guère de questions sur lesquelles un homme puisse être affirmatif.
Parmi mes rares certitudes, en voici toujours une, et inébranlable:
ce tandem n'a pas besoin d'être vérifié. Je suis sûr également
qu'aucun être humain, si Dieu me prête vie, n'y touchera d'ici
mercredi matin.
--A votre place, je ne me fâcherais pas. Le jour arrivera, il n'est
peut-être pas loin, où cette bicyclette aura besoin d'être réparée
malgré votre désir tyrannique de la laisser tranquille, et cela
quand il y aura plusieurs montagnes entre elle et le réparateur le
plus proche. C'est alors que vous nous supplierez de vous dire où
vous aurez mis la burette d'huile et ce que vous aurez fait du
tournevis. Puis, pendant que vous tâcherez de maintenir la machine
en équilibre contre un arbre, vous proposerez que quelqu'autre
nettoie la chaîne et gonfle le pneu d'arrière.
La sagesse prophétique de ce propos m'impressionna:
--Pardonnez-moi si je vous ai parlé sur un ton un peu trop vif. La
vérité est que Harris est venu ici ce matin.
--Cela suffit, dit George, je comprends. Du reste, je suis venu pour
vous parler d'autre chose. Regardez ceci.
Il me passa un petit volume, relié en calicot rouge. C'était un
guide pour la conversation anglaise, à l'usage des voyageurs
allemands. Il commençait: «A bord d'un vapeur» et se terminait par:
«Chez le médecin». Le chapitre le plus long était consacré à la
conversation dans un wagon de chemin de fer apparemment rempli de
fous querelleurs et mal appris. «Ne pouvez-vous pas vous éloigner un
peu plus de moi, monsieur?--C'est impossible, madame; mon voisin est
très gros.--N'allons-nous pas essayer de ranger nos jambes?--Ayez la
bonté, s'il vous plaît, de maintenir vos coudes au corps.--Ne vous
gênez pas, je vous en prie, madame, si mon épaule peut vous être
agréable». On ne trouvait aucune indication précisant s'il fallait
l'entendre ironiquement ou non. «Je dois vraiment vous prier de vous
éloigner un peu, madame, je peux à peine respirer.» Il est à
supposer que, dans la pensée de l'auteur, ils se trouvent tous par
terre et pêle-mêle. Le chapitre se terminait par cette phrase: «Nous
voilà arrivés à destination, Dieu merci! (_Gott sei dank_)»
exclamation pieuse qui, vu les circonstances, dut prendre la forme
d'un choeur.
A la fin du livre se trouve un appendice donnant aux voyageurs
germaniques des conseils sur la conservation de leur santé et leur
confort pendant leur séjour dans les villes anglaises, recommandant
spécialement de voyager toujours avec une provision de poudre
insecticide, de ne jamais manquer le soir de fermer la chambre à
clef et de toujours compter soigneusement la monnaie rendue.
--Ce n'est pas une publication bien remarquable, dis-je, en rendant
le livre à George. Moi, personnellement, je ne recommanderai pas ce
bouquin à un Allemand qui se proposerait de visiter l'Angleterre; je
crois que sa pratique le rendrait antipathique. Mais j'ai lu des
brochures publiées à Londres à l'usage des voyageurs anglais sur le
continent, et qui sont tout aussi idiotes. Quelque imbécile ayant de
l'éducation et comprenant, mais mal, sept langues, se croit autorisé
à écrire ces livres, qui induisent en erreur l'Europe moderne.
--Vous ne pourrez cependant pas nier, répliqua George, que ces
manuels soient très demandés. Je sais qu'ils se vendent par
milliers. Il y a sûrement des quidams dans toutes les villes
d'Europe, qui se promènent, parlant de la sorte.
--Peut-être bien, répondis-je, mais heureusement que personne ne les
comprend. J'ai plus d'une fois aperçu des gens, debout sur des
plateformes de tramways ou postés à des coins de rue, qui tenaient
de ces livres à la main et les lisaient à haute voix. Personne ne
sait quelle est la langue qu'ils parlent, personne n'a la moindre
idée de ce qu'ils disent. Cela vaut peut-être mieux: si on les
comprenait, il est plus que probable qu'on les écharperait.
--Il se peut que vous ayez raison. Je serais curieux de voir ce qui
arriverait si effectivement on les comprenait. Je propose d'arriver
à Londres de bonne heure mercredi matin et de passer une heure ou
deux à nous promener et à faire des emplettes dans les magasins en
nous servant de ce manuel. Il me faut quelques menus objets, entre
autres un chapeau et une paire de pantoufles. Notre bateau ne quitte
pas Tilbury avant midi et cela nous en laisse juste le temps. Je
voudrais éprouver ce genre de langage à un endroit où je serais bien
à même de juger de son effet. Je voudrais connaître les impressions
de l'étranger quand on lui parle de la sorte.
Nous nous promîmes de l'amusement. Plein d'enthousiasme, je m'offris
à l'accompagner et à l'attendre devant les boutiques. Je lui dis que
sûrement Harris demanderait à être des nôtres, mais en restant à
distance respectueuse.
George expliqua son projet, qui était un peu différent. Il entendait
qu'Harris et moi entrions avec lui dans les magasins. Avec Harris,
qui a l'air imposant, pour lui prêter main forte, et avec moi sur le
pas de la porte pour appeler un agent si le besoin s'en faisait
sentir, il risquerait le coup.
Nous fîmes les quelques pas qui nous séparaient de chez Harris et
lui soumîmes notre plan. Harris examina le livre, spécialement le
chapitre qui a trait à l'achat de souliers et de chapeaux.
--Si George, dit-il, parle à un cordonnier ou à un chapelier dans
les termes indiqués ci-dessus, il lui faudra non pas un garde de
corps, mais des gens de bonne volonté pour le porter à l'hôpital.
Cela vexa George.
--Vous parlez, s'écria-t-il, comme si j'étais un téméraire, dénué de
sens commun. Je ferai un choix des phrases les plus polies et les
moins agressives; j'éluderai toute insulte grossière.
Une fois ceci bien entendu, Harris donna son consentement, et notre
départ fut fixé pour le mercredi matin de bonne heure.
CHAPITRE QUATRIÈME
_Pourquoi Harris considère les réveille-matin comme inutiles dans la
vie de famille. Instincts sociables des petits. Les idées d'un
enfant sur le matin. Le subconscient qui ne dort pas. Son mystère.
Ses angoisses. Pensées nocturnes. Le genre de travail d'avant le
petit déjeuner. La bonne et la mauvaise brebis. Les désavantages
qu'il y a à être vertueux. Le nouveau fourneau de cuisine de Harris
commence mal son service. Comment mon oncle Podger sortait chaque
matin. Le vieux cityman considéré comme cheval de courses. Nous
parlons la langue du voyageur._
George arriva le mardi soir chez les Harris et y passa la nuit. Nous
avions préféré cet arrangement à sa proposition: venir le cueillir
chez lui. Cueillir George en passant, le matin, veut dire: le
réveiller en le secouant, effort déjà épuisant pour un début de
journée; l'aider à retrouver ses effets et à boucler ses bagages;
puis l'attendre pendant qu'il déjeune, rôle qui manque de charme
pour le spectateur.
Je savais qu'il serait levé à l'heure voulue, s'il couchait à
«Beggarbush». J'y ai couché moi-même, et je suis au courant de ce
qui s'y passe. Vers le milieu de la nuit, du moins à ce qu'il vous
semble, car dans la réalité il peut être un peu plus tard, vous êtes
réveillé en sursaut de votre premier somme par une charge de
cavalerie le long du couloir. Mal réveillé, vous hésitez entre des
cambrioleurs, les trompettes du jugement dernier et une explosion de
gaz. Vous vous mettez sur votre séant, et vous écoutez avec
attention. On ne vous fait pas attendre: bientôt une porte est
violemment poussée; quelqu'un ou quelque chose dégringole l'escalier
apparemment sur un plateau à thé; vous entendez un «Je l'avais bien
dit!» et aussitôt une chose dure, une tête peut-être, c'est du moins
l'impression qu'on en a d'après le bruit, rebondit contre le panneau
de votre porte.
A ce moment vous vous lancerez dans une charge folle autour de votre
chambre, à la recherche de vos vêtements. Rien ne se trouve plus où
vous l'aviez mis le soir. Les objets les plus indispensables ont
entièrement disparu; et pendant ce temps l'assassinat, la
révolution, bref l'événement quel qu'il soit continue formidable.
Vous vous arrêtez un moment, la tête sous l'armoire, où vous avez
cru découvrir vos pantoufles, pour écouter des coups réguliers et
monotones sur une porte éloignée. La victime, vous le supposez,
s'est cachée là; ils tâchent de la faire sortir et de l'achever.
Pourrez-vous arriver à temps? Les coups cessent, et on entend une
voix suave, rassurante par son ton doux et plaintif, qui demande
humblement:
--Pa, puis-je me lever?
Vous n'entendez pas l'autre voix, mais les réponses sont:
--Non, ce n'était que la baignoire... Non, elle n'a vraiment pas de
mal, elle est seulement mouillée, tu comprends... Oui, maman, je
leur dirai ce que tu veux... Non, c'était un pur hasard... Oui;
bonne nuit, papa.
Ensuite la même voix, s'élevant pour être entendue, à distance de la
maison, commande:
--Il faut que vous remontiez tous. Papa dit qu'il n'est pas encore
l'heure de se lever.
--Vous vous recouchez et écoutez quelqu'un auquel on fait monter
l'escalier, selon toute évidence, contre son gré. Par une attention
délicate les chambres d'amis de «Beggarbush» sont exactement
au-dessous des nurseries. Le même petit être continue sa résistance
tandis qu'on l'insère dans son lit. Aucun des détails de la bataille
ne vous échappe, car chaque fois que le corps est jeté sur le
matelas élastique, le lit fait un bond juste au-dessus de votre
tête, et chaque fois que le corps s'échappe victorieusement de
l'étreinte, vous en êtes averti par un coup sur le parquet. Ensuite
le combat se calme à moins que le lit ne s'effondre; et le sommeil
vous regagne doucement. Mais un moment après, ou du moins il vous
semble qu'il n'y a qu'un moment, vous rouvrez les yeux, sous la
sensation d'un regard; la porte s'est entr'ouverte et quatre têtes
solennelles et superposées vous regardent avec persistance, comme si
vous étiez un prodige exposé dans cette chambre. Vous voyant
éveillé, la tête supérieure s'avance avec calme par-dessus les trois
autres, entre, et vient s'asseoir sur le lit dans une attitude
amicale.
--Oh! dit-elle, nous ne savions pas que vous étiez éveillé; moi je
le suis déjà depuis quelque temps.
--Il me le semble, répondez-vous brièvement.
--Papa n'aime pas que nous soyons levés trop tôt, continue-t-elle.
Il dit que tout le monde dans la maison en serait dérangé. Alors
naturellement nous ne devons pas nous lever.
Ceci est dit sur un ton de gentille résignation. Elle paraît remplie
d'une satisfaction intime, due au sentiment du devoir accompli.
Vous lui demandez:
--Vous n'appelez pas cela être levé?
--Oh, non! Nous ne sommes pas encore convenablement habillés.
C'est l'évidence même.
--Papa est toujours très fatigué le matin, poursuit la voix;
naturellement, c'est parce qu'il travaille dur toute la journée.
N'êtes-vous jamais fatigué le matin?
Alors seulement vous remarquez que les trois enfants sont entrés
aussi et sont assis par terre en demi-cercle. Il est évident que
tout ceci n'est pour eux que préliminaires à la représentation
véritable. Ils attendent le moment où ils vous verront sortir de
votre lit et agir.
De les voir dans la chambre d'un étranger déplaît à l'aîné. Il leur
ordonne sur un ton sévère de se retirer. Eux ne lui répondent pas,
ne discutent pas; d'un commun accord et dans un silence complet ils
tombent sur lui. Vous ne distinguez pas autre chose, de votre lit,
qu'un enchevêtrement confus de bras et de jambes, image frénétique
d'une pieuvre empoisonnée. Si vous êtes couché en pyjama, vous
sautez du lit et ne faites qu'ajouter à la confusion; si votre
toilette de nuit est moins élégante, vous restez où vous êtes et
hurlez des ordres, qu'on méconnaîtra entièrement. Le plus simple est
de laisser agir l'aîné. Il arrive en peu de temps à les expulser et
ferme la porte sur eux. Elle est immédiatement rouverte, et l'un
d'eux est projeté dans la chambre. C'est généralement Muriel. Elle y
arrive comme lancée par une catapulte. L'aîné rouvre la porte et se
sert de sa soeur comme d'un bélier contre la masse des autres. Vous
distinguez nettement le bruit mat de la tête qui tape dans le tas
qu'elle disperse. Quand l'aîné est ainsi arrivé à ses fins, il
revient tranquillement reprendre sa place sur le lit. Il montre le
plus grand calme; il a l'air d'avoir oublié l'incident.
--J'aime le lever du jour, dit-il, l'aimez-vous aussi?
--J'en aime certains, répondrez-vous, il en est d'autres, qui ont
moins de charme.
Lui ne prend pas garde à cette distinction; son regard extasié se
perd dans le lointain:
--J'aimerais mourir le matin; le matin la nature est si belle!
--Eh, répondrez-vous, cela pourra bien vous arriver, le jour où
votre père offrira un lit à un monsieur un peu nerveux et n'aura pas
soin de le mettre en garde contre les surprises de la maison.
Il rappelle ses esprits vagabonds et redevient lui-même.
--Il fait délicieux au jardin, remarque-t-il, n'auriez-vous pas
envie de vous lever et de faire une partie de cricket?
Vous ne vous étiez pas couché avec cette idée en tête, mais
maintenant, considérant la tournure des événements, cela vous semble
aussi bien que de rester couché là, sans espoir de vous rendormir;
et vous acceptez.
Vous recevez plus tard dans la journée l'explication suivante: vous
étant réveillé trop tôt et incapable de vous rendormir vous aviez
manifesté l'envie de faire une partie de cricket. Les enfants,
dressés à la politesse envers les hôtes, avaient cru de leur devoir
de se prêter à vos désirs. Mme Harris remarque, pendant le déjeuner,
que vous auriez au moins dû exiger, avant de faire sortir les
enfants, qu'ils fussent convenablement habillés; pendant que Harris
vous fait pathétiquement remarquer que l'exemple et l'encouragement
d'un seul matin vous ont suffi pour détruire son ouvrage
laborieusement édifié pendant de longs mois.
Il paraît que, ce même mercredi matin, George avait demandé à grands
cris à se lever dès cinq heures et quart et avait voulu à toute
force leur apprendre comment tourner à bicyclette autour des châssis
de concombres sur la nouvelle machine de Harris. Toutefois, Mme
Harris ne blâma pas George à cette occasion, sentant que cette idée
n'avait pas dû être entièrement sienne.
Ne croyez pas que les enfants de Harris aient l'intention de
s'éviter des reproches aux dépens d'un ami. Ils sont l'honnêteté
même et endossent la responsabilité de leurs propres méfaits. Mais
la chose se présente ainsi à leur compréhension. Quand vous leur
expliquez que vous n'aviez d'abord nullement le dessein de vous
lever à cinq heures pour jouer au cricket sur la pelouse, ni de
mettre à la scène le martyrologe en tirant à l'arbalète sur des
poupées attachées à un arbre; qu'assurément si on vous avait laissé
suivre votre goût, vous auriez dormi en paix jusqu'à ce qu'on vous
eût réveillé comme un bon chrétien à huit heures avec une tasse de
thé, ils manifestent d'abord leur étonnement, puis s'excusent et
semblent sincèrement contrits. Ecartant la question purement
académique de savoir si le réveil de George un peu avant cinq heures
devait être attribué à son instinct ou bien au passage accidentel, à
travers la fenêtre de sa chambre, d'un boumerang de leur
fabrication, les chers enfants acceptaient franchement la
responsabilité de ce réveil ultramatinal. Comme dit l'aîné:
--Nous aurions dû penser que l'oncle George avait une longue journée
devant lui et nous aurions dû lui déconseiller de se lever. Je me
fais des reproches.
Mais un changement occasionnel dans les habitudes ne fait de mal à
personne. Au surplus, Harris et moi fûmes d'accord pour penser que
ç'avait été un bon entraînement pour George. Il nous faudrait être
debout à cinq heures tous les matins dans la Forêt Noire; nous en
avions décidé ainsi. George avait même proposé quatre et demie, mais
Harris et moi avions déclaré qu'en règle générale cinq ce serait
assez tôt. Nous pourrions ainsi enfourcher nos machines à six et
abattre le gros de notre besogne avant les fortes chaleurs de midi.
Si, de temps à autre, nous partions de meilleure heure, tant mieux:
mais, du moins, ce ne serait pas une règle.
Moi aussi j'étais debout à cinq heures, ce matin-là, plus tôt du
reste que je ne me proposais. Je m'étais dit en m'endormant: «A six
heures tapant!»
Je connais des gens qui arrivent de la sorte à se réveiller juste à
la minute qu'ils ont fixée. Ils se disent, se parlant à eux-mêmes au
moment où ils posent leur tête sur l'oreiller: «quatre heures et
demie», «cinq heures moins un quart», ou «cinq heures et quart»,
selon le cas; et ils ouvrent les yeux sur le coup de l'heure dite.
Ceci tient du miracle. Plus vous réfléchissez à ce fait, plus vous
le trouverez mystérieux. Un second moi doit agir indépendamment de
notre moi conscient; il doit être capable de compter les heures
pendant que nous dormons, veillant dans l'obscurité, sans l'aide ni
du soleil ni des pendules, ni de nul moyen connu d'aucun de nos cinq
sens. Il nous chuchote: «C'est l'heure» au moment exact, et vous
vous réveillez. J'ai causé une fois avec un vieux débardeur qui pour
son travail était forcé de se lever tous les matins une demi-heure
avant la marée. Il me confia que jamais il ne lui était arrivé de se
réveiller une minute trop tard et qu'il ne se donnait même plus la
peine de calculer l'heure de la marée. Il se couche fatigué, dort
d'un sommeil sans rêve, et chaque matin à une heure différente son
veilleur spectral, exact comme la marée elle-même, vient l'appeler
doucement. L'esprit de cet homme errait-il à travers l'obscurité,
pataugeant sur les bords de la mer? Avait-il connaissance des lois
de la nature?
En ce qui me concerne, mon veilleur intérieur a peut-être quelque
peu perdu l'habitude de ses fonctions. Il fait de son mieux; mais il
est trop scrupuleux, il se fait du mauvais sang et se perd dans ses
calculs. Je lui dis par exemple: «A cinq heures et demie s. v. p.»;
et il me réveille en sursaut à deux heures trente. Je regarde ma
montre. Il me suggère que je dois avoir oublié de la remonter. Je
l'approche de mon oreille; elle marche. Il pense qu'il lui est
peut-être arrivé quelque chose; il est sûr qu'il est cinq heures et
demie, sinon un peu plus. Je mets mes pantoufles et descends, pour
le satisfaire, consulter la pendule de la salle à manger.
Qu'arrive-t-il à l'homme qui, au milieu de la nuit, se promène dans
une maison en robe de chambre et en pantoufles? Il est inutile de le
raconter; on le sait par expérience: tous les objets, spécialement
ceux qui sont pointus, prennent un lâche plaisir à le cogner. Je me
recouche de mauvaise humeur et ne réussis à me rendormir qu'après
une demi-heure, en refusant d'écouter ses suggestions absurdes, à
savoir que toutes les pendules de la maison se sont liguées contre
moi. Il me réveille toutes les dix minutes entre quatre et cinq
heures. Je regrette alors de lui avoir touché mot de la chose. Il
s'endort lui-même à cinq heures et m'abandonne aux soins de la femme
de chambre qui, naturellement, ce matin-là, me réveille une
demi-heure plus tard que d'habitude.
Il m'exaspéra tellement, ce mercredi-là, que je me levai à cinq
heures, uniquement pour me débarrasser de lui. Je ne savais que
faire de moi. Notre train ne partait qu'à huit heures; tous nos
bagages avaient été bouclés la veille et envoyés avec les
bicyclettes à la gare de Fenchurch Street. Je passai dans mon
cabinet de travail, pensant pouvoir écrire une heure. Il faut croire
que le travail du petit matin, avant le déjeuner, n'est pas propice
à l'effort littéraire. J'écrivis trois chapitres d'un conte et les
relus ensuite. On a médit de mes ouvrages; on a quelquefois parlé de
mes livres d'une manière peu aimable; mais jamais on n'aurait émis
de jugements assez sévères pour flétrir les trois chapitres écrits
ce matin-là. Je les jetai dans la corbeille à papier et essayai de
me remémorer les établissements charitables, si toutefois il en
existe, qui servent de retraite aux écrivains ramollis.
Je pris une balle de golf, choisis un driver pour me distraire de
ces pensées, et sortis flâner dans le pré. Une couple de brebis
broutaient là; elles me suivirent et prirent un vif intérêt à mes
exercices. L'une était une bonne âme, sympathique. Je ne pense pas
qu'elle comprît rien à ce jeu; je crois plutôt que ce qui lui parut
étrange, c'était l'heure matinale à laquelle je me livrais à ce
divertissement innocent. Elle bêlait à chacun de mes coups:
--Bi-en, bi-en, très bi-en!
Elle paraissait tout aussi contente que si elle les avait joués
elle-même.
Tandis que l'autre était une sale bête acariâtre et désagréable, me
décourageant autant que sa compagne m'aiguillonnait.
--Piè-tre, horriblement piè-tre! tel était son commentaire à presque
chacun de mes coups. Il y en eut, en vérité, quelques-uns de très
beaux; mais elle faisait exprès d'être d'un avis opposé, simplement
pour m'énerver. Je m'en apercevais bien.
Par un accident regrettable, une de mes meilleures balles alla taper
sur le nez de la bonne brebis. Cela fit rire la mauvaise, mais rire
distinctement et nettement, d'un rire rauque et vulgaire; et pendant
que son amie trop étonnée pour bouger restait clouée sur place, elle
changea de ton pour la première fois et bêla:
--Bi-en, très bi-en! le meilleur coup qu'il ait fait!
J'aurais donné une demi-couronne pour que ce fût elle qui reçût le
coup. Ce sont toujours les bons qui pâtissent.
J'avais perdu dans ce pré plus de temps que je n'avais prévu et ce
n'est que quand Ethelbertha vint me dire qu'il était sept heures et
demie et que le déjeuner était servi, que je me rappelai ne m'être
pas encore rasé. Ethelbertha n'aime pas que je me rase à la hâte.
Elle craint que les étrangers ne croient à une tentative de suicide
manquée et qu'on chuchote que nous faisons mauvais ménage. Elle
ajouta malicieusement que ma physionomie n'est pas de celles avec
lesquelles on puisse se permettre de badiner.
Tout compte fait j'aimais autant que les cérémonies d'adieu avec
Ethelbertha ne se prolongeassent pas; je craignais une trop grande
tension de ses nerfs. Mais j'aurais aimé avoir le temps d'adresser
quelques conseils à mes enfants, spécialement au sujet de ma canne à
pêche, dont ils ont la manie de vouloir se servir comme d'un bâton
au croquet; par contre je déteste avoir à courir pour attraper mon
train. A un quart de lieue de la gare, je rejoignis George et Harris
qui eux aussi couraient.
Pendant que nous trottions côte à côte, Harris par saccades
m'informa de la raison de leur retard. C'était le nouveau fourneau
de cuisine qui en était la cause. On l'avait allumé pour la première
fois ce matin-là et, sans qu'on sût encore comment, il avait projeté
en l'air les rognons et sérieusement brûlé la cuisinière.
--J'espère, ajouta-t-il, qu'ils auront le temps de s'habituer l'un à
l'autre pendant mon absence.
Il s'en fallut d'un cheveu que nous rations le train, et tandis que
nous étions assis dans la voiture, encore haletants, et que je
passais en revue les événements de la matinée, l'image de mon oncle
Podger surgit dans ma mémoire, et je vis se dérouler les phases
mouvementées de son départ d'Ealing Common par Morgate Street (train
de 9 heures 13), tel qu'il s'effectuait 250 fois par an.
Il y avait huit minutes à pied de la maison de mon oncle Podger à la
station. Mon oncle ne se lassait pas de recommander:
--Mettez un quart d'heure et prenez votre temps.
Mais ce qu'il faisait, c'était de ne partir que cinq minutes avant
l'heure et de courir. J'en ignore le motif, telle était pourtant la
coutume dans ce faubourg. Beaucoup de messieurs corpulents, que
leurs occupations appelaient dans la Cité, habitaient alors Ealing
(je crois qu'il en est encore ainsi de nos jours); ils prenaient les
trains du matin pour aller en ville. Ils partaient tous trop tard;
tous tenaient un sac noir et un journal dans une main, un parapluie
dans l'autre; et par tous les temps on les voyait courir pendant le
dernier quart de mille.
Des gens oisifs, spécialement des bonnes d'enfant et des garçons
livreurs, auxquels s'ajoutaient de temps à autre quelques marchands
ambulants, se rassemblaient quand il faisait beau pour les voir
passer et acclamaient le plus méritant. Ce n'était pas fameux comme
sport. Ils ne couraient pas bien, ils ne couraient même pas vite;
mais ils étaient sérieux et faisaient de leur mieux. Ce spectacle ne
flattait pas le goût artistique, mais il faisait naître pourtant
l'admiration qui va naturellement à l'effort consciencieusement
accompli.