'en règle générale cinq ce serait

assez tôt. Nous pourrions ainsi enfourcher nos machines à six et

abattre le gros de notre besogne avant les fortes chaleurs de midi.

Si, de temps à autre, nous partions de meilleure heure, tant mieux:

mais, du moins, ce ne serait pas une règle.

Moi aussi j'étais debout à cinq heures, ce matin-là, plus tôt du

reste que je ne me proposais. Je m'étais dit en m'endormant: «A six

heures tapant!»

Je connais des gens qui arrivent de la sorte à se réveiller juste à

la minute qu'ils ont fixée. Ils se disent, se parlant à eux-mêmes au

moment où ils posent leur tête sur l'oreiller: «quatre heures et

demie», «cinq heures moins un quart», ou «cinq heures et quart»,

selon le cas; et ils ouvrent les yeux sur le coup de l'heure dite.

Ceci tient du miracle. Plus vous réfléchissez à ce fait, plus vous

le trouverez mystérieux. Un second moi doit agir indépendamment de

notre moi conscient; il doit être capable de compter les heures

pendant que nous dormons, veillant dans l'obscurité, sans l'aide ni

du soleil ni des pendules, ni de nul moyen connu d'aucun de nos cinq

sens. Il nous chuchote: «C'est l'heure» au moment exact, et vous

vous réveillez. J'ai causé une fois avec un vieux débardeur qui pour

son travail était forcé de se lever tous les matins une demi-heure

avant la marée. Il me confia que jamais il ne lui était arrivé de se

réveiller une minute trop tard et qu'il ne se donnait même plus la

peine de calculer l'heure de la marée. Il se couche fatigué, dort

d'un sommeil sans rêve, et chaque matin à une heure différente son

veilleur spectral, exact comme la marée elle-même, vient l'appeler

doucement. L'esprit de cet homme errait-il à travers l'obscurité,

pataugeant sur les bords de la mer? Avait-il connaissance des lois

de la nature?

En ce qui me concerne, mon veilleur intérieur a peut-être quelque

peu perdu l'habitude de ses fonctions. Il fait de son mieux; mais il

est trop scrupuleux, il se fait du mauvais sang et se perd dans ses

calculs. Je lui dis par exemple: «A cinq heures et demie s. v. p.»;

et il me réveille en sursaut à deux heures trente. Je regarde ma

montre. Il me suggère que je dois avoir oublié de la remonter. Je

l'approche de mon oreille; elle marche. Il pense qu'il lui est

peut-être arrivé quelque chose; il est sûr qu'il est cinq heures et

demie, sinon un peu plus. Je mets mes pantoufles et descends, pour

le satisfaire, consulter la pendule de la salle à manger.

Qu'arrive-t-il à l'homme qui, au milieu de la nuit, se promène dans

une maison en robe de chambre et en pantoufles? Il est inutile de le

raconter; on le sait par expérience: tous les objets, spécialement

ceux qui sont pointus, prennent un lâche plaisir à le cogner. Je me

recouche de mauvaise humeur et ne réussis à me rendormir qu'après

une demi-heure, en refusant d'écouter ses suggestions absurdes, à

savoir que toutes les pendules de la maison se sont liguées contre

moi. Il me réveille toutes les dix minutes entre quatre et cinq

heures. Je regrette alors de lui avoir touché mot de la chose. Il

s'endort lui-même à cinq heures et m'abandonne aux soins de la femme

de chambre qui, naturellement, ce matin-là, me réveille une

demi-heure plus tard que d'habitude.

Il m'exaspéra tellement, ce mercredi-là, que je me levai à cinq

heures, uniquement pour me débarrasser de lui. Je ne savais que

faire de moi. Notre train ne partait qu'à huit heures; tous nos

bagages avaient été bouclés la veille et envoyés avec les

bicyclettes à la gare de Fenchurch Street. Je passai dans mon

cabinet de travail, pensant pouvoir écrire une heure. Il faut croire

que le travail du petit matin, avant le déjeuner, n'est pas propice

à l'effort littéraire. J'écrivis trois chapitres d'un conte et les

relus ensuite. On a médit de mes ouvrages; on a quelquefois parlé de

mes livres d'une manière peu aimable; mais jamais on n'aurait émis

de jugements assez sévères pour flétrir les trois chapitres écrits

ce matin-là. Je les jetai dans la corbeille à papier et essayai de

me remémorer les établissements charitables, si toutefois il en

existe, qui servent de retraite aux écrivains ramollis.

Je pris une balle de golf, choisis un driver pour me distraire de

ces pensées, et sortis flâner dans le pré. Une couple de brebis

broutaient là; elles me suivirent et prirent un vif intérêt à mes

exercices. L'une était une bonne âme, sympathique. Je ne pense pas

qu'elle comprît rien à ce jeu; je crois plutôt que ce qui lui parut

étrange, c'était l'heure matinale à laquelle je me livrais à ce

divertissement innocent. Elle bêlait à chacun de mes coups:

--Bi-en, bi-en, très bi-en!

Elle paraissait tout aussi contente que si elle les avait joués

elle-même.

Tandis que l'autre était une sale bête acariâtre et désagréable, me

décourageant autant que sa compagne m'aiguillonnait.

--Piè-tre, horriblement piè-tre! tel était son commentaire à presque

chacun de mes coups. Il y en eut, en vérité, quelques-uns de très

beaux; mais elle faisait exprès d'être d'un avis opposé, simplement

pour m'énerver. Je m'en apercevais bien.

Par un accident regrettable, une de mes meilleures balles alla taper

sur le nez de la bonne brebis. Cela fit rire la mauvaise, mais rire

distinctement et nettement, d'un rire rauque et vulgaire; et pendant

que son amie trop étonnée pour bouger restait clouée sur place, elle

changea de ton pour la première fois et bêla:

--Bi-en, très bi-en! le meilleur coup qu'il ait fait!

J'aurais donné une demi-couronne pour que ce fût elle qui reçût le

coup. Ce sont toujours les bons qui pâtissent.

J'avais perdu dans ce pré plus de temps que je n'avais prévu et ce

n'est que quand Ethelbertha vint me dire qu'il était sept heures et

demie et que le déjeuner était servi, que je me rappelai ne m'être

pas encore rasé. Ethelbertha n'aime pas que je me rase à la hâte.

Elle craint que les étrangers ne croient à une tentative de suicide

manquée et qu'on chuchote que nous faisons mauvais ménage. Elle

ajouta malicieusement que ma physionomie n'est pas de celles avec

lesquelles on puisse se permettre de badiner.

Tout compte fait j'aimais autant que les cérémonies d'adieu avec

Ethelbertha ne se prolongeassent pas; je craignais une trop grande

tension de ses nerfs. Mais j'aurais aimé avoir le temps d'adresser

quelques conseils à mes enfants, spécialement au sujet de ma canne à

pêche, dont ils ont la manie de vouloir se servir comme d'un bâton

au croquet; par contre je déteste avoir à courir pour attraper mon

train. A un quart de lieue de la gare, je rejoignis George et Harris

qui eux aussi couraient.

Pendant que nous trottions côte à côte, Harris par saccades

m'informa de la raison de leur retard. C'était le nouveau fourneau

de cuisine qui en était la cause. On l'avait allumé pour la première

fois ce matin-là et, sans qu'on sût encore comment, il avait projeté

en l'air les rognons et sérieusement brûlé la cuisinière.

--J'espère, ajouta-t-il, qu'ils auront le temps de s'habituer l'un à

l'autre pendant mon absence.

Il s'en fallut d'un cheveu que nous rations le train, et tandis que

nous étions assis dans la voiture, encore haletants, et que je

passais en revue les événements de la matinée, l'image de mon oncle

Podger surgit dans ma mémoire, et je vis se dérouler les phases

mouvementées de son départ d'Ealing Common par Morgate Street (train

de 9 heures 13), tel qu'il s'effectuait 250 fois par an.

Il y avait huit minutes à pied de la maison de mon oncle Podger à la

station. Mon oncle ne se lassait pas de recommander:

--Mettez un quart d'heure et prenez votre temps.

Mais ce qu'il faisait, c'était de ne partir que cinq minutes avant

l'heure et de courir. J'en ignore le motif, telle était pourtant la

coutume dans ce faubourg. Beaucoup de messieurs corpulents, que

leurs occupations appelaient dans la Cité, habitaient alors Ealing

(je crois qu'il en est encore ainsi de nos jours); ils prenaient les

trains du matin pour aller en ville. Ils partaient tous trop tard;

tous tenaient un sac noir et un journal dans une main, un parapluie

dans l'autre; et par tous les temps on les voyait courir pendant le

dernier quart de mille.

Des gens oisifs, spécialement des bonnes d'enfant et des garçons

livreurs, auxquels s'ajoutaient de temps à autre quelques marchands

ambulants, se rassemblaient quand il faisait beau pour les voir

passer et acclamaient le plus méritant. Ce n'était pas fameux comme

sport. Ils ne couraient pas bien, ils ne couraient même pas vite;

mais ils étaient sérieux et faisaient de leur mieux. Ce spectacle ne

flattait pas le goût artistique, mais il faisait naître pourtant

l'admiration qui va naturellement à l'effort consciencieusement

accompli.

Les trois hommes en Allemagne · 第 3 / 16 段