--Il fait toujours humide en Ecosse, s'écria George. J'y ai

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JEROME K. JEROME

LES TROIS HOMMES EN ALLEMAGNE

ROMAN TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR

GEORGES SELIGMANN

PARIS

ÉDITIONS DE LA SIRÈNE

Boulevard Malesherbes, 29

MCMXXII

_DU MÊME AUTEUR_

TROIS HOMMES DANS UN BATEAU

_ROMAN_

(SIXIÈME MILLE)

AUX ÉDITIONS DE LA SIRÈNE

_COPYRIGHT_

BY LES ÉDITIONS DE LA SIRÈNE

PARIS

1922

Je dédie

_Cette oeuvre insignifiante d'un écolier très humble_

AU BON GUIDE

_qui, sans me diriger, me conduit dans le droit chemin;_

AU PHILOSOPHE BON VIVANT

_qui s'il n'a pas pu m'amener à supporter le mal de dents avec

patience, m'a cependant soutenu par la pensée que cet incident ne

serait que passager;_

AU BON AMI

_qui sourit quand je lui fais part de mes ennuis, et qui, lorsque

j'appelle au secours, ne fait que répondre: attends!_

A L'IRONISTE A LA FIGURE GRAVE

_pour lequel la vie n'est qu'un recueil d'épisodes humoristiques;_

AU BON MAITRE,

LE TEMPS

CHAPITRE PREMIER

_Trois amis éprouvent le besoin de se distraire. Fâcheux résultat

d'une déception. Couardise de George. Harris a des idées. Récit du

vieux marin et du yachtman inexpérimenté. Un équipage plein de

courage. Du danger de mettre à la voile par vent de terre. De

l'impossibilité de naviguer par vent de mer. Les arguments

d'Ethelbertha. L'humidité de la rivière. Harris propose un voyage à

bicyclette. George craint le vent. Harris suggère la Forêt Noire.

George craint les montées. Plan imaginé par Harris pour en

triompher. Irruption de Mme Harris._

Ce qu'il nous faudrait, dit Harris, ce serait un peu de distraction.

A ce moment la porte s'ouvrit, et Mme Harris, passant la tête dans

l'entre-bâillement, nous dit qu'Ethelbertha l'envoyait me rappeler

qu'il ne fallait pas rentrer trop tard à cause de Clarence...

(Je suis enclin à penser qu'Ethelbertha se tourmente trop volontiers

sur le compte des enfants. L'état de ce petit n'offre en somme

aucune gravité. Il est sorti le matin avec sa tante. S'il a le

malheur, étant avec elle, de regarder la devanture d'un pâtissier,

elle le fait entrer et le bourre de choux à la crème et de buns

jusqu'à ce qu'il se déclare rassasié et refuse avec politesse et

fermeté de manger quoi que ce soit de plus. Résultat: il a du mal à

avaler un peu de purée à déjeuner: et sa mère craint qu'il ne couve

une maladie grave.)

Mme Harris ajouta que nous ferions bien de nous dépêcher de monter

pour ne pas manquer la récitation de «The Mad Hatters Tea Party»,

tiré d'_Alice in Wonderland_. Muriel--c'est la récitante--est la

deuxième enfant de Harris. Elle a huit ans, c'est une fille

intelligente et gaie, mais, pour ma part, je la préfère dans les

pièces sérieuses. Nous répondons que nous finissons nos cigarettes,

que nous viendrons tout de suite après, et nous supplions Mme Harris

de ne pas laisser Muriel commencer avant notre arrivée. Elle promet

de tout faire pour calmer le zèle de l'enfant et s'en va.

Harris, la porte fermée, reprit sa phrase interrompue.

--Vous comprenez ce que je voulais dire,--un changement total.

Comment le réaliser?

George proposa «un voyage d'affaires».

Un jeune ingénieur avait, je m'en souviens, projeté un de ces

«voyages d'affaires» pour Vienne. Sa femme lui demanda de préciser

ses projets. Il s'agissait de visiter des mines aux alentours de la

capitale autrichienne et de rédiger des rapports. Elle désira

l'accompagner,--c'était une femme à ça. Il fit l'impossible pour

l'en dissuader, alléguant que la place d'une jolie femme n'était pas

dans une mine. Elle était bien de cet avis. Aussi n'avait-elle

nullement l'intention de l'accompagner dans les puits. Simplement

elle le mettrait en voiture chaque matin, puis se distrairait

jusqu'à son retour en admirant les boutiques et en y achetant

d'aventure ce qui la tenterait. Ayant lancé l'idée, il ne voyait

plus maintenant le moyen de se tirer de là. Pendant dix longues

journées d'été, il fut condamné à inspecter les mines des environs

de Vienne et, le soir, à rédiger des rapports. Il les expédiait à

son patron, qui ne savait qu'en faire. Je rappelai ce précédent et

en fis l'application à notre cas:

--Je serais navré de croire qu'Ethelbertha et Mme Harris

appartiennent à cette catégorie d'épouses. Cependant, ne recourons

pas, pour cette fois, au prétexte «affaires»; réservons cette

échappatoire pour le cas d'absolue nécessité... Non, allons-y

carrément. Voici ce que j'expliquerai à Ethelbertha: «J'ai remarqué,

lui dirai-je, que jamais mortel n'estime à sa juste valeur un

bonheur qui est constamment à sa portée.» J'ajouterai qu'afin de lui

permettre d'apprécier mes qualités personnelles, je jugeais opportun

de m'arracher à sa société et à celle des enfants pour trois

semaines au moins. Je lui dirai, continuai-je, en m'adressant à

Harris, que c'est vous qui m'avez fait comprendre cela, que c'est à

vous que nous devons...

Harris posa vivement son verre.

--Si cela ne vous fait rien, mon vieux, je préférerais autre chose.

Elle en parlerait à ma femme. Je serais désolé de recevoir des

remerciements que je ne mérite pas.

--Mais si, vous les méritez, car c'est bien vous qui...

Harris m'interrompit encore:

--Non! c'est de vous que vient l'idée. Vous vous rappelez avoir dit

que c'est une erreur de s'enliser dans la béatitude domestique et

qu'une félicité ininterrompue alourdit le cerveau...

--Je parlais en général.

--Et précisément, continua Harris, je me proposais de parler à Clara

de votre suggestion. Elle apprécie beaucoup votre intelligence, je

le sais, et je suis sûr que si...

--Ne courons pas ce risque, interrompis-je à mon tour. Il y a là un

problème délicat. J'en entrevois la solution. Nous dirons que le

projet nous a été suggéré par George.

Il arrive à George de manquer d'obligeance; c'est une remarque que

j'ai eu l'occasion et le regret de faire. Vous auriez cru qu'il

allait être enchanté d'aider deux vieux camarades à se tirer

d'embarras: non! il devint agressif.

--Essayez! dit-il, et moi je dirai que mon plan, tout au contraire,

avait été de partir en bande, avec femmes et enfants; j'aurais

emmené ma tante; nous aurions loué un vieux château délicieux, que

je connais en Normandie, dans un endroit où le climat convient

particulièrement aux enfants délicats, et où le lait est tel qu'on

n'en trouve pas de pareil en Angleterre. J'ajouterai que vous avez

singulièrement exagéré en avançant que nous serions plus heureux,

voyageant seuls.

On n'arrive à rien avec George par la douceur; il faut montrer de la

fermeté.

--Dites-leur cela, s'écria Harris, et voici ce que je proposerai à

mon tour: Nous louerons ce château. Vous emmènerez votre tante, ça

j'y tiens, et vous verrez l'agrément de ce mois de vacances. Les

enfants raffolent tous de vous; J... et moi nous disparaîtrons. Vous

avez déjà promis à Edgar de l'initier à l'art de la pêche. Ce sera

encore vous qui jouerez aux animaux sauvages. Dick et Muriel, depuis

dimanche, ne font que parler de votre apparition en hippopotame.

Nous ferons des pique-niques dans la forêt: nous ne serons que onze.

Le soir, un peu de musique, et on dira des vers. Muriel possède déjà

six morceaux, et les autres enfants, tous, apprennent très vite.

Ces menaces rabattirent le caquet de George, et, le petit incident

clos, la question se posa derechef: que ferions-nous?

Harris, comme toujours, penchait pour la mer; il nous parla d'un

petit yacht, juste ce qu'il nous fallait, un yacht que nous

pourrions manoeuvrer nous-mêmes, sans l'aide d'une bande odieuse de

fainéants, de ces gens qui ne savent que flâner à votre bord,

ajouter aux dépenses et qui enlèvent au voyage son charme et sa

poésie. Il se targuait de le faire marcher, son yacht, avec le seul

concours d'un mousse débrouillard. Nous connaissions ce genre de

yacht et nous le lui dîmes; nous avions déjà passé par là, Harris et

moi. A l'exclusion de tout autre parfum ce bateau sent la vase et

les herbes pourries, arômes contre lesquels l'air pur de la mer ne

saurait lutter. Il n'y a pas d'abri contre la pluie; le salon a dix

pieds sur quatre; la moitié en est occupée par un poêle qui

s'effondre quand on veut l'allumer. Vous êtes forcé de prendre votre

tub sur le pont et le vent emporte votre peignoir au moment même où

vous sortez de l'eau.

Harris et le mousse feraient tout le travail intéressant; hisser la

voile, gouverner, nager debout au vent, prendre des ris. A eux tous

les agréments, tandis que George et moi nous éplucherions les pommes

de terre et ferions le ménage.

--Soit, concéda-t-il, prenons un beau yacht avec un capitaine et

faisons les choses grandement.

Je m'y opposai encore. Je les connais, ces capitaines et leur

manière de naviguer.

Jadis, il y a des années, jeune et sans expérience, je louai un

yacht. La coïncidence de trois événements m'avait fait commettre

cette folie: Ethelbertha avait le désir de respirer l'air pur de la

mer; j'avais eu un coup de chance, et le lendemain matin même, au

club, mes yeux étaient tombés sur un numéro du _Sportsman_, où je

lus l'annonce suivante:

Aux amateurs de yachting

Occasion unique:

L' «ESPIÈGLE», YOLE, 28 TONNES. LE PROPRIÉTAIRE, SUBITEMENT

RAPPELÉ POUR AFFAIRES, LOUERAIT CE LÉVRIER DE L'OCÉAN,

YACHT SUPERBEMENT AGENCÉ, POUR PÉRIODE COURTE OU LONGUE.

DEUX CABINES, SALON, PIANO WOFFENKOFF, CHAUDIÈRE EN CUIVRE

NEUF, 10 GUINÉES PAR SEMAINE. S'ADRESSER A PERTWEE ET Cie,

3_a_, BUCKLERSBURY.

Cela m'avait fait l'effet d'une révélation du ciel.

La chaudière en «cuivre neuf» m'importait peu: je pensais qu'on

pourrait attendre pour faire notre petite lessive. Mais le «piano

Woffenkoff» m'inspirait. Je voyais déjà Ethelbertha jouant, le soir,

quelques chansons, dont l'équipage, avec un peu d'entraînement,

reprendrait le refrain, tandis que notre demeure mobile bondirait,

tel un lévrier agile, à travers les ondes argentées.

Je hélai un cab et me fis conduire directement à Bucklersbury. Mr

Pertwee, un quidam d'aspect modeste, avait un bureau sans prétention

au troisième étage. Il me montra une image à l'aquarelle de

l'_Espiègle_, fuyant sous le vent. Le pont était incliné à quelque

90° sur l'océan. Aucun être humain n'était visible sur ce pont: je

suppose qu'ils avaient tous glissé à l'eau,--je ne vois pas en effet

comment on aurait pu s'y maintenir à moins d'y avoir été cloué. Je

fis remarquer cette circonstance fâcheuse à l'agent. Il m'expliqua

que l'_Espiègle_ était représenté au plus près serré, lors de la

victoire fameuse qu'il remporta dans la coupe challenge de la

Medway. Mr Pertwee me croyait au courant de cet événement et je

préférai m'abstenir de le questionner. Deux petites taches près du

cadre, que j'avais d'abord prises pour des mouches, représentaient,

paraît-il, les deuxième et troisième gagnants de cette course

célèbre. Une photographie du yacht ancré près de Gravesend était

moins impressionnante, mais éveillait l'idée d'une plus grande

stabilité. Toutes les réponses à mes questions ayant été favorables,

je louai pour quinze jours. Mr Pertwee dit qu'il se félicitait de ce

que je ne retinsse pas son yacht pour plus longtemps (j'arrivai plus

tard à être de son avis), car ce laps s'accordait exactement avec

une autre location: si j'avais demandé le yacht pour trois semaines,

il aurait été dans l'obligation de me le refuser.

L'affaire étant conclue, Mr Pertwee me demanda si j'avais un

capitaine en vue. Par chance je n'en avais pas (tout semblait

tourner en ma faveur), car Mr Pertwee était certain que je ne

pourrais mieux faire que de garder Mr Goyles, actuellement en

fonction, homme qui connaissait la mer comme un mari connaît sa

femme et n'avait jamais eu à déplorer la perte d'un passager.

Ceci se passait dans la matinée et le yacht se trouva être mouillé

près de Harwich. Je pus prendre l'express de 10 h. 45 à Liverpool

Street et à une heure je causais avec Mr Goyles à bord de

l'_Espiègle_. C'était un gros homme aux manières paternes. Je lui

fis part de mon plan: contourner les îles hollandaises et naviguer

lentement vers la Norvège. Il fit: «Bien, bien,» et parut

enthousiasmé de cette excursion, disant que cela l'amuserait aussi.

Nous abordâmes la question de l'approvisionnement; il s'enthousiasma

encore davantage. J'avoue que la quantité de victuailles proposée

par Mr Goyles me surprit. Si nous avions vécu au temps de Drake et

de la piraterie espagnole, j'aurais pu craindre qu'il ne machinât un

coup. Cependant il riait avec sa bonhomie paternelle, assurant que

nous n'exagérions pas. Les restes, s'il devait y en avoir,

l'équipage se les partagerait et les emporterait, selon la coutume.

Il me sembla que j'approvisionnais ces hommes pour tout l'hiver,

mais, ne voulant pas paraître avare, je ne dis plus rien. La

quantité de boisson réclamée m'étonna également.

--Nous n'allons pas, dis-je, faire les apprêts d'une orgie, Mr

Goyles?

--Orgie! Voyons, ils ne prendront qu'une goutte d'alcool dans leur

thé.

Il m'exposa sa devise: recruter de bons matelots et bien les

traiter.

--Ils travaillent de meilleur coeur et, une autre fois, reviennent à

votre service.

Je ne tenais pas à ce qu'ils revinssent jamais à mon service. Je

commençais à me dégoûter d'eux avant de les avoir vus, les

considérant comme un équipage par trop vorace et altéré. Mr Goyles

était si plein d'entrain et moi tellement inexpérimenté que là

encore je laissai faire.

Je lui laissai aussi le soin d'enrôler l'équipage. Il dit qu'il «en»

viendrait à bout avec deux hommes et un mousse. S'il faisait

allusion au nettoiement des victuailles et des boissons, il n'y

pouvait réussir avec si peu de monde; mais peut-être voulait-il

parler de la conduite du yacht.

En rentrant je passai chez mon tailleur et commandai un costume de

yachting avec casquette blanche; il promit de se dépêcher et de me

le livrer en temps voulu; puis je rentrai raconter à Ethelbertha

l'emploi de mon temps. Sa joie ne fut troublée que par cette seule

pensée: la couturière aurait-elle le temps de lui faire un costume?

Voilà bien les femmes.

Mariés depuis peu, nous décidâmes de n'inviter personne. Je rends

grâces au ciel de cette décision. Le lundi, nous nous équipâmes de

pied en cap et partîmes. Je ne sais plus ce que portait Ethelbertha;

en tout cas, elle était fort élégante. Mon costume bleu, garni d'une

étroite tresse blanche, faisait aussi très bon effet.

Mr Goyles vint à notre rencontre sur le pont et annonça que le lunch

était servi. Je dois reconnaître qu'il s'était assuré les services

d'un très bon cuisinier. Je n'eus pas l'occasion de juger les

capacités des autres membres de l'équipage. Cependant, je peux dire

qu'au repos ils paraissaient former une bande joyeuse.

Mon projet était tel: sitôt terminé le déjeuner des hommes, nous

lèverions l'ancre; penchés sur le bastingage, Ethelbertha et

moi,--moi le cigare au bec,--nous suivrions à l'horizon le subtil

effacement des falaises patriales. Prêts à réaliser notre part du

programme, nous attendions sur le pont.

--Ils prennent leur temps, dit-elle.

--S'ils veulent manger en quinze jours tout ce qui se trouve sur ce

yacht, ils mettront du temps à chaque repas. Ne les pressons pas,

sinon ils n'arriveraient pas à en finir le quart.

--Ils se sont peut-être endormis, remarqua plus tard Ethelbertha. Il

va bientôt être l'heure du thé.

Sans contredit, ces gaillards-là étaient placides. Je m'avançai et

hélai le capitaine Goyles par l'écoutille. Je le hélai par trois

fois. Enfin il monta, lentement. Il me sembla vieilli, plus

lourd,--entre ses lèvres un cigare éteint.

Il retira de la bouche son bout de cigare.

--Quand vous serez prêt, capitaine Goyles, dis-je, nous partirons.

--Pas aujourd'hui, monsieur, pas aujourd'hui.

--Pourquoi pas aujourd'hui?

Je sais que les marins sont superstitieux; peut-être le lundi

était-il jour néfaste...

--Le jour n'y est pour rien, répondit le capitaine; c'est le vent

qui me donne à réfléchir: il n'a pas l'air de vouloir tourner.

--Mais a-t-il besoin de tourner? demandai-je. Il me semble qu'il

souffle juste dans la bonne direction, droit derrière nous.

--Oui, oui, droit, c'est bien le mot, car nous irions tout droit à

la mort; Dieu nous garde de mettre à la voile avec un vent pareil!

Voyez-vous, expliqua-t-il, en réponse à mon regard étonné, c'est ce

que nous appelons un vent de terre, parce qu'il souffle directement

de terre, si l'on peut dire.

Effectivement, l'homme avait raison, le vent venait de terre.

--Il tournera peut-être pendant la nuit, dit le capitaine pour me

réconforter. Du reste il n'est pas violent, et l'_Espiègle_ tient

bien la mer.

Le capitaine Goyles reprit son cigare et moi je retournai à

l'arrière expliquer à Ethelbertha la raison de notre retard. Elle

paraissait de moins bonne humeur qu'au moment de notre embarquement

et voulut savoir pourquoi nous ne pouvions pas partir avec un vent

de terre.

--S'il ne soufflait pas, de la terre, dit-elle, il soufflerait de la

mer, et nous renverrait vers la côte. Il me semble que nous avons

juste le vent qu'il nous faut.

--Tu manques d'expérience, mon amour. Ce vent semble bien le vent

qu'il nous faut, mais il ne l'est pas. C'est ce que nous appelons un

vent de terre, et le vent de terre est toujours très dangereux.

Ethelbertha voulut savoir pourquoi un vent de terre était toujours

dangereux.

Ces questions m'impatientaient; peut-être étais-je légèrement

irrité. Le tangage uniforme d'un petit yacht ancré déprime même

l'esprit le plus ferme.

--Je ne saurais te l'expliquer, continuai-je (et c'était la vérité),

mais ce serait le comble de la témérité de mettre à la voile avec ce

vent, et je t'aime trop, chérie, pour t'exposer à de pareils

risques.

Ma phrase me parut élégante; mais Ethelbertha répondit simplement

qu'elle regrettait, dans ces conditions, d'être venue à bord avant

mardi et elle descendit.

Le lendemain matin le vent tourna au nord. Je m'étais levé de bonne

heure et fis remarquer cette saute au capitaine.

--Oui, oui, monsieur, déclara-t-il, c'est fâcheux, mais nous n'y

pouvons rien.

--Vous ne pensez pas pouvoir partir aujourd'hui? hasardai-je.

Il rit, et ne se fâcha pas.

--Monsieur, si vous aviez l'intention d'aller à Ipswich, je vous

dirais: Tout est au mieux. Mais notre destination étant, voyez-vous,

la côte hollandaise, eh bien, voilà...

Je communiquai la nouvelle à Ethelbertha et nous décidâmes de passer

la journée à terre. Harwich n'est pas une ville gaie; vers le soir

on pourrait dire qu'elle est morne. Nous prîmes du thé et des

sandwiches à Dovercourt, et retournâmes sur le quai, pour retrouver

le capitaine Goyles et le bateau. Nous attendîmes le premier pendant

une heure. Quand il arriva, il était plus gai que nous; s'il ne

m'avait pas affirmé qu'il ne buvait jamais qu'un grog chaud avant de

se coucher, j'aurais eu lieu de croire qu'il était gris.

Le lendemain matin le vent venait du sud, ce qui rendit le capitaine

plutôt anxieux; il paraît qu'il était tout aussi dangereux de s'en

aller que de rester où nous étions; notre seul espoir était que le

vent tournât avant qu'un malheur irréparable ne fût arrivé. Entre

temps Ethelbertha avait pris le yacht en grippe; elle dit qu'elle

aurait préféré passer une semaine dans une cabine de bains, vu

qu'une cabine de bains était du moins immobile.

Nous passâmes un autre jour à Harwich et cette nuit-là, ainsi que la

suivante, le vent continuant à être au sud, nous couchâmes à la

_Tête Couronnée_. Le vendredi le vent souffla directement de la mer.

Je rencontrai le capitaine sur le quai et lui suggérai que, vu cette

circonstance, nous pourrions partir. Il me parut irrité de mon

insistance.

--Si vous étiez un peu plus au courant des choses de la mer,

monsieur, vous verriez par vous-même que c'est impossible. Le vent

souffle droit de la mer.

--Capitaine Goyles, pouvez-vous me dire quel est l'objet que j'ai

loué? Est-ce un yacht, ou une maison flottante? Je demande par là si

on peut mettre l'_Espiègle_ en mouvement, ou s'il est condamné à

l'immobilité, auquel cas, vous me le diriez franchement: nous

décorerions le pont de caisses garnies de lierre, nous ajouterions

quelques plantes fleuries, nous installerions une marquise,--ce

serait un lieu fort agréable. Si, au contraire, on pouvait mettre

l'objet en mouvement...

--En mouvement? interrompit le capitaine. Il faudrait pour cela

avoir le bon vent.

--Mais quel est le bon vent?

Le capitaine Goyles sembla embarrassé. Je continuai:

--Au courant de la semaine nous avons eu vent du nord, vent du sud,

vent de l'est et vent de l'ouest, avec des variations. Je

n'attendrais encore que si vous pouviez me désigner une cinquième

direction sur la boussole. Sinon, à moins que l'ancre n'ait pris

racine, nous la lèverons aujourd'hui même, et nous verrons ce qui

arrivera.

Il comprit que j'étais décidé.

--Très bien, monsieur, jeta-t-il, vous êtes le maître et moi

l'employé. Je n'ai plus qu'un enfant à ma charge, grâce à Dieu, et

sans aucun doute vos exécuteurs comprendront leur devoir vis-à-vis

de ma vieille. Son ton solennel m'impressionna.

--Monsieur Goyles, soyez franc. Y a-t-il un espoir quelconque de

quitter ce trou maudit par un temps quelconque?

Le capitaine Goyles me répondit gentiment:

--Voyez-vous, monsieur, cette côte est très particulière. Une fois

loin d'elle tout irait bien, mais s'en détacher sur une coquille de

noix comme celle-ci, eh bien, pour être franc, monsieur, ce serait

dur.

Je le quittai avec l'assurance qu'il surveillerait le temps comme

une mère veille sur le sommeil de son enfant. Ce fut sa propre

comparaison. Je le revis à midi, il surveillait le temps, de la

fenêtre du _Chaîne et Ancre_.

A cinq heures, ce jour-là, un heureux hasard nous fit rencontrer

dans High street deux yachtmen de mes amis. Par suite d'une avarie

au gouvernail, ils avaient dû atterrir. Je leur racontai mon

histoire. Ils en semblèrent moins surpris qu'amusés. Le capitaine

Goyles et les deux hommes surveillaient toujours le temps. Je courus

à l'hôtel et mis Ethelbertha au courant. Tous quatre, nous nous

faufilâmes jusqu'au quai, où nous trouvâmes notre bateau amarré.

Seul le mousse était à bord. Mes deux amis se chargèrent du yacht et

vers six heures nous filions joyeusement le long de la côte.

Nous passâmes la nuit à Aldborough et le lendemain poussâmes jusqu'à

Yarmouth, où mes amis se trouvèrent forcés de nous quitter; je me

décidai à abandonner le yacht. Le matin de bonne heure je vendis nos

provisions aux enchères sur la plage de Yarmouth. Je le fis avec

perte, mais j'eus la satisfaction de rouler le capitaine Goyles. Je

confiai l'_Espiègle_ à un marin de l'endroit, qui promit de le

ramener pour deux souverains à Harwich. Nous rentrâmes à Londres par

le train.

Il se peut qu'il existe d'autres yachts que l'_Espiègle_ et d'autres

patrons que le capitaine Goyles, mais cette aventure m'a vacciné

contre tout désir de récidive.

George confirma qu'un yacht entraînait en outre beaucoup de

responsabilité et nous en abandonnâmes l'idée.

--Que penseriez-vous de la rivière? suggéra Harris. Nous y avons

passé de bons moments.

George continua à fumer en silence; je cassai une autre noix.

--La rivière n'est plus ce qu'elle a été, dis-je. Je ne sais pas

exactement comment cela se fait; mais il y existe un je ne sais quoi

dans l'air, une sorte d'humidité, qui chaque fois que j'en approche

réveille mon lumbago.

--Et moi, remarqua George, j'ignore le pourquoi de la chose, mais je

ne puis plus dormir dans son voisinage. J'ai passé une semaine chez

James au printemps. Toutes les nuits, je me réveillais à sept heures

et il m'était impossible de refermer l'oeil.

--Je n'avais fait que la proposer sans y attacher grande importance,

dit Harris, car cela ne me vaut rien non plus; mon séjour s'y achève

invariablement sur une attaque de goutte.

--Ce qui me réussit le mieux, dis-je, c'est l'air de la montagne.

Que penseriez-vous d'un voyage pédestre à travers l'Ecosse?

--Il fait toujours humide en Ecosse, s'écria George. J'y ai passé

trois semaines l'année avant-dernière sans y avoir jamais eu le

corps ni le gosier secs, si j'ose dire.

--Pourquoi pas la Suisse? émit Harris.

J'objectai:

--Jamais elles ne nous laisseront aller seuls en Suisse: vous savez

ce qu'il en advint la dernière fois. Il nous faut un endroit où ni

femme ni enfant habitués à un certain confort ne voudraient résider,

un pays de mauvais hôtels, de communications difficiles, où nous

vivrions à la dure, où nous devrions trimer, jeûner peut-être.

--Doucement! interrompit George, doucement! Vous oubliez que je pars

avec vous.

--J'y suis, exclama Harris; une balade à bicyclette!

George eut l'air d'hésiter.

--Il y a pas mal de montées, songez-y, et on a le vent debout.

--Soit! mais aussi des descentes avec le vent dans le dos.

--Je ne m'en suis jamais aperçu, dit George.

--Vous ne trouverez pas mieux qu'un voyage à bicyclette, persista

Harris.

Je me sentais enclin à l'approuver.

--Et je vous dirai même où aller, continua-t-il: à travers la Forêt

Noire.

--Mais elle est toute en montées! riposta George.

--Pas toute, mettons les deux tiers. Et il y a une commodité, que

vous oubliez.

Il regarda autour de lui avec précaution et chuchota:

--Il y a des petits trains qui gravissent ces hauteurs, des petits

trucs à roues dentées, qui...

La porte s'ouvrit et Mme Harris apparut. Elle dit qu'Ethelbertha

était en train de mettre son chapeau et que Muriel, lasse

d'attendre, avait récité sans nous: «The Mad Hatters Tea Party».

--Au club, demain quatre heures! me chuchota Harris en se levant.

Je passai la consigne à George en montant l'escalier.

CHAPITRE DEUXIÈME

_Une tâche ardue. Ce qu'Ethelbertha aurait pu dire. Ce qu'elle dit.

Ce que Mme Harris dit. Ce que nous dîmes à George. Nous partons le

mercredi. George expose que nous pouvons profiter de ce voyage pour

cueillir un peu de savoir. Harris et moi en doutons. Quel est celui

qui trime le plus sur un tandem? L'avis de celui qui est devant. Ce

qu'en pense celui qui est derrière. Comment Harris égara sa femme.

La question des bagages. La sagesse de mon vieil oncle Podger. Début

de l'histoire de l'homme porteur d'un sac._

Le soir même, j'entamais le débat avec Ethelbertha. J'affectai

d'être irritable. Je m'attendais à ce qu'Ethelbertha fît une

remarque à ce sujet. J'en aurais admis le bien fondé, attribuant mon

état à un peu de surmenage cérébral.

Une fois sur le chapitre de ma santé, l'urgence de remèdes radicaux

nous apparaîtrait. Avec du tact, j'amènerais Ethelbertha à prendre

l'initiative de la décision. J'imaginais qu'elle dirait: «Mon chéri,

c'est un changement de régime qu'il te faut, un changement complet.

Laisse-toi persuader et pars pour un mois. Non, ne me demande pas de

t'accompagner. Je sais que tu le préférerais, mais je ne le veux

pas. C'est la société d'hommes qu'il te faut. Essaie de décider

George et Harris à t'accompagner. Crois-moi, une tension d'esprit

perpétuelle réclame de temps à autre un relâchement de l'effort

journalier. Tâche pour quelque temps d'oublier qu'il faut aux

enfants des leçons de musique, des bottines, des bicyclettes et de

la teinture de rhubarbe trois fois par jour; tâche d'oublier qu'il

existe ce qu'on appelle des cuisinières, des tapissiers, des chiens

de voisins et des notes de boucher. Va-t'en te mettre au vert, et

choisis loin d'ici un endroit où tout te sera nouveau, où ton

cerveau surmené pourra se retremper dans une atmosphère de calme et

d'oubli. Reste absent quelque temps; donne-moi le loisir de te

regretter et de méditer sur ta bonté et sur tes qualités que j'ai

continuellement sous les yeux, que je pourrais oublier; car ce

serait humain, puisqu'on devient facilement indifférent aux

bienfaits du soleil et aux beautés de la lune. Va-t'en et

reviens-nous reposé de corps et d'âme, plus brillant, meilleur, si

possible.

Mais même lorsque nos désirs s'accomplissent, jamais le bonheur ne

se présente tel exactement que nous l'aurions souhaité. Pour

commencer, Ethelbertha ne sembla pas remarquer mon énervement; il

fallut que je forçasse son attention. Je fis:

--Excuse-moi, je ne suis pas bien ce soir.

--Tiens..., me répondit-elle, je n'avais rien remarqué; qu'est-ce

qui ne va pas?

--Je ne saurais te l'expliquer. Je sens venir cela depuis des

semaines.

--C'est ce whisky. Jamais tu n'y touches, sauf quand nous allons

chez les Harris. Tu sais pourtant que tu ne le supportes pas. Tu

n'as pas la tête solide.

--Ce n'est pas le whisky; c'est plus sérieux que cela. Je pense que

c'est une affection plutôt mentale que physique.

--Tu as encore lu ces critiques, dit Ethelbertha avec un peu plus de

sympathie. Pourquoi, selon mon conseil, ne les as-tu pas jetées au

feu?

--Ce ne sont pas les critiques. Elles ont même été flatteuses, du

moins les deux ou trois dernières.

--Alors qu'est-ce que c'est? Car il y a sûrement une raison.

--Non, il n'y en a pas. Et c'est cela qui est étonnant. Je

définirais mon état: une sensation étrange d'agitation...

Il me sembla qu'Ethelbertha me scrutait bizarrement; mais comme elle

ne dit rien, je continuai:

--Cette grise monotonie de la vie, ces journées paisibles de

félicité sans événements finissent par me peser.

--Voilà-t-il pas de quoi se plaindre! s'écria Ethelbertha. Nous

pourrions avoir des journées d'une autre teinte et les aimer encore

moins.

--Je n'en suis pas sûr. Je peux m'imaginer la douleur comme une

diversion bienvenue dans une vie faite d'une joie ininterrompue. Je

me demande quelquefois si les saints au paradis ne considèrent pas

cette félicité continue comme un fardeau. Pour mon compte, j'ai

l'impression qu'une vie de bonheur éternel, jamais coupée d'une note

discordante, me rendrait fou. Sans doute, suis-je un être

particulier; il y a des moments où je ne me comprends plus. Il

m'arrive alors de me détester.

Souvent un petit discours de cette sorte, faisant allusion à des

émotions indescriptibles et occultes, avait ému Ethelbertha; mais ce

soir-là elle parut étrangement insouciante. Touchant le paradis et

son effet sur moi, elle me conseilla de ne pas trop m'en tourmenter:

c'était toujours folie d'aller au-devant d'ennuis qui peut-être

n'arriveraient jamais. Que je fusse un garçon un peu étrange, ce

n'était pas ma faute et, du moment que d'autres consentaient à me

supporter, toute dissertation à ce sujet était vaine. Quant à la

monotonie de la vie, comme c'était une épreuve commune, là-dessus

nous pouvions du moins sympathiser.

--Tu ne te doutes pas combien quelquefois j'ai envie, continua

Ethelbertha, de m'échapper, de m'éloigner, même de toi; mais,

sachant que c'est impossible, je ne m'arrête pas à cette

éventualité.

Jamais je n'avais entendu Ethelbertha parler ainsi; elle m'étonnait

et me chagrinait profondément.

--Ce n'est pas une remarque très affable, remarquai-je, ni bien

digne d'une épouse.

--J'en conviens, admit-elle, et c'est bien pour cela que je ne

l'avais pas formulée jusqu'ici. Vous autres, hommes, vous ne

comprendrez jamais que, si vif que puisse être l'amour d'une femme,

il y ait des moments où elle s'en fatigue. Tu ne sais pas combien de

fois j'ai souhaité de pouvoir mettre mon chapeau et sortir sans

entendre tes: «Où vas-tu? Pourquoi vas-tu là? Combien de temps

resteras-tu dehors et quand seras-tu rentrée?» Tu ne sais pas

combien souvent l'envie me démange de commander un dîner que

j'aimerais et que les enfants aimeraient aussi, et qui aurait le don

de te faire mettre ton chapeau pour aller dîner au club. Oh! inviter

une amie qui me plaît et que je sais te déplaire, aller voir des

gens que j'aimerais voir, aller me coucher quand j'aurais sommeil et

me lever à mon gré! Deux personnes vivant ensemble sont forcées de

se sacrifier mutuellement leurs désirs. C'est quelquefois un

bienfait de se relâcher un peu de la tension journalière.

Plus tard seulement, ruminant les paroles d'Ethelbertha, je suis

arrivé à en comprendre la sagesse; mais, je le confesse, sur le

moment, je me sentis blessé au vif.

--Si tu désires, dis-je, être débarrassée de moi...

--Voyons, ne fais pas l'imbécile, protesta Ethelbertha: je voudrais

seulement être débarrassée de toi un pauvre moment, juste de quoi

oublier les deux ou trois petites imperfections qui te sont

inhérentes, juste assez longtemps pour me rappeler quel charmant

garçon tu es par ailleurs et me réjouir d'avance de ton retour.

Le ton d'Ethelbertha me choquait. Elle paraissait animée d'un esprit

de frivolité s'accordant mal avec le sujet de notre conversation. Je

n'aimais pas du tout--et ce n'était guère le genre

d'Ethelbertha--qu'elle considérât gaîment une séparation de trois à

quatre semaines. Ce voyage ne me tentait plus. J'y aurais renoncé,

si je ne m'étais pas senti engagé vis-à-vis de George et de Harris.

Je ne pouvais pas maintenant changer d'avis: c'était une question de

dignité.

--Très bien, Ethelbertha, répondis-je, j'agirai selon ton voeu. Tu

tiens à être débarrassée de ma présence pendant quelque temps: tu

seras satisfaite; mais, si ce n'est pas chez ton mari curiosité

impertinente, je voudrais bien savoir ce que tu comptes faire

pendant mon absence.

--Nous louerons cette villa de Folkestone et je m'y rendrai avec

Kate. Et, si tu veux être gentil, tu engageras Harris à aller avec

toi: Clara pourra alors se joindre à nous. Toutes trois nous avons

ensemble passé de bons moments avant qu'on ait pensé à vous autres:

ce serait délicieux de les faire revivre. Crois-tu pouvoir persuader

Mr Harris de partir avec toi?

Je répondis que j'essaierais.

--Tu es un bon garçon. Fais de ton mieux. Peut-être George se

laissera-t-il convaincre aussi.

Je répondis que je n'en voyais pas la nécessité, vu que, George

étant célibataire, personne ne profiterait de son absence. Mais

jamais femme ne comprit l'ironie. Ethelbertha remarqua simplement

qu'il serait peu aimable de partir sans lui. Soit, je pressentirais

George.

Je rencontrai Harris au club et lui demandai où il en était.

--Oh! ça va très bien, me dit-il. Elle ne fait aucune difficulté

pour mon départ.

Mais il y avait, dans sa façon de parler, un petit rien qui me fit

soupçonner une satisfaction incomplète. Je réclamai de plus amples

détails.

--Elle s'est montrée un agneau quand je lui ai parlé de notre

projet: elle déclare l'idée de George excellente et pense que ce

voyage me fera du bien.

--Tout cela me semble parfait, mais qu'est-ce qui n'a pas marché?

--Rien n'a mal marché à ce sujet; mais ensuite elle parla d'autre

chose.

--J'y suis! dis-je.

--Oui, il y a sa vieille marotte touchant la salle de bains.

--J'en ai déjà entendu parler: elle a même poussé Ethelbertha dans

cette voie.

--Eh bien, je vais être obligé de la faire réinstaller

immédiatement: je ne pouvais le lui refuser, puisqu'elle avait été

si accommodante pour le reste. J'en aurai pour 100 livres au bas

mot.

--Tant que cela?

--Pas un penny de moins: le devis déjà se monte à 60 livres.

Je l'écoutais avec compassion.

--Et puis ce fut le tour du fourneau de cuisine, continua Harris.

Tout ce qui a cloché dans cette maison au cours des dernières années

est imputable à ce fourneau.

--Je connais cela, dis-je, j'ai habité dans sept maisons depuis que

je suis marié et chaque fourneau a été plus mauvais que son

devancier. Celui que nous avons en ce moment est non seulement

insuffisant, il est encore malveillant. Il sait quand nous donnons

un dîner et alors, pour faire des farces, il s'éteint.

--Nous en aurons un neuf, dit Harris (mais il le dit sans aucune

fierté). Clara estime qu'il nous en coûtera beaucoup moins de faire

exécuter ces deux travaux d'un coup. Je suppose que si une femme

désirait une tiare en diamants, elle trouverait moyen d'expliquer

que c'est pour économiser le prix d'un chapeau.

--A combien estimez-vous les réparations de votre fourneau?

demandai-je. (Je commençais à m'intéresser à la chose.)

--Je ne sais pas exactement. Je suppose que j'en aurai encore pour

une vingtaine de livres. Nous nous mîmes ensuite à parler du

piano... Avez-vous pu jamais remarquer qu'il existât une différence

entre deux pianos?

--Certainement. Ils ont des sons plus forts les uns que les autres,

mais on finit par s'y habituer.

--Le soprano de mon piano est en mauvais état. Mais, au fait,

qu'est-ce que le soprano d'un piano?

--Ce sont, expliquai-je, les tons aigus de l'instrument, la partie

du clavier qui piaille comme si on lui marchait sur la queue. Les

beaux morceaux finissent toujours par une fioriture sur ces

notes-là.

--Elles pêchent quant à l'harmonie, celles de notre vieux piano. Il

faudra que je le mette à la nursery et que j'en achète un neuf pour

le salon.

--Et quoi encore? m'enquis-je.

--Rien. Elle m'a semblé incapable de découvrir autre chose pour le

moment.

--Vous verrez quand vous rentrerez qu'elle aura trouvé autre chose.

--Que sera-ce?

--Une villa à Folkestone pour la saison.

--Pourquoi cette villa à Folkestone?

--Pour y vivre cet été.

--Elle est invitée par sa famille à passer les vacances avec les

enfants dans le pays de Galles, protesta Harris.

--Il se peut qu'elle aille dans le pays de Galles avant d'aller à

Folkestone, ou bien qu'elle aille dans le pays de Galles en fin de

saison. Mais ce qui est certain, c'est qu'il lui faudra une villa à

Folkestone. Il est possible que je me trompe: je l'espère pour vous,

mais j'ai comme un pressentiment que je ne trompe pas.

--Ce voyage va me coûter cher, dit Harris.

--Ce fut dès le début, dis-je, une idée stupide.

--Nous avons été fous d'écouter George, déclara Harris: il nous

vaudra de sérieux ennuis un de ces jours.

--Il a toujours été gaffeur.

--Et si entêté!

A ce moment nous entendîmes la voix de George dans le hall. Il

demandait son courrier.

Je chuchotai:

--Il serait préférable de ne rien lui dire: il est trop tard pour

rebrousser chemin.

--Il n'y aurait aucun avantage à le rebrousser, puisqu'en tout état

de cause je devrai faire la dépense de cette salle de bains et de ce

piano.

George entra, joyeux:

--Eh bien! cela va-t-il? Avez-vous réussi?

Quelque chose dans sa manière de parler me déplut. Harris me sembla

avoir la même impression.

--Réussi quoi? demandai-je.

--Mais... à pouvoir vous absenter.

Je sentis que le moment était venu de donner une leçon à ce garçon.

--Quand on est marié, dis-je, l'homme propose et la femme se soumet.

C'est son devoir; toutes les religions l'enseignent.

George joignit ses mains et fixa ses yeux au plafond.

--Peut-être nous est-il arrivé quelquefois de plaisanter, de rire de

ces choses-là, continuai-je; mais vous allez voir comment on procède

quand cela devient sérieux. Nous avons fait part à nos femmes de

notre intention de voyager. Elles en ont du chagrin, c'est naturel;

elles préféreraient nous accompagner ou, à défaut, voudraient nous

voir rester avec elles. Mais nous leur avons expliqué nos désirs à

ce sujet, ce qui a mis fin à toute discussion.

--Pardonnez-moi, je n'avais pas saisi. Je ne suis qu'un pauvre

célibataire. Les gens me racontent ceci et cela et je les écoute.

--D'où votre erreur mon garçon. Dorénavant, quand vous aurez besoin

d'explications, venez nous trouver, moi ou Harris: nous vous dirons

la vérité en ces matières.

George nous remercia et nous continuâmes à dresser nos plans.

--Quand partirons-nous? demanda-t-il.

--Le plus tôt possible, répondit Harris.

Je supposai qu'il espérait s'échapper avant que Mme Harris pût

formuler d'autres désirs. Nous nous décidâmes pour le mercredi

suivant.

--Et où irons-nous? reprit Harris.

--Sans doute, dit George, que vous désirez cultiver votre esprit?...

--Oui..., répondis-je. A un degré raisonnable. Sans prétendre

vouloir devenir des phénomènes. Si possible sans trop d'effort

personnel. Et avec le minimum de dépense.

--Ce sera facile, déclara George. Nous connaissons la Hollande et

les bords du Rhin. Très bien. Je propose donc que nous prenions le

bateau jusqu'à Hambourg, que nous visitions Berlin et Dresde, et que

nous nous dirigions ensuite vers la Forêt Noire, par Nuremberg et

Stuttgart.

--On m'a parlé de beaux sites en Mésopotamie, murmura Harris.

George estima que la Mésopotamie se trouvait trop en dehors de notre

itinéraire, mais que le voyage Berlin-Dresde était très faisable.

Il nous persuada. Fut-ce un bien, fut-ce un mal?

--Quant aux machines, je pense, dit George, que nous ferons comme

d'habitude. Harris et moi sur le tandem et J...

--J'aime autant pas, interrompit Harris avec fermeté. Vous et J...,

sur le tandem; moi, sur la bicyclette.

--Cela m'est égal, dit George, J... et moi monterons le tandem,

Harris.

Je lui coupai la parole:

--Je n'ai pas l'intention de traîner George tout le temps. La charge

devra être partagée.

--Très bien, concéda Harris. Nous la partagerons. Mais il est bien

entendu qu'il travaillera.

--Qu'il fera quoi? s'exclama George.

--Qu'il travaillera, répéta Harris avec énergie: en tout cas aux

montées.

--Grands dieux! soupira George, vous n'avez donc pas le moindre

besoin d'exercice?

Le tandem donne invariablement lieu à des altercations. Celui qui

est en avant prétend toujours que celui qui est en arrière reste à

ne rien faire, tandis que, selon l'avis de celui de derrière, c'est

lui seul qui propulse la machine, pendant que celui de devant se

contente d'être essoufflé. C'est un mystère à jamais impénétrable.

Tandis que la prudence d'une part vous dit à l'oreille de ne pas

outrepasser vos forces pour ne pas attraper une affection cardiaque,

pendant que la justice vous chuchote à l'autre oreille: «Pourquoi

t'imposer tout le travail? ce véhicule n'est pas un fiacre, tu n'es

pas chargé du transport d'un client», il est agaçant d'entendre

l'autre grogner tout à coup: «Qu'y a-t-il? vous avez perdu les

pédales?»

Harris, peu de temps après son mariage, eut des ennuis sérieux,

causés par l'impossibilité où il fut de se rendre compte des faits

et gestes de la personne qui était assise derrière lui. Il

traversait la Hollande à bicyclette avec sa femme. Les routes

étaient pierreuses et la machine sautait beaucoup.

--Tiens-toi bien, dit Harris sans se retourner.

Mme Harris crut comprendre: «Saute à bas!»

Aucun d'eux ne peut expliquer comment Mme Harris avait pu entendre:

«Saute», quand il avait dit: «Tiens-toi bien.»

Mme Harris articule: «Si tu m'avais dit de bien me tenir, pourquoi

aurais-je sauté?»

Et Harris de riposter: «Si j'avais voulu que tu sautasses, pourquoi

aurais-je dit: «Tiens-toi bien»?

Toute amertume est maintenant passée, mais à présent encore il leur

arrive de discuter là-dessus.

Qu'on l'explique d'une manière ou d'une autre, le fait est que Mme

Harris sauta pendant que Harris pédalait de toutes ses forces,

persuadé que sa femme était toujours assise derrière lui.

Il paraît qu'elle crut d'abord qu'il prenait la côte en vitesse

simplement pour se faire admirer. Ils étaient jeunes alors et il lui

arrivait de faire de ces sortes de démonstrations. Elle s'attendait

à ce qu'il sautât à terre une fois au sommet et l'attendît adossé à

sa machine, dans une attitude pleine de désinvolture. Quand elle le

vit au contraire dépasser le faîte et prendre la descente à une

allure rapide, elle fut d'abord surprise, ensuite indignée et enfin

inquiète. Elle courut au haut de la colline et cria de toutes ses

forces. Il ne tourna pas la tête. Elle le vit disparaître dans un

bois situé à un kilomètre et demi, s'assit sur le bord de la route

et se mit à pleurer. Ils avaient eu un débat insignifiant le matin

même, et elle se demanda s'il ne l'avait pas pris au tragique et ne

voulait pas abandonner sa compagne. Elle était sans argent et

ignorait le hollandais. Les passants semblèrent la prendre en pitié;

elle essaya de leur expliquer l'incident. Ils comprirent qu'elle

avait perdu quelque chose, mais sans saisir quoi. Ils la

conduisirent au village le plus proche et allèrent quérir un garde

champêtre. Ce dernier, à ses pantomimes, conclut qu'on lui avait

volé sa bicyclette. On fit fonctionner le télégraphe et l'on

découvrit dans un village, à quatre kilomètres de là, un malheureux

gamin sur une antique bicyclette de dame. On l'amena à Mme Harris

dans une charrette, mais comme elle parut n'avoir que faire de lui

ni de sa machine, on le remit en liberté, sans plus chercher à

percer ce mystère.

Cependant Harris continuait à pédaler avec un plaisir croissant. Il

lui semblait avoir acquis des ailes. Il dit à ce qu'il croyait être

Mme Harris:

--Jamais cette machine ne m'a paru aussi légère: l'air pur m'aura

fait du bien.

Puis il lui conseilla de ne pas s'effrayer car il allait lui montrer

à quelle allure il pouvait marcher. Il se pencha sur le guidon et se

mit à travailler de tout son coeur. La bicyclette bondit comme si

elle avait le diable au corps; des fermes, des églises, des chiens

et des poules surgissaient pour disparaître. Des vieillards

s'arrêtèrent admiratifs et les enfants applaudirent. Il continua de

ce train joyeusement pendant cinq lieues environ. C'est alors qu'il

eut le sentiment, selon son explication, de quelque chose d'anormal.

Ce n'était pas le silence qui l'étonnait; le vent soufflait avec

vigueur et la machine faisait beaucoup de bruit. Il fut plutôt

frappé par une sensation de vide. Il tâta derrière son dos: il n'y

trouva que l'espace sans limite. Il sauta ou plutôt tomba de sa

machine, regarda la route parcourue; elle s'étendait droite et

blanche à travers la sombre forêt et nul être animé n'y était

visible. Il se remit en selle et, rebroussant chemin, remonta la

colline. Dix minutes plus tard il se retrouva à un endroit où la

route se divisait en quatre; là il mit pied à terre et essaya de

rassembler ses souvenirs pour découvrir par quel chemin il était

venu.

Tandis qu'il restait ainsi rêveur, un homme passa, assis en amazone

sur un cheval. Harris l'arrêta et lui fit comprendre qu'il avait

perdu sa femme. L'homme ne sembla ni surpris ni compatissant.

Pendant qu'ils causaient, un autre fermier les joignit; le premier

présenta au survenant l'affaire, non pas comme un accident, mais

comme une histoire plaisante. Ce qui parut surprendre le second fut

que Harris manifestât du désespoir. Il ne put rien tirer ni de l'un

ni de l'autre: il proféra un juron, enfourcha sa machine et

s'engagea au hasard sur la route du milieu. A mi-côte il rencontra

deux jeunes femmes accompagnées d'un jeune homme, groupe joyeux. Il

leur demanda s'ils avaient aperçu sa femme, Ceux-ci voulurent se

faire préciser son aspect. Il ne parlait pas assez bien le

hollandais pour en faire une description révélatrice: tout ce qu'il

put leur dire fut que sa femme était une très belle femme, de taille

moyenne, ce qui ne sembla pas les satisfaire: n'importe qui en

aurait pu dire autant et de cette façon entrer en possession d'une

femme qui ne serait pas la sienne. Ils lui demandèrent comment elle

était habillée; quand il se fût agi pour lui de vie ou de mort, il

n'aurait pu se le rappeler.

Je ne crois pas qu'il existe un homme sur terre capable de décrire

une toilette dix minutes après avoir quitté la femme qui la porte.

Il se souvenait d'une jupe bleue, puis il y avait un je ne sais quoi

qui prolongeait la robe jusqu'au cou: ce pouvait être une blouse et

il avait vague souvenance d'une ceinture: mais quel genre de blouse?

Etait-elle jaune, verte ou bleue? Avait-elle un col? Etait-elle

fermée par un noeud? Sa femme avait-elle des fleurs ou des plumes à

son chapeau? Avait-elle seulement un chapeau? Il n'osait pas faire

de description trop nette de peur de se méprendre et d'être aiguillé

sur une fausse piste à des kilomètres de là. Les deux jeunes femmes

ricanaient, ce qui, étant données ses dispositions d'esprit, eut le

don de mettre Harris en colère. Le jeune homme, qui paraissait

désireux de se débarrasser de lui, lui suggéra de s'adresser à la

police de la ville voisine. Harris s'y rendit. Le commissaire lui

donna un papier et lui dit d'y écrire un signalement complet de sa

femme avec des détails sur le lieu et le moment où il l'avait

perdue; tout ce qu'il put leur dire fut le nom du village où ils

avaient déjeuné. Il savait qu'à ce moment elle l'accompagnait et

qu'ils étaient partis ensemble.

Les trois hommes en Allemagne · 第 1 / 16 段