Un joyeux chapitre des fêtes de Noël, contenant le récit d'une noce et
de quelques autres passe-temps qui sont, dans leur genre, d'aussi bonnes
coutumes que le mariage, mais qu'on ne maintient pas aussi
religieusement, dans ce siècle dégénéré.
Aussi diligents que des abeilles, et presque aussi légers que des
papillons, les quatre Pickwickiens se rassemblèrent, au matin du 22
décembre de l'an de grâce 1831. Noël s'approchait rapidement, dans toute
sa joyeuse et cordiale hospitalité. La vieille année se préparait, comme
un gymnosophiste indien, à réunir ses amis autour de soi, et à mourir
doucement et tranquillement au milieu des festins et des bombances.
C'était une époque de jubilation, et parmi les nombreux mortels que
réjouissait la même cause, nos quatre héros étaient remarquablement
enjoués et heureux.
Car ils sont nombreux les mortels à qui Noël apporte un court intervalle
de gaieté et de bonheur! Combien de familles dispersées au loin par les
soins, par les luttes incessantes de la vie, se réunissent alors dans
cet heureux état de familiarité et de bonne volonté mutuelle, qui est la
source de tant de pures délices; douce et paisible communion d'esprit
qui semble si incompatible avec les soucis de l'existence, si au dessus
des plaisirs de ce monde, que les nations les plus civilisées, comme les
peuplades les plus sauvages, en font également une des premières
jouissances réservées aux élus, dans le séjour du bonheur éternel.
Combien de vieilles sympathies, combien de souvenirs assoupis se
réveillent au temps de Noël!
Nous écrivons ces lignes à bien des lieues de l'heureux endroit où,
pendant de longues années, nous avons rencontré, la veille de Noël, un
cercle amical et joyeux. La plupart des coeurs qui palpitaient alors avec
ivresse, ont cessé de battre; les mains que nous aimions à serrer, sont
devenues froides; les visages gracieux qui nous charmaient, sont
décharnés; les regards que nous cherchions, ont perdu leur éclat; et
cependant la vieille maison, la grande salle, les plaisanteries, les
rires, les voix joyeuses et les visages souriants, les circonstances les
plus frivoles de ces heureuses réunions, se pressent en foule dans notre
esprit, à chaque retour de cette fête. Il semble que nous n'ayons cessé
de nous voir que d'hier. Heureux, heureux le jour de Noël, qui redonne
au vieillard les illusions de sa jeunesse, et qui transporte le marin,
le voyageur, éloigné de plusieurs milliers de lieues, parmi les joies
tranquilles de la maison paternelle.
Nous nous sommes laissé entraîner par les bonnes qualités de Noël, qui,
pour le dire en passant, est tout à fait un gentilhomme campagnard de la
vieille école, et nous faisons attendre, au froid, M. Pickwick et ses
amis. Ils viennent d'arriver à la voiture de Muggleton, soigneusement
enveloppés de châles et de grandes redingotes. Les portemanteaux, les
sacs de nuit sont placés, et Sam s'efforce avec le garde[30] d'insinuer
dans le coffre de devant une énorme morue, soigneusement empaquetée dans
un long panier brun garni de paille, et qui doit reposer sur une
demi-douzaine de barils d'huîtres, appartenant, comme elle, à M.
Pickwick. La physionomie de celui-ci exprime le plus vif intérêt, tandis
que Sam et le garde font tout ce qu'ils peuvent pour fourrer la morue
dans le réceptacle, quoiqu'elle soit deux ou trois fois trop grande pour
y entrer. D'abord ils veulent la mettre la tête la première, ensuite la
queue la première, puis le fond du panier en haut, puis l'ouverture en
haut, puis sur le côté, puis diagonalement. Mais l'implacable morue
résiste opiniâtrement à tous ces artifices. Enfin, cependant, le garde,
frappant par hasard sur le milieu du panier, le poisson disparaît
soudainement, et cette condescendance inattendue, faisant perdre
l'équilibre au garde lui-même, sa tête et ses épaules s'enfoncent en
même temps dans le coffre, à la satisfaction inexprimable de tous les
porteurs et assistants. M. Pickwick sourit avec bonne humeur, tire un
shilling de son gilet, et lorsque le garde sort de sa boîte, le prie de
boire à sa santé un verre d'eau-de-vie et d'eau chaude. Sur cela, le
garde sourit aussi, et MM. Snodgrass, Winkle et Tupman sourient tous de
compagnie. Le garde et Sam Weller disparaissent pendant cinq minutes,
probablement pour avaler le grog, car ils sentent l'eau-de-vie en
revenant. Le cocher monte sur son siége, Sam saute derrière, les
Pickwickiens tirent leurs redingotes sur leurs jambes et leurs châles
sur leur nez, les valets d'écurie ôtent les couvertures des chevaux, le
cocher crie: «En route!» et les voilà partis.
[Footnote 30: Le conducteur. Cette appellation est un reste du temps où
les routes étaient si peu sûres que chaque voiture était accompagnée
d'un véritable garde.
(_Note du traducteur_.)]
Ils ont circulé à travers les rues, ils ont été cahotés sur le pavé, et,
à la fin, ils atteignent la campagne. Les roues glissent sur le terrain
dur et gelé. Au claquement aigu du fouet, les chevaux partent au petit
galop et entraînent à leurs talons voiture, voyageurs, morue, barils
d'huîtres, et le reste, comme si ce n'était qu'une plume légère. Ils ont
descendu une pente douce et se trouvent sur une chaussée horizontale, de
deux milles de long, aussi sèche, aussi compacte qu'un bloc de granit.
Un autre claquement de fouet, et ils s'élancent au grand galop, secouant
leur tête et leur harnais, sous l'influence excitante de leur mouvement
rapide. Cependant le cocher, tenant le fouet et les guides d'une main,
ôte son chapeau avec l'autre, le pose sur ses genoux, tire son mouchoir
et essuie son front; partie parce qu'il a l'habitude d'agir ainsi, et
partie pour montrer aux voyageurs comme il est à son aise, et combien
c'est une chose facile de conduire quatre chevaux, quand on a autant de
pratique que lui. Ayant fait cela fort tranquillement (car autrement
l'effet en serait notablement diminué), il replace son mouchoir, remet
son chapeau, ajuste ses gants, équarrit ses coudes, fait claquer son
fouet de nouveau, et au galop! plus gaiement que jamais!
Quelques maisons, éparpillées des deux cotés de la route, annoncent
l'entrée d'un village. Le cornet du garde fait vibrer dans l'air pur et
frais des notes animées, qui réveillent le vieux gentleman de
l'intérieur. Il abaisse la glace à moitié, regarde un instant au dehors,
et relevant soigneusement la glace, informe l'autre habitant de
l'intérieur que l'on va relayer dans quelques minutes. D'après cet avis,
celui-ci se secoue, et se détermine à remettre son premier somme
jusqu'à ce qu'on soit reparti. Le cornet résonne encore vigoureusement,
et, à ce bruit, les femmes et les enfants du village viennent regarder à
la porte de leur chaumière, et suivent des yeux la voiture jusqu'à ce
qu'elle tourne le coin, puis ils rentrent s'étendre autour d'un feu
brillant et y jettent un autre morceau de bois _pour quand le père
reviendra_. Cependant le père lui-même, à un mille de là, vient
d'échanger un signe de tête amical avec le cocher, et s'est retourné
pour examiner longuement la voiture qui s'enfuit loin de lui.
Et maintenant, pendant que les roues retentissent dans les rues mal
pavées d'une ville provinciale, le cornet joue un air guilleret. Le
cocher, défaisant la boucle qui réunit ses guides, s'apprête à les jeter
au moment même où il arrêtera. M. Pickwick sort du collet de sa
redingote, et regarde autour de lui avec grande curiosité; le cocher,
qui s'en aperçoit, l'instruit du nom de la ville, et lui dit que c'était
hier jour de marché; double information que M. Pickwick s'empresse de
faire passer à ses compagnons de voyage, et qui les décide à sortir
aussi de leurs collets et à regarder autour d'eux. M. Winkle, qui est
assis à l'extrémité de la banquette, avec une jambe dandinante en l'air,
est presque précipité dans la rue lorsque la voiture tourne brusquement
pour entrer dans la place du marché; et M. Snodgrass, qui se trouve
assis auprès de lui, n'est point encore remis de son effroi, lorsqu'elle
arrête dans la cour de l'auberge, où les chevaux frais, avec leurs
couvertures, piaffent déjà. Le cocher jette les guides et descend de son
siége; les voyageurs extérieurs descendent aussi, excepté ceux qui n'ont
pas grande confiance dans leur habileté pour remonter. Ceux-là restent
où ils sont, frappent leurs pieds contre la voiture pour se les
réchauffer, et regardent avec un oeil d'envie le feu qui brille dans la
salle, et le buis, orné de baies rouges, qui pare les fenêtres de
l'auberge.
Cependant le garde a déposé, à la boutique du grènetier, le paquet de
papier gris qu'il a tiré de la petite besace pendue sur son épaule, à un
baudrier de cuir. Il a soigneusement examiné les nouveaux chevaux; il a
jeté sur le pavé la selle apportée de Londres, sur l'impériale; il a
assisté à la conférence tenue par le cocher et par le valet d'écurie sur
la jument grise, qui s'est blessée à la jambe de devant mardi passé; il
est remonté derrière la voiture avec Sam; le cocher est juché sur son
siége; le vieux gentleman du dedans, qui avait tenu la glace baissée de
deux doigts, durant tout ce temps, l'a relevée, et les couvertures des
chevaux sont ôtées, et tout est prêt pour partir, excepté _les deux gros
gentlemen_, dont le cocher s'enquiert avec grande impatience; puis le
cocher, et le garde, et Sam, et M. Winkle, et M. Snodgrass, et tous les
palefreniers, et tous les flâneurs, qui sont plus nombreux que tous les
autres ensemble, se mettent à brailler à tue-tête après les voyageurs
manquants. Une réponse lointaine s'entend au fond de la cour; M.
Pickwick et M. Tupman la traversent en courant, tout hors d'haleine, car
ils ont bu chacun un verre d'ale, et les doigts de M. Pickwick sont si
froids, qu'il a été cinq grandes minutes avant de pouvoir tirer six
pence pour payer. Le cocher vocifère d'un air mécontent: «Allons,
gentlemen, allons!» Le garde répète le même cri; le vieux gentleman de
l'intérieur trouve fort extraordinaire qu'on veuille descendre, quand on
sait qu'on n'en a pas le temps; M. Pickwick s'efforce de grimper d'un
côté, M. Tupman de l'autre; M. Winkle crie. _Ça y est_, et les voilà
repartis! Les châles sont remis, les collets d'habits sont rajustés, le
pavé cesse, les maisons disparaissent, et nos voyageurs s'élancent de
nouveau sur la grande route, et l'air clair et piquant baigne leur
visage et les réjouit jusqu'au fond du coeur.
C'est ainsi que le _Télégraphe_ de Muggleton transportait M. Pickwick et
ses amis sur le chemin de Dingley-Dell. A trois heures de l'après-midi,
ils débarquaient tous, sains et saufs, sur les marches du _Lion bleu_,
ayant pris sur la route assez d'ale et d'eau-de-vie pour défier la
gelée, qui couvrait, de ses belles dentelles blanches, les arbres et les
haies.
M. Pickwick était sérieusement occupé à surveiller l'exhumation de la
morue, lorsqu'il se sentit tirer doucement par le pan de son habit. Il
se retourna et reconnut le page favori de M. Wardle, mieux connu des
lecteurs de cette véridique histoire sous le nom du gros joufflu.
«Ha! ha! fit M. Pickwick.
--Ha! ha! fit le gros joufflu en regardant amoureusement la morue et les
barils d'huîtres. Il était plus gros que jamais.
--Eh bien! mon jeune ami, dit M. Pickwick, vous m'avez l'air assez
rougeaud.
--J'ai dormi devant le feu de la buvette, répondit le gros joufflu,
qu'une heure de somme avait monté au ton d'une brique. Maître m'a envoyé
avec la charrette pour porter votre bagage à la maison. Il aurait envoyé
quelques chevaux de selle; mais, comme il fait froid, il a pensé que
vous aimeriez mieux marcher.
--Oui! oui! nous aimons mieux marcher, répliqua précipitamment M.
Pickwick, car il se rappelait la cavalcade qu'il avait déjà faite sur la
même route. Sam!
--Monsieur!
--Aidez le domestique de M. Wardle à mettre les paquets dans la
charrette, et montez-y avec lui; nous allons aller en avant.»
Ayant donné ces instructions et terminé son compte avec le cocher, M.
Pickwick, suivi de ses amis, prit le sentier de traverse et s'éloigna
d'un pas gaillard.
Sam, qui se trouvait pour la première fois confronté avec le gros
joufflu, l'examinait curieusement, mais sans rien dire: quand il l'eut
bien considéré, il commença à arranger rapidement tous les paquets dans
la charrette, tandis que Joe le regardait d'un air tranquille, et
paraissait trouver un immense plaisir à voir avec quelle activité Sam
faisait cette opération.
«Voilà, dit Sam, en jetant le dernier sac dans la charrette: ils y sont
tous.
--Oui, observa Joe d'un ton satisfait: ils y sont tous....
--Savez-vous, mon petit, que vous auriez bien pu obtenir le prix au
grand concours.
--Bien obligé.
--Est-ce que vous avez quelque chose dessus votre coeur qui vous affecte?
--Non, je ne crois pas.
--J'aurais pourtant imaginé, en vous regardant, que vous aviez une
passion malheureuse.»
Joe secoua la tête d'une manière négative.
«Eh bien! poursuivit Sam; tant mieux! Buvez-vous?
--J'aime mieux manger.
--Ah! j'aurais imaginé ça. Mais je veux dire, voulez-vous prendre une
goutte de quelque chose qui vous réchaufferait votre petit estomac? Du
reste vous êtes gentiment rembourré et vous ne devez pas avoir froid
souvent.
--Quelquefois, et j'aime bien à boire la goutte, quand c'est du bon.
--Ah! c'est-il vrai? Hé bien, venez par ici alors.»
Nos nouveaux amis furent bientôt transportés à la buvette du _Lion
bleu_, et le gros joufflu avala un verre d'eau-de-vie sans sourciller,
exploit qui l'avança considérablement dans la bonne opinion de Sam.
Lorsque celui-ci eut opéré pour son propre compte, ils montèrent dans la
charrette.
«Savez-vous conduire? demanda le page de M. Wardle.
--Un peu, mon neveu!
--Voilà alors, dit le gros joufflu en mettant les guides dans la main de
Sam et en lui montrant une ruelle. Il n'y a qu'à aller tout droit, et
vous ne pouvez pas vous tromper.»
Ayant prononcé ces mots, il se coucha affectueusement à côté de la
morue, et plaçant un baril d'huîtres sous sa tête, en guise de
traversin: il s'endormit instantanément.
«Eh bien! par exemple, fit Sam: pour un jeune homme sans gêne, voilà un
jeune homme sans gêne! Allons, réveillez-vous, jeune hydropique.»
Mais comme le jeune _hydropique_ ne montrait aucun symptôme d'animation,
Sam s'assit sur le devant du char, et faisant partir le vieux cheval par
une secousse des guides, le conduisit d'un trot soutenu vers
Manoir-ferme.
Cependant M. Pickwick et ses amis, ayant rétabli par la marche une
active circulation dans leur système veineux et artériel, poursuivaient
gaiement leur chemin. La terre était durcie, le gazon blanchi par la
gelée; l'air froid et sec était fortifiant, et l'approche rapide du
crépuscule grisâtre (couleur d'ardoise serait une expression plus
convenable dans un temps de gelée), rendait plus séduisante pour nos
voyageurs l'agréable perspective des conforts qui les attendaient chez
leur hôte. C'était précisément l'espèce d'après-midi, qui, dans un champ
solitaire, pourrait induire un couple de barbons à ôter leurs habits et
à jouer à saute-mouton, par pure légèreté d'esprit. Aussi sommes-nous
fermement persuadés que si dans cet instant M. Tupman s'était courbé, en
appuyant les mains sur ses genoux, M. Pickwick aurait profité, avec la
plus grande avidité, de cette invitation indirecte.
Quoi qu'il en soit, M. Tupman ne s'étant pas posé de cette manière, nos
amis continuèrent à marcher, en conversant joyeusement. Comme ils
entraient dans une ruelle qu'ils devaient traverser, un bruit confus de
voix vint frapper leurs oreilles, et avant d'avoir eu le temps de former
une conjecture sur les personnes à qui ces voix appartenaient, ils se
trouvèrent au milieu d'une société nombreuse qui attendait leur arrivée.
C'était le vieux Wardle, qui poussait de bruyants hourras, et qui, s'il
est possible, avait l'air encore plus jovial que de coutume; c'était
Bella et son fidèle Trundle; c'était Émily enfin, et huit ou dix autres
jeunes demoiselles, qui étaient venues pour assister aux opérations
matrimoniales du lendemain, et qui se trouvaient toutes dans cette
disposition de gaieté et d'importance ordinaire aux jeunes ladies dans
ces intéressantes occasions. Les champs et les ruelles retentissaient au
loin des éclats de rire de cette bande joyeuse.
Les cérémonies des présentations furent bientôt terminées, ou plutôt les
présentations furent bientôt parfaites, sans aucune cérémonie. Au bout
de deux minutes, M. Pickwick, aussi à son aise, aussi peu contraint que
s'il avait connu toute sa vie ces jeunes demoiselles, plaisantait avec
celles qui ne voulaient pas passer par-dessus les barrières quand il
regardait, ou qui ayant de jolis pieds et des chevilles sans reproche,
avaient soin de rester debout sur la balustrade pendant cinq ou six
minutes, en déclarant qu'elles avaient trop peur pour oser faire aucun
mouvement. Il est digne de remarque que M. Snodgrass offrit à Émily
Wardle beaucoup plus d'assistance que les terreurs de la barrière ne
semblaient l'exiger, quoiqu'elle eût bien trois pieds de haut et qu'il
fallût y monter sur une couple de pierres, servant de marches. Enfin
l'on observa qu'une jeune demoiselle, qui avait des yeux noirs et de
très-jolis petits brodequins garnis de fourrures, poussa de grands cris
lorsque M. Winkle lui offrit la main pour l'aider à descendre.
Quand les difficultés des barrières furent surmontées, quand on se
retrouva sur un terrain plat, M. Wardle apprit à M. Pickwick qu'on
venait d'examiner, en corps, l'ameublement de la maison où le jeune
couple devait habiter après les fêtes de Noël. A cette communication,
Bella et Trundle devinrent tous les deux aussi rouges que le gros
joufflu après son somme au coin du feu. Cependant la jeune lady aux yeux
noirs et aux brodequins garnis de fourrure murmura quelque chose dans
l'oreille d'Émily, en regardant malicieusement M. Snodgrass. Émily lui
répondit: Vous êtes folle; mais elle rougit beaucoup malgré cela: et M.
Snodgrass, qui était aussi modeste que le sont ordinairement tous les
grands génies, sentit le rouge lui monter jusqu'au sommet de la tête, et
souhaita dévotement, dans le fond de son coeur, que la jeune lady
susdite, ses yeux noirs, sa malice et ses brodequins garnis de fourrure,
fussent tous confortablement déposés à l'autre bout de l'Angleterre.
Si les Pickwickiens avaient été reçus d'une manière amicale hors de la
maison, imaginez quelles furent la chaleur et la cordialité de leur
réception quand on arriva à la ferme. Les domestiques eux-mêmes
grimaçaient de plaisir en voyant M. Pickwick; et la femme de chambre,
Emma, lança à M. Tupman un regard de reconnaissance, moitié modeste,
moitié impudent, et si joli qu'il aurait suffi pour décider la statue de
Bonaparte, située dans le vestibule, à ouvrir ses bras et à la presser
sur son sein.
La vieille lady était assise dans le parloir, avec sa majesté
accoutumée. Mais elle était d'assez mauvaise humeur, et par conséquent
très-complétement sourde. Elle ne sortait jamais, et comme beaucoup
d'autres vieilles dames de la même étoffe, lorsque d'autres faisaient ce
qu'elle ne pouvait pas faire elle-même, elle croyait que c'était un
crime de haute trahison domestique. Aussi se tenait-elle toute droite
dans son grand fauteuil, et avait-elle l'air aussi sévère qu'elle le
pouvait. Mais après tout, que Dieu la bénisse! c'était encore un air
bénévole.
«Maman, dit M. Wardle, voilà M. Pickwick. Vous vous en souvenez.
--C'est bien! c'est bien! répliqua-t-elle avec dignité: Ne tourmentez
pas M. Pickwick pour une vieille créature comme moi. Personne ne se
soucie plus de moi, maintenant, et c'est fort naturel. En prononçant ces
mots elle secouait sa tête, et détirait d'une main tremblante les plis
de sa robe de soie.
--Allons! allons! madame, dit M. Pickwick; ne repoussez pas comme cela
un vieil ami. Je suis venu exprès pour avoir une longue conversation
avec vous, et pour faire un autre rob. Et puis nous montrerons à ces
enfants à danser un menuet avant qu'ils soient plus vieux de
quarante-huit heures.»
La vieille dame s'adoucissait rapidement, mais elle n'aimait pas avoir
l'air de céder tout à coup, aussi se contenta-t-elle de dire: «Ah! je ne
peux pas l'entendre.
--Allons! maman, quel enfantillage! reprit M. Wardle: ne soyez donc pas
de mauvaise humeur; pensez à Bella, pauvre fille; il faut que vous
l'encouragiez.»
La bonne vieille dame entendit ceci, car ses lèvres tremblèrent pendant
que son fils parlait. Mais l'âge a ses petites infirmités mentales, et
elle n'était point encore tout à fait apaisée. Elle recommença donc à
détirer sa robe, et se tournant vers M. Pickwick, «Ah! monsieur
Pickwick, lui dit-elle, les jeunes gens étaient bien différents dans mon
temps.
--Sans aucun doute, madame, et c'est pour cela que j'aime tant ceux qui
ont quelques traces de l'ancienne roche.» En disant ces mots notre
excellent ami attira doucement Isabelle, et déposant un baiser sur son
front, la fit asseoir sur le petit tabouret aux pieds de sa grand'mère.
Alors, soit que l'expression de ce jeune visage, levé vers la vieille
dame, lui rappelât des souvenirs d'autrefois, soit qu'elle fût touchée
par la bienveillante bonhomie de M. Pickwick, quelle qu'en fût la cause
enfin, elle s'amollit complétement; elle jeta ses bras au cou de Bella,
et toute cette petite mauvaise humeur s'évapora en larmes silencieuses.
Ce fut une heureuse soirée. Le whist où M. Pickwick et la vieille lady
jouaient ensemble, était grave et solennel, mais la joie de la table
ronde était bruyante et tumultueuse. Longtemps après que les dames se
furent retirées, le vin chaud bien assaisonné d'eau-de-vie et d'épices,
circula à la ronde et recircula fréquemment. Le sommeil qu'il produisit
fut profond, et les rêves qu'il amena furent agréables. C'est un fait
remarquable que ceux de M. Snodgrass se rapportaient constamment à Émily
Wardle, et que la principale figure des visions de M. Winkle était une
jeune demoiselle, avec des yeux noirs, un sourire malin, et des
brodequins remarquablement petits.
M. Pickwick fut réveillé de bonne heure, le lendemain, par un murmure de
voix, par un bruit confus de pas, qui auraient suffi pour tirer le gros
joufflu lui-même de son pesant sommeil. Il se leva sur son séant et
écouta. Les domestiques et les hôtes féminins couraient constamment de
tous côtés, et il y avait tant et de si instantes demandes d'eau chaude,
tant de supplications répétées pour des aiguilles et du fil, tant de:
«Oh! venez m'agrafer ma robe, vous serez bien gentille!» que M.
Pickwick, dans son innocence, commença à s'imaginer qu'il était arrivé
quelque chose d'épouvantable. Cependant ses idées s'éclaircissant de
plus en plus, il se rappela que c'était le jour des noces. L'occasion
étant importante, il s'habilla avec un soin particulier, et descendit
dans la chambre où l'on devait déjeuner.
Toutes les servantes de la maison, vêtues d'un uniforme de mousseline,
couraient çà et là dans un état d'agitation et d'inquiétude impossible à
décrire. La vieille lady était parée d'une robe de brocart, qui depuis
vingt années n'avait pas vu la lumière, excepté lorsque quelque rayon
vagabond s'était glissé à travers les fentes de la boîte où elle était
enfermée. M. Trundle resplendissait de satisfaction, mais on voyait
pourtant que ses nerfs n'étaient pas bien solides. Quant au cordial
amphitryon, il échouait complétement dans ses efforts pour paraître
tranquille et gai. Excepté deux ou trois favorites, demeurées en haut,
et honorées d'une vue particulière de la mariée et des demoiselles
d'honneur, toutes les jeunes personnes étaient en larmes et en robe de
mousseline. Les pickwickiens avaient également revêtu des costumes
appropriés à la circonstance. Enfin l'on entendait sur le gazon, devant
la grande porte, de terribles hurlements, poussés par tous les hommes,
jeunes gars et gamins, dépendant de la ferme, et portant chacun une
cocarde blanche à leur boutonnière. C'était Sam qui dirigeait leurs
cris, du précepte et de l'exemple; car il était déjà parvenu à se rendre
fort populaire, et se trouvait là aussi à son aise que s'il avait été
conçu et enfanté sur les terres de M. Wardle.
Un mariage est un sujet privilégié de plaisanteries; et cependant après
tout, il n'y a pas grande plaisanterie dans l'affaire. Nous parlons
simplement de la cérémonie, et demandons qu'il soit bien entendu que
nous ne nous permettons aucun sarcasme caché contre la vie maritale. Aux
plaisirs, aux espérances qu'apporte le mariage, est mêlé le regret
d'abandonner sa maison, sa famille, de laisser derrière soi les tendres
amis de la portion la plus heureuse de la vie, pour en affronter les
soucis avec une personne qu'on n'a pas encore éprouvée et qu'on connaît
peu. Mais en voilà assez sur ce sujet: nous ne voulons pas attrister
notre chapitre par la description de ces sentiments naturels, et nous
regretterions encore bien plus de les tourner en ridicule.
Nous dirons donc brièvement que le mariage fut célébré par le vieil
ecclésiastique, dans l'église paroissiale de Dingley-Dell; et que le nom
de M. Pickwick est inscrit sur le registre, conservé jusqu'à ce jour
dans la sacristie; que la jeune demoiselle aux yeux noirs ne signa pas
son nom d'une main ferme, coulante et dégagée; que la signature d'Émily
et celle de l'autre demoiselle d'honneur sont presque illisibles; que
d'ailleurs tout se passa très-bien et d'une manière fort agréable; que
les jeunes demoiselles trouvèrent, généralement, que la cérémonie était
bien moins terrible qu'elles ne se l'étaient imaginé; et que si la
propriétaire des yeux noirs et du sourire malicieux jugea convenable
d'informer M. Winkle, qu'assurément elle ne pourrait jamais se soumettre
à une chose aussi odieuse, nous avons, d'autre part, les meilleures
raisons pour supposer qu'elle se trompait. A tout cela nous pouvons
ajouter que M. Pickwick fut le premier qui embrassa la mariée, et qu'en
même temps il lui jeta autour du cou une riche chaîne d'or, avec une
montre du même métal, qui n'avaient été vues auparavant par les yeux
d'aucun mortel, excepté ceux du joaillier. Enfin les cloches de la
vieille église sonnèrent aussi gaiement qu'elles le purent, et tout le
monde s'en retourna déjeuner.
«Où les petits pâtés de Noël se placent-ils, jeune mangeur d'opium?
demanda Sam au gros joufflu, en aidant cet intéressant fonctionnaire à
mettre sur la table les articles de consommation qui n'avaient point été
arrangés le soir précédent.
Joe indiqua la destination des pâtés.
«Très-bien! dit Sam: Mettez un rameau de Noël dedans. L'autre plat à
l'opposite. Maintenant nous avons l'air compact et confortable, comme
observait le papa en coupant la tête de son moutard pour l'empêcher de
loucher.»
En faisant cette citation savante, Sam recula d'un pas ou deux pour
examiner les préparatifs du festin. Il était encore plongé dans cette
délicieuse contemplation, lorsque la société arriva et se mit à table.
«Wardle, dit M. Pickwick, presque aussitôt qu'on fût assis; un verre de
vin en honneur de cette heureuse circonstance.
--J'en serai charmé, mon vieux camarade, répliqua M. Wardle. Joe....
damné garçon! il est allé dormir.
--Non, monsieur, je ne dors pas, répondit le gros joufflu en sortant
d'un coin de la chambre, où, comme l'immortel Jack Horner, patron des
gros garçons, il s'occupait à dévorer un pâté de Noël, sans toutefois
s'acquitter de cette besogne avec le sang-froid qui caractérisait les
opérations gastronomiques de l'illustre héros de la ballade enfantine.
--Remplissez le verre de M. Pickwick.
--Oui, monsieur.»
Le gros joufflu emplit le verre de M. Pickwick et se retira ensuite
derrière la chaise de son maître, d'où il observa avec une espèce de
joie sombre et inquiète, le jeu des fourchettes et des couteaux, et le
trajet des morceaux choisis depuis les plats jusqu'aux assiettes, et des
assiettes jusqu'aux bouches des convives.
«Que Dieu vous bénisse, mon vieil ami, dit M. Pickwick.
--Je vous en dis autant, mon garçon, répliqua Wardle, et ils se firent
raison du fond du coeur.
--Mme Wardle, reprit M. Pickwick, nous autres vieilles gens nous devons
boire un verre de vin ensemble en honneur de cet heureux événement.»
La vieille lady était en ce moment dans une posture pleine de grandeur,
car elle était assise au haut bout de la table, dans sa robe de brocart,
ayant la nouvelle mariée d'un coté et M. Pickwick de l'autre, pour
découper. M. Pickwick n'avait pas parlé très-haut, mais elle l'entendit
du premier coup, et but un verre de vin tout entier à sa longue vie et à
son bonheur. Ensuite la bonne vieille créature se lança dans un récit
circonstancié de son propre mariage, accompagné d'une dissertation sur
la mode des talons hauts, et de quelques particularités concernant la
vie et les aventures de la charmante lady Tollimglower, décédée. A
chaque pose de son récit, la vieille dame riait de tout son coeur, et les
jeunes ladies en faisaient autant; puis elles se demandaient entre elles
de quoi leur grand'maman pouvait parler si longtemps. Or, quand les
jeunes ladies riaient, la vieille dame éclatait dix fois plus fort, et
déclarait que son histoire avait toujours été regardée comme excellente;
ce qui faisait rire de nouveau tout le monde, et inspirait à la vieille
dame la meilleure humeur possible.
Cependant le fameux _plum-cake_, le gâteau de noce, fut découpé et
circula autour de la table. Les jeunes demoiselles en gardèrent des
morceaux, pour mettre sous leur traversin et rêver de leur futur époux,
ce qui occasionna une grande quantité de rougeurs et d'éclats de rire.
«Monsieur Miller, un verre de vin, dit M. Pickwick à sa vieille
connaissance, le gentleman dont la tête ressemblait à une pomme de
reinette.
--Avec grande satisfaction, monsieur, répondit celui-ci d'un air
solennel.
--Vous me permettrez d'en être, dit le vieil ecclésiastique bénévole.
--Et à moi aussi, ajouta sa femme.
--Et à moi aussi, et à moi aussi,» répétèrent du bas de la table une
couple de parents pauvres, qui avaient bu et mangé de tout leur coeur, et
qui s'empressaient de rire à tout ce qui se disait.
M. Pickwick, dont les yeux rayonnaient de bienveillance et de plaisir,
exprima son intime satisfaction à chaque addition nouvelle. Ensuite, se
levant tout d'un coup:
«Ladies et gentlemen, dit-il.
--Écoutez! écoutez! écoutez! écoutez! écoutez! écoutez! cria Sam,
emporté par l'exaltation du moment.
--Faites entrer tous les domestiques, dit le vieux Wardle en
s'interposant pour prévenir la rebuffade publique que Sam aurait
infailliblement reçue de son maître; et donnez-leur à chacun un verre de
vin pour boire le toast; maintenant, Pickwick....»
Parmi le silence de la compagnie, le chuchotement des domestiques
femelles, et l'embarras craintif des mâles, M. Pickwick poursuivit:
«Ladies et gentlemen... non... je ne dirai pas ladies et gentlemen, je
vous appellerai mes amis, mes chers amis, si les dames veulent
m'accorder une si grande liberté....» Ici M. Pickwick fut interrompu par
les applaudissements frénétiques des dames, répétés par les gentlemen,
et durant lesquels la propriétaire des yeux noirs fut entendue déclarer
distinctement qu'elle embrasserait volontiers ce cher M. Pickwick; M.
Winkle demanda galamment si cela ne pourrait pas se faire par
procuration; mais la jeune lady aux yeux noirs lui répliqua; «par
exemple!» en accompagnant cette réponse d'une oeillade qui disait
clairement: essayez!
«Mes chers amis, reprit M. Pickwick, je vais proposer la santé du marié
et de la mariée, que Dieu les bénisse! (Larmes et applaudissements.) Mon
jeune ami Trundle est, comme je crois, un excellent et brave jeune
homme; et je sais que sa femme est une très-aimable et très-charmante
fille, bien capable de transférer dans une autre sphère le bonheur
qu'elle a répandu autour d'elle pendant vingt années dans la maison
paternelle» (Ici le gros joufflu laissa éclater des pleurnicheries
stentoriennes, et Sam, le saisissant par le collet, l'entraîna hors de
la chambre.) «Je voudrais, poursuivit M. Pickwick, je voudrais être
assez jeune pour devenir le mari de sa soeur. (Applaudissements.) Mais
cela n'étant pas, je suis heureux de me trouver assez vieux pour être
son père, afin de ne pas être soupçonné d'avoir quelques projets cachés
si je dis que je les admire, que je les estime et que je les aime toutes
les deux. (Applaudissements et sanglots.) Le père de la mariée, notre
bon ami ici présent, est un noble caractère, et je suis orgueilleux de
le connaître. (Grand tapage.) C'est un homme excellent, indépendant,
affectueux, hospitalier, libéral. (Cris enthousiastes des pauvres
parents à chacun de ces adjectifs, et spécialement aux deux derniers.)
Puisse sa fille jouir de tout le bonheur que lui-même peut lui
souhaiter, puisse-t-il trouver dans la contemplation de ce bonheur toute
la satisfaction de coeur et d'esprit qu'il mérite si bien. Tels sont,
j'en suis bien sûr, les voeux de chacun de nous. Buvons donc à leur
santé, en leur souhaitant une longue vie et toutes sortes de
prospérités.»
M. Pickwick cessa de parler au milieu d'une tempête d'applaudissements.
Les poumons des auxiliaires, sous le commandement de Sam, se faisaient
surtout distinguer par leur active et solide coopération. Ensuite M.
Wardle proposa la santé de M. Pickwick, et M. Pickwick celle de la
vieille lady. M. Snodgrass proposa M. Wardle, et M. Wardle proposa M.
Snodgrass. Un des pauvres parents proposa M. Tupman, l'autre pauvre
parent proposa M. Winkle, et tout fut bonheur et festoiement, jusqu'au
moment où la disparition mystérieuse des deux pauvres parents sous la
table, avertit la compagnie qu'il était temps de se séparer.
Sur la recommandation de M. Wardle, la partie masculine de la société
entreprit une promenade de quatre ou cinq lieues, pour se débarrasser
des fumées du vin et du déjeuner. Les pauvres parents seulement
demeurèrent au lit, toute la journée, pour tâcher d'obtenir le même
résultat; mais n'ayant pu y parvenir ils furent obligés d'en rester là.
Cependant Sam entretenait les domestiques dans un état d'hilarité
perpétuelle, et le gros joufflu charmait ses loisirs en mangeant et en
dormant tour à tour.
Aux larmes près, le dîner fut aussi affectueux que le déjeuner, et tout
aussi bruyant; ensuite vint le dessert et de nouveaux toasts, puis le
thé et le café, puis enfin le bal.
Au bout d'une longue salle, garnie de sombres lambris, étaient assis,
sous un berceau de houx et d'arbres verts, les deux meilleurs violons et
l'unique harpe de Muggleton. Dans toutes espèces de recoins, et sur
toutes sortes de supports, luisaient de vieux chandeliers d'argent
massif. Le tapis était ôté, les bougies brillaient gaiement, le feu
pétillait dans l'énorme cheminée, sur le chambranle de laquelle aurait
pu rouler facilement un cabriolet de nos temps dégénérés. Des voix
enjouées, des éclats de rires joyeux retentissaient dans toute la salle:
enfin c'était justement l'endroit où les anciens _yeomen_ anglais,
devenus lutins après leur mort, auraient aimé à donner une fête.
Si quelque chose pouvait ajouter à l'intérêt de cette agréable
cérémonie, c'était le fait remarquable que M. Pickwick apparut sans ses
guêtres, pour la première fois de sa vie, s'il faut en croire ses plus
anciens amis.
«Vous vous proposez de danser? lui demanda M. Wardle.
--Nécessairement; ne voyez-vous pas que je suis habillé pour cela,
répondit-il, en faisant remarquer avec complaisance ses bas de soie
chinés et ses fins escarpins.
--Vous, en bas de soie! s'écria gaiement M. Tupman.
--Et pourquoi pas, monsieur, pourquoi pas? rétorqua M. Pickwick avec
chaleur, en se retournant vers son ami.
--Oh! effectivement, répondit M. Tupman. Il n'y a aucune raison pour que
vous n'en portiez pas.
--Je le suppose, monsieur, je le suppose, dit M. Pickwick d'un ton
péremptoire.»
M. Tupman avait voulu rire, mais il s'aperçut que c'était un sujet
sérieux. Il prit donc un air grave et déclara que les bas étaient d'un
joli dessin.
--Je l'espère, reprit le philosophe en regardant fixement son
interlocuteur. Je me flatte, monsieur, que vous ne voyez rien
d'extraordinaire dans ces bas, en tant que bas.
--Non certainement. Oh! non certainement! se hâta de répondre M. Tupman.
Il s'éloigna, et la contenance de M. Pickwick reprit l'expression
bénévole qui lui était habituelle.
--Nous sommes tous prêts, dit M. Pickwick, qui s'était placé avec la
vieille lady à la tête de la danse, et qui avait déjà fait trois faux
départs, dans son excessive impatience de commencer.
--Allons, s'écria Wardle, maintenant!»
Soudain sonnèrent les deux violons et la harpe, et vite partit M.
Pickwick, les bras entrelacés avec sa danseuse; mais il fut interrompu
par un battement de mains général et par des cris de «Arrêtez! arrêtez!
--Qu'est-ce qu'il y a? demanda le philosophe qui n'avait pu être ramené
à sa place, que lorsque les deux violons et la harpe eurent fait
silence, et qui n'aurait été retenu par aucun autre pouvoir sur la
terre, quand même la maison aurait été en feu.
--Où est Arabella Allen? crièrent une douzaine de voix.
--Et Winkle? ajouta M. Tupman.
--Nous voici, s'écria M. Winkle, en sortant, avec son aimable compagne,
d'une embrasure de fenêtre. Pendant qu'il disait ces mots, il aurait été
difficile de décider lequel des deux était le plus rouge, lui ou la
jeune lady aux yeux noirs.
--C'est bien extraordinaire, Winkle, que vous ne puissiez pas prendre
votre place! s'écria M. Pickwick avec dépit.
--Pas du tout, répondit M. Winkle.
--Oh! vous avez raison, reprit M. Pickwick, en reposant ses yeux sur
Arabella, avec un sourire fort expressif. Vous avez raison; cela n'est
pas extraordinaire, après tout.»
Quoi qu'il en soit, on n'eut pas le temps de penser davantage à cette
petite aventure, car les violons et la harpe commencèrent pour tout de
bon. M. Pickwick s'élança aussitôt: Les mains croisées, promenade
jusqu'à l'extrémité de la chambre, et au retour, jusqu'au milieu de la
cheminée; poussée, de tous les côtés, de bruyants frappements de pieds
sur le plancher. Au tour de l'autre couple. En route sur nouveaux frais.
Toute la figure se répète, les frappements de pieds recommencent pour
marquer la mesure. Un autre couple, et un autre, et un autre encore!
Jamais on ne vit une danse aussi animée; et enfin, lorsque la vieille
lady épuisée eut été remplacée par la femme du bénévole ecclésiastique,
lorsque quatorze couples eurent fait la figure, lorsque M. Pickwick et
sa nouvelle partner se trouvèrent à la queue des danseurs, on vit cet
illustre savant, quoiqu'il n'eût aucun motif quelconque de faire tant
d'efforts, continuer de danser perpétuellement à sa place, en souriant
tout le temps à sa compagne, avec une douceur angélique et qui défie
toute description.
Longtemps avant que M. Pickwick fût fatigué de danser, les nouveaux
mariés s'étaient éclipsés de la scène. Il y eut cependant, au
rez-de-chaussée, un glorieux souper, et à la suite une longue séance
autour de la table. Aussi M. Pickwick s'éveilla-t-il assez tard le
lendemain. Il lui sembla alors se rappeler, d'une manière confuse, qu'il
avait invité particulièrement et confidentiellement environ
quarante-cinq personnes à dîner chez lui, au George et Vautour, la
première fois qu'elles viendraient à Londres; ce qui, comme lui-même le
pensa avec raison, indiquait d'une manière à peu près certaine, qu'il ne
s'était pas contenté de danser la nuit précédente.
Cependant la journée s'écoula joyeusement, et lorsque le soir fut venu,
«Eh! bien, ma chère, demanda Sam à Emma, votre famille a donc des
histoires dans la cuisine, à cette heure?
--Oui, monsieur Weller, répondit Emma. C'est toujours comme cela la
veille de Noël: notre maître ne négligerait pas les vieilles coutumes
pour un empire.
--Votre maître a une idée fort judicieuse, ma chère. Je n'ai jamais vu
un homme aussi judicieux, un si véritable gentleman.
--C'est bien vrai, dit le gros joufflu en se mêlant à la conversation.
N'engraisse-t-il pas de beaux cochons?»
Tandis que l'épais jouvenceau parlait ainsi, une étincelle
semi-cannibale brillait dans ses yeux, au souvenir des pieds rôtis.
«Oh! vous voilà réveillé à la fin,» lui dit Sam.
Le gros joufflu fit un signe affirmatif.
«Eh! bien, je vais vous dire, jeune boa constructeur, reprit Sam, d'un
son de voix imposant: si vous ne dormez pas un petit peu moins, et si
vous ne faites pas un petit peu plus d'exercice, quand vous arriverez à
être un homme vous vous exposerez au même genre d'inconvénient personnel
qui fut infligé sur le vieux gentleman qui portait une queue de rat.
--Qu'est-ce donc qui lui est arrivé? demanda Joe d'une voix mal assurée.
--C'est ce que je vas vous dire. Il était du plus large patron qui a
jamais été inventé; un véritable homme gras, qui n'avait pas entrevu ses
propres chaussures depuis quarante et cinq ans.
--Bonté divine! s'écrie Emma.
--Non, ma chère, pas une fois; et si vous aviez mis devant lui un modèle
de ses propres jambes sur la table où il dînait, il ne les aurait pas
reconnues. Il allait toujours à son bureau avec une très-belle chaîne
d'or qui pendait, en dandinant, environ un pied et demi, et une montre
d'or dans son gousset qui valait bien... j'ai peur de dire trop... mais
autant qu'une montre peut valoir; une grosse montre ronde, aussi
conséquente dans son espèce comme il était pour un homme. «Vous feriez
mieux de ne pas porter cette montre ici, disaient les amis du gentleman,
vous en serez volé.--Bah! qu'il dit.--Oui, disent-ils, vous le
serez.--Bien, dit-il; j'aimerais à voir le voleur qui pourrait tirer
cette montre ici, car je veux que Dieu me bénisse si je peux jamais la
tirer moi-même, qu'il dit; elle est si serrée dans mon gousset que quand
je veux savoir quelle heure-s-qu'il est, je suis obligé de regarder dans
la boutique du boulanger, qu'il dit.--Pour lors, en disant ça il riait
de si bon coeur qu'on avait peur de le voir éclater. Il sort avec sa tête
poudrée et sa queue de rat, vlà qu'il roule sa bosse dans le Strand avec
sa chaîne dandinant plus que jamais, et la grosse montre qui crevait
presque son pantalon. Il n'y avait pas un filou dans tout Londres qui
n'eût pas tiré à cette chaîne; mais la chaîne ne voulait jamais se
casser et la montre ne voulait pas sortir. Ainsi ils se fatiguaient bien
vite de traîner un gros homme comme ça sur le pavé, et l'autre s'en
retournait chez lui, et il riait tant que sa queue de rat se trémoussait
comme le pendule d'un vieux coucou. A la fin, un jour, il roulait
tranquillement; vlà qu'il voit un filou qu'il connaissait de vue, bras
dessus, bras dessous avec un petit moutard qui avait une très-grosse
tête.--En voilà une farce, que le vieux gentleman se dit en lui-même:
ils vont s'essayer encore un coup, mais ça ne prendra pas. Ainsi il
commence à ricaner bien joyeusement, quand tout d'un coup le petit
garçon quitte le bras du filou et se jette la tête la première droit
dans l'estomac du vieux gentleman, si fort qu'il le fait doubler en deux
par la douleur. Il se met à crier oh là! là! mais le filou lui dit tout
bas à l'oreille: Le tour est fait, monsieur, et quand il se redresse la
montre et la chaîne avaient fichu le camp, et ce qu'il y a de plus pire,
la digestion du vieux gentleman a toujours été embrouillée après ça,
pour tout le reste de sa vie naturelle.--Ainsi faites attention à vous,
mon jeune gaillard, et prenez garde que vous ne deveniez pas trop gras.»
Lorsque Sam eut conclu ce récit moral, dont le gros joufflu parut fort
affecté, nos trois personnages se rendirent dans la cuisine.
C'était une vaste pièce où se trouvait rassemblée toute la famille,
suivant la coutume annuellement observée, depuis un temps immémorial,
par les ancêtres de M. Wardle. Il venait de suspendre de ses propres
mains, au milieu du plafond, une énorme branche de gui[31], qui donna
instantanément naissance à une scène délicieuse de luttes et de
confusion. Au milieu du désordre, M. Pickwick, avec une galanterie qui
aurait fait honneur à un descendant de lady Tollimglower elle-même, prit
la vieille lady par la main, la conduisit sous l'arbuste mystique, et
l'embrassa avec courtoisie et décorum. La vieille dame se soumit à cet
acte de politesse avec la dignité qui convenait à une solennité si
importante et si sérieuse; mais les jeunes ladies, n'étant point aussi
profondément imbues d'une superstitieuse vénération pour cette coutume,
ou s'imaginant que la saveur d'un baiser est singulièrement relevée
quand on a un peu de peine à l'obtenir, criaient, se débattaient,
couraient dans tous les coins, faisaient des menaces et des
remontrances, faisaient tout, enfin, excepté de quitter la chambre, et
luttaient ainsi jusqu'au moment où les gentlemen les moins aventureux
paraissaient sur le point de renoncer à leur entreprise. Tout d'un coup,
alors, elles s'apercevaient qu'il était inutile de résister plus
longtemps, et se soumettaient de bonne grâce à être embrassées. M.
Winkle embrassa la jeune demoiselle aux yeux noirs; M. Snodgrass
embrassa Émily; les pauvres parents embrassaient tout le monde, sans en
excepter les jeunes ladies les plus laides, qui, dans leur excessive
confusion se précipitaient justement sous le gui, sans le savoir. Quant
à Sam, ne croyant point à la nécessité d'être sous l'arbuste sacré, il
embrassait Emma et les autres servantes quand il pouvait les attraper.
Cependant M. Wardle se tenait debout prés de la cheminée, le dos au feu,
considérant cette scène avec la plus grande satisfaction, tandis que le
gros joufflu profitait de l'occasion pour dévorer sommairement un
admirable petit pâté de Noël, qui avait été soigneusement mis de côté
par quelque autre personne.
[Footnote 31: Aux fêtes de Noël, on a coutume de suspendre une branche
de houx dans la salle de réunion, et quiconque peut entraîner une dame
sous la branche a le droit de l'embrasser.]
Enfin les cris s'étaient apaisés, les visages étaient couverts de
rougeur, les cheveux pendaient défrisés, et M. Pickwick, après avoir
embrassé la vieille dame, comme nous l'avons dit plus haut, était resté
debout sous le gui, regardant avec une physionomie riante ce qui se
passait autour de lui. Tout d'un coup, la jeune demoiselle aux yeux
noirs, après quelques chuchotements avec les autres jeunes personnes,
s'élança vers M. Pickwick, lui jeta ses bras autour du cou, et le baisa
tendrement sur la joue gauche. Aussitôt toute la troupe des jeunes
ladies entoura le savant philanthrope, et avant qu'il eût eu le temps de
se reconnaître et de savoir de quoi il s'agissait, il fut baisé par
chacune d'elles.
C'était un gracieux spectacle de voir M. Pickwick au centre de ce
groupe, tantôt tiré d'un côté, tantôt de l'autre; baisé, d'abord sur le
menton, puis sur le nez, puis sur ses lunettes, et d'entendre les éclats
de rire qui retentissaient de toutes parts. Mais bientôt après ce fut un
spectacle plus charmant encore, de voir M. Pickwick, les yeux couverts
d'un mouchoir de soie, se précipiter sur les murailles, s'embarraser
dans les coins, et accomplir, enfin, avec délices, tous les mystères de
colin-maillard, jusqu'au moment où il attrapa l'un des pauvres parents.
A son tour, alors, il s'occupa d'éviter le colin-maillard, et il s'en
acquitta avec une agilité et une prestesse qui arrachèrent des
applaudissements aux assistants. Les pauvres parents attrapaient
précisément les gens à qui ils supposaient que cela serait agréable, et
se laissaient prendre, par hasard, lorsque quelqu'un trimait trop
longtemps.
Quand tout le monde fut fatigué de colin-maillard on alluma un grand
_snap-dragon_[32], et lorsqu'on se fut suffisamment brûlé les doigts, on
s'assit auprès d'un énorme feu de troncs enflammés, et autour d'un
souper substantiel.
[Footnote 32: Un _snap-dragon_ est un plat de noisettes, de raisins,
etc., plongés dans une légère quantité d'eau-de-vie allumée, dont il
s'agit de les retirer sans se brûler.]
«Ceci, dit M. Pickwick, en regardant autour de lui, ceci, en vérité, est
du confort.
--C'est notre coutume invariable, répondit M. Wardle. Tout le monde,
domestiques et travailleurs, s'assoit à notre table la veille de Noël,
comme vous le voyez. Nous restons ici à conter de vieilles histoires
jusqu'à ce que minuit sonne et nous annonce l'arrivée de la
fête.--Trundle, mon garçon, attisez le feu.»
Des myriades d'étincelles brillantes pétillèrent dans les airs, lorsque
les troncs d'arbre furent remués, et la flamme rouge qui s'en éleva
répandit une chaude lumière, qui pénétra dans les coins les plus
éloignés de la chambre, et illumina tous les visages.
--Allons, dit Wardle, une chanson; une chanson de Noël. Je vous en
chanterai une, à défaut de meilleure.
--Bravo, s'écria M. Pickwick.
--Remplissez les verres, reprit Wardle, il se passera bien deux heures
avant que vous voyiez le fond de ce bol. Remplissez à la ronde; et
maintenant, la chanson.»
A ces mots le joyeux vieillard entonna, sans plus de cérémonie, d'une
voix forte et franche, la chanson que voici: