C'est la pensée que j'ai tâché d'exprimer ci-dessus.
10. MENG-TSEU dit: Il n'est pas possible de tenir des discours
raisonnables avec ceux qui se livrent, dans leurs paroles, à toute la
fougue de leurs passions; il n'est pas possible d'agir en commun dans
des affaires qui demandent l'application la plus soutenue, avec des
hommes sans énergie qui s'abandonnent eux-mêmes. Blâmer les usages et
l'équité dans ses discours, c'est ce que l'on appelle s'abandonner dans
ses paroles à la fougue de ses passions. Dire: «Ma personne ne peut
exercer l'humanité et suivre la justice,» cela s'appelle abandon de
soi-même.
L'humanité, c'est la demeure tranquille de l'homme; la justice, c'est
la voie droite de l'homme.
Laisser sa demeure tranquille sans l'habiter, abandonner sa voie droite
sans la suivre, ô que cela est lamentable!
11. MENG-TSEU dit: La voie droite est près de vous, et vous la cherchez
au loin! C'est une chose qui est de celles qui sont faciles, et vous la
cherchez parmi celles qui sont difficiles! Si chacun aime ses père et
mère comme on doit les aimer, et respecte ses aînés comme on doit les
respecter, l'empire sera dans l'union et l'harmonie.
12. MENG-TSEU dit: Si ceux qui sont dans une condition inférieure
[à celle du prince][14] n'obtiennent pas toute la confiance de leur
supérieur, le peuple ne pourra pas être gouverné. Il y a une voie
sûre d'obtenir la faveur et la confiance du prince: si on n'est pas
fidèle envers ses amis, on n'obtient pas la faveur et la confiance
du prince. Il y a une voie sûre pour être fidèle envers ses amis: si
dans les devoirs que l'on rend à ses père et mère on ne leur procure
pas de joie, on n'est pas fidèle envers ses amis. Il y a une voie sûre
pour procurer de la joie à ses père et mère; si en faisant un retour
sur soi-même on ne se trouve pas vrai, sincère, exempt de feinte et
de déguisement, on ne procure pas de joie à ses père et mère. Il y
a une voie sûre de se rendre vrai, sincère, exempt de feinte et de
déguisement: si on ne sait pas discerner en quoi consiste réellement la
vertu, on ne rend pas sa personne vraie, sincère, exempte de feinte et
de déguisement.
C'est pourquoi la vérité pure et sincère[15] est la voie du ciel;
méditer sur la vérité pour la pratiquer est la voie ou le devoir de
l'homme.
Il n'y a jamais eu d'homme qui, étant souverainement vrai, sincère, ne
se soit concilié la confiance et la faveur des autres hommes. Il n'y a
jamais eu d'homme qui, n'étant pas vrai, sincère, ait pu se concilier
longtemps cette confiance et cette faveur.
13. MENG-TSEU dit: Lorsque _Pe-i_, fuyant la tyrannie de _Cheou_
(_sin_), habitait les bords de la mer septentrionale, il apprit
l'élévation de _Wen-wang_ [comme chef des grands vassaux des provinces
occidentales de l'empire]; et se levant avec émotion, il dit: Pourquoi
n'irais-je pas me soumettre à lui? j'ai entendu dire que le chef des
grands vassaux de l'occident excellait dans la vertu d'entretenir les
vieillards. Lorsque _Taï-koung_, fuyant la tyrannie de _Cheou_ (_sin_),
habitait les bords de la mer orientale, il apprit l'élévation de
_Wen-wang_ [comme chef des grands vassaux des provinces occidentales de
l'empire]; et se levant avec émotion, il dit: Pourquoi n'irais-je pas
me soumettre à lui? j'ai entendu dire que le chef des grands vassaux de
l'occident excellait dans la vertu d'entretenir les vieillards.
Ces deux vieillards étaient les vieillards les plus éminents de
l'empire; et en se soumettant à _Wen-wang_, c'étaient les pères de
l'empire qui lui avaient fait leur soumission. Dès l'instant que les
pères de l'empire s'étaient soumis, à quel autre se seraient donc
rendus leurs fils?
Si parmi tous les princes feudataires il s'en trouvait un qui pratiquât
le gouvernement de _Wen-wang_, il arriverait certainement que, dans
l'espace de sept années, il parviendrait à gouverner tout l'empire.
14. MENG-TSEU dit: Lorsque _Kieou_[16] était intendant de la famille
_Ki_, il ne pouvait prendre sur lui d'agir autrement que son maître,
et il exigeait en tribut le double de millet qu'autrefois. KHOUNG-TSEU
dit: «_Kieou_ n'est plus mon disciple; mes jeunes gens [les autres
disciples du Philosophe] devraient le poursuivre publiquement de huées
et du bruit des tambours.»
On doit inférer de là que si un prince ne pratique pas un gouvernement
humain, et que ses ministres l'enrichissent en prélevant trop d'impôts,
ce prince et ses ministres sont réprouvés et rejetés par KHOUNG-TSEU;
à plus forte raison repoussait-il ceux qui suscitent des guerres dans
l'intérêt seul de leur prince. Si on livre des combats pour gagner du
territoire, les hommes tués couvriront les campagnes; si on livre des
combats pour prendre une ville, les hommes tués rempliront la ville
prise. C'est ce que l'on appelle faire que la terre mange la chair des
hommes. Ce crime n'est pas suffisamment racheté par la mort.
C'est pourquoi ceux qui placent toutes leurs vertus à faire la guerre
devraient être rétribués de la peine la plus grave. Ceux qui fomentent
des ligues entre les grands vassaux devraient subir la peine qui la
suit immédiatement; et ceux qui imposent les corvées de cultiver et
de semer les terres aux laboureurs dont les champs sont dépouillés
d'herbes stériles devraient subir la peine qui vient après.
15. MENG-TSEU dit: De tous les organes des sens qui sont à la
disposition de l'homme, il n'en est pas de plus admirable que la
pupille de l'œil. La pupille de l'œil ne peut cacher ou déguiser les
vices que l'on a. Si l'intérieur de l'âme est droit, alors la pupille
de l'œil brille d'un pur éclat; si l'intérieur de l'àme n'est pas
droit, alors la pupille de l'œil est terne et obscurcie.
Si vous écoutez attentivement les paroles d'un homme, si vous
considérez la pupille de ses yeux, comment pourrait-il se cacher à vous?
16. MENG-TSEU dit: Celui qui est affable et bienveillant ne méprise pas
les hommes; celui qui est modéré dans ses exigences ne dépouille pas
de force les hommes de ce qu'ils possèdent. Les princes qui méprisent
et dépouillent les hommes de ce qu'ils possèdent, et qui n'ont qu'une
crainte, celle de ne pas être obéis, comment pourraient-ils être
appelés affables et modérés dans leurs exigences? L'affabilité et
la modération pourraient-elles consister dans le son de la voix et
l'expression riante du visage?
17. _Chun-yu-khouen_[17] dit: N'est-il Pas conforme aux rites que les
hommes et les femmes ne se donnent et ne reçoivent réciproquement de
leurs propres mains aucun objet?
MENG-TSEU répondit: C'est conforme aux rites.
--Si la femme de son frère était en danger de se noyer, pourrait-on la
secourir avec la main?
--Ce serait l'action d'un loup de ne pas secourir la femme de son
frère qui serait eu danger de se noyer. Il est conforme aux rites que
l'homme et la femme ne se donnent et ne reçoivent réciproquement de
leurs propres mains aucun objet. L'action de secourir avec la main la
femme de son frère en danger de se noyer est une exception conforme à
la raison.
Maintenant je suppose que l'empire soit sur le point d'être submergé
[ou de périr dans les agitations des troubles civils]: que penser du
magistrat qui ne s'empresse pas de le secourir?
L'empire sur le point d'être submergé doit être secouru selon les
règles de l'humanité et de la justice. La femme de son frère étant en
danger de se noyer peut être secourue avec la main. Voudriez-vous que
je secourusse l'empire avec ma main?
18. _Koung-sun-tcheou_ dit: Pourquoi un homme supérieur n'instruit-il
pas lui-même ses enfants?
MENG-TSEU dit: Parce qu'il ne peut pas employer les corrections.
Celui qui enseigne doit le faire selon les règles de la droiture. Si
[l'enfant] n'agit pas selon les règles de la droiture, [le père] se
fâche; s'il se fâche, il s'irrite; alors il blesse les sentiments de
tendresse qu'un fils doit avoir pour son père. «Mon maître [dit le
fils en parlant de son père] devrait m'instruire selon les règles de
la droiture; mais il ne s'est jamais guidé par les règles de cette
droiture.» Dans cet état de choses, le père et le fils se blessent
mutuellement. Si le père et le fils se blessent mutuellement, alors il
en résulte un grand mal.
Les anciens confiaient leurs fils à d'autres pour les instruire et
faire leur éducation.
Entre le père et le fils, il ne convient pas d'user de corrections pour
faire le bien. Si le père use de corrections pour porter son fils à
faire le bien, alors l'un et l'autre sont bientôt désunis de cœur et
d'affections. Si une fois ils sont désunis de cœur et d'affections, il
ne peut point leur arriver de malheurs plus grands.
19. MENG-TSEU dit: Parmi les devoirs que l'on rend à ceux qui sont
au-dessus de soi[18], quel est le plus grand? C'est celui de servir
ses père et mère qui est le plus grand. De tout ce que l'on conserve
et protège dans le monde, qu'y a-t-il de plus important? C'est de se
conserver soi-même [dans la droite voie] qui est le plus important.
J'ai toujours entendu dire que ceux qui ne se laissaient pas égarer
dans le chemin de la perdition pouvaient servir leurs parents; mais
je n'ai jamais entendu dire que ceux qui se laissaient égarer dans le
chemin de la perdition pussent servir leurs parents.
Quel est celui qui est exempt de servir quelqu'un [ou qui est exempt
de devoir]? Les devoirs que l'on doit à ses parents forment la base
fondamentale de tous les devoirs. Quel est celui qui est exempt des
actes de conservation? La conservation de soi-même [dans la droite
voie] est la base fondamentale de toute conservation.
Lorsque _Thsêng-tseu_ nourrissait [son père] _Thsêng-si_, il avait
toujours soin de lui servir de la viande et du vin à ses repas. Quand
on était sur le point d'enlever les mets, il demandait toujours à qui
il pouvait en offrir. S'informait-on s'il y avait des mets de reste, il
répondait toujours qu'il y en avait.
Après la mort de _Thsêng-si_, lorsque _Thsêng-youan_ nourrissait [son
père] _Thsêng-tseu_, il avait toujours soin de lui servir de la viande
et du vin à ses repas. Quand on était sur le point d'enlever les
mets, il ne demandait pas à qui il pouvait en offrir. S'informait-on
s'il y avait des mets de reste, il répondait qu'il n'y en avait pas.
Il voulait les faire servir de nouveau [à son père]. Voilà ce que
l'on appelle _nourrir la bouche et le corps_, et rien de plus. Si
quelqu'un agit comme _Thsêng-tseu_, on peut dire de lui qu'il _nourrit
la volonté, l'intelligence_, [qu'il agit convenablement envers ses
parents].