CHAPITRE XX.

1. _Ngai-koung_ interrogea KHOUNG-TSEU sur les principes constitutifs

d'un bon gouvernement.

2. Le Philosophe dit: Les lois gouvernementales des rois _Wen_ et _Wou_

sont consignées tout entières sur les tablettes de bambous. Si leurs

ministres existaient encore, alors leurs lois administratives seraient

en vigueur; leurs ministres ont cessé d'être, et leurs principes pour

bien gouverner ne sont plus suivis.

3. Ce sont les vertus, les qualités réunies des ministres d'un prince

qui font la bonne administration d'un État; comme la vertu fertile

de la terre, réunissant le mou et le dur, produit et fait croître

les plantes qui couvrent sa surface. Cette bonne administration dont

vous me parlez ressemble aux roseaux qui bordent les fleuves; elle se

produit naturellement sur un sol convenable.

4. Ainsi la bonne administration d'un État dépend des ministres qui lui

sont préposés. Un prince qui veut imiter la bonne administration des

anciens rois doit choisir ses ministres d'après ses propres sentiments,

toujours inspirés par le bien public; pour que ses sentiments aient

toujours le bien public pour mobile, il doit se conformer à la grande

loi du devoir; et cette grande loi du devoir doit être cherchée dans

l'humanité, cette belle vertu du cœur, qui est le principe de l'amour

pour tous les hommes.

5. Cette humanité, c'est l'homme lui-même; l'amitié pour les parents

en est le premier devoir. La justice, c'est l'équité; c'est rendre

à chacun ce qui lui convient: honorer les hommes sages en forme le

premier devoir. L'art de savoir distinguer ce que l'on doit aux parents

de différents degrés, celui de savoir comment honorer les sages selon

leurs mérites, ne s'apprennent que par les rites ou principes de

conduite inspirés par le ciel[17].

6. C'est pourquoi le prince ne peut pas se dispenser de corriger

et perfectionner sa personne. Dans l'intention de corriger et

perfectionner sa personne, il ne peut pas se dispenser de rendre à ses

parents ce qui leur est dû. Dans l'intention de rendre à ses parents

ce qui leur est dû, il ne peut pas se dispenser de connaître les

hommes sages pour les honorer et pour qu'ils puissent l'instruire de

ses devoirs. Dans l'intention de connaître les homme sages, il ne peut

pas se dispenser de connaître le ciel, ou la loi qui dirige dans la

pratique des devoirs prescrits.

7. Les devoirs les plus universels pour le genre humain sont au

nombre de cinq, et l'homme possède trois facultés naturelles pour les

pratiquer. Les cinq devoirs sont: les relations qui doivent exister

entre le prince et ses ministres, le père et ses enfants, le mari et

la femme, les frères aînés et les frères cadets, et l'union des amis

entre eux; lesquelles cinq relations constituent la loi naturelle

du devoir la plus universelle pour les hommes. La conscience, qui

est la lumière de l'intelligence pour distinguer le bien et le mal;

l'humanité, qui est l'équité du cœur; le courage moral, qui est la

force d'âme, sont les trois grandes et universelles facultés morales de

l'homme; mais ce dont on doit se servir pour pratiquer les cinq grands

devoirs se réduit à une seule et unique condition.

8. Soit qu'il suffise de naître pour connaître ces devoirs universels,

soit que l'étude ait été nécessaire pour les apprendre, soit que leur

connaissance ait exigé de grandes peines, lorsqu'on est parvenu à

cette connaissance, le résultat est le même; soit que l'on pratique

naturellement et sans efforts ces devoirs universels, soit qu'on

les pratique dans le but d'en retirer des profits ou des avantages

personnels, soit qu'on les pratique difficilement et avec efforts,

lorsqu'on est parvenu à l'accomplissement des œuvres méritoires, le

résultat est le même.

9. Le Philosophe a dit: Celui qui aime l'étude, ou l'application de

son intelligence à la recherche de la loi du devoir, est bien près

de la science morale; celui qui fait tous ses efforts pour pratiquer

ses devoirs est bien près de ce dévoûment au bonheur des hommes que

l'on appelle humanité; celui qui sait rougir de sa faiblesse dans la

pratique de ses devoirs est bien près de la force d'âme nécessaire pour

leur accomplissement.

10. Celui qui sait ces trois choses connaît alors les moyens qu'il faut

employer pour bien régler sa personne, ou se perfectionner soi-même;

connaissant les moyens qu'il faut employer pour régler sa personne,

il connaît alors les moyens qu'il faut employer pour faire pratiquer

la vertu aux autres hommes; connaissant les moyens qu'il faut employer

pour faire pratiquer la vertu aux autres hommes, il connaît alors les

moyens qu'il faut employer pour bien gouverner les empires et les

royaumes.

11. Tous ceux qui gouvernent les empires et les royaumes ont neuf

règles invariables à suivre, à savoir: se régler ou se perfectionner

soi-même, révérer les sages, aimer ses parents, honorer les premiers

fonctionnaires de l'État ou les ministres, être en parfaite harmonie

avec tous les autres fonctionnaires et magistrats, traiter et chérir

le peuple comme un fils, attirer près de soi tous les savants et les

artistes, accueillir agréablement les hommes qui viennent de loin, les

étrangers[18], et traiter avec amitié tous les grands vassaux.

12. Dès l'instant que le prince aura bien réglé et amélioré sa

personne, aussitôt les devoirs universels seront accomplis envers

lui-même; dès l'instant qu'il aura révéré les sages, aussitôt il n'aura

plus de doute sur les principes du vrai et du faux, du bien et du mal;

dès l'instant que ses parents seront l'objet des affections qui leur

sont dues, aussitôt il n'y aura plus de dissensions entre ses oncles,

ses frères aînés et ses frères cadets; dès l'instant qu'il honorera

convenablement les fonctionnaires supérieurs ou ministres, aussitôt il

verra les affaires d'État en bon ordre; dès l'instant qu'il traitera

comme il convient les fonctionnaires et magistrats secondaires,

aussitôt les docteurs, les lettrés s'acquitteront avec zèle de leurs

devoirs dans les cérémonies; dès l'instant qu'il aimera et traitera le

peuple comme un fils, aussitôt ce même peuple sera porté à imiter son

supérieur; dès l'instant qu'il aura attiré près de lui tous les savants

et les artistes, aussitôt ses richesses seront suffisamment mises en

usage; dès l'instant qu'il accueillera agréablement les hommes qui

viennent de loin, aussitôt les hommes des quatre extrémités de l'empire

accourront en foule dans ses États pour prendre part à ses bienfaits;

dès l'instant qu'il traitera avec amitié ses grands vassaux, aussitôt

il sera respecté dans tout l'empire.

13. Se purifier de toutes souillures, avoir toujours un extérieur

propre et décent et des vêtements distingués; ne se permettre aucun

mouvement, aucune action contrairement aux rites prescrits[19]: voilà

les moyens qu'il faut employer pour bien régler sa personne; repousser

loin de soi les flatteurs, fuir les séductions de la beauté, mépriser

les richesses, estimer à un haut prix la vertu et les hommes qui

la pratiquent: voilà les moyens qu'il faut employer pour donner de

l'émulation aux sages; honorer la dignité de ses parents, augmenter

leurs revenus, aimer et éviter ce qu'ils aiment et évitent: voilà

les moyens qu'il faut employer pour faire naître l'amitié entre les

parents; créer assez de fonctionnaires inférieurs pour exécuter les

ordres des supérieurs: voilà le moyen qu'il faut employer pour exciter

le zèle et l'émulation des ministres; augmenter les appointements des

hommes pleins de fidélité et de probité: voilà le moyen d'exciter le

zèle et l'émulation des autres fonctionnaires publics; n'exiger de

services du peuple que dans les temps convenables, diminuer les impôts:

voilà les moyens d'exciter le zèle et l'émulation des familles;

examiner chaque jour si la conduite des hommes que l'on emploie est

régulière, et voir tous les mois si leurs travaux répondent à leurs

salaires: voilà les moyens d'exciter le zèle et l'émulation des

artistes et des artisans; reconduire les étrangers quand ils s'en

vont, aller au-devant de ceux qui arrivent pour les bien recevoir,

faire l'éloge de ceux qui ont de belles qualités et de beaux talents,

avoir compassion de ceux qui en manquent: voilà les moyens de bien

recevoir les étrangers; prolonger la postérité des grands feudataires

sans enfants, les réintégrer dans leurs principautés perdues, rétablir

le bon ordre dans les États troublés par les séditions, les secourir

dans les dangers, faire venir à sa cour les grands vassaux, et leur

ordonner de faire apporter par les gouverneurs de province les présents

d'usage aux époques fixées; traiter grandement ceux qui s'en vont, et

généreusement ceux qui arrivent, en n'exigeant d'eux que de légers

tributs: voilà les moyens de se faire aimer des grands vassaux.

14. Tous ceux qui gouvernent les empires ont ces neuf règles

invariables à suivre; les moyens à employer pour les pratiquer se

réduisent à un seul.

15. Toutes les actions vertueuses, tous les devoirs qui ont été

résolus d'avance, sont par cela même accomplis; s'ils ne sont pas

résolus d'avance, ils sont par cela même dans un état d'infraction.

Si l'on a déterminé d'avance les paroles que l'on doit prononcer, on

n'éprouve par cela même aucune hésitation. Si l'on a déterminé d'avance

ses affaires, ses occupations dans le monde, par cela même elles

s'accomplissent facilement. Si l'on a déterminé d'avance sa conduite

morale dans la vie, on n'éprouvera point de peines de lame. Si l'on a

déterminé d'avance la loi du devoir, elle ne faillira jamais.

16. Si celui qui est dans un rang inférieur n'obtient pas la confiance

de son supérieur, le peuple ne peut pas être bien administré; il y a un

principe certain dans la détermination de ce rapport: _Celui qui n'est

pas sincère et fidèle avec ses amis n'obtiendra pas la confiance de ses

supérieurs_. Il y a un principe certain pour déterminer les rapports

de sincérité et de fidélité avec les amis: _Celui qui n'est pas soumis

envers ses parents n'est pas sincère et fidèle avec ses amis_. Il y a

un principe certain pour déterminer les rapports d'obéissance envers

les parents: _Si en faisant un retour sur soi-même on ne se trouve

pas entièrement dépouillé de tout mensonge, de tout ce qui n'est pas

la vérité; si l'on ne se trouve pas parfait enfin, on ne remplit pas

complètement ses devoirs d'obéissance envers ses parents_. Il y a un

principe certain pour reconnaître l'état de perfection: _Celui qui ne

sait pas distinguer le bien du mal, le vrai du faux; qui ne sait pas

reconnaître dans l'homme le mandat du ciel, n'est pas encore arrivé à

la perfection._

17. Le parfait, le vrai, dégagé de tout mélange, est la loi du ciel;

la perfection ou le perfectionnement, qui consiste à employer tous ses

efforts pour découvrir la loi céleste, le vrai principe du mandat du

ciel, est la loi de l'homme. L'homme _parfait_ [_ching-tche_] atteint

cette loi sans aucun secours étranger; il n'a pas besoin de méditer,

de réfléchir longtemps pour l'obtenir; il parvient à elle avec calme

et tranquillité; c'est là le _saint homme_ [_ching-jin_]. Celui qui

tend constamment à son perfectionnement est le sage qui sait distinguer

le bien du mal, qui choisit le bien et s'y attache fortement pour ne

jamais le perdre.

18. Il doit beaucoup étudier pour apprendre tout ce qui est bien; il

doit interroger avec discernement, pour chercher à s'éclairer dans

tout ce qui est bien; il doit veiller soigneusement sur tout ce qui

est bien, de crainte de le perdre, et le méditer dans son âme; il doit

s'efforcer toujours de connaître tout ce qui est bien, et avoir grand

soin de le distinguer de tout ce qui est mal; il doit ensuite fermement

et constamment pratiquer ce bien.

19. S'il y a des personnes qui n'étudient pas, ou qui, si elles

étudient, ne profitent pas, qu'elles ne se découragent point, ne

s'arrêtent point; s'il y a des personnes qui n'interrogent pas les

hommes instruits, pour s'éclairer sur les choses douteuses ou qu'elles

ignorent, ou si, en les interrogeant, elles ne peuvent devenir plus

instruites, qu'elles ne se découragent point; s'il y a des personnes

qui ne méditent pas, ou qui, si elles méditent, ne parviennent pas à

acquérir une connaissance claire du principe du bien, qu'elles ne se

découragent point; s'il y a des personnes qui ne distinguent pas le

bien du mal, ou qui, si elles le distinguent, n'en ont pas cependant

une perception claire et nette, qu'elles ne se découragent point; s'il

y a des personnes qui ne pratiquent pas le bien, ou qui, si elles le

pratiquent, ne peuvent y employer toutes leurs forces, qu'elles ne

se découragent point: ce que d'autres feraient en une fois, elles le

feront en dix; ce que d'autres feraient en cent, elles le feront en

mille.

20. Celui qui suivra véritablement cette règle de persévérance, quelque

ignorant qu'il soit, il deviendra nécessairement éclairé; quelque

faible qu'il soit, il deviendra nécessairement fort.

Voilà le vingtième chapitre. Il contient les paroles

de KHOUNG-TSEU, destinées à offrir les exemples de

vertu du grand _Chun_, de _Wen-wang_, de _Wou-wang_

et de _Tcheou-koung_, pour les continuer. _Tseu-sse_,

dans ce chapitre, éclaircit ce qu'ils ont transmis par

la tradition; il le rapporte et le met en ordre. Il

fait même plus, car il embrasse les devoirs d'un usage

général, ainsi que les devoirs moins accessibles des

hommes qui tendent à la perfection, en même temps que

ceux qui concernent les petits et les grands, afin

de compléter le sens du douzième chapitre. Dans le

chapitre précédent, il est parlé de la perfection, et le

philosophe expose ce qu'il entend par ce terme; ce qu'il

appelle le _parfait_ est véritablement le nœud central

et fondamental de ce livre. (TCHOU-HI.)

[17] Il y a ici dans l'édition de TCHOU-HI un paragraphe qui se trouve

plus loin, et que la plupart des autres éditeurs chinois ont supprimé,

parce qu'il n'a aucun rapport avec ce qui précède et ce qui suit, et

qu'il parait la déplacé et faire un double emploi. Nous l'avons aussi

supprimé en cet endroit.

[18] La _Glose_ dit que ce sont _les marchands étrangers_ (chang), _les

commerçants_ (kou), _les hôtes ou visiteurs_ (pin), _et les étrangers

au pays_ (liu).

[19] «Regarder, écouter, parler, se mouvoir, sortir, entrer, se lever,

s'asseoir, sont des mouvements qui doivent être conformes aux rites.»

(_Glose._)

Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine · 第 96 / 266 题