Cela parut suspect aux policiers; l'affaire leur semblait louche sur

trois points: 1º Etait-ce vraiment sa femme légitime? 2º L'avait-il

réellement perdue? 3º Pourquoi l'avait-il perdue? Avec l'aide d'un

aubergiste qui parlait un peu l'anglais, il put vaincre leurs

scrupules. Ils promirent d'agir et le soir ils la lui amenèrent dans

une voiture fermée, avec la note à payer. Leur première rencontre ne

fut pas tendre. Mme Harris n'est pas une bonne comédienne et éprouve

toujours une grande difficulté à déguiser ses sentiments. Pour cette

fois, elle le confesse, elle ne l'essaya même pas.

D'accord sur les machines, nous entamâmes l'éternelle question des

bagages.

--La liste habituelle, je suppose, dit George en se préparant à

écrire.

C'était là le fruit de mes conseils. Mon oncle Podger, il y a des

années, me l'avait enseigné.

--Ayez soin, avait coutume de dire mon oncle Podger, avant de vous

mettre à emballer, de faire une liste.

C'était un homme très méthodique.

--Prenez une feuille de papier (il avait coutume en tout de

commencer par le commencement). Inscrivez-y tout ce dont vous

pourriez avoir besoin; après cela revisez votre liste pour voir s'il

n'y aurait pas moyen de biffer un objet inscrit. Vous êtes au lit:

quel est votre habillement? Très bien, inscrivez-le. Ajoutez-en un

de rechange. Vous vous levez: que faites-vous? Vous vous

débarbouillez. Avec quoi vous lavez-vous? Avec du savon. Ecrivez:

savon. Et ainsi de suite. Prenez maintenant vos vêtements. Commencez

par les pieds. Que portez-vous aux pieds? Bottines, souliers,

chaussettes: inscrivez-les. Remontez jusqu'à la tête. Que vous

faudra-t-il en dehors de l'habillement? Un peu de cognac?

Inscrivez-le. Un tire-bouchon? Inscrivez-le. Inscrivez tout. Ainsi

vous n'oublierez rien.

C'est d'après ce plan-là qu'il procédait toujours. Une fois la liste

achevée, il la parcourait soigneusement, ce qu'il recommandait

également toujours, pour voir s'il n'avait rien oublié. Ensuite il

la revoyait et biffait tout ce dont il était possible de se passer.

Après quoi il égarait la liste.

George observa:

--Nous pourrions emporter sur nos machines le strict nécessaire pour

un jour ou deux. Nous ferions suivre le gros des bagages de ville en

ville.

--Soyons prudents, commençai-je, j'ai connu un homme qui...

Harris tira sa montre:

--Vous nous raconterez cela sur le bateau. J'ai rendez-vous avec

Clara à la gare de Waterloo dans une demi-heure.

--Il ne me faudra pas une demi-heure, protestai-je; c'est une

histoire vraie et...

--Conservez-la soigneusement, dit George: je me suis laissé dire

qu'il y a bien des soirées pluvieuses dans la Forêt Noire. Nous vous

en serons alors très reconnaissants. Ce que nous devrions faire tout

de suite serait de terminer cette liste.

Maintenant que j'y pense, jamais je n'ai eu l'occasion de leur

raconter cette histoire: toujours un événement quelconque venait

nous interrompre. Et cependant c'est une histoire vraie.

CHAPITRE TROISIÈME

_L'unique défaut de Harris. Harris et son ange gardien. Histoire

d'une lanterne à bicyclette brevetée. La selle idéale. Celui qui

vérifie les machines. Son oeil d'aigle. Sa méthode. Sa sereine

confiance en lui. Ses goûts simples et peu coûteux. Son aspect.

Comment on s'en débarrasse. George prophète. La manière de se rendre

désagréable par l'emploi d'une langue étrangère. George psychologue.

Il propose une expérience. Sa prudence. Harris lui promet son aide,

mais y met des conditions._

Harris vint me voir le lundi après-midi. Il tenait à la main un

catalogue de bicyclettes.

Je lui criai de loin:

--Si vous suivez mon conseil, vous laisserez cela tranquille.

Harris répliqua:

--Qu'est-ce qu'il faut laisser tranquille?

--Cette folie nouvelle et brevetée qui doit révolutionner le monde

cycliste, battre tous les records et dont vous tenez le prospectus à

la main.

Il repartit:

--Hum! J'hésite. Nous aurons des montées difficiles; il est

indispensable que nous ayons de bons freins.

--Je suis de votre avis: il nous faudra de bons freins; mais ce

qu'il ne nous faut pas, c'en est un qui nous réserve des surprises,

dont nous ne comprendrons pas le mécanisme et qui ne fonctionnera

jamais au moment voulu.

--Celui-ci, affirma-t-il, est automatique.

--Inutile de me le dire, répliquai-je. Je sais par intuition

exactement de quelle manière il va marcher. Aux montées il bloquera

tellement que nous serons obligés de pousser les machines à la main.

Une fois là-haut, l'air lui fera du bien et lui rendra subitement sa

souplesse primitive. Il se mettra à réfléchir à la descente et se

dira qu'il nous a beaucoup ennuyés. Il arrivera à le regretter et

ensuite à être au désespoir. Il s'adressera des reproches, il se

dira: «Je ne suis qu'un mauvais frein; je n'aide pas ces jeunes

gens, je les gêne plutôt. Je ne suis qu'un fléau, voilà tout mon

rôle.» Et sans crier gare il faussera toute la machine. Vous verrez

que c'est ce que fera votre frein. Laissez-le tranquille. Vous êtes

un bon garçon, mais vous avez un défaut.

--Lequel? demanda-t-il indigné.

--Vous êtes trop confiant. Il vous suffit de lire une réclame et

vous avez la foi. Vous avez essayé chaque nouvelle invention que des

idiots ont lancée pour le plus grand bien des cyclistes. Votre ange

gardien me semble être un esprit capable et consciencieux: il a pu

vous protéger jusque-là; suivez mon conseil, ne le surmenez pas. Il

n'a pas dû chômer beaucoup depuis que vous faites de la bicyclette.

Ne le rendez pas fou!

--Si tout le monde pensait comme vous, on ne réaliserait plus aucun

progrès dans aucune branche de la science. Si jamais personne ne

mettait à l'essai les inventions nouvelles, le monde finirait dans

la stagnation. C'est justement par...

--Je connais tous les arguments pour, interrompis-je. Soit, je ne

vous désapprouve pas entièrement: expérimentez des inventions

jusqu'à l'âge de trente-cinq ans: mais après trente-cinq ans,

l'homme doit penser à lui-même. Vous et moi, nous avons fait notre

devoir de ce côté-là; vous spécialement. Vous avez été projeté en

l'air par une lanterne à gaz brevetée.

--Je crois vraiment, objecta-t-il, que c'est arrivé par ma faute:

j'aurai trop serré la vis.

--Je veux admettre que, s'il existe un moyen de maltraiter un objet,

c'est bien votre manière de vous en servir: vous n'avez pas la main

heureuse, vous embrouillez les choses. Vous devriez tenir compte de

votre fâcheuse habitude, elle donne du poids à mon argument. Moi, je

n'avais pas prêté attention à vos gestes; je me rappelle seulement

que nous étions en train de pédaler tranquillement et agréablement

sur la route de Whitby, tout en discutant de la guerre de Trente

ans, quand votre lanterne explosa avec le bruit d'un pistolet. Le

coup me fit rouler dans le fossé, et je n'oublierai jamais la tête

de votre femme quand je lui conseillai de ne pas s'effrayer parce

que les deux hommes qui vous portaient allaient vous monter dans

votre chambre, et que le docteur serait là dans une minute et

amènerait l'infirmière.

--Je regrette que vous n'ayez pas pensé à ramasser la lanterne.

J'aurais bien voulu approfondir la cause de l'explosion.

--Je n'avais pas le temps de ramasser la lanterne. D'après mes

calculs, il m'aurai bien fallu deux heures pour en rassembler les

débris. Quant à la raison de son explosion, eh bien, le seul fait

d'avoir été présentée comme la lanterne de sûreté par excellence

devait déjà éveiller chez tout autre que vous l'idée d'un accident

possible. Puis il y eut cette lanterne électrique...

--Celle-là éclairait vraiment bien, vous le disiez vous-même.

--Elle a merveilleusement éclairé tant que nous fûmes dans Kings

Road à Brighton, ripostai-je; elle a même effrayé un cheval, mais

une fois dans l'obscurité, après Kemp Town, elle s'éteignit et on

vous dressa contravention parce que vous pédaliez sans lanterne.

Vous vous rappelez bien que certains après-midi vous vous promeniez

en plein soleil, cette lanterne brillant de tout son éclat. Quand

arrivait l'heure de l'allumer, elle était naturellement fatiguée: il

lui fallait du repos.

--Elle était un peu agaçante, cette lanterne-là, murmura-t-il; je

m'en souviens.

--Elle m'irritait, moi; à plus forte raison vous. Ensuite il y a les

selles..., poursuivis-je, car je voulais arriver à l'impressionner.

Existe-t-il une selle dont vous ayez entendu parler sans avoir senti

l'obligation de l'essayer?

--Selon moi, la selle parfaite n'a pas encore été trouvée.

Je lui conseillai de n'y pas rêver:

--Nous vivons dans un monde imparfait où la joie est mêlée de

tristesse. Il se peut qu'il existe un monde meilleur où les selles

de bicyclette sont tendues sur des arcs-en-ciel et rembourrées avec

des nuages. Ici-bas il faut tâcher de s'habituer à la dure. Vous

aviez acheté une selle à Birmingham: elle était divisée par le

milieu et ressemblait à une paire de rognons.

--Vous voulez parler de cette selle qui était construite d'après les

données anatomiques?

--Très probablement. Vous l'aviez achetée enfermée dans une boîte

sur le couvercle de laquelle était représenté un squelette assis ou

plutôt la partie du squelette qui sert à s'asseoir.

--C'était un dessin très correct: il vous démontrait la position

véritable du...

--N'entrons pas dans ces détails; cette image m'a toujours semblé

peu délicate.

--Elle était exacte au point de vue médical, insista-t-il.

--Possible, pour qui pédalait vêtu simplement de ses os; mais je le

sais, car je l'ai essayée moi-même, c'était une sensation atroce

pour qui est habillé de chair. Chaque fois qu'on passait sur une

pierre ou dans une ornière, cette selle vous picotait; autant

s'asseoir sur une langouste en colère. Vous vous en êtes servi

pendant tout un mois!

--Je ne trouvais que juste de lui faire subir une épreuve loyale.

--Vous avez, en même temps, soumis votre famille à une dure épreuve.

Votre femme m'a avoué que jamais depuis son entrée en ménage elle ne

vous avait connu de si mauvaise humeur, si mauvais chrétien. Et puis

vous vous rappelez bien cette autre selle, qui était à ressort?

--Vous voulez parler de la «Spirale».

--Je veux parler de celle qui vous projetait en l'air comme un

diable dont on ouvre la boîte: il vous arrivait de retomber à la

bonne place, mais quelquefois à côté. Je ne parle pas de tout cela

pour évoquer de mauvais souvenirs, mais je veux vous faire

comprendre que c'est folie à votre âge de vous livrer à de nouvelles

expériences.

--Je voudrais bien, protesta-t-il, que vous ne revinssiez pas tout

le temps sur mon âge. Un homme de trente-quatre ans!

--Un homme de combien?

Il dit:

--Si vous n'en voulez pas, n'en achetez pas. Mais si votre machine

s'emballe dans une descente rapide et vous projette, George et vous,

à travers le toit d'une église, ne vous en prenez qu'à vous-même.

--Je ne peux m'engager pour George, un rien le met parfois en

colère. Si un accident de ce genre nous arrive, il s'irritera

peut-être; mais je vous garantis que je lui expliquerai que vous n'y

êtes pour rien.

--Est-il en bon état?

--Le tandem? Il se porte bien.

--L'avez-vous vérifié?

--Je ne l'ai pas vérifié, mais personne ne le vérifiera non plus. La

machine est prête à marcher et on n'y touchera pas jusqu'à notre

mise en route.

J'ai déjà eu à souffrir des vérifications. J'ai connu un homme à

Folkestone. Je l'avais rencontré sur le turf. Il me proposa un soir

de l'accompagner le lendemain dans une promenade à bicyclette et

j'acceptai. Je me levai de bonne heure (il me fallut faire un

effort) et je fus content de moi. Il arriva avec une demi-heure de

retard, je l'attendais au jardin. La journée était magnifique.

--Quelle belle machine que la vôtre! me dit-il. Comment

fonctionne-t-elle?

--Euh! répondis-je, comme la plupart des machines: assez facilement

dans la matinée: un peu plus durement après le déjeuner.

Il la saisit entre la roue d'avant et la fourche et la secoua avec

violence.

--Ne faites pas cela, récriminai-je, vous allez l'abîmer.

Je ne voyais en effet pas pourquoi il l'aurait secouée, elle ne lui

avait rien fait. Et si vraiment, elle avait besoin d'être secouée,

c'était à moi de le faire. Lui aurais-je laissé battre mon chien?

Il dit:

--Cette roue d'avant joue.

--Pas si vous ne la secouez pas.

Elle ne bougeait vraiment pas ou pas au point qu'on pût appeler cela

jouer.

Il décréta alors:

--Ceci est dangereux. Avez-vous un tourne-vis?

J'aurais dû être énergique, mais j'ai cru qu'il s'y entendait

véritablement. J'allai à la boîte à outils voir ce que je

trouverais. Quand je revins, il était assis par terre, la roue

d'avant entre les jambes. Il jouait avec, la faisait tourner entre

ses doigts. Le reste de la machine était sur le gravier, à côté de

lui.

--Il est arrivé quelque chose à votre roue d'avant.

--Ça en a tout l'air, n'est-ce pas? répondis-je. (Mais c'était un de

ces hommes qui ne comprennent pas l'ironie.)

--Il me semble que la direction est faussée.

--Ne vous faites pas de bile à ce sujet, vous allez vous fatiguer.

Remettons la roue en place et partons.

--Voyons toujours ce qu'il en est, maintenant qu'elle est démontée.

Il en parlait comme si elle s'était démontée par accident.

Et avant que j'aie pu l'en empêcher, il avait dévissé quelque chose

quelque part et voilà que de petites billes roulaient sur le chemin.

Il y en avait une douzaine environ.

--Attrapez-les, s'écria-t-il, attrapez-les! Il ne faut pas que nous

en perdions. (Il se montrait tout inquiet à leur sujet.)

Nous rampâmes pendant une demi-heure environ et en retrouvâmes

seize. Il espérait qu'on les avait toutes, car autrement cela

causerait une grande gêne dans le fonctionnement de la machine. Il

expliqua que c'était le point essentiel, quand on démonte une

bicyclette, d'avoir soin de ne pas égarer une de ces billes et de

les remettre toutes en place. Je lui promis de suivre son conseil,

si jamais je démontais une bicyclette.

Je mis les billes en sûreté dans mon chapeau et mon chapeau sur une

marche de la porte d'entrée. Ce ne fut pas raisonnable, je l'admets.

Ce fut même stupide. Je ne suis pas d'habitude un écervelé: son

influence a dû agir sur moi.

Il dit ensuite qu'il allait vérifier la chaîne, pendant qu'il y

était, et incontinent se mit en besogne. J'essayai bien de l'en

dissuader. Je lui répétai le conseil solennel que m'avait donné un

ami expérimenté:

--Si jamais vous avez des ennuis avec votre engrenage, vendez votre

machine et achetez-en une autre. Cela vous reviendra moins cher.

Il répondit:

--Ce sont les gens qui ne s'y entendent pas qui parlent de la sorte.

Rien n'est plus facile que de démonter un engrenage.

Je dus admettre qu'il avait raison. En moins de cinq minutes

l'engrenage gisait à terre à côté de lui, en deux morceaux, tandis

que lui rampait à la recherche des vis.

--Les vis disparaissent toujours d'une manière mystérieuse,

grommela-t-il.

Nous étions encore en train de chercher les vis, quand Ethelbertha

sortit de la maison. Elle eut l'air surpris de nous voir là; elle

nous croyait partis depuis des heures. Il lui dit:

--Ce ne sera plus long maintenant. J'aide votre mari à vérifier sa

machine. C'est une bonne machine, mais elle a besoin d'être visitée

de temps à autre.

Ethelbertha conseilla:

--Au cas où vous voudriez vous laver, allez donc dans la buanderie,

si cela vous est égal, car les bonnes viennent justement de finir

les chambres.

Elle ajouta qu'elle allait probablement canoter avec Kate, mais

rentrerait sûrement pour le déjeuner. J'aurais donné un souverain

pour pouvoir l'accompagner. J'en avais plein le dos de regarder cet

idiot démonter ma bicyclette.

La raison ne cessait pas de me chuchoter: «Arrête-le avant qu'il ne

cause encore d'autres dégâts. Tu as le droit de protéger ton bien

contre les méfaits d'un fou. Prends-le par la peau du cou et

jette-le à la porte avec un coup de pied quelque part.»

Mais comme je suis faible quand il s'agit de blesser l'amour-propre

des gens, je le laissai continuer à tripoter.

Il abandonna la recherche des vis. Il dit que parfois les vis

réapparaissent comme par enchantement quand on les attend le moins,

et que nous allions maintenant nous occuper de la chaîne. Il la

serra jusqu'à ce qu'elle ne remuât plus; puis il la desserra jusqu'à

ce qu'elle fût deux fois plus lâche qu'elle ne l'avait été. Puis il

proposa de remettre la roue d'avant à sa place.

J'écartai la fourche et il s'escrima après la roue. Au bout de dix

minutes, je lui fis tenir la fourche, tandis que j'essayais à mon

tour de replacer la roue; nous changeâmes donc de place. Une minute

après, il lâcha la machine et fit une courte promenade autour du

croquet en serrant ses mains entre ses cuisses. Il expliquait en

marchant qu'on devrait éviter de se laisser pincer les doigts entre

la fourche et les rayons d'une roue. Je répliquai que j'étais

convaincu par ma propre expérience qu'il disait vrai. Il s'enveloppa

de quelques torchons et nous arrivâmes à remettre la chose en place.

Au même moment il éclata de rire.

Je l'interrogeai:

--Qu'y a-t-il de drôle?

--Dieu que je suis bête!

C'était sa première phrase sensée. Je lui demandai la raison de

cette découverte. Lui, froidement:

--Nous avons oublié les billes.

Je cherchai mon chapeau; il se trouvait sens dessus dessous parmi le

gravier et le chien favori d'Ethelbertha était en train d'avaler les

billes aussi vite qu'il le pouvait.

--Il va se tuer! s'écria Ebbsen. (Je ne l'ai jamais revu depuis ce

jour, Dieu merci! mais je crois me souvenir qu'il s'appelait

Ebbsen.) Elles sont en acier plein!

--Le chien, répondis-je, ne m'inquiète pas. Il a déjà mangé un lacet

de bottines et un paquet d'aiguilles cette semaine. La nature lui

viendra en aide. Les jeunes chiens semblent avoir besoin de ce genre

de stimulant. Non, ce qui me tracasse, c'est ma bicyclette.

Il était bien disposé et dit:

--Enfin, remettons en place ce que nous retrouverons et à la grâce

de Dieu!

Nous retrouvâmes onze billes. Nous en plaçâmes six d'un côté et cinq

de l'autre, et une demi-heure plus tard la roue était de nouveau en

place. Inutile d'ajouter qu'elle jouait maintenant pour tout de bon:

un enfant s'en serait aperçu.

Ebbsen dit que pour l'instant cela ferait l'affaire.

Il semblait se fatiguer. Si je l'avais laissé faire, il serait

probablement rentré chez lui. Mais j'avais la ferme intention de le

retenir et de lui faire finir son travail; j'avais abandonné toute

idée de promenade. Il était arrivé à annihiler en moi tout l'orgueil

que me causait ma machine. Tout ce qui pouvait encore m'intéresser,

c'était de le voir trimer, de le voir s'égratigner, se cogner, se

pincer. Je ranimai ses esprits défaillants avec un verre de bière et

quelques compliments judicieux. Je lui dis:

--Je m'instruis véritablement en vous regardant faire. Ce n'est pas

seulement votre adresse, votre activité, qui me réconfortent et me

fascinent: c'est encore la constatation de la confiance sereine que

vous avez en vous et le bon espoir inexpliquable que vous gardez.

Ainsi encouragé, il s'appliqua à replacer l'engrenage. Il appuya la

bicyclette contre la maison et travailla un côté. Puis l'appuya

contre un arbre et travailla le côté opposé. Puis, je la tins pour

lui, pendant qu'il était allongé par terre, la tête entre les roues,

travaillant d'en bas, l'huile s'égouttant sur lui. Enfin il m'enleva

la machine et s'inclina sur elle, plié comme une besace vide, perdit

pied, glissa et tomba sur la tête. Par trois fois il dit:

--Dieu merci! le voilà enfin en place.

Par deux fois il jura:

--Non, sacré bon Dieu! ça n'est pas cela du tout!

J'aime mieux oublier ce qu'il a proféré en troisième lieu.

Puis il perdit patience et tenta de brutaliser l'instrument. La

bicyclette, je le voyais avec plaisir, montrait de l'esprit et les

événements ultérieurs dégénérèrent en rien de moins qu'une bataille

violente entre lui et elle. A certains moments la bicyclette se

trouvait sur le gravier et lui penché dessus. Une minute plus tard

leurs positions étaient inverses: c'était lui qui était sur le

gravier, sous la bicyclette. Le voilà debout, fier de sa victoire,

la machine serrée entre ses jambes. Mais son triomphe n'est que de

courte durée. La bicyclette, se dégageant par un mouvement brusque,

se retourne vers lui et le frappe à la tête d'un dur coup de guidon.

Il était une heure moins le quart quand il se releva, sale,

décoiffé, le sang coulant d'une coupure. Il s'épongea le front et

dit:

--Je crois que cela pourra aller pour aujourd'hui.

La bicyclette avait également l'air d'en avoir assez. Il aurait été

difficile de dire qui était le plus puni des deux.

Je l'amenai dans la buanderie où il fit son possible pour se

nettoyer avec du savon et des cristaux. Puis je le renvoyai.

Je fis charger la bicyclette sur une voiture et je l'amenai au

réparateur le plus proche. Le contremaître s'avança et la regarda.

--Que voulez-vous que j'en fasse? me demanda-t-il.

--Je voudrais que vous me la remissiez en état, autant que possible.

--Elle est fortement atteinte, remarqua-t-il. N'importe, je ferai de

mon mieux.

Il fit de son mieux, ce qui me coûta deux livres dix. Mais la

machine ne fut jamais plus la même, et je la mis entre les mains

d'un revendeur à la fin de la saison. Je ne voulais pas faire de

dupes; je donnai des instructions pour que l'annonce la signalât

comme une machine de l'année précédente. L'agent me déconseilla de

parler de date.

--La question, dans nos affaires, n'est pas de savoir ce qui est

vrai et ce qui ne l'est pas. L'intéressant, c'est de voir ce que

vous pouvez arriver à faire croire aux gens. Entre nous soit dit,

votre machine n'a pas l'air d'être de l'année dernière: sur son

aspect on lui donnerait bien dix ans. Ne mentionnons pas de date.

Tâchons d'en tirer ce que nous pourrons.

Je lui laissai l'affaire en mains, et il en obtint cinq livres, plus

qu'il n'avait espéré.

On peut tirer deux genres de jouissance d'une bicyclette: on peut la

démonter pour l'examiner, ou on peut s'en servir pour faire des

promenades. Tout compte fait, je n'oserais affirmer que ce n'est pas

celui qui s'amuse à vérifier qui trouve la meilleure distraction. Il

ne dépend ni du temps, ni du vent; l'état des routes le laisse

froid. Donnez-lui un tournevis, un paquet de chiffons, une burette

d'huile et de quoi s'asseoir, et le voilà heureux pour la journée.

Il y a bien quelques petits inconvénients; le bonheur complet n'est

pas de ce monde. Il a vite l'air d'un chaudronnier, et on pensera

toujours en voyant sa machine que, l'ayant volée, il a voulu la

maquiller: cela ne tire du reste pas à conséquence, vu qu'elle ne

dépassera jamais la première borne kilométrique. On commet parfois

l'erreur de croire que l'on peut tirer d'une seule bicyclette ces

deux genres de distractions. C'est impossible; aucune machine ne

supportera cette double fatigue. Il faut que l'on choisisse: être un

réparateur ou être un cycliste au sens habituel du mot. Moi,

personnellement, je préfère monter ma machine; et voilà pourquoi

j'évite tout ce qui pourrait m'inciter à la réparer moi-même. S'il

lui arrive quoi que ce soit, je la pousse jusque chez le réparateur

le plus proche. Si je me trouve trop loin d'une ville ou d'un

village, je m'assieds sur le bord de la route et j'attends le

passage d'une voiture. Le plus grand danger, selon moi, est le

réparateur ambulant. La vue d'une bicyclette en panne est pour lui

ce qu'un cadavre abandonné est pour un corbeau: il fonce dessus avec

un cri sauvage et triomphant. Au début je restais poli, disant par

exemple:

--Ce n'est rien; ne vous en inquiétez pas. Poursuivez votre chemin

et amusez-vous bien; je vous en prie, soyez assez aimable pour vous

en aller.

Depuis, l'expérience m'a appris que la politesse n'est pas de mise

en ce cas-là. Maintenant je dis à ces gens:

--Allez-vous-en; laissez-nous en paix, ou je vous casse la figure,

idiot!

Et si vous avez l'air décidé et tenez à la main un bâton solide,

vous arrivez généralement à les faire déguerpir.

George rentra vers la fin de la journée:

--Eh bien, pensez-vous que tout va être prêt?

--Tout sera prêt pour mercredi, tout, sauf peut-être vous et Harris.

--Le tandem est-il en bon état?

--Le tandem va bien.

--Ne croyez-vous pas qu'il aurait besoin d'être examiné?

Les trois hommes en Allemagne · 第 2 / 16 段