Le journal n'eut aucun succès financier, étant de plusieurs années

en avance sur son temps; aussi son état-major était-il limité. Mon

département, je m'en souviens, comprenait: les «Conseils aux jeunes

mères» (je les rédigeais avec l'assistance de ma propriétaire qui,

ayant divorcé une fois et ayant enterré quatre enfants, me

paraissait une autorité compétente, touchant toutes les questions

domestiques); des «Avis sur l'ameublement et la décoration

artistique d'un intérieur avec des dessins»; une colonne de

«Conseils littéraires aux jeunes écrivains» (j'espère sincèrement

que mes renseignements leur furent d'un meilleur profit qu'à

moi-même); et notre article hebdomadaire «Propos amicaux à des

jeunes gens», signé «Oncle Henri». Cet «Oncle Henri» était un être

jovial, un bon vieux qui avait une expérience vaste et variée et qui

était plein de sympathie pour la nouvelle génération. Il avait eu à

lutter dans son jeune temps et avait acquis de profondes

connaissances en toutes choses. Même encore maintenant je lis les

«Propos de l'Oncle Henri» et, quoique ce ne soit pas à moi de le

dire, ses conseils me paraissent bons et salutaires. Je me dis

souvent que j'aurais dû suivre plus à la lettre ces «Propos de

l'Oncle Henri»; cela m'aurait rendu plus sage, j'aurais commis moins

d'erreurs et serais aujourd'hui plus satisfait de moi-même.

Une modeste petite femme qui habitait une chambre meublée du côté de

Tottenham Court Road, et dont le mari était dans un asile d'aliénés,

nous écrivait notre «Article sur la Cuisine», les «Conseils sur

l'Education»,--nous regorgions de conseils,--et aussi une page et

demie de «Chronique Mondaine», dans ce style personnel et vif qui

n'a pas encore disparu entièrement, me dit-on, du journalisme

moderne: «Il faut que je vous parle de la toilette divine que j'ai

portée à Ascot la semaine dernière. Le prince C...--mais, là, je ne

devrais vraiment pas vous répéter toutes les fadaises que ce garçon

absurde m'a dites, il est trop fou, et la chère comtesse était, je

le crains, quelque peu jalouse, etc., etc.»

Pauvre petite femme! je la vois encore dans sa robe d'alpaga gris

rapée et tachée d'encre. Un jour passé à Ascot ou ailleurs au grand

air aurait peut-être un peu coloré ses joues pâles.

Notre directeur, l'homme le plus effrontément ignare qu'on pût

rencontrer, écrivait, en puisant dans une encyclopédie à bon marché,

les pages dédiées aux «Informations Générales» et s'en tirait en

somme très bien; pendant ce temps notre groom, assisté d'une

excellente paire de ciseaux, collaborait à notre rubrique «Mots

d'esprit».

On travaillait dur et l'on était peu payé; ce qui nous soutenait

était la conscience que nous avions d'instruire et d'aider nos

concitoyens. Le jeu le plus répandu, le plus éternellement et

universellement populaire est de jouer à l'école. Réunissez six

enfants, faites-les asseoir sur les marches d'un perron et

promenez-vous devant eux, en tenant à la main un livre et une canne.

Nous jouions à cela étant enfants, nous y jouons grands garçons et

fillettes, nous y jouons hommes et femmes; nous y jouerons encore,

quand chancelants et penchés, nous nous acheminerons vers la

dernière demeure. Jamais, nous ne nous en lassons, jamais cela ne

nous ennuie. Une seule chose nous contrarie: c'est la tendance

qu'ont les six enfants à se lever à tour de rôle pour prendre en

main livre et canne. Je suis sûr que la vogue du métier de

journaliste, malgré ses nombreux déboires, réside dans le fait

suivant: chaque journaliste croit être celui qui doit aller et

venir, le livre et la canne à la main. Les Gouvernements, les

Classes Supérieures, le Peuple, la Société, l'Art et la Littérature,

ce sont les autres enfants, assis sur les marches du perron. C'est

lui, le journaliste, qui les instruit, qui élève leur âme.

Mais je m'égare. J'ai rappelé tout cela pour expliquer l'aversion

profonde qui m'empêche maintenant de fournir des informations

pratiques. Donc revenons à notre point de départ.

Quelqu'un signant «Ballonist» nous avait écrit pour se renseigner

sur la fabrication du gaz hydrogène. Ce n'était pas difficile à

fabriquer, autant que je pus en juger d'après ce que j'en avais lu

au British Museum; je prévins cependant le susnommé «Ballonist» de

prendre toutes sortes de précautions contre un accident possible.

Qu'aurais-je pu faire de plus? Dix jours plus tard nous reçûmes au

bureau la visite d'une dame au teint coloré qui tenait par la main

ce qui selon son explication était son fils, âgé de douze ans. La

physionomie de ce garçon était inintéressante à un degré

positivement remarquable. Sa mère le fit avancer et lui enleva son

chapeau. Je pus alors saisir le pourquoi du geste. Il n'avait pas

trace de sourcils et rien ne subsistait de ses cheveux, sauf une

ombre grisâtre, poussiéreuse, faisant ressembler sa tête à un oeuf

dur dépouillé de sa coquille et saupoudré de poivre noir.

--Il y a huit jours, c'était un beau petit garçon dont les cheveux

bouclaient naturellement, expliqua la dame (et le ton de sa voix

allait s'élevant, signe précurseur d'un orage).

--Qu'est-ce qui lui est arrivé? demanda notre directeur.

--Voilà ce qu'il lui est arrivé, proféra la dame. (Elle tira de son

manchon le numéro contenant mon article sur l'hydrogène, marqué au

crayon rouge, et le lui jeta au nez. Notre directeur le prit et le

parcourut.)

--C'était donc lui, «Ballonist»? questionna-t-il.

--C'était lui, «Ballonist», acquiesça la dame, le pauvre innocent,

et regardez-le maintenant!

--Ils repousseront peut-être, suggéra notre directeur.

--Ils repousseront peut-être, repartit la dame (sa voix continuant à

s'élever), mais peut-être qu'ils ne repousseront pas. Ce que je

voudrais savoir, c'est ce que vous comptez faire pour lui.

Notre directeur proposa une lotion capillaire. J'eus peur à ce

moment qu'elle ne lui sautât au visage; mais elle se résigna à se

répandre en paroles. Il parut qu'elle ne s'attendait pas à ce qu'on

proposât une lotion, mais une indemnité. Elle fit aussi quelques

observations sur le caractère de notre journal en général, son

utilité, ses prétentions à élever l'esprit du public, et sur la

science et l'intelligence de ses collaborateurs.

--Je ne vois vraiment pas en quoi nous sommes fautifs, plaida notre

directeur (c'était un homme aux manières timides); il nous avait

demandé des renseignements et il les a eus.

--N'essayez pas d'être spirituel, vous, répliqua la dame (il n'avait

eu nullement l'intention de faire de l'esprit, sûrement pas; il ne

prenait pas les choses à la légère, ce n'était pas là son défaut),

ou bien vous recevrez quelque chose que vous n'avez pas demandé.

Mais qu'est-ce qui me retient, s'écria la dame si subitement que

nous nous retirâmes en toute hâte comme des poules effarées derrière

nos chaises respectives, attendez un peu que je rende vos têtes

pareilles!

Je suppose, qu'elle voulait dire pareilles à celle de son fils. Elle

ajouta encore quelques réflexions de bien mauvais goût sur le

physique de notre directeur. Ça n'était certainement pas une femme

distinguée.

Pour moi, j'étais d'avis que, si elle avait intenté le procès dont

elle nous menaçait, elle n'aurait pas obtenu gain de cause; mais

notre chef, ayant eu autrefois des déboires avec la justice, avait

pour principe d'éviter les ennuis. Je l'ai entendu dire:

--Si un homme dans la rue m'accostait pour me demander ma montre, je

la lui refuserais. S'il me menaçait de la prendre par la force, je

crois, sans être d'une nature combative, que je ferais de mon mieux

pour la défendre. S'il affirmait son intention de l'obtenir en

m'intentant un procès devant un tribunal quelconque, je la sortirais

de ma poche, la lui donnerais et je m'estimerais heureux d'en être

quitte à si bon compte.

Il arrangea l'affaire avec la dame au teint fleuri moyennant un

billet de cinq livres, ce qui devait représenter les bénéfices d'un

mois du journal; et elle décampa, emmenant son rejeton endommagé.

Après son départ, le chef vint me parler affectueusement. Il me dit:

--Ne croyez pas que je vous donne tort; ce n'est pas de votre faute,

c'est la faute du destin. Continuez de vous occuper des conseils

moraux et de la critique,--en cela vous vous distinguez,--mais

abstenez-vous de donner d'autres informations utiles. Vous n'êtes

pas fautif, je le répète. Votre renseignement était assez exact, il

n'y a rien à lui reprocher; vous n'avez pas la main heureuse, voilà

tout.

Je regrette de ne pas toujours avoir suivi ce conseil, cela m'aurait

épargné des ennuis à moi-même et à d'autres. Je n'en vois pas la

raison, mais c'est un fait, je n'ai qu'à indiquer à quelqu'un le

meilleur itinéraire entre Londres et Rome, pour qu'il égare ses

bagages en Suisse, ou bien qu'il fasse presque naufrage sitôt après

avoir quitté Douvres. Si je renseigne un quidam pour l'achat d'un

kodak, il a des difficultés avec la police germanique pour avoir

photographié des forteresses. Je me suis donné une fois beaucoup de

mal pour expliquer à un homme la façon d'épouser la soeur de sa

défunte femme à Stockholm. J'avais trouvé pour lui l'heure du départ

du bateau de Hull et les meilleurs hôtels où s'arrêter en route. Je

n'avais fait aucune erreur dans les notes que j'avais rédigées à son

usage, rien ne clochait nulle part; cependant il ne m'a jamais plus

adressé la parole. Et voilà pourquoi je suis arrivé à refréner ma

passion de donner des conseils et voilà pourquoi vous ne trouverez

pas trace de renseignements pratiques dans ce livre si je peux m'en

abstenir. Vous n'y trouverez pas de descriptions de villes, ou de

monuments, pas de réminiscences historiques, ni de discours moraux.

J'ai demandé un jour à un étranger distingué ce qu'il pensait de

Londres. Il me répondit:

--C'est une très grande ville.

--Qu'est-ce qui vous y a frappé le plus?

--Les gens.

--Qu'en pensez-vous, comparé à d'autres villes: Paris, Rome, Berlin?

Il haussa les épaules:

--C'est plus grand, que voulez-vous que je vous dise de plus?

Une fourmilière ressemble beaucoup à une autre fourmilière: avenues,

larges ou étroites, dans lesquelles les petits êtres se bousculent

dans une confusion étrange, ceux-ci affairés, importants, ceux-là

s'arrêtant pour caqueter, ceux-ci ployant sous de lourdes charges,

ceux-là se chauffant au soleil; greniers remplis de nourriture;

cellules où ces petits êtres dorment, mangent et aiment, et le coin

où reposent leurs petits ossements tout blancs. Telle agglomération

est plus vaste, telle autre plus petite. L'une n'est construite que

d'hier, tandis que l'autre a été façonnée il y a longtemps,

longtemps, avant même l'arrivée des hirondelles...

Et on ne trouvera pas non plus dans ce livre des histoires d'amour,

des contes populaires.

Toute vallée qui abrite un hameau a ses légendes. Je vous en dirai

le canevas; vous pourrez à votre guise le mettre en vers ou en

musique:

Il y avait une jeune fille; il arriva un garçon; ils s'aimèrent;

puis il s'en alla. C'est une romance monotone, qui existe dans

toutes les langues, car ce jeune homme a dû être un voyageur

extraordinaire. On se souvient bien de lui dans l'Allemagne

sentimentale. De même les habitants des montagnes bleues d'Alsace se

rappellent son arrivée parmi eux; et il a aussi visité les rives

d'Islande, si je ne me trompe. C'était un vrai Juif Errant; et

encore maintenant, dit-on, la jeune fille imprudente continue à

prêter l'oreille au bruit des sabots de son cheval qui se perd dans

le lointain.

Dans tel pays, aujourd'hui désert, mais qui comptait au temps passé

beaucoup de maisonnettes remplies d'animation, de nombreuses

légendes sommeillent; et encore une fois je vous en livre les

ingrédients en vous abandonnant le soin d'accommoder votre plat.

Prenez un coeur humain, ou deux coeurs humains assortis, un bouquet

de passions humaines, il n'en existe pas des masses, une

demi-douzaine au plus; assaisonnez-les avec un mélange de bien et de

mal; relevez le tout d'une pointe funèbre, et servez quand et où bon

vous semblera. «La Cellule du Saint», «l'Abri Hanté», «le Tombeau du

Donjon», «le Saut de l'Amant»,--nommez-le à votre guise, le ragoût

est partout le même.

Et enfin, ce livre ne contiendra pas de descriptions de paysages. Ce

n'est pas paresse. Rien n'est plus facile que de décrire un paysage;

rien n'est plus ennuyeux et inutile à lire. Du temps où Gibbon

devait se fier au récit des voyageurs pour décrire l'Hellespont, et

où les étudiants anglais ne connaissaient les rives du Rhin que par

les Commentaires de Jules César, il seyait à tout voyageur illustre

de décrire tant bien que mal ce qu'il avait vu. Le docteur Johnson,

qui n'avait presque rien visité en dehors des paysages de Fleet

Street, devait lire avec plaisir et profit la description des marais

de Yorkshire. Le compte-rendu du Snowdon a dû paraître merveilleux à

un enfant de Londres n'ayant jamais aperçu un mont plus haut que le

Hog's Back en Surrey. Mais de nos jours la machine à vapeur et

l'appareil photographique ont changé tout cela. Celui qui tous les

ans fait sa partie de tennis au pied du Cervin et sa partie de

billard sur le sommet du Righi ne vous sait aucun gré d'une

description minutieuse et soignée des collines de Grampian. Quand on

a vu une douzaine de peintures à l'huile, une centaine de

photographies, un millier de reproductions dans des journaux

illustrés et quelques panoramas du Niagara, une description

détaillée d'une chute d'eau semblera fastidieuse.

Un de mes amis, un Américain très instruit, qui aime la poésie pour

elle-même, me dit s'être fait une idée bien plus exacte et plus

engageante des districts des Lacs d'après quelques photographies

contenues dans un bouquin à bon marché que d'après la lecture des

Coleridge, Southey et Wordsworth réunis. Qu'un auteur lui décrivît

un paysage, mon ami ne lui en savait pas plus de gré que d'une

relation éloquente de ce qu'il venait de manger à son dîner. Selon

lui, chaque art a son département propre, et si la

peinture-en-paroles est un piètre interprète des formes et de la

lumière, la toile et les couleurs ne valent pas mieux pour traduire

les jeux de la pensée.

Ce sujet me remet en mémoire une chaude après-midi de collège. La

littérature anglaise se trouvant au programme, le cours commença par

la lecture d'un certain poème plutôt long, mais ne donnant lieu à

aucune remarque intéressante. J'avoue à ma honte avoir oublié le nom

de l'écrivain et le titre de l'oeuvre. La lecture terminée, nous

fermâmes nos livres et le professeur, un indulgent vieux monsieur

aux cheveux blancs, nous demanda de lui faire un compte-rendu oral

et personnel de ce que nous venions de lire.

--Dites-moi, fit le professeur d'un ton encourageant, de quoi

parle-t-on dans ce livre?

--Monsieur, dit le meilleur élève de la classe (il parlait la tête

basse et visiblement à contre-coeur), il s'agit d'une vierge.

--Oui, convint le professeur, mais je vous demanderais de me le dire

avec des termes à vous. Nous ne disons pas «vierge», n'est-ce pas?

nous disons «jeune fille». Oui, on y parle d'une jeune fille.

Continuez.

--Une jeune fille, répéta le premier élève (cette substitution avait

l'air d'augmenter son embarras) qui vivait dans une forêt.

--Quel genre de forêt?

Le premier élève se mit à inspecter son encrier avec soin, puis

regarda le plafond.

--Allons, insistait le professeur, s'impatientant, vous venez de

lire pendant dix minutes une description de ce bois. Vous pourrez

certainement me dire quelque chose à son sujet.

--Les arbres noueux, aux branches entrelacées, reprit le premier

élève.

--Non! non! interrompit le professeur, je ne vous demande pas de

réciter le poème. Je veux que vous me disiez, avec des mots de votre

façon, quel était le genre de forêt où vivait cette jeune fille.

Et comme le professeur tapait du pied, le premier élève lança cette

phrase avec vigueur:

--Monsieur, c'était une forêt comme les autres forêts.

--Dites-lui quel genre de forêt, dit le professeur, s'adressant au

deuxième élève.

Le deuxième élève déclara que la forêt était verte.

Cela accrut l'énervement du professeur: il traita le deuxième élève

d'imbécile, je ne vois du reste pas pourquoi, et passa au troisième,

qui depuis un moment avait l'air d'être sur des charbons ardents et

brandissait son bras droit comme un sémaphore détraqué. Il avait du

mal à se contenir, l'émotion l'empourprait; il fallait que sa

science fit irruption sur le champ, que le professeur le questionnât

ou non.

--Une forêt sombre et obscure, s'écria le troisième, visiblement

soulagé.

--Une forêt sombre et obscure, répéta le professeur, approuvant

évidemment. Et pour quelle raison était-elle sombre et obscure?

Le troisième se montra encore à la hauteur de la question.

--Parce que le soleil ne pouvait pas y pénétrer.

--Le professeur eut la sensation d'avoir découvert le poète de la

classe.

--Parce que le soleil ne pouvait pas y pénétrer, ou plutôt parce que

les rayons du soleil ne pouvaient pas y pénétrer. Mais pourquoi n'y

pouvaient-ils pas pénétrer?

--Monsieur, parce que les feuilles étaient trop épaisses.

--Très bien, dit le professeur. La jeune fille vivait dans une forêt

sombre et obscure, à travers le feuillage de laquelle les rayons du

soleil n'arrivaient pas à pénétrer. Et maintenant dites-moi ce qui

poussait dans ce bois. (Il désignait le quatrième.)

--Oui, monsieur, des arbres, monsieur.

--Et quoi encore?

--Des champignons, monsieur. (Ceci fut dit après une pause.)

Le professeur, n'étant pas tout à fait sûr des champignons, eut

recours au texte et trouva que le garçon avait raison; les

champignons avaient été mentionnés.

--Et quoi encore? Que trouvez-vous aux pieds des arbres dans une

forêt?

--De la terre, monsieur.

--Non, non, que pousse-t-il dans une forêt à part les arbres?

--Oh, des buissons, monsieur.

--Des buissons, très bien. Maintenant nous sommes dans la bonne

voie. Il y avait dans cette forêt des arbres et des buissons. Et

quoi encore?

Il s'adressait à un petit garçon assis à l'autre bout du rang. Ayant

jugé la forêt trop éloignée de lui personnellement pour qu'elle pût

lui causer de l'embarras, cet élève occupait ses loisirs à jouer au

jeu de croix et zéros avec lui-même. Ennuyé, ahuri, mais sentant

l'obligation d'ajouter quelque chose à cet inventaire, il hasarda:

--Des ronces.

C'était une erreur, le poète n'avait pas parlé de ronces.

--Klobstock naturellement pense à quelque chose qui peut se manger,

commenta le professeur, qui se flattait d'avoir la repartie vive.

(Cela fit éclater contre Klobstock des rires, qui plurent au

professeur.)

--A vous, continua-t-il, faisant signe à un garçon assis au milieu.

Qu'y avait-il encore dans cette forêt, à part les arbres et les

buissons?

--Il y avait un torrent, monsieur.

--Très bien, et que faisait le torrent?

--Il murmurait, monsieur.

--Non pas. Les ruisseaux murmurent, les torrents...?

--Mugissent, monsieur.

--Il mugissait. Et qu'est-ce qui le faisait mugir?

C'était une question embarrassante. Un des garçons--j'admets que ce

n'était pas le plus intelligent--suggéra la jeune fille. Le

professeur changea la forme de la question pour nous venir en aide.

--Quand mugissait-il?

Notre troisième meilleur élève, venant de nouveau à notre secours,

expliqua qu'il mugissait quand il tombait sur les rochers. Je

suppose que plusieurs parmi nous eurent l'idée vague, que ce devait

être un torrent pusillanime, puisqu'il faisait tant de bruit pour si

peu de chose; un torrent plus courageux, estimions-nous, se serait

relevé et aurait poursuivi son chemin, sans dire un mot de plus. Un

torrent qui beuglait chaque fois qu'il tombait sur un rocher, nous

le considérions comme un torrent bien faiblard; mais le professeur,

lui, ne semblait pas en être choqué.

--Et qui habitait cette forêt, outre la jeune fille?

--Des oiseaux, monsieur.

--Oui, il y avait des oiseaux dans cette forêt. Et puis quoi encore?

Les oiseaux avaient dû épuiser nos facultés.

--Allons, dit le professeur, quels sont ces animaux à queue qui

grimpent si lestement le long des arbres?

Nous restâmes cois un moment, puis l'un de nous suggéra des chats.

Erreur, le poète n'avait pas parlé de chats; des écureuils, voilà à

quoi le professeur voulait en venir.

Je ne me souviens pas d'autres détails au sujet de cette forêt. Je

me rappelle seulement qu'on mentionnait aussi le ciel. En levant les

yeux, vous pouviez apercevoir le ciel là où il y avait des

éclaircies entre les arbres; souvent ce ciel était voilé par des

nuages et quelquefois, si mes souvenirs ne me trompent pas, la jeune

fille était mouillée par une averse.

Je me suis arrêté à cet exemple, parce qu'il me semble être le type

des descriptions de paysages en littérature. Je ne comprenais pas à

ce moment-là et je ne saisis encore pas aujourd'hui pourquoi le

résumé du premier élève n'aurait pas été suffisant. Malgré tout le

respect dû au poète quel qu'il ait été, on ne peut nier que cette

forêt n'a été et n'aurait pu être autre chose qu'une forêt comme

toutes les autres.

Je pourrais vous décrire la Forêt Noire très longuement. Je pourrais

traduire Hebel, le poète de la Forêt Noire. Je pourrais écrire des

pages sur ses gorges rocheuses et ses vallées riantes, ses pentes

couvertes de sapins, ses cimes couronnées de roches, ses ruisseaux

écumants (là où le Germain ordonné ne les a pas condamnée à couler

respectablement dans des canalisations en bois ou dans des rigoles),

sur ses villages blancs, ses hameaux isolés.

Mais un soupçon me poursuit: vous sauteriez tout ce passage. Et si

vous étiez assez consciencieux ou assez faible pour le lire, je

n'arriverais encore qu'à vous donner de ce pays, une idée

qu'expriment beaucoup plus simplement ces paroles d'un guide sans

prétention:

«Une contrée montagneuse et pittoresque, limitée au sud et à l'ouest

par la vallée du Rhin, vers laquelle ses éperons s'abaissent

rapidement. Son sol, au point de vue géologique, est formé pour la

plus grande partie de grès jaspé et de granit; ses hauteurs moyennes

sont couvertes de vastes forêts de sapins. Elle est arrosée de

nombreux cours d'eau et ses vallées très peuplées sont fertiles et

bien cultivées. Les auberges y sont bonnes, mais on ne devrait user

qu'avec discrétion des vins du pays.»

CHAPITRE SIXIÈME

_Pourquoi nous allâmes à Hanovre. Quelque chose qu'on fait mieux sur

le continent. L'art de se servir élégamment des langues étrangères,

d'après les méthodes scolaires anglaises. Une histoire vraie,

racontée ici pour la première fois. La farce française, pour

l'amusement de la jeunesse britannique. Les instincts paternels de

Harris. Le cantonnier considéré comme un artiste. Patriotisme de

George. Ce que Harris aurait dû faire. Ce qu'il fit. Nous sauvons la

vie de Harris. Une ville sans sommeil. Le cheval de fiacre

critique._

Nous arrivâmes à Hambourg le vendredi après une traversée calme et

sans événements; et nous voyageâmes de Hambourg à Berlin en passant

par Hanovre. Ce qui n'est pas la route la plus directe. Je peux

seulement me justifier à la manière du nègre que le juge

questionnait sur sa présence dans le poulailler du pasteur.

--Oui, monsieur, le garde-champêtre dit la vérité, j'y ai été,

monsieur.

--Ah! vous en convenez donc? Et qu'aviez-vous à faire, avec un sac,

dans le poulailler du pasteur Abraham à minuit, s'il vous plaît?

--J'étais en train de vous le dire, monsieur, oui, monsieur. J'étais

allé porter un sac de melons à massa Jordan. Oui, monsieur, et massa

Jordan a été très aimable et m'a prié d'entrer chez lui.

--Et alors?

--Oui, monsieur, un homme bien aimable que massa Jordan. Et nous

sommes restés là à causer, à causer.

--C'est fort probable. Ce que nous voulons savoir, c'est ce que vous

aviez à faire dans le poulailler du curé.

--Monsieur, j'allais y arriver. Il était très tard quand j'ai quitté

massa Jordan, et alors je me suis dit: «S'agit de prendre tes jambes

à ton cou, Ulysse», me suis-je dit, «pour ne pas avoir des

embêtements avec la vieille. C'est une femme très bavarde, monsieur,

oui, très.»

--Laissez-la de côté; il y a d'autres personnes très bavardes dans

cette ville. La maison du pasteur Abraham est à une demi-lieue de la

route qui mène de massa Jordan chez vous. Comment y êtes-vous

arrivé?

--C'est ce que je m'en vais vous expliquer, monsieur.

--Cela me fera plaisir; de quelle manière allez-vous vous y prendre?

--Eh bien, monsieur, je pense que j'ai dû m'écarter de ma route.

J'admets que nous nous soyons un peu écartés de la nôtre.

Au premier abord, pour une raison ou pour une autre, Hanovre semble

peu intéressante, mais elle gagne à être connue. Elle se compose de

deux villes: l'une, aux belles rues larges et modernes et aux

jardins tracés avec goût, s'adosse à une ville du XVIe siècle. Dans

celle-ci, de vieilles maisons en bois surplombent d'étroites

ruelles; par des voûtes basses on aperçoit des cours à galeries.

Jadis ces cours retentirent du sabot des chevaux caracolants, et je

me représente un encombrement de lourds carrosses attelés à six qui

attendaient leur riche propriétaire et sa placide et majestueuse

épouse. Aujourd'hui des enfants et des poules trottinent là à leur

guise, et du haut des galeries sculptées, de pauvres hardes pendent.

Les trois hommes en Allemagne · 第 5 / 16 段