SUR L'ARTICLE 12.

_Identité._--Il est de toute importance que MM. les témoins mettent

toute leur sollicitude et leur intelligence dans l'examen de la

question de l'identité.

Les offenses sont personnelles, et doivent être relevées par celui-là

même qui les a reçues.

Sauf le cas prévu au chapitre Ier, articles 22, 23, 24, toute

substitution de personne est absolument interdite; soit que cette

substitution soit demandée officiellement, soit qu'elle ait été amenée

d'elle-même ou avec intention.

_L'action de requérir_ contre son ennemi personnel le bras d'un tiers,

n'est-elle pas, avec juste raison, considérée comme le plus pervers,

comme le plus sûr des guet-apens?

S'il est bien vrai que les champions, vicaires, bravi, sicaires ne

soient plus de mode de nos jours, il est nécessaire de repousser par

la question préalable toute substitution de personnes permettant de

donner des successeurs contemporains à ces coupe-jarrets du moyen âge

dans la personne de certains brigands en gants paille, de certains

chevaliers d'industrie, toujours disposés à prostituer leurs bras aux

caprices des passions du plus offrant.

Dans les offenses de personne à personne, la constatation de

l'identité des adversaires ne présente généralement aucune difficulté.

Il n'en est pas de même dans les offenses par le moyen de la presse.

La responsabilité d'un article offensant appartient de plein droit au

signataire de l'article, soit qu'il signe de son propre nom, soit d'un

pseudonyme connu, ce qui est facile à connaître.

Toutefois, ici, _le duel par mandat_, en vertu d'une substitution de

personne, n'est point impossible. La fraude peut se glisser, car,

moyennant finance, il n'est que trop facile de disposer d'une

signature de complaisance. Si l'on en peut acquérir la preuve

simplement morale, le véritable auteur de l'article peut être

recherché.

En seconde ligne, vient le directeur ou rédacteur en chef du journal.

Sans son visa, aucun article ne doit être inséré dans son journal; à

défaut par lui de faire connaître le nom du véritable signataire, il

est responsable.

En troisième ligne, enfin, faute du directeur ou de rédacteur en chef

connu ou désigné par le public, vient le gérant, qui est

ordinairement un homme de paille admis par la légalité pour répondre à

la justice. La juridiction du point d'honneur n'admet point les hommes

de paille; elle veut atteindre exclusivement l'auteur, aussi

n'accepte-elle la responsabilité du gérant qu'en dernière ligne, et

faute de mieux.

D'après ces réflexions, faute de signature, le directeur ou rédacteur

en chef est responsable personnellement des offenses faites par son

journal. Il ne peut déléguer cette responsabilité à un de ses amis ou

collaborateur tant pour donner réparation d'une offense faite par son

journal, que pour poursuivre la réparation d'une offense faite à

lui-même ou à son journal.

Que si l'on voulait admettre la possibilité de cette substitution de

personnes, alors, à la rédaction de chaque journal seraient bientôt

attachés un ou plusieurs _travailleurs du champ clos_, payés et

destinés à soutenir les offenses faites par le journal et à poursuivre

les réparations des offenses qui pourraient être faites au journal et

à son directeur.

Voici pour les principes généraux, cependant dans quelques petits

journaux, de province surtout, chaque journal a bien un rédacteur, un

gérant attitré. Ce personnel est suffisant pour répondre devant la

loi; mais derrière ce personnel officiel se trouve parfois un

directeur _in partibus_ lequel est l'âme du journal: ce directeur

occulte est bientôt connu et désigné par le public.

Voulez-vous obtenir une insertion quelconque, vous vous adressez au

rédacteur. Il verra et vous rendra bientôt réponse, ou bien même il

vous dira naïvement qu'il en parlera à M. R.... Enfin, vous êtes à

votre cercle, vous montrez à vos amis une note intéressante sur le

phylloxera, l'un d'eux vous la demande en vous disant qu'il la

remettra à M. R..., pour être insérée dans son journal.

Un beau jour paraît un article blessant un de vos amis. Il est de

suite attribué au directeur occulte dont nous venons de parler: il est

facile de reconnaître son style et ses allures. Votre ami ne sera-t-il

pas en droit de se prévaloir de la désignation du public, pour

demander raison à M. le directeur occulte? Sans nul doute, les

répondants officiels peuvent suffire vis-à-vis de la loi; mais la

juridiction du point d'honneur recherche l'auteur réel de l'offense et

l'atteint si elle peut le découvrir.

Ce serait sans doute bien commode de pouvoir frauder la loi et de se

permettre, sans risques ni périls, de déverser le ridicule ou la

méchanceté sur ses concitoyens.

_Age._--En ce qui touche la question d'âge entre les adversaires,

relativement à l'âge sénile, nous nous en référons aux articles 22 et

23, chapitre Ier; article 21, chapitre IV, et aux observations

relatives aux articles précités.

Quant à la _minorité_, nous croyons devoir distinguer, vis-à-vis du

point d'honneur. Il y a selon nous deux catégories de _mineurs_.

La première comprend les _mineurs_ non seulement reconnus comme tels

par la loi, mais même par la société. Cette classe d'adultes a donc la

minorité légale et sociale, c'est-à-dire la minorité complète; elle

comprend les jeunes gens qui sont encore sur les bancs du collège ou

n'ont point encore fait leur entrée dans le monde; elle est encore

entièrement sous la tutelle paternelle. C'est spécialement ceux qui

appartiennent à cette catégorie que nous regardons comme des

_mineurs_, jouissant du bénéfice de la protection de leurs ascendants

ou de leurs frères majeurs, exclus par ce fait même ou par la question

préalable de l'âge, du droit de figurer dans les rencontres tant comme

acteurs que comme témoins.

La deuxième catégorie comprend les _mineurs_ ayant la minorité légale,

mais jouissant d'autre part d'une situation que nous appelons

abusivement _majorité sociale_. Ce sont des jeunes gens ayant terminé

leurs études, déjà admis dans la société. Tels que les élèves de nos

universités, étudiants en droit, médecine; élèves de nos grandes

écoles supérieures, engagés ordinaires, engagés volontaires,

volontaires d'un an, dans l'armée; on ne saurait en pratique leur

appliquer la question préalable de l'âge. Ils sont donc admissibles à

adresser, à recevoir des appels et répondent personnellement de leurs

actes.

Cette _majorité sociale_ forme un temps de transition entre la

_minorité réelle_, et la _majorité légale_ fixée à 21 ans.

Point de doute que ce temps de transition entre la faiblesse et

l'entière possession des forces physiques et morales, ne doive être

considéré dans les discussions, dans les démarches conciliatrices des

témoins.

Dans les cas de rencontre entre deux de ces jeunes gens et

principalement dans le cas d'une rencontre entre l'un de ces mineurs

avec un individu ayant la majorité complète, les témoins doivent

nécessairement chercher à se prévaloir de cette situation particulière

pour établir et mitiger les conditions du duel.

_Condition physique._--La situation physique relative des adversaires

doit être certainement prise en grande considération par MM. les

témoins, mais nous ne saurions accorder à l'impotence le bénéfice de

la question préalable. Certainement nos articles 24, 25 et 26 donnent

lieu à des critiques et à des observations, nous ne nous le

dissimulons pas, mais M. de Chateauvillard et ses collaborateurs ont

surmonté les mêmes appréhensions. Leur œuvre a été approuvée par des

signatures nombreuses et tellement autorisées que, pour notre part,

nous ne nous sentons pas de force à établir une divergence sur un

sujet de cette importance.

L'injure contre l'honneur, la calomnie contre un homme honorable et

une famille, pénètrent-elles moins facilement dans la société; y

rencontrent-elles moins de créance, sont-elles sous une influence

moins pernicieuse, lorsqu'elles sont dues à un impotent que

lorsqu'elles procèdent d'un homme valide?

Admettre la question préalable en faveur de l'impotent serait lui

accorder par diplôme le droit d'outrage. Tout ce que nous croyons

pouvoir accorder, c'est que la situation physique soit l'objet d'un

sérieux examen de la part des témoins, qu'elle exige de leur part un

redoublement d'énergie dans les démarches conciliatrices: mais nous

leur demanderons en outre une louable fermeté, une sollicitude extrême

pour chercher à atteindre, dans la limite du possible, une raisonnable

égalité de chances et à mitiger les conditions de la rencontre, si la

gravité de l'affaire la rend malheureusement inévitable.

_Moralité des personnes et des querelles._

L'appel d'un homme honorable n'est admissible qu'avec un homme reconnu

comme en possession d'une égale honorabilité. Toute personne contre

laquelle l'opinion publique a prononcé l'indignité est exclue de la

juridiction du point d'honneur. Le recours à la justice ordinaire lui

est ouvert.

Lorsqu'une personne est poursuivie devant les tribunaux ordinaires

pour un délit quelconque pouvant entacher son honorabilité, les

témoins doivent tenir en suspens tout appel adressé ou reçu par cette

personne jusqu'à ce que la sentence soit prononcée.

Une condamnation judiciaire n'entraîne pas toujours avec elle

l'indignité; cela dépend de l'appréciation du motif sous le point de

vue de l'honneur et de la délicatesse.

Par contre, un acquittement prononcé faute de preuves légales,

n'exempte pas toujours de l'indignité, cela dépend du verdict prononcé

par l'opinion publique sur les circonstances et preuves morales

résultant des débats.

Un étranger, lequel n'a pas encore acquis une notoriété prouvée par

suite d'un long séjour dans le pays, est naturellement sujet, en cas

de querelle, à un examen de la part des témoins qui sont en droit de

lui demander ses références auprès des agents diplomatiques de son

pays. Il n'a aucun droit de s'étonner de leur démarche, et encore

moins de se refuser à produire les justifications demandées. Son refus

entraînerait la question préalable.

Nous avons été nous-même dans l'occasion de soulever cette question

préalable en faveur de l'un de nos subordonnés.

En 185... nous commandions le 1er escadron de Savoie-cavalerie. Un

flibustier contrefaisant à merveille le gentleman vint chercher

d'abord à nuire à l'un de nos jeunes subordonnés dans l'esprit du

colonel par une lettre dans laquelle, en demandant son intervention

pour obtenir la réparation de torts qu'il reprochait au jeune homme,

il laissait percer l'éventualité d'une demande en réparation par les

armes, si le colonel n'accédait pas à ses désirs. Cette missive était

accompagnée de diverses lettres de recommandation portant des

signatures de personnes parfaitement connues par le colonel et par

nous et d'une notoriété distinguée dans la société de Turin.

Le colonel, suivant son habitude, remit l'affaire entre les mains du

capitaine commandant en lui demandant son avis.

Nous soulevâmes immédiatement cette objection: toutes ces

recommandations qui peuvent être données par complaisance à un

étranger que l'on a rencontré dans les cercles ou dans les

établissements thermaux, ne présentent point une caution suffisante

pour suppléer au défaut de références honorables auprès des agents

diplomatiques de son pays.

Le flibustier vint en personne nous parler en nous apportant une

recommandation d'une personne très distinguée de nos connaissances,

adressée à nous-même.

Parfaitement autorisé à conduire cette affaire à notre guise, nous lui

répondîmes simplement ceci: «Monsieur, en vous adressant au colonel,

vous n'étiez point sans doute informé que les colonels de Sa Gracieuse

Majesté le roi Victor-Emmanuel _ignorent toujours_ les affaires

d'honneur de leurs subordonnés jusques après les faits accomplis. A ce

moment, commence seulement leur ingérence d'appréciation. Ainsi donc,

si vous avez quelque compte à régler avec M. de X***, vous avez le

champ libre, vous pouvez vous adresser directement à ce jeune homme

dans les formes usitées entre gentlemen de votre sorte; sa réponse

sera satisfaisante, comme il est d'usage dans notre régiment.»

Deux bons témoins, choisis par nous, devaient déclarer aux témoins

adversaires que leur client était à la disposition de ce monsieur,

mais à la condition _sine quâ non_ qu'il témoignât de sa position

d'honorabilité par le moyen de références positives, émanant du

représentant diplomatique de son pays.

Notre bonhomie toute montagnarde donna-t-elle quelque soupçon? Aucun

appel ne fut reçu. L'étranger quitta bientôt la capitale pour aller

opérer ailleurs...

Bien des malheurs eussent été évités, s'il nous eût fourni le moyen de

le démasquer par notre question préalable.

Ce gentleman accompli, qui avait su se procurer des recommandations de

personnes distinguées, n'était qu'un chevalier d'industrie de la pire

espèce, pouvant produire de très belles références..... de la

Préfecture de police de Paris!

Un homme réputé indigne par l'opinion n'est point sujet à l'appel,

même pour des offenses ordinaires commises au moyen de la presse. Sa

personne est repoussée par la question préalable, soit par

l'excommunication _in odium auctoris_.

Les appels incompatibles avec la loi naturelle et sociale ont été

fixés par l'article 19 et les observations du chapitre III.

Suivant l'article 20 du même chapitre, toute personne ayant réclamé

l'appui de l'autorité judiciaire, perd le droit d'adresser un appel

pour demander réparation de la même offense (_Voir_ les Observations).

L'appel d'un débiteur à son créancier n'est point admissible à moins

que la dette ne soit soldée (_Voir_ article 21, chapitre III, et

chapitre IV, Observations).

Dans ce cas, les témoins qui opposent la question préalable à ce

cartel doivent consigner leur déclaration dans un procès-verbal qu'ils

remettent à l'appelé comme garantie de son honneur.

Il est évident que la situation d'un créancier adressant un appel à

son débiteur est complètement différente.

_Motifs des querelles._--La tolérance accordée au duel dans la

société est motivée par l'insuffisance de la législation ordinaire

pour donner réparation satisfaisante à certaines attaques contre

l'honneur des individus. Le duel ne peut, ne doit léser en rien la

liberté ni les droits de chacun.

Ainsi: le banquier, le capitaliste, seront-ils sujets à recevoir un

appel de la part d'une personne à laquelle ils auront refusé un prêt?

Le père de famille sera-t-il exposé à recevoir une demande de

réparation de la part d'un prétendant éconduit par sa fille?

Un fonctionnaire civil ou militaire devra-t-il répondre à un cartel

adressé par un subordonné qu'il aura réprimandé ou puni dans

l'exercice légal de ses fonctions?

Tous les _fruits-secs_ des cinq parties du monde se croiront-ils

autorisés à envoyer leurs témoins aux professeurs qui les auront

boulés aux examens?

Certes, la négative est évidente!

Toute querelle basée sur des motifs lésant la liberté ou les droits

d'autrui ou tirant son origine de motifs vils ou déshonnêtes repoussés

par l'opinion publique, est donc sujette à être repoussée par la

question préalable. MM. les témoins doivent apporter la plus grande

attention à remonter aux antécédents des querelles, à reconnaître les

causes occasionnelles, sans s'arrêter à l'apparence, mais en se

rendant un compte exact de la réalité.

Plus souvent que l'on ne croit, dans une querelle, le motif apparent

n'est point le véritable; il est donc rationnel que les témoins, avant

de permettre un duel en connaissent la raison suffisante, et

s'enquièrent surtout que cette raison ne soit pas une violation de

l'honneur et de la moralité. Toute négligence à cet égard donnerait

lieu à l'abus des duels pour les causes les plus déloyales, aux duels

par mandat ou par marché, etc., enfin, aux entreprises des spadassins

ou chevaliers d'industrie dont nous avons déjà parlé plus haut.

Dans les grandes villes principalement, on rencontre une certaine

classe d'individus menant la vie à grandes guides, habitués des tapis

verts, ayant leurs entrées dans la bonne société comme dans la société

interlope, jouissant d'une réputation d'adresse dans les salles

d'escrime et dans les tirs au pistolet, sablant le champagne, souvent

en bonne compagnie, dans les meilleurs restaurants. On ne leur connaît

ni châteaux en Espagne ni oncles d'Amérique!

Quand dans un cercle ou au théâtre, l'on voit l'un de ces messieurs

chercher querelle à un honnête homme pour des motifs assez futiles,

n'est-on pas en droit de flairer _l'anguille sous roche_, et de

deviner sous la couverture du viveur, l'un de ces spadassins toujours

prêts à mettre leur épée à la disposition de quiconque veut contribuer

à leur bien-être, voir même à s'en servir pour leur propre compte dans

l'honorable but de chercher finance au dépens d'autrui?

Lorsque MM. les témoins parviennent à démasquer l'un de ces brigands

en gants paille, ils doivent agir en conséquence.

Ayant rencontré l'un de nos anciens compagnons d'armes, de l'armée

italienne, nous échangeâmes quelques idées sur le duel et précisément

sur l'opportunité des réflexions qui précédent.

--Il y a quelques années, nous dit-il, j'ai lu dans un auteur estimé

de notre pays, un exemple excellent pour justifier tes observations.

Dans un cercle de l'une de nos grandes villes d'Italie, un certain M.

X*** insulte grossièrement au jeu un jeune homme appartenant à une

très riche famille. Le jeune homme demande réparation par les armes,

et, M. X*** qui ne cherchait pas mieux, accepte et choisit l'épée. La

veille de la rencontre, il parvient à se ménager une entrevue avec la

mère du jeune adversaire. Il est de première force, dit-il à cette

mère éplorée... la vie de son fils est entre ses mains... cependant il

y a un moyen certain de sauver cette vie si précieuse... il est jeune,

il a la réputation de mener joyeuse vie, mais il n'est heureux qu'en

apparence, cette vie dont il a besoin coûte cher à son cœur, car elle

est utile à d'autres, à un père qu'il doit sauver du déshonneur... une

famille qu'il doit protéger contre la misère, etc., etc... Après avoir

piqué la curiosité et excité l'intérêt de la dame, il termine en lui

disant qu'il dépend d'elle de sauver son fils, qu'il était de force à

se faire blesser par lui à l'avant-bras dès la première passe, à

condition qu'elle lui donnât une somme de 25,000 francs dont il avait

besoin. Cette somme payable ainsi, savoir: 10,000 francs avant, et

15,000 francs après la rencontre.

Tout fut accepté, le chevalier d'industrie tint fidèlement sa parole,

fut blessé au bras à l'endroit indiqué, toucha la somme aux termes

fixés, et, pour sauver les apparences, après avoir gardé la chambre

pendant quelques jours, il se promena quelque temps le bras en

écharpe. Et veux-tu encore savoir quelque chose de mieux? Ce M. X***

eut l'effronterie de se faire présenter à la mère dans son propre

salon et par son fils lui-même! Le lendemain, le _pigeon_ reprochait à

sa mère d'avoir accueilli trop froidement un adversaire qu'il avait

blessé sans qu'il en conservât aucun ressentiment! As-tu entendu?

--Non seulement nous avons entendu, goûté et même retenu, tu en auras

plus tard la preuve; mais cet exemple prouve en outre l'injustice d'un

usage encore en vigueur en Italie, celui d'accorder le choix des armes

à l'appelé, plutôt qu'à l'offensé. Cet usage détestable et contraire à

la raison, n'a été introduit que par les adversaires intransigeants,

dans le but de diminuer le nombre des provocations, et surtout celui

des duels. Il conduit directement au but opposé, en envenimant les

querelles. Chacun cherche à escamoter à son profit la provocation;

ainsi, au lieu de relever la première offense, on répond par une

offense égale ou plus forte, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la

querelle arrive à un point où la provocation devient indispensable, et

le duel également.

Notons en passant que par suite de cet usage, des adversaires qui,

moyennant le choix des armes accordé à l'offensé, auraient pu dès le

principe consentir à un accommodement, ou tout au moins se rencontrer

sans scandale ni ressentiment, se rendent sur le terrain dans de

telles conditions de haine et de violence, que des conséquences d'une

gravité proportionnelle deviennent inévitables, sous peine d'exciter

la risée publique, et contre les champions, et contre les témoins, et

contre le duel lui-même.

La solution ridicule doit être, comme tu le peux bien penser, très

désirée par les intransigeants...

En résumé, accorder le choix des armes à l'appelé, c'est favoriser les

plus lâches et les plus odieux calculs, c'est favoriser

l'incivilisation, les querelles injustes et déshonnêtes, les duels par

mandat, les marchés; donner le champ libre aux chevaliers d'industrie,

aux spadassins toujours prêts à «chercher fortune,» à mettre leur épée

à la disposition de tout bailleur de fonds disposé à soutenir leur

existence de jouisseurs.

Nous comprenons qu'en Italie, l'unité morale n'étant point encore

constituée, il ne s'est point encore formé une majorité sociale assez

puissante pour mettre un frein à de pareils abus, mais cela viendra,

nous l'espérons, en France...

--Ici, permets-moi de t'arrêter, en France tout comme ailleurs, ces

abus peuvent exister également et existent en effet. En voici un

exemple que j'ai lu dans le même auteur, si ma mémoire ne me fait

point défaut. Ecoute cet exemple, il est _di primo cartello_ ou de

_great attraction_, comme tu aimeras mieux!

En France, sous la monarchie de Juillet, un comte ou baron de M*** se

trouvait en mesure d'obtenir la main d'une demoiselle très distinguée

et en même temps, le poste de premier secrétaire dans une légation

très recherchée.

Au théâtre, il fut bousculé et insulté par un jeune homme, en présence

de témoins.

Sa considération vis-à-vis le public, vis-à-vis même sa belle fiancée,

tout lui indiquait la route à suivre. Cartel, duel à l'épée, blessure

grave, et, tranquillité pendant une convalescence de plusieurs

semaines.

Quelque temps après, à son cercle, au milieu d'une discussion sur les

maladies de la race bovine, il reçoit tout à coup de l'un des

interlocuteurs un démenti des mieux accentués. Nouveau duel, la

mauvaise chance le poursuit, son bras droit est profondément labouré

par une balle de pistolet.

Pendant sa convalescence, le malheureux comte recevait les visites

d'amis ou de soi-disant amis. Un jour, resté seul avec l'un d'entre

eux, cet ami plus empressé prend un air mystérieux, lui fait donner sa

parole d'honneur de garder le secret le plus absolu sur la

communication qu'il va lui faire.

Selon des conjectures basées sur divers indices, circonstances, ou

demi-mots, les duels du comte étaient l'effet d'une coalition passée,

dont le fil remontait à un seul bailleur de fonds. Ainsi son premier

adversaire à l'épée avait touché pour récompense une somme de 2,500

francs environ. Le deuxième au pistolet avait reçu quelques centaines

de francs, plus la quittance d'une somme de 3,000 francs et plus à

valoir sur une dette de jeu contractée sur parole.

Avant peu de temps, le comte devait encore être exposé à subir une

autre querelle basée sur des motifs plus plausibles... et,

l'estimable ami prononçait le nom d'un mari...

Mais, objecta le comte, la dame en question l'avait remplacé depuis

plusieurs mois; ensuite, le mari bien qu'informé, s'était montré

complaisant...

Peu importe répliqua l'ami, le mari a tous les privilèges, il peut

ignorer ou savoir comme bon lui semble, ou puiser à son temps et à son

heure dans la _boîte aux surprises_! L'amant actuellement en titre,

ancien soldat d'Afrique, notoirement connu par sa vivacité, pourrait

revenir à la charge moyennant quelques mille francs, que son ennemi

plus que millionnaire mettrait volontiers à sa disposition?...

Là-dessus, l'ami se retire non sans avoir embrassé le comte sur les

deux joues et lui avoir fait renouveler sa parole d'honneur.

Resté seul, le comte repasse les circonstances de ses deux précédents

duels, il se rappelle ces agressions inattendues. S'agirait-il de sa

fiancée? Non sans doute, on n'aurait point osé toucher ce chapitre.

C'était à la légation que l'on en voulait, car il se rappelait

certaines démarches, et certaines offres qui avaient été tentées

auprès de lui...

Il valait mieux céder, pour obtenir la tranquillité... Quel meilleur

et plus commode intermédiaire pour traiter, que l'officieux ami, qui

savait plus qu'il n'en voulait dire, et avait sans doute reçu la

mission honorable et confidentielle de venir lui mettre _la puce à

l'oreille_?

Comme tu le penses, la visite de l'ami ne se fit point attendre.

Après quelques difficultés inhérentes à la modestie pour accepter ce

mandat, après avoir reçu les remerciements du comte pour son adhésion,

leur accord fut conclu, par lequel, le comte de M*** moyennant le

retrait de sa candidature au poste de premier secrétaire à la légation

de X***, aurait à l'avenir sa parfaite tranquillité. Ainsi il advint.

Quelques jours après en effet, la place fut donnée à un concurrent que

l'on avait peut-être intérêt à éloigner de France, et qui n'y aurait

vraisemblablement consenti qu'à la condition d'être appelé au poste

qu'il ambitionnait.

L'un des parents très proches affirmait ne point connaître le nom du

bailleur de fonds, mais prononçait tout haut le nom de celui qui

tenait compagnie à la dame restée à Paris, pour raison de santé.

Ce qu'il y a de plus mauvais dans ces sortes de marchés, c'est que le

_pigeon_ lui-même a le plus grand intérêt à cacher sa mésaventure et

sa faiblesse.--Est-ce bien clair?

--Sans doute, c'est aussi clair que c'est fâcheux.

Permets-moi de te servir deux autres exemples, lesquels, étant «dans

des prix plus modérés», sont tout naturellement plus à la portée des

consommateurs.

Ton neveu, Albert de C***, est un parfait gentleman, il parcourt avec

succès une honorable carrière; c'est un jeune homme d'avenir. Aussi,

as-tu obtenu pour lui la main d'une charmante demoiselle fille du

baron de T***, ton copain. La jeune fiancée joint aux qualités

physiques et morales une opulente situation et de belles espérances.

Cette union ne peut manquer d'exciter la convoitise et la jalousie.

Comment l'empêcher? Rien de plus facile. Un ami complaisant cherche

querelle à Albert sous un prétexte quelconque, et l'insulte. Il envoie

ses témoins, un duel a lieu dans lequel il se conduit honorablement.

Pour toi comme pour moi, comme pour bien de nos amis, tout s'est passé

à merveille, mais il n'en est pas ainsi de l'autre côté.

La chanoinesse de Sainte-Cunégonde, tante de la jeune fiancée,

signifie carrément qu'elle n'entend pas que l'on accorde la main de sa

nièce à un duelliste!

Et le tour est joué.

Ou bien, s'il n'envoie pas ses témoins, peut-on prévoir les

conséquences?

En bon ami, je ne t'engage pas à plaider en séparation avec ta femme.

La cause est inscrite au rôle, et le jour de l'audience est fixée: si

tu ne le gardes pas à carreau les jours qui précéderont cette date, il

peut t'arriver ceci: Un ami complaisant de la partie adverse (elle en

trouve toujours) te rencontre par hasard au moment où tu débouches sur

la place Chateau, à Turin, après avoir dégusté le _Vermouth

Marendazzo_; il te croise en te bousculant avec une légèreté

suffisante; tu t'impatientes et tu lui lances une apostrophe

quelconque; il te répond sur le même ton en te disant que si tu n'es

pas content, il est à ton service, et t'offre sa carte.

L'aventure fait bruit.

Enverras-tu tes témoins?

Dans ce cas, bonne aubaine pour l'avocat de ton estimable épouse.

Nous voici à l'audience. Après avoir gonflé à vingt-cinq soupapes le

ballon de tes «mœurs faciles» pour servir de repoussoir au panorama

des vertus angéliques de sa cliente, exploitant la répulsion des

magistrats pour le duel, l'orateur termine par un grand effet de

manchettes, en s'écriant: «Non, Messieurs de la cour, vous ne

comblerez pas la mesure des maux déjà soufferts par une femme

infortunée, en la forçant à demeurer sous le toit d'un homme emporté,

querelleur, d'un duelliste contre lequel tout honnête homme est exposé

à risquer sa vie, et cela pour le motif le plus futile, par exemple

parce qu'en le contre-passant, il aura, par un choc involontaire,

troublé la sieste d'une puce en villégiature sur son avant-bras! Non,

Messieurs de la cour, vous ne permettrez point une pareille énormité!

Je m'en rapporte avec confiance à votre justice pour accorder aide et

protection à la faiblesse et au bon droit!»

La séance est levée et la cour remet à quinzaine le prononcé du

jugement.

Et le tour est joué!

N'enverras-tu pas tes témoins?

Alors, qu'en adviendra-t-il de ta considération?

Le tour est encore joué!

On t'a mis en demeure de choisir entre deux écueils presque également

redoutables.

Je répéterai encore que des témoins solides et déterminés peuvent

donner à ces épisodes une fin toute différente que celle attendue par

ceux qui les ont provoqués.

--Eh bien! mon cher ami, je partage les idées que tu viens d'émettre,

je comprends l'utilité et même la nécessité de la réglementation et du

mode de répression que tu entends proposer dans ta prochaine

publication sur le duel, mais _il tempo è un gran maêstro_! C'est au

temps seul qu'il appartient d'amener la constitution d'une majorité

sociale antipathique à de pareils abus.

Dans les agressions, nous avons pensé qu'il y avait lieu d'établir une

distinction entre les offenses ordinaires échappées à la promptitude

des caractères et des passions, et les agressions matérielles,

violentes, sauvages, déloyales, avec ou sans guet-apens.

Les premières appartiennent à la juridiction du point d'honneur.

Aux dernières, on est en droit d'opposer la question préalable.

Elles sont de la compétence de la police correctionnelle ou de la cour

d'assises.

Il doit en être de même par analogie, dans l'appréciation des offenses

commises au moyen de la presse.

Les offenses inspirées par la passion, excédant les bornes des

convenances, mais non celles de l'honnêteté, appartiennent à la

juridiction du point d'honneur. Toute autre offense vile, déshonnête

ou dégoûtante, repoussée par l'opinion publique comme indigne d'un

galant homme, doit être renvoyée à la justice ordinaire.

L'interprétation équitable de l'article 12, constitue le témoin

sérieux, intelligent et expérimenté, l'homme habitué à comprendre les

usages de la bonne société, et à s'y conformer. Nous souhaitons à nos

lecteurs, le cas échéant, d'en rencontrer toujours de semblables.

Nouveau Code du Duel: Histoire, Législation, Droit Contemporain · 第 88 / 208 题