1. _Ngai-koung_ interrogea KHOUNG-TSEU sur les principes constitutifs
d'un bon gouvernement.
2. Le Philosophe dit: Les lois gouvernementales des rois _Wen_ et _Wou_
sont consignées tout entières sur les tablettes de bambous. Si leurs
ministres existaient encore, alors leurs lois administratives seraient
en vigueur; leurs ministres ont cessé d'être, et leurs principes pour
bien gouverner ne sont plus suivis.
3. Ce sont les vertus, les qualités réunies des ministres d'un prince
qui font la bonne administration d'un État; comme la vertu fertile
de la terre, réunissant le mou et le dur, produit et fait croître
les plantes qui couvrent sa surface. Cette bonne administration dont
vous me parlez ressemble aux roseaux qui bordent les fleuves; elle se
produit naturellement sur un sol convenable.
4. Ainsi la bonne administration d'un État dépend des ministres qui lui
sont préposés. Un prince qui veut imiter la bonne administration des
anciens rois doit choisir ses ministres d'après ses propres sentiments,
toujours inspirés par le bien public; pour que ses sentiments aient
toujours le bien public pour mobile, il doit se conformer à la grande
loi du devoir; et cette grande loi du devoir doit être cherchée dans
l'humanité, cette belle vertu du cœur, qui est le principe de l'amour
pour tous les hommes.
5. Cette humanité, c'est l'homme lui-même; l'amitié pour les parents
en est le premier devoir. La justice, c'est l'équité; c'est rendre
à chacun ce qui lui convient: honorer les hommes sages en forme le
premier devoir. L'art de savoir distinguer ce que l'on doit aux parents
de différents degrés, celui de savoir comment honorer les sages selon
leurs mérites, ne s'apprennent que par les rites ou principes de
conduite inspirés par le ciel[17].
6. C'est pourquoi le prince ne peut pas se dispenser de corriger
et perfectionner sa personne. Dans l'intention de corriger et
perfectionner sa personne, il ne peut pas se dispenser de rendre à ses
parents ce qui leur est dû. Dans l'intention de rendre à ses parents
ce qui leur est dû, il ne peut pas se dispenser de connaître les
hommes sages pour les honorer et pour qu'ils puissent l'instruire de
ses devoirs. Dans l'intention de connaître les homme sages, il ne peut
pas se dispenser de connaître le ciel, ou la loi qui dirige dans la
pratique des devoirs prescrits.
7. Les devoirs les plus universels pour le genre humain sont au
nombre de cinq, et l'homme possède trois facultés naturelles pour les
pratiquer. Les cinq devoirs sont: les relations qui doivent exister
entre le prince et ses ministres, le père et ses enfants, le mari et
la femme, les frères aînés et les frères cadets, et l'union des amis
entre eux; lesquelles cinq relations constituent la loi naturelle
du devoir la plus universelle pour les hommes. La conscience, qui
est la lumière de l'intelligence pour distinguer le bien et le mal;
l'humanité, qui est l'équité du cœur; le courage moral, qui est la
force d'âme, sont les trois grandes et universelles facultés morales de
l'homme; mais ce dont on doit se servir pour pratiquer les cinq grands
devoirs se réduit à une seule et unique condition.
8. Soit qu'il suffise de naître pour connaître ces devoirs universels,
soit que l'étude ait été nécessaire pour les apprendre, soit que leur
connaissance ait exigé de grandes peines, lorsqu'on est parvenu à
cette connaissance, le résultat est le même; soit que l'on pratique
naturellement et sans efforts ces devoirs universels, soit qu'on
les pratique dans le but d'en retirer des profits ou des avantages
personnels, soit qu'on les pratique difficilement et avec efforts,
lorsqu'on est parvenu à l'accomplissement des œuvres méritoires, le
résultat est le même.
9. Le Philosophe a dit: Celui qui aime l'étude, ou l'application de
son intelligence à la recherche de la loi du devoir, est bien près
de la science morale; celui qui fait tous ses efforts pour pratiquer
ses devoirs est bien près de ce dévoûment au bonheur des hommes que
l'on appelle humanité; celui qui sait rougir de sa faiblesse dans la
pratique de ses devoirs est bien près de la force d'âme nécessaire pour
leur accomplissement.
10. Celui qui sait ces trois choses connaît alors les moyens qu'il faut
employer pour bien régler sa personne, ou se perfectionner soi-même;
connaissant les moyens qu'il faut employer pour régler sa personne,
il connaît alors les moyens qu'il faut employer pour faire pratiquer
la vertu aux autres hommes; connaissant les moyens qu'il faut employer
pour faire pratiquer la vertu aux autres hommes, il connaît alors les
moyens qu'il faut employer pour bien gouverner les empires et les
royaumes.
11. Tous ceux qui gouvernent les empires et les royaumes ont neuf
règles invariables à suivre, à savoir: se régler ou se perfectionner
soi-même, révérer les sages, aimer ses parents, honorer les premiers
fonctionnaires de l'État ou les ministres, être en parfaite harmonie
avec tous les autres fonctionnaires et magistrats, traiter et chérir
le peuple comme un fils, attirer près de soi tous les savants et les
artistes, accueillir agréablement les hommes qui viennent de loin, les
étrangers[18], et traiter avec amitié tous les grands vassaux.
12. Dès l'instant que le prince aura bien réglé et amélioré sa
personne, aussitôt les devoirs universels seront accomplis envers
lui-même; dès l'instant qu'il aura révéré les sages, aussitôt il n'aura
plus de doute sur les principes du vrai et du faux, du bien et du mal;
dès l'instant que ses parents seront l'objet des affections qui leur
sont dues, aussitôt il n'y aura plus de dissensions entre ses oncles,
ses frères aînés et ses frères cadets; dès l'instant qu'il honorera
convenablement les fonctionnaires supérieurs ou ministres, aussitôt il
verra les affaires d'État en bon ordre; dès l'instant qu'il traitera
comme il convient les fonctionnaires et magistrats secondaires,
aussitôt les docteurs, les lettrés s'acquitteront avec zèle de leurs
devoirs dans les cérémonies; dès l'instant qu'il aimera et traitera le
peuple comme un fils, aussitôt ce même peuple sera porté à imiter son
supérieur; dès l'instant qu'il aura attiré près de lui tous les savants
et les artistes, aussitôt ses richesses seront suffisamment mises en
usage; dès l'instant qu'il accueillera agréablement les hommes qui
viennent de loin, aussitôt les hommes des quatre extrémités de l'empire
accourront en foule dans ses États pour prendre part à ses bienfaits;
dès l'instant qu'il traitera avec amitié ses grands vassaux, aussitôt
il sera respecté dans tout l'empire.
13. Se purifier de toutes souillures, avoir toujours un extérieur
propre et décent et des vêtements distingués; ne se permettre aucun
mouvement, aucune action contrairement aux rites prescrits[19]: voilà
les moyens qu'il faut employer pour bien régler sa personne; repousser
loin de soi les flatteurs, fuir les séductions de la beauté, mépriser
les richesses, estimer à un haut prix la vertu et les hommes qui
la pratiquent: voilà les moyens qu'il faut employer pour donner de
l'émulation aux sages; honorer la dignité de ses parents, augmenter
leurs revenus, aimer et éviter ce qu'ils aiment et évitent: voilà
les moyens qu'il faut employer pour faire naître l'amitié entre les
parents; créer assez de fonctionnaires inférieurs pour exécuter les
ordres des supérieurs: voilà le moyen qu'il faut employer pour exciter
le zèle et l'émulation des ministres; augmenter les appointements des
hommes pleins de fidélité et de probité: voilà le moyen d'exciter le
zèle et l'émulation des autres fonctionnaires publics; n'exiger de
services du peuple que dans les temps convenables, diminuer les impôts:
voilà les moyens d'exciter le zèle et l'émulation des familles;
examiner chaque jour si la conduite des hommes que l'on emploie est
régulière, et voir tous les mois si leurs travaux répondent à leurs
salaires: voilà les moyens d'exciter le zèle et l'émulation des
artistes et des artisans; reconduire les étrangers quand ils s'en
vont, aller au-devant de ceux qui arrivent pour les bien recevoir,
faire l'éloge de ceux qui ont de belles qualités et de beaux talents,
avoir compassion de ceux qui en manquent: voilà les moyens de bien
recevoir les étrangers; prolonger la postérité des grands feudataires
sans enfants, les réintégrer dans leurs principautés perdues, rétablir
le bon ordre dans les États troublés par les séditions, les secourir
dans les dangers, faire venir à sa cour les grands vassaux, et leur
ordonner de faire apporter par les gouverneurs de province les présents
d'usage aux époques fixées; traiter grandement ceux qui s'en vont, et
généreusement ceux qui arrivent, en n'exigeant d'eux que de légers
tributs: voilà les moyens de se faire aimer des grands vassaux.
14. Tous ceux qui gouvernent les empires ont ces neuf règles
invariables à suivre; les moyens à employer pour les pratiquer se
réduisent à un seul.
15. Toutes les actions vertueuses, tous les devoirs qui ont été
résolus d'avance, sont par cela même accomplis; s'ils ne sont pas
résolus d'avance, ils sont par cela même dans un état d'infraction.
Si l'on a déterminé d'avance les paroles que l'on doit prononcer, on
n'éprouve par cela même aucune hésitation. Si l'on a déterminé d'avance
ses affaires, ses occupations dans le monde, par cela même elles
s'accomplissent facilement. Si l'on a déterminé d'avance sa conduite
morale dans la vie, on n'éprouvera point de peines de lame. Si l'on a
déterminé d'avance la loi du devoir, elle ne faillira jamais.
16. Si celui qui est dans un rang inférieur n'obtient pas la confiance
de son supérieur, le peuple ne peut pas être bien administré; il y a un
principe certain dans la détermination de ce rapport: _Celui qui n'est
pas sincère et fidèle avec ses amis n'obtiendra pas la confiance de ses
supérieurs_. Il y a un principe certain pour déterminer les rapports
de sincérité et de fidélité avec les amis: _Celui qui n'est pas soumis
envers ses parents n'est pas sincère et fidèle avec ses amis_. Il y a
un principe certain pour déterminer les rapports d'obéissance envers
les parents: _Si en faisant un retour sur soi-même on ne se trouve
pas entièrement dépouillé de tout mensonge, de tout ce qui n'est pas
la vérité; si l'on ne se trouve pas parfait enfin, on ne remplit pas
complètement ses devoirs d'obéissance envers ses parents_. Il y a un
principe certain pour reconnaître l'état de perfection: _Celui qui ne
sait pas distinguer le bien du mal, le vrai du faux; qui ne sait pas
reconnaître dans l'homme le mandat du ciel, n'est pas encore arrivé à
la perfection._
17. Le parfait, le vrai, dégagé de tout mélange, est la loi du ciel;
la perfection ou le perfectionnement, qui consiste à employer tous ses
efforts pour découvrir la loi céleste, le vrai principe du mandat du
ciel, est la loi de l'homme. L'homme _parfait_ [_ching-tche_] atteint
cette loi sans aucun secours étranger; il n'a pas besoin de méditer,
de réfléchir longtemps pour l'obtenir; il parvient à elle avec calme
et tranquillité; c'est là le _saint homme_ [_ching-jin_]. Celui qui
tend constamment à son perfectionnement est le sage qui sait distinguer
le bien du mal, qui choisit le bien et s'y attache fortement pour ne
jamais le perdre.
18. Il doit beaucoup étudier pour apprendre tout ce qui est bien; il
doit interroger avec discernement, pour chercher à s'éclairer dans
tout ce qui est bien; il doit veiller soigneusement sur tout ce qui
est bien, de crainte de le perdre, et le méditer dans son âme; il doit
s'efforcer toujours de connaître tout ce qui est bien, et avoir grand
soin de le distinguer de tout ce qui est mal; il doit ensuite fermement
et constamment pratiquer ce bien.
19. S'il y a des personnes qui n'étudient pas, ou qui, si elles
étudient, ne profitent pas, qu'elles ne se découragent point, ne
s'arrêtent point; s'il y a des personnes qui n'interrogent pas les
hommes instruits, pour s'éclairer sur les choses douteuses ou qu'elles
ignorent, ou si, en les interrogeant, elles ne peuvent devenir plus
instruites, qu'elles ne se découragent point; s'il y a des personnes
qui ne méditent pas, ou qui, si elles méditent, ne parviennent pas à
acquérir une connaissance claire du principe du bien, qu'elles ne se
découragent point; s'il y a des personnes qui ne distinguent pas le
bien du mal, ou qui, si elles le distinguent, n'en ont pas cependant
une perception claire et nette, qu'elles ne se découragent point; s'il
y a des personnes qui ne pratiquent pas le bien, ou qui, si elles le
pratiquent, ne peuvent y employer toutes leurs forces, qu'elles ne
se découragent point: ce que d'autres feraient en une fois, elles le
feront en dix; ce que d'autres feraient en cent, elles le feront en
mille.
20. Celui qui suivra véritablement cette règle de persévérance, quelque
ignorant qu'il soit, il deviendra nécessairement éclairé; quelque
faible qu'il soit, il deviendra nécessairement fort.
Voilà le vingtième chapitre. Il contient les paroles
de KHOUNG-TSEU, destinées à offrir les exemples de
vertu du grand _Chun_, de _Wen-wang_, de _Wou-wang_
et de _Tcheou-koung_, pour les continuer. _Tseu-sse_,
dans ce chapitre, éclaircit ce qu'ils ont transmis par
la tradition; il le rapporte et le met en ordre. Il
fait même plus, car il embrasse les devoirs d'un usage
général, ainsi que les devoirs moins accessibles des
hommes qui tendent à la perfection, en même temps que
ceux qui concernent les petits et les grands, afin
de compléter le sens du douzième chapitre. Dans le
chapitre précédent, il est parlé de la perfection, et le
philosophe expose ce qu'il entend par ce terme; ce qu'il
appelle le _parfait_ est véritablement le nœud central
et fondamental de ce livre. (TCHOU-HI.)
[17] Il y a ici dans l'édition de TCHOU-HI un paragraphe qui se trouve
plus loin, et que la plupart des autres éditeurs chinois ont supprimé,
parce qu'il n'a aucun rapport avec ce qui précède et ce qui suit, et
qu'il parait la déplacé et faire un double emploi. Nous l'avons aussi
supprimé en cet endroit.
[18] La _Glose_ dit que ce sont _les marchands étrangers_ (chang), _les
commerçants_ (kou), _les hôtes ou visiteurs_ (pin), _et les étrangers
au pays_ (liu).
[19] «Regarder, écouter, parler, se mouvoir, sortir, entrer, se lever,
s'asseoir, sont des mouvements qui doivent être conformes aux rites.»
(_Glose._)